AVEC E ANGLETERRE
« apporter d’amélioration dans la situation du consomma- (I teur. Eh bien , actuellement une famille française trouve- « t-elle un bon marché supérieur à celui qui existait '( en 1800?
'( M. La Rivière. Assurément; la famille de l’ouvrier est (( habillée aujourd’hui bien mieux et à meilleur compte. Au- (( paravant elle n’avait que des haillons, et pour un prix re- (I lativemcnt modique elle peut avoir des vêtements con- (( venables. »
Cette déposition importante donne lieu à diverses observations. Un membre la conteste. U’aiitres demandent à M. La Rivière si le bon marché dont il parle s’étend à tous les tissus, et si, par exemple, la chemise de coton a baissé de prix. M. La Rivière répond que le coton a baissé et que les tissus communs de Rouen conservent la supériorité sur les tissus anglais.
Le débat continue sur la déposition de M. La Rivière. Un entend successivement les observations de MM. Keller, Dalloz, Planche. Enfin M. Jules Simon prend la parole et s’exprime ainsi :
U M. Jules Simon. Je voudrais ramener la déposition de (( M. La Rivière au point sur lequel M. La Rivière est un té- (( moin parlant de son expérience personnelle et donnant « des résultats précis de scs propres affaires. Je ne cherche (( pas à décomposer la cause de ce qui arrive et je n’entre « pas dans la discussion des faits, mais je prie M. La Rivière (( de préciser un fait pour lequel son témoignage est consi- (( dérablc. Lorsque 1 mètre d’étoffe servant à l’usage d’ha- « billement pour les classes qui ne peuvent pas dépenser « beaucoup pour se vêtir est livré dans les magasins de « M. La Rivière, est-il livré à un prix plus doux qu’il y a dix
nÉFKNSi: bU ThAlTÉ liE COMMERCK
(I ans? Voilà un point sur lequel M. La Rivière peut témoi- (( gner.
« M. La Rivière. Le prix est inférieur à celui de 1859. « 11 y a une dilférence de 10 pour 100.
« M. Dalloz. Sauf la qualité.
« M. Jules Simon. Pardon, je désire avoir une réponse « (rès-claire, une réponse qui ne prête pas à l’équivoque.
<( iM. La Rivière. A qualité égale, nous vendons aujour- « d’iiui à 10 pour 100 de moins qu’en 1859. »
Ainsi la concurrence anglaise a amené la baisse de prix dans la dernière période décennale. Le traité de commerce a profité au consommateur, surtout au consommateur pauvre.
Cela est vrai pour le vêtement de coton, pour le vêtement de laine, pour les étoffes mélangées. On ne contestait guère ce résultat dans l’enquête, mais on disait que la qualité des tissus avait diminué. On regrettait qu’un vêtement ne pût guère durer plus d’un ou deuv ans. On rappelait qu’autrefois le môme habit servait à plusieurs générations dans la même famille.
Un grand fabricant des Ardennes, homme fort distingué et fils d’un ancien ministre du roi Louis-Philippe, citait à ce sujet des faits assez curieux : « Voulez-vous savoir, disait « AI. Cunin-Oridaine, ce qu’étaient les draps il y a trente f( et quarante ans? Eh bien, quand un (infant faisait sa pre- (( mière communion, on prenait l’habit de son grand-père (( pour faire son habit de première communion ; seule- « ment on le retournait et on mettait l’envers à l’endroit. » On voit qu’à cette époque un vêtement convenable représentait un capital très-difficile à renouveler, et qui se transmettait comme un liéritage. Aujourd’hui le vêtement fait partie de la dépense annuelle des ménages. On l’achète à
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bien meilleur marché, on le renouvelle plus fréquemment.
Ce résultat n’est pas dû seulement an traité de commerce; il tient aussi à un changement dans les mœurs et dans les habitudes sociales.
On pouvait voir encore, il y a une vingtaine d’années, des personnes de toute condition porter des vêtements surannés par la forme ou par la couleur. L’haliit survivait longtemps au changement de la mode. Ces habitudes d’autrefois paraîtraient ridicules aujourd’hui. Alême dans les plus modestes ménages, on tient à avoir des vêtements qui ne datent pas d’une autre époque. On préfère une étoffe très ordinaire qui a le caractère de la nouveauté.
11 est facile de donner aux fabricants le conseil do s’attacher à la qualité de l’étoffe. Le conseil est excellent, mais le public ne peut pas toujours payer la qualité. Il se contente alors d’un vêtement plus modeste qui suflil à ses besoins, sans avoir la durée d’un meuble meublant.
La fabrication française avait toujours visé à la qualité ; elle y avait l’avantage sur ses concurrents étrangers ; elle conservera toujours cet avantage, qui tient à la supériorité du goût et de l’élégance ; elle restera ce qu’elle est pour l’iiabillement, la pourvoyeuse des classes riches de tous les pays du monde. La question n’est pas là. INos soieries, nos draps, nos mérinos n’ont pas cessé d’être très-recherchés. La consommation de ces belles étoffes augmente plutôt qu’elle ne diminue.
Alais il y a un consommateur nouveau qui grandit tous les jours, dont les besoins augmentent avec les progrès du bienêtre et de l’aisance : c’est le petit consommateur, bien plus nombreux que le consommateur riche,
La fabrique anglaise visait à la quantité comme la fabrique
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iVnnrîiise à la quai if r ; ciqiendanf. inùinc avant lu trailû do commcrco, on cotnmonyail à connaître les grands ateliers de production et do conldction ainsi que les grands magasins de vente. 11 est vrai que le traité a seconde ces tendances nouvelles et que la concurrence anglaise a contribué à les satisfaire. Les prix ont baissé. Les fabricants y ont un peu perdu, la population v a beaucoup gagum Loin de contester ce résultat, nous en revendiquons l’bonneur pour tous ceux qui ont contribué à la réforme économique de 1 800. Oui, c’était la politique commerciale du Oouvi rnement de l’Empereur ! M. Uouber, M. Hébic et moi, nous l’avons pratiquée et défendue tour à tour au ministère du commerce, de l’agriculture et di.'s travaux publics; nous ne cesserons pas de la défendre.
La dénonciation du traité est le premier acte d’une politique commerciale toute différente. On dénonce le traité, non pas dans une pensée libérale, mais dans une pensée restrictive. On veut relever le droit protecteur pour écarter la concurrence anglaise qui assure le bas prix de la marchandise. On conseille à la fabrique française de s’occuper surtout de la qualité de l’étoile et de revenir aux errements d’autrefois. On voudra persuader ensuite aux pères de famille d’acheter des habits qui puissent un jour servir à leurs enfants. Ou ne persuadera personne. On ne remontera pas les courants nouveaux de la production et de la consommation, mais l’on gênera tout le monde et l’on aura fait de la politique commerciale au rebours des liesoins et des intérêts de notre
temps.
Les observations qui précèdent s’apjdiquent ;i la labrication du lin comme à la fabrication du coton et de la laine. Pendant la guerre d’Amérique, la disette du coton a valu à
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l’industrie du lin, si ancienne et si digne d’intérêt, plusieurs années prospères, pendant lesquelles elle s’était rapidement développée ; mais cette prospérité avait une cause triste et passagère ; elle a été suivie d’une réaction inévitable, lorsque le coton est venu reprendre sa place sur le marché.
La fabrique de lin nous a toujours paru avoir plutôt besoin de matière première à bas prix que d’un accroissement de protection. Ses produits sont recherchés à l’étranger. Elle fait sur la plupart des marchés de l’Europe concurrence aux produits anglais, sans protection aucune. L’exportation des tissus de lin et de chanvre a dépassé 2‘i millions en moyenne, chaque année, dans la période comprise entre 1866 et 1869; mais, en outre, le tissage du lin fournit à l’industrie de la lingerie confectionnée une partie de ses appruvisionnements, et nos lingeries confectionnées trouvent au dehors dos débouchés pour des sommes qui ont dépassé 1 00 millions dans certaines années prospères.
L’industrie du lin aura peut-être plus à souffrir des surtaxes de pavillon, qui gêneront rapprovisioniiemeut do sa matière première, et des autres mesures restrictives qui se préparent qu’elle ne protiterait d’une augmentation de tarif nuisible au consommateur.
La dénonciation du traité de commerce no nous semble donc pas justifiée par la situation des industries textiles qui travaillent le coton, la laine et le lin. Aucune de ces industries,envisagée dans son ensemble, n’a vu diminuer son importance ni sa production depuis 1860. (Juelques établissements particuliers ont été atteints, d’autres se sont développés. L’outillage a été renouvelé et amélioré, les fabriques se sont mises au niveau de tous les jirogrès modernes. La concurrence qu’elles rencontrent leur impose des
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clilficiiltés, mais profite à leur clientèle, c’est-à-dire à la population tout entière. La consommation a augmenté. Les prix se sont abaissés. Les affaires se sont multipliées. Les relations internationales sont devenues [ilus fréquentes et plus fructueuses.
Mais, dit-on, la France est inondée par les filés anglais et par les tissus mélangés de lîradford. L’importation s’élève à iO ou 50 millions, il faut l’arrêter à tout prix. One feraient
donc les Anglais s’ils raisonnaient comme nous? Aous leur envovons pour 200 millions de soieries, pour 60 millions de tissus de laine, draps, mérinos, étoffes mélangées ; nous leur envovons des tissus de coton, surtout des tissus imprimés,
pour 8 millions, des tissus de lin et des lingeries confectionnées pour 12 millions. Cela fait un total de 286 millions, rien que pour les industries textiles !
En face de cette exportation en Angbderre des tissus d’origine française, plaçons l’importation en France des tissus d’origine anglaise et faisons la comparaison :
L’Angleterre nous envoie 6 millions do tissus de soie, 52 millions de fils et tissus de laine ou laine mélangée, 16 millions de fils et tissus de coton, lü millions de fils et tissus de poil de chèvre, 16 millions de fils et tissus de lin ou de chanvre, en tout 100 millions.
Ainsi les industries textiles d’Angleterre nous fournissent 100 millions de produits destinés en général à la consommation du pauvre ; nous leur envoyons 286 millions d’étofi’es destinées à la consommation du riche.
Et c’est la France qui demande la dénonciation du traité !
M. Gladstone résiste aux plaintes des fabricants de soie de Coventry. Il ne propose pas de protéger les lainages unis ni
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les tissus imprimés de coton. 11 ne se laisse pas dominer par les intérêts d’un comité, d’une ville ou dune lahrique; il défend les intérêts généraux de l’Angleterre.
Gomhien d’autres industries anglaises auraient encore à se plaindre, si M. Gladstone était homme à les ecouter! En effet, toutes les industries parisiennes semblent se donner rendez-vous sur le marché de Londres. Les ateliers du taubourg Saint-.\ntoine, du faubourg Montmartre, du Marais et de la Cbaussée-d’Antin, des quartiers les plus pauvres comme les plus riches, reçoivent sans cesse des commandes parties des bords de la Tamise, du Strand et de Piccadilly. Il en arrive chaque année pour plus de 120 millions. Si on en veut le compte, il est facile à établir ; il subit d’ouvrir le livre de la douane française. On y trouvera que nous envoyons en Angleterre, chaque année, des ouvrages de toute espèce en peau et en cuir ; la ganterie, la sellerie, les cuirs de chaussures, pour 45 millions; la mercerie et les boutons pour 44 millions ; les articles de mode et les fleurs artificielles pour 12 millions; les bronzes d’art, pendules et horlogerie, pour 10 millions ; enfin les meubles en bois, la bimbeloterie et bien d’autres articles divers, pour 9 millions. Ce n’est rien moins que 120 millions d’objets de luxe ou de fantaisie, de toilette ou d’ameublement, dans lesquels la main-d’œuvre joue le principal rôle et où les bénéfices profitent surtout au travail et aux salaires. M. Gladstone supporte patiemment ces préférences antinationales de ses compatriotes pour les produits français ! Il méconnaît à ce point l’intérêt des fabriques et des ouvriers de son pays ! Il n’a pas même pour excuse de pouvoir répondre qu’il s’agit des objets de première nécessité, destinés à garantir le pauvre contre les intempéries des saisons. Aon, il s’agit de produits de luxe, qui
DÉFENSE Dü I HAITÉ DE COM VIERCE
vont satisfaire les goûts ou les fantaisies de la population élégante, des dandies de Ilyde-park ou de Regent-street.
Mais si M. Gladstone sacrifie ainsi toutes les industries élégantes de son pays, au moins il protège son agriculture? Pas davantage. 11 permet à la France d’importer en Angleterre pour 300 millions do produits agricoles. Les navires anglais et français apportent librement, chaque année, sur les cotes de la Grande-Bretagne des vins et des eaux-de-vie de France pour 9.3 millions, des bestiaux et des volailles, des œufs et du beurre pour 108 millions, des fruits de table, frais, secs ou confits, pour .35 millions, des céréales, orges, avoines, farines, sans parler des annf-es de disette, pour 23 millions , enfin pour plus de 10 millions de produits divers. Comment expliquer cet abandon des plus chers intérêts des fermiers de la Grande-Bretagne?
11 faut qu(‘ M. Gladstone ait de bien bonnes raisons pour résister à tant d’intérêts plus ou moins froissés par l’importation française, .le no lui en connais guère qu’une seule : c’est de développer la prospérité générale de son pays, en facilitant les échanges internationaux. C’est la raison de principe dont parle le Message du 7 décembre. M. Gladstone l’oppose à scs compatriotes, comme il l’oppose aux négociateurs français qui se plaignent de l’importation do 0 millions de cotons filés et de 4ü millions d’étolfes mélangées.
La raison est bonne ou mauvaise. Tout est là. Le gouvernement français la trouve mauvaise. 11 préfère la politique commerciale d’autrefois, les droits sur les matières premières, les droits protecteurs équivalents à la prohibition, les taxes et les surtaxes. 11 faut travailler pour soi, vivre chez soi, garder son marché pour soi, ne pas convoiter celui des autres, et se contenter d’envoyer en Angeterre une centaine de mil-
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lions de produits français, comme il y a vingt ans. On ne voyait pas alors les tissus de Bradford s’étaler sur ies boulevards de Paris, et les jours de grandes fêtes les petits entants portaient avec orgueil les baliits de leur grand-père !
Cette politique commerciale nous conduit tout droit a la
dénonciation du traité de commerce.
Comment espérer, en effet, que M. tiladstone, qui refuse obstinément de protéger les fabricants de Co\entry, les industriels de Londres et les fermiers des comtés d’Angleterre, puisse consentir à accorder, sans compensation aucune pour son pays, un supplément de protection aux fabricants de Rouen et de Roubaix ? .le sais liien que la raison de principe de M. Gladstone ne convaincra jamais les protectionnistes, ni en France ni en .Angleterre; mais je la crois bonne pour les deux pays, je la crois nécessaire à leur prospérité, et j’elèverai la voix jusqu’à la dernière heure pour combattre la dénonciation du traité de commerce de 18fi0.