‹ Degas (volume 5)Chapitre 27 sur 37 · PORTRAITS DE MANET · texte numérisé non relu

PORTRAITS DE MANET

Collection de M. Ernest Rouarl.

kl

Degas se rendait aussi, parfois, vers 1898 et années suivantes, à 1 epcque la plus chaude de l'été, à Saint- Valéry, où se trouvaient alors son frère, René Degas et le peintre Braquaval.

A Paris, il déjeuna longtemps dans un restaurant aujourd'hui disparu, situé rue de La Rochefoucauld, presque à l'angle de la rue Notre-Dame-de- Lorette, en face d'un petit marché couvert qui existe encore. Là venaient Gervex, Cormon, Humbert, H. Pille, Michel Lévy, les fils Carrier-Belleuse, Ch. Jacque et ses fils, Boldini, le graveur Le Coûteux, Gagliardini, parfois Gérôme, Forain, etc.. Poli avec tous, Degas y restait toujours un peu solitaire et hautain. Souvent, après son dîner, il se rendait à l'Opéra, se plantait dans une stalle, dans un coin des coulisses, au foyer de la Danse, dont il fut un habitué, et là, sans en avoir l'air, d'un œil détaché, qui semblait absent, il se documentait, à l'affût d'un geste, d'un mouvement, d'une mimique aussitôt saisis et enregistrés. Il fréquentait aussi les cafés-concerts des Champs-Elysées, l'Elysée-Montmartre, l'Alcazar, les beuglants de la Butte, les cirques ; c'étaient pour lui autant de lieux d étude.

« Vous voulez me décorer, c'est donc que vous voulez me faire plaisir, eh bien! donnez-moi mes libres entrées à l'Opéra, ma vie durant! » Ainsi parle Degas au ministre d'alors, qui avait voulu le connaître, et qui s'empresse d'accéder à la requête.

Souvenl, le soir, vers huit heures, il montait au boulevard des Batlgnolles, tout près de la place Clichy, au café Guerbois ; il y retrouvait ses amis Manet, Zacharie Astruc, Marcellin Desboutins, Fantin-Latour, Ph. Burty, Duranty, Hippolyte Babou, etc. Plus tard, le café Guerbois fut abandonné pour celui de la Nouvelle-Athènes, situé quelque peu plus loin, au fond de la place Pigalle. Là apparaissaient encore, de temps à autre, Manet, Marcellin Desboutins, l'anglais George Moore, quand il était à Paris ; puis, presque quotidiennement, Zandomeneghi, Ary Renan, Forain, Toulouse-Lautrec, etc. Que de mots incisifs, devenus historiques dans le monde des arts, que d aphorismes, que de boutades à l 'emporte-pièce, furent émis par Degas, Manet et autres, dans ces deux cafés Guerbois et de la Nouvelle-Athènes!

Entre temps, les amis délaissaient le café pour aller entendre un acte ou deux d'un mélo bien larmoyant qui les mettait en joie, aux théâtres de Montmartre et des Batignolles, et y admirer moins, sans doute, le jeu des acteurs que l'enthousiasme du public ; d'autres soirs, ils entraient au cirque

Fernando, où Degas vit miss Lola, suspendue par les dents, ce qui lui fournit le motif d'une de ses plus surprenantes toiles.

Au nombre des fréquentations de Degas parmi les peintres, mettant à part Ed. Manet et Mlle Morisot — devenue la belle-sœur de Manet par son mariage avec son frère Eugène — nommons Napoléon Lepic, l'américain Whlstler, Jeanniot, Pissarro, Monet, l'Italien Chlallva, Mlle Breslau.

La séduction de Degas était extrême, mais 11 ne 1 exerçait pas à l'égard de tous. Elle n'avait rien de banal. Il ne se livrait point au premier venu. Il cachait soigneusement sa sensibilité sous le masque de 1 ironie. Il ne donnait pas aisément son amitié ; en revanche, son affection était profonde, sûre, dévouée. Avec ceux qu'il affectionnait, sa taciturnité disparaissait, sa froideur s'échauffait, son visage, quelque peu absent, se transformait ; il avait des mots de tendresse qui touchaient et ravissaient.

Très fidèle dans ses amitiés, comme nous venons de le dire, Degas n'avait garde d'oublier ceux que les circonstances, les hasards de l'existence avalent éloignés de lui. De temps à autre, il quittait Pans, se rendait en Provence, pour rendre visite à un ancien camarade de jeunesse, de Valerne — élève d'Eug. Delacroix, dans l'atelier que l'auteur de l'Entrée des Croisés à Constantinople avait ouvert en 1842, rue Neuve-Guillemin — échoué à Carpentras, où il était professeur de dessin au collège. Quand celui-ci mourut, en 1896, Degas n'hésita pas à se rendre à Carpentras pour assister à ses obsèques.

Jusqu'à ce que la vieillesse s'appesantît sur lui — et pour Degas elle vint tardivement — quoiqu'il ne fût pas un mondain, il sortait assez fréquemrnent. Il avait des maisons amies où il dînait à des Intervalles assez réguliers. D'abord chez les frères Henri et Alexis Rouart ; puis chez le sculpteur Bartholomé ; chez Mlle d'Anethan, sœur du ministre de Belgique à Pans, où il retrouvait Puvis de Chavannes, avec lequel 11 s'oubliait en longues causeries ; chez une américaine, Mme Holland, où il rencontrait encore Puvls de Chavannes, Maupassant, Alexandre Dumas fils, parfois Meissonier ; chez Manzi, avec Carrière, Bartholomé, en hiver, dans son appartement de la rue de Londres, en été dans une villa de Chatou ; chez son ami d enfance Valpinçon ; chez Ludovic Halévy — Il avait de tout temps connu la famille de Mme Halévy, les horlogers Bréguet — en compagnie parfois de George Moore, ordinairement de Cavé-Boulanger, Taschereau, etc. ; chez miss Mary Cassatt que l'on peut appeler son élève, où fréquentaient le poète Stéphane Mallarmé, Clemenceau, le peintre Jacques Blanche, qui

Collgclion Cawlhcr Mulock.

Photo Durand Rucl.

MISS LOLA AU CIRQUE FERNANDO (Peinture)

Page 1