‹ DegasChapitre 6 sur 43 · AVANT LE DEPART · texte numérisé non relu

AVANT LE DEPART

coudoie, que Degas a cherché les motifs de ses principales compositions, de ses tranches de vie, pourrait-on dire ; et que l'on n'aille pas croire que ses fréquentations avec Manet, Alph. Legros, Fantin-Latour, Bazille — tué pendant la guerre de 1870, — Cals, qui se rattachent mcontestablement à la tradition, comme lui, y soient pour quelque chose. Encore une fois, Degas ne subit l'influence de personne. C'est bien plutôt lui qui influença ses amis et son entourage. S'il a, à maintes et maintes reprises, exposé avec le groupe des Impressionnistes — d'abord à leur première exposition, en 1874, boulevard des Capucines, salle Nadar, où il montra jusqu'à dix ouvrages, sujets de danse, de courses, de blanchisseuses, de nu, ce n'est pas par communauté d'idées, mais par sympathie personnelle, par camaraderie, par similitude de goûts, par besoin de protester contre les tendances à la mode, contre les jurys du Salon officiel. Tout au plus eut-il, avec les Impressionnistes, l'attirance des sujets modernes et contemporains. Mais c'est une erreur de le considérer comme un de leurs chefs et d'écrire qu'après la mort de Manet, il en guida le groupe. La technique impressionniste n'était pas la sienne.

L'art de Degas est au-dessus de l'ironie. Comme celui des vrais observateurs, lesquels ne regardent que la vie, en témoins subtils et avisés, il est, au contraire, triste, grave, sévère, c'est celui d'un moraliste austère, pour ne pas dire d'un misanthrope. Chez Degas, les apparences, tout au moins, sont celles d'un sceptique amer, parfois même presque cruel. Sa vision directe s'exprime par un geste, un mouvement volontairement brutal. Il obtient le maximum d'expression avec le minimum de moyens. Nombre de ses dessins, de ses pastels, ne sont que des abrégés, mais ces abrégés s'imposent par la sûreté du trait, l'inédit de la conception, de la mise en feuille. Ce sont des résumés, des généralisations, des interprétations de la véiité absolue, expressifs au possible, d'une précision incroyable. On y trouve avec le caractère de sa personnalité, la constante inquiétude de la vie, de la vie passionnée, vibrante, suraiguë. Il suggère dans les moindres de ses crayonnages, la réflexion, le retour sur soi-même. Il impressionne douloureusement. Il est pessimiste. De Pascal — les génies en tous les arts ne sont-ils pas frères? — il a la concision, la profondeur, l'austérité, le désenchantement. Comme lui, il emprunte le moins possible au monde extérieur aussi peu qu'il est permis à un peintre de le faire. Il n'enjolive ni n'ajoute. Il abrège, au contraire. Inutile de souligner et de répéter. Son tour d erprit fin, ironique, d'un grand bon sens, qui n'a rien de sentimental, lui interdit l'amplification. Il est vrai avant tout. Son art a une sorte de rigueur scien-

Page 1