‹ Dégénérés et déséquilibrésChapitre 10 sur 16 · LES PSYCHOPATHIES SEXUELLES. KIK · texte numérisé non relu

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talion violente chez des individus sujets à l'inversion sexuelle. Nous sommes convaincu, pour notre part, que ces rappels d'une animalité passée interviennent parfois dans les modes selon lesquels l'acte, même normal, peut se réaliser. Du reste, tout dans les mœurs sexuelles, même officielles, rappelle de près ou de loin l'animalité. Les raffinements dont elles s'entourent, le bal et le baiser, les fiançailles même ne sont que des réminiscences de ce que Letoumeau (1) appelle la grande loi de coquetterie qui domine la vie sexuelle dans tout le règne animal.

€c Chez la plupart des espèces quelque peu intelligentes, dit Letourneau, la femelle se refuse d'abord aux caresses amoureuses, pratique utile et qui a bien pu résulter de la sélection, car invariablement elle a pour but d'irriter les désirs du mâle et de réveiller chez lui des facultés latentes ou endormies. Si brève que soit la vie des papillons, par exemple, leurs accouplements ne se font pas sans préliminaires et leurs mâles courtisent les femelles pendant des heures entières : or, pour un papillon, les heures sont des années... »

D'un autre côté, il est possible qu'à l'origine de quelques habitudes homo-sexuelles, certaines conditions physiologiques se retrouvent très nettement. L'étroitesse de l'orifice anal, à laquelle Mantegazza rapporte la sodomie voluptueuse, nW pas l'unique facteur possible. La vue peut présider de toutes les manières aux premières tentations, et les relations de l'odorat expliqueraient les penchants des tribades, que d'autres influences laisseraient incompris. Car l'amour nous saisit, paraît-il, tout aussi bien par le nez que par les yeux. Henri 111, roi de France, fut pris, assure-t-on, d'une passion violente pour Marie de Clèves en s'essuyant avec la chemise trempée de sueur de cette noble dame.

Quoi qu'il en soit, deux considérations importantes s'imposent en forme de conclusion aux données qui précèdent. La première, la moins discutable à notre avis, la plus méconnue cependant, c'est que l'acte morbide relève des mêmes lois que Pacte physiologique ; il n'en représente que la déviation progressive, renforcée et comme capitalisée et individualisée par l'hérédité. La seconde conclusion démontre que Thomo-sfcxualité est un trouble pathologique décelant dans les cas les mieux marqués une impulsion irrésistible qui soustrait le psychopathe à toutes les influences de ce qu'on nomme habituellement la volonté.

La première de ces conséquences présente une légitime portée physiologique. La seconde acquiert une haute importance par l'irresponsabilité qu'elle entraîne vis-à-vis des termes mêmes de la loi actuelle.

Cependant nous nous bornons à souligner ici cette déduction médicolégale. Nous la retrouverons avec d'autres lors de l'examen de la responsabilité des psychopathes. Cet examen terminera notre entretien.

(1) Letourneau, Lévolutixm du mariage. Paris, 1888.

816 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUaiBllÉS.

Parmi les perversions du sens gënësique qui accusent un déséquilibre intense, nous rangeons, après l'uranisme et le tribadisme, l'aberration connue sous le nom de sadisme. On sait d'où provient cette dénomination. Les lugubres et repoussants forfaits du marquis de Sade sont plus ou moins connus de chacun de vous. Les nombreux squelettes d'en&nts trouvés dans les fossés du château de ce monstre attestent et l'intensité de l'aberration et la durée de cette épouvantable folie. Le marquis de Sade a lui-même raconté dans un ouvrage qu'on prétend être sa propre confession l'histoire de sa terrible et sanglante passion. Mais le sadisme, même avec ces caractères de durée et de raflSnements atroces, n'est pas resté inconnu de l'antiquité. Les Césars furent fréquemment des sadistes experts et cruels. A des époques moins reculées^ l'histoire rapporte les cas du maréchal Gilles de Rays et Charles, comte d'Évreux, roi de Navarre .

Gilles de Rays, à l'aide de complices qu'il avoue avoir lui-même dressés c( à ce jeu », tuait les enfants et profanait ensuite leurs cadavres. Ces cadavres étaient jetés des tours de son donjon dans un pourrissoir institué à cette fin. Horel rapporte que plus de huit cents enfants furent ainsi sacrifiés aux appétits immondes de cet horrible scélérat avec des circonstances qui dépassent ce que nous savons de la dépravation de certains empereurs romains.

Charles, comte d'Évreux, avait aménagé au haut d'une de ses tours une espèce de cabinet mystérieux. On lui amenait là des jeunes filles costumées et parfumées selon ses ordres ; il les livrait à des adolescents dont il stimulait lui-même les ardeurs, a Enfin, lorsque la nature, dit Horeau de Tours (1), se réveillait par des témoignages que Charles épiait, furieux, il courait aux pauvres enfants, les examinait de plus près avec d'horribles blasphèmes, et choisissant son temps en expert exercé, les frappait tous deux mortellement d'un poignard qu'il tenait caché. Au bruit des hurlements de luxure qu'il poussait en cet instant, son complice Ringard, aposté à la porte secrète, jetait dans sa chambre une des courtisanes que Charles entretenait à la cour.... »

Le sadisme consiste donc à réveiller soit par le meurtre et le sang, soit par les cris de douleur des victimes, des centres génésiques inertes en dehors de ces épouvantables excitations.

Il est heureusement rare sous cette forme qu'on pourrait appeler histo* rique, mais il existe, atténué, dans un grand nombre de cas d'aberrations sexuelles.

Nous considérons, par exemple, comme une des formes atténuées ^u sadisme le cas si curieux observé par Magnan (3), et qui a servi de thème

(1) MoREAU DE Tours, Des aberrations du sens gënësique, Paris, 1887.

(2) Hagnan, Héréditaires dégénérés. (Arch. de neurol., 1892.)

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à une de ses plus brillantes leçons. Il s'agit d'un jeune héréditaire de vingt et un ans qui se fit un jour arrêter sur un banc, pendant que, d'un coup de ciseaux, il détachait de son bras gauche un large fragment de peau. Interrogé sur les motifs de cette mutilation, il déclara que depuis plusieurs heures il était à la poursuite d'une jeune fille à la peau blanche et fine» avec Tardent désir de lui tailler au cou un lambeau de peau et de le manger. Il avoua que dès l'âge de six ans, la vue d'une jeune fille ou d'un jeune garçon à la peau fine et délicate provoquait chez lui une certaine exaltation génitale en même temps qu'elle suscitait le désir de mordre et de manger un morceau de leur chair.

Pour s'expliquer dans une cerlaine mesure de telles aberrations, il est nécessaire de se rappeler que la douleur, en effet, se trouve étiologiquement liée à la possession de la femelle par le mâle. Dans le règne animal, il existe de nombreux exemples où l'amour et la mort marchent de pair. Et lorsque ces conditions atavistiques n'interviennent pas, la douleur agit encore en produisant dans l'encéphale une réaction qui se propage probablement aux divers centres génésiques.

Peu importent, du reste, les détails du mécanisme; il est, au fond, partout le même et partout il implique une satisfaction nécessaire d'un besoin naturel dans son origine et morbide dans ses modes de réalisation.

Il ne faudrait donc pas confondre avec le sadisme les actes criminels qui suivent l'accomplissement du viol ou de l'attentat. Ceux-ci peuvent n'être que la continuation de la crise épileptiforme que représente le crime sexuel, ou ne dépendre que de l'intention de faire disparaître la victime. Ils ne constituent en aucune façon, comme les aberrations sadiques, des nécessités indispensables à l'orgasme génital et à son assouvissement.

Michéa et Moreau de Tours sont, du reste, catégoriques sur ce point. a Dans le livre insensé du marquis de Sade, dit Michéa (1), la monomanie erotique se dégage souvent de la monomanie destructive, tandis que le contraire n'a jamais lieu. » Moreau de Tours (2) pense que régulièrement « la monomanie erotique est au fond de cette folie monstrueuse; qu'elle est antérieure à la monomanie destructive et qu'elle domine l'autre ». Et Coutagne (3), traduisant un article curieux de Mac-Donald, dit â son tour : « Tout ce qui, de près ou de loin, rappelle la sexualité est agréable dans l'acte criminel sexuel ; seul ce qui rappelle la sexualité fait jouir. » En même temps qu'il constitue une des conditions essentielles de la jouissance, aurait pu ajouter l'auteur.

Le sadisme se manifeste rarement seul dans l'aberration sexuelle. Il

(1) Michéa, Union médicale. Paris, 1849. .

(2) Moreau de Tours, Les aberrations du sens génésique. Paris, 1887.

(3) Coutagne, Archives d* anthropologie criminelle, Vms^ 1892.

est fréquemment compliqué d'uranisme. Le marquis de Sade était à la fois sadique et pédéraste.

. Une autre perversion sexuelle touche de près aux monstruosités dont nous venons de parler. Il s'agit de ce que, depuis Guislain, on a dénommé nécrophilie. ce Les faits de nécrophilie, dit Moreau de Tours, constituent le degré le plus extrême et le plus rare des déviations de l'appétit vénérien, et dénotent chez leurs auteurs la plus étrange aberration mentale coïncidant parfois en apparence avec la plus saine raison. Le nécrophile n'arrive à la satisfaction génitale que par la profenation du cadavre. »

Les exemples de pareilles aberrations sont fréquents. La littérature médicale en rapporte quelques-uns qui nous paraissent devoir être relatés pour leurs caractères remarquablement typiques. Michéa (1) raconte l'histoire d'un moine trouvé par un médecin « au moment où il accomplissait l'acte du coït sur le corps d'une femme qui n'était plus qu'un cadavre. » ce Peu d'années avant la Révolution, dit Legrand du Saulle (2), un prêtre fut convaincu d'avoir assouvi une passion brutale sur le cadavre encore chaud d'une femme auprès de laquelle il avait été placé pour réciter des prières ».

, Mais la véritable nécrophilie se trouve particulièrement caractérisée dans le cas fameux du sergent Bertrand. Les observations qui précèdent, en effet, peuvent s'expliquer autrement que par la nécessité d'un cadavre pour arriver à l'orgasme génital ; le cas du sergent Bertrand démontre d'une façon absolue la portée réelle de ce genre d'aberration sexuelle.

Bertrand avait fait ses études, jusqu'à la philosophie exclusivement, au séminaire de Langres, qu'il quitta pour embrasser la carrière militaire. Il était jeune, intelligent, de figure et de tournure agréables . Et cet homme, poussé par la plus étrange des aberrations, sortait la nuit, escaladant les murs de la caserne, passait, en plein hiver, une rivière à la nage pour aller déterrer les cadavres, se sentir à leur vue pris comme d'une rage erotique, les profaner à diverses reprises et trouver la volupté dans la putréfaction. L'âge, la cause de la mort, la date de l'inhumation, peu lui importait. Une nuit, c'est sur un cadavre de femme morte en couches et mise en terre depuis treize jours qu'il assouvit son horrible passion. La nuit suivante, il déterre le corps d'une femme de soixante ans et la dissèque lit* téralement avant d'en arriver à l'acte sexuel. Or ici, comme dans le sadisme, c'est bien l'érotomanie qui préside à la destruction. Bertrand ne touche pas aux cadavres d'hommes, il ne mutile que les cadavres de femmes. Et Bail (3) rapproche du cas de Bertrand les faits de profa-

(1) MiCHÉA, Union médicale. Paris, 1849.

(8) Legrand du Saullb, La folie devant les tribunaux, Paris, 1864.

(3) Ball, La folie erotique. Paris, 1893.

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nation récemment commis au cimetière de Saint-Ouen par un des gardiens, Brau, qui allait jusqu'à déterrer des femmes mortes de variole pour violer leur cadavres.

A la nécrophilie succède la bestialité.

c( La bestialité, dit Moreau de Tours, est Tunion avec une bête vivante douée de sentiments et de mouvements qui lui sont propres. »

Cette déviation de Fappétit génésique était connue de l*antiquité. De nos jours, dans certaines contrées de FOrient, en Syrie, en Egypte, en Afrique principalement, la bestialité est encore régulièrement pratiquée. On assure qu'on la rencontre fréquemment dans nos campagnes. Elle y reconnaît du reste des raisons qui n'ont souvent qu'un rapport très éloigné avec l'acte sexuel : il existe, en effet, un préjugé populaire qui affirme que la bestialité est un moyen souverain pour se débarrasser d'une affection vénérienne.

Hais la bestialité revêt, dans certaines circonstances, le caractère d'une impulsion morbide; le contact de l'animal semble en ces cas la condition indispensable à l'accomplissement de l'acte sexuel.

Cette obsession peut naître dès les premières années et reparaître en toute circonstance en dépit de la volonté et malgré les moyens donnés à l'individu de satisfaire normalement ses besoins sexuels.

Le cas rapporté par Boissier et Lachaux (1) est, à titre d'exemple, à lire dans ses détails. Cette lecture nous dispensera de mentions analogues éparpillées dans la littérature médicale. Ajoutons cependant que la bestialité n'est pas exclusive à l'homme. « La bestialité, dit Horeau de Tours, se rencontre dans les deux sexes ; plus fréquente chez l'homme, la science n'en a pas moins enregistré de nombreux exemples chez les femmes de mauvaise vie, se faisant... saillir ou couvrir par des animaux. »

Le viol, plus odieux dans ses effets, vient immédiatement après la bestialité pour l'intensité de la passion sexuelle qu'il décèle. Tardieu(2) a fait du viol une étude que vous pourrez consulter lors de nécessités professionnelles. Disons seulement, à titre de renseignement, que Moreau de Tours, après une observation attentive des faits, établit parmi ces criminels qui attentent à la pudeur trois classes parfaitement distinctes :

a {o Les uns commettent un viol comme certains impulsifs assassinent, sans préméditation, ex abrupto : la circonstance qui les a ravis à leur libre arbitre a été impérieuse et subite ;

» 2® D'autres ont calculé leur crime, ont soudoyé des séides et ont volontairement accompli leur forfait sans l'excuse d'une propension irrésistible et indomptée;

» 3<> Enfin d'autres attentats sont commis par des aliénés ou par de véritables brutes, par des êtres qui n'ont d'homme que le nom. »

(1) Boissier & Lachaux, Perversions sexuelles. (Arch. de neurol., nov. 1893.)

(2) Tardieu, Éttuie médico-légale sur les attentats aux mœurs. Paris, 1876.

5S0 DÉGÉEfËRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

Au viol se rattache Tinceste dont il n'est souvent que le début. « L'inceste, dit Legrand du SauUe, est à la fois une monstruosité et un fait médico-légal. Il est toujours le résultat d'un déséquilibre héréditaire. »

Les produits de relations' incestueuses attestent souvent le degré de dégénérescence des conjoints. Vous trouverez dans Legrand du SauUe (1) des observations qui témoignent hautement des tares que crée l'inceste dans l'enfant qui en est issu.

L'inceste se passe d'ordinaire entre le père et la fille, soit de gré ou de force, par viol ou de consentement mutuel. Mais la passion, vous le savez, revêt parfois d'autres formes. Les Lucrèce Borgia ne constituent pas une rareté historique.

Plus singuliers, quoique du même ordre, sont les cas du genre de ceux que rapporte Magnan. Il s'agit de passions provoquées chez des dégénérées par des enfants souvent en bas âge.

Dans sa communication à l'Académie à laquelle j'ai déjà fait allusion, Magnan relate l'observation détaillée d'une héréditaire qui, à l'âge de vingt-neuf ans, éprouva une réelle passion pour un enfant de deux ans.

Nous avons eu l'occasion de nous convaincre personnellement d'un sentiment amoureux avec tentatives sexuelles de diverses natures entre une mère et son tils. La mère, hystérique avérée, n'a délaissé quelque temps son enfant que pour se livrer au fiancé de sa fille. ,

Dernièrement une mère nous rapportait [l'observation suivante; son mari, chaque soir, dès qu'il la sait au lit et endormie, monte à la chambre de sa jeune fille, âgée d'une douzaine d'années. Sous divers prétextes, il se livre sur l'enfant à des attouchements destinés à faire naître la jouissance; il finit souvent dans la masturbation son ignoble pratique. Surpris par sa femme, il s'enfuit â l'étranger. Et ses lettres, écrites avec une habileté curieuse, le posaient en victime de la vindicte de sa femme. Il avouait sa passion verbalement, mais avait soin de la nier par écrit, compliquant au contraire, dans ce cas, la situation d'une façon machiavélique.

Nous arrivons. Messieurs, graduellement à l'étude de l'onanisme.

Il existe un onanisme d'une origine quasi physiologique. C'est celui dont parle Tarde (2) quand il dit que l'amour qui ne peut sortir par la porte sort par la fenêtre. C'est l'onanisme des prisonniers, des continents, de tous ceux chez lesquels la poussée génitale triomphe presque naturellement des résistances dues à l'éducation, aux mœurs, à l'amour-propre, à la volonté. L'onanisme se rencontre fréquemment, disent les auteurs, au sein des prisons et on prétend qu'il n'est pas régulièrement exclu des séminaires. C'est l'onanisme de l'adolescent, l'onanisme des pensionnats. Onanisme temporaire qui disparait souvent avec la possibilité de pratiquer le coït

(1) Legrand du Saull*^, Traité de médecine légale. Paris, 1887.

(2) Tarde, Lamour morbide. {Xuch, d*anthrop. crim., 1890.)

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normalement. Il ne faut lui attribuer qu'une portée régressive restreinte. Toutefois il est possible que, même dans ces circonstances, l'onanisme soit déjà pathologique. Mais l'onanisme prend souvent en dehors de ces cas les caractères d'un trouble morbide nettement accusé. 11 existe d'abord fréquemment au début d'autres aberrations du sens génital. Le sodomisme lui-môme prélude parfois par de l'onanisme. Magnan en rapporte plusieurs observations. L'onanisme, dans ces circonstances, traduit une hérédité chargée. Il se rapproche de l'onanisme de l'idiot dont il est, du reste, comme un des attributs essentiels. Sollier, Voisin citent de nombreux cas d'idiots onanistes jusqu'à la frénésie. L'onanisme ainsi compris forme, comme vous le savez, le premier degré de l'aberration génésique. Il relègue, comme dit Hagnan, celui qui en est porteur dans la moelle. Hais on pourrait ajouter qu'il le relègue plus loin encore. II le ramène à l'animalité elle-même; car les cynocéphales, selon Deslandes (1), souvent se masturbent avec fureur à la vue d'une femme.

Cependant l'onanisme frénétique n'est pas seulement l'apanage des dégénérés inférieurs; il peut frapper des individus d'une intelligence moyenne. II traduit alors une passion irréfléchie que provoque uniquement le désir de la jouissance. Mais il est toute une autre classe d'ona* nistes plus curieux et d'un déséquilibre moins brutal. Cette classe d'ona^ nistes va nous permettre d'étudier quelques cas particuliers et intéressants d'aberrations génitales.

Nous appellerions volontiers ces individus des onanistes par évocation ou obsession, en opposition avec ceux qui précèdent et qui porteraient le nom d'onanistes par impulsion.

L'onaniste par évocation est celui dont l'orgasme génital réclame un souvenir déterminé. D'ordinaire, c'est l'image d'une femme ou des parties génitales d'une femme; parfois l'évocation porte sur toute une scène« Toutefois d'autres perceptions que les perceptions visuelles peuvent intervenir. Un onaniste nous a déclaré n'entrer en érection qu'au souvenir ravivé ou non de l'odeur dégagée par les parties génitales.

L'onanisme par évocation est susceptible d'une espèce de subdivision. Certains onanistes ne se livrent à leurs manœuvres que faute de pouvoir pratiquer le coït avec la femme dont ils évoquent l'image. Halfilâtre est mort onaniste,* selon la relation de Gœury-Duvivier rapportée par Fournier (â), pour s'être composé un idéal « avec lequel ses forces s'épuisaient». Ces onanistes peuvent, du reste, indifféremment accomplir l'acte normal ou se livrer à leur pratique solitaire. Hais il en est d'autres présentant un caractère morbide, pathologique plus marqué. Ces onanistes sont incapables de tout rapprochement sexuel régulier. Seule l'image qui forme

(1) DESLAifDES, De Vomnisim. Paris, 1835.

(2) FouRMiBR, De Vonanûme. Paris, 1893.

Sn DÉGÉNÉRÉS ET DÊSÉQUILIBIIÉS.

le fond de leur obsession parvient à faire naître l'érection nécessaire à raccomplissement de l'acte génital. Nous avons donné nos soins, avec un de nos confrères, à un hystérique dont nous résumons l'histoire dans les lignes suivantes. X... est instruit et intelligent; il parle couramment plusieurs langues. Il se destina jadis à la carrière de prédicateur d'un culte réformé. Les habitudes d'onanisme remontent à l'époque où il se préparait à sa mission religieuse. Un soir, il se trouva seul avec une jeune fille pour laquelle il nourrissait en secret une grande passion. Tout à coup sa volonté, dit-il, fut comme débordée et, dans un véritable accès d'inconscience, il se précipita vers la jeune personne, lui souleva les jupons et atteignit les parties génitales : la cuisse était froide et le restzint, sec, ajoutait-t-ii en termes que nous reproduisons textuellement. Il s'arrêta là de ses manœuvres, l'égarement ayant cessé au contact de la femme. Depuis lors cette scène, avec toutes ses perceptions visuelles et tactiles, le poursuit obstinément. Elle Tobsède au point de l'exciter fréquemment à l'onanisme. Et Fonanisme n'est possible qu'à l'aide de son évocation. X... a fréquemment cherché, pour se débarrasser de sa passion, à se livrer au coït normal. Même les yeux fermés, évoquant l'image obsédante, il ne put pendant de longues années accomplir l'acte sexuel. Car l'obsession onaniste initiale s'était, pour ainsi dire, introduite jusque dans la fonction normale. Elle avait imposé ses conditions à l'acte régulier lui-même. L'érection provoquée artificiellement par évocation cessait dès que, voulant passer du rêve à la réalité, notre malade constatait que la femme ne présentait point les particularités perçues lors de la scène de jeunesse retracée précédemment.

Il chercha longtemps la cuisse froide et le reste; il paraît que ces qualités sont rares, car depuis quelques années seulement X... a des rapports normaux avec une femme. Toutefois, malgré ^'accomplissement de l'acte sexuel, X... continue à être tourmenté par ce qu'il nomme ses idées. Elles lui arrivent par poussées; parfois elles tardent un certain temps à reparaître, et dans ces intervalles, X... est actif, travailleur, gai et dispos. Fuis, avec le retour des idées, le malade nous revient déprimé, mélancolique, inquiet des moindres dérangements qu'il constate dans sa santé. A ces moments, il est pris de crises hystériques, rappelant soit l'angine de poitrine, soit simplement le vertige et la syncope. Il lui vient en ces circonstances des phobies diverses; il n'ose aller en voyage, redoutant un déraillement ou craignant d'être tenté de se précipiter par la portière du train en marche. En promenade, il ne peut tout à coup passer une certaine ligne fictive née subitement dans son imagination. Il se raidit, serre les poings, tâche de franchir l'endroit fatal ; la sueur perle à son front, le cœur précipite ses battements, il est pris d'une anxiété indicible; ses efforts restent vains; il est obligé de rebrousser chemin. Et la tentative du lendemain n'a pas plus de succès que celle de la veille. X... est un hérédi-

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taire, fils d'une hystérique, selon les renseignements donnés par le malade lui-même.

Cette observation est curieuse à divers titres. L'onanisme par évocation présente une certaine fréquence et son mécanisme est rarement compli* que. Mais il arrive que l'évocation a trait à des objets n'ofiîrant qu'un rapport éloigné avec l'acte génital. On s'explique alors difficilement le lien qui unit l'orgasme vénérien à l'image évocatrice, et la naissance spontanée de celle-ci semble s'imposer. Son origine obscure lui donne dans ces cas le caractère d'une obsession autonome et indépendante.

Nous avons peine à croire à une évocation qui ne serait point née d'une association d'images. Et des cas du genre de celui dont nous avons résumé l'histoire nous semblent instructifs à ce point de vue.

Mais notre observation nous paraît avoir une autre portée. Nous avons distingué l'onanisme par évocation et Tonanisme par obsession.

Dans l'onanisme par évocation, l'image est une condition formelle de l'acte; la poussée sexuelle précède, mais l'arc réflexe interrompu réclame la dynamogénie d'un résidu intercalé pour ainsi dire entre le point de départ et le point d'arrivée.

Dans l'onanisme par obsession, l'appétit génésique nous apparaît comme une conséquence du réveil d'associations; mais l'influence initiale semble devoir être reportée à l'image obsédante ; elle réalise comme une excitation primordiale; l'écorce parait jouer le rôle d'une plaque sensible périphérique. Au fond cependant le mécanisme est tout autre. L'instinct génital fonctionne inconsciemment, c'est lui qui entretient dans le subconscient l'hyperesthésiede l'image obsédante que le souvenir va renforcer. Mais dans le domaine de la conscience, le caractère primordial de l'obsession seul est perçu. Or, cette obsession, tout comme l'image évocatrice, ne traduit que le résultat d'une association antérieure dont le souvenir atténué semble sorti définitivement de la mémoire. Le lien est tranché dans le passé entre la sensation première et l'instinct génital, tout comme il a disparu dans le présent entre le rappel de cette sensation et la poussée sexuelle, et c'est ce qui lui donne son caractère spontané.

Or, dans le cas de notre hystérique, nous voyons l'image évocatrice à origine sensationnelle bien nette, intervenir par moments sous forme d'image obsédante et cela en dehors de toute poussée génésique. Elle renoue elle-même l'association, dirait-on, et impose l'onanisme. C'est ce que notre malade appelle ses crises d'idées, qui le prennent tout à coup, en plein calme de l'esprit.

Nous ne pouvons nous étendre plus longuement sur l'exposé de mécanismes psychologiques peut-être un peu subtils. Toutefois, nous croyons devoir vous montrer de quelle manière l'orgasme génital peut, en dehors de toute idée de masturbation, se trouver lié à des associations dlBUiges lointaines provoquées accidentellement au début de la vie géni-

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taie. Cette observation nous servira de transition vers des types onanistes d'une intelligence plus difficile.

Berbez (1) rapporte le cas d'un jeune dégénéré qui, vers Fâge de 15 ans, avait été vivement impressionné par la vue d'une femme dont les cheveux étaient épars sur le dos. En contemplant les cheveux de cette personne, il eut conscience, pour la première fois de sa vie, qu'il était en érection. Depuis cette époque, il a toujours été obsédé par la vision mentale des cheveux de femme épais et flottants. Le contact ou la représentation mentale de ces cheveux suffit chez lui à provoquer l'orgasme vénérien*

Combien d'amours transcendants n'ont guère de motife plus compliqués et d'associations d'images plus anormales! Et combien ces cas d'une pathologie superficielle nous expliquent les cas soi-disant normaux tout aussi facilement qu'ils élucident les observations plus compliquées qui vont suivre et que nous empruntons à Magnan !

Nous vous avons précédemment rapporté l'histoire d'un héréditaire chez lequel la vue de la peau fine et délicate de jeunes garçons ou de jeunes filles provoquait l'orgasme génital et le désir de mordre, a Un jour, dit Magnan (2), en caressant la tète d'un cheval, il ne put résister au besoin de mordre, après l'avoir léchée, la peau fine des naseaux.

» Plus tard, les souvenirs de la peau fine, léchée et mordue, de ce cheval le poussaient à l'onanisme. »

Supposez, Messieurs, que le fond de la psychopathie sexuelle de ce jeune dégénéré vous soit inconnu, que vous ignoriez l'association qui existe chez lui entre l'acte génital et toute perception de peau fine et délicate : le mécanisme de l'obsession onanique par souvenir des naseaux du cheval vous échappera complètement. 11 est cependant très clair une fois connue la tendance morbide de cet héréditaire.

Cependant nous reconnaissons volontiers que tous les cas ne sont pas susceptibles d'une interprétation aussi simple. Magnan et Charcot (3) rapportent, par exemple, deux observations d'onanisme par obsession ou par souvenir qui semblent étranges et déroutants au point de vue de leur mécanisme psychologique.

Chez l'un, l'obsession avait pour objet l'image de clous de souliers. Dès l'âge de 6 ans, le sujet était poussé par un instinct irrésistible à regartler les pieds des femmes pour voir s'il n'y avait pas de clous à leurs souliers; lorsqu'il y en avait, la vue de ces clous produisait dans tout son être un bonheur indéfinissable. Son imagination lui créa peu à peu une série d'histoires fantastiques ayant pour objet ces clous. Le souvenir de ces histoires, tout comme le contact des clous, lui occasionnait de véritables crises d'onanisme.

(i) Berbez, Obsession avec conscience. (Gaz. hebdom. deméd. et de chir., 1890.)

(5) Magnan, Héréditaires dégénérés. Paris, 1892.

(3) Magnan &, Charcot, Inversion du sens génital. (Arch. de neirol., 1882.)

LES PSYCHOPATHIES SEXUELLES. 5â5

Chez Tautre, l'iinage des clous est remplacée par celle du tablier blanc. A 18 ans, il aperçoit, flottant au soleil, un tablier qui séchait, éblouissant de blancheur; il s'en approche, s'en empare, serre les cordons autour de sa taille et s'éloigne pour aller se masturber au contact du tablier, derrière une haie. Depuis lors les tabliers l'attirent, il ne peut s'empêcher de les prendre, s'en sert pour pratiquer l'onanisme, puis les replace à l'endroit où il les a pris; parfois il les jette ou les laisse chez lui dans un coin. Le souvenir du tablier blanc facilite du reste l'onanisme, tout comme il semble l'imposer en d'autres circonstances»

Il semble difficile, à première vue, de rattacher l'orgasme génital à une association d'images aussi peu provocatrices que celles de clous de souliers et de tabliers blancs. Remarquons tout d'abord qu'en dehors des questions sexuelles, des associations tout aussi étranges sont connues et expliquées. Briquet rapporte le cas d'une jeune femme qui mangeait avec délices la braise de sa chaufferette; cette perversion du goût s'était établie chez elle progressivement : à l'origine, ce qu'elle recherchait, c'était simplement la croûte de pain, puis la croûte de pain grillée; elle en était arrivée à carboniser son pain et avait fini par lui substituer le menu charbon. « Je suppose, dit Briquet, que si l'on recherchait l'origine de beaucoup de ces goûts bizarres, on en trouverait une aussi simple. » Et Janet (1), suivant ce conseil, ajoute avoir eu souvent l'occasion d'en apprécier la valeur.

Mais les associations morbides sexuelles ont souvent des origines confuses, lointaines, qui égarent ou annihilent le souvenir. Ces origines antérieures à la puberté paraissent encore plaider en faveur de leur apparente innéité. Nous sommes cependant convaincu qu'il s'agit encore dans ces cas d'associations ignorées datant d'une époque où la mémoire n'a gardé ni le souvenir des premières poussées génitales, ni la trace du phénomène associatif initial.

Il vous parait peut-être audacieux de parler des poussées génitales de l'enfance; elles existent cependant. Elles forment même peut-être plus que nous ne le croyons le fond de la vie sexuelle ultérieure. Elles sont plus ou moins intenses et plus ou moins précoces. Or, nous pouvons vous affirmer que chez les enfants de dégénérés particulièrement elles se manifestent dès l'âge le plus tendre. « Il existerait, dit Fournier (2), un grand nombre d'exemples d'enfants encore au berceau qui, éprouvant de violentes et continuelles érections, seraient ainsi engagés à stimuler encore leurs organes et à les entretenir dans un état presque permanent d'excitation. » L'étude de l'enfance, à ce sujet, éclairerait, selon nous, très vivement la pathogénie des aberrations génésiques. On aurait ainsi la clef

(1) Janet, Les accidents mentaux de Vhystirie. Paris, 1894.

(2) FouBNiSR, Ik Vonanisme» Paris, 1893.

tt!26 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

de ces associations étranges et inexpliquées; on verrait que leur mécanisme est de nouveau conforme au mécanisme de Tacte normal.

A la puberté, en effet, n'est-ce pas le souvenir des premières associations du sentiment et de la chose qui pénètrent dans la conscience avec l'intensité la plus persistante? Toute la chance d'un amoureux définitivement adoré n'a-t-elle pas consisté jadis dans le fait d'arriver le premier et au bon moment? Chez les héréditaires, le bon moment débute bien avant la puberté, et le coup de foudre peut se passer entre 5 et 6 ans, comme dans le cas étrange rapporté par Bourdin (1). Dans ces conditions, peu importent l'âge et les circonstances. Il arrive même parfois que l'image de la personne disparaît du souvenir; l'amour né à ce moment se dissocie de l'être vivant pour se reporter sur un de ses attributs. Et l'attribut, dans la vie sexuelle, prend toute la place réservée aux sentiments futurs; c'est de lui seul que va dépendre, en toutes les circonstances, l'orgasme génital.

Une observation que nous empruntons à Magnan va traduire en fait ce qui vous parait de la théorie quelque peu subtile. 11 s'agit d'un déséquilibré issu d'une famille d'excentriques. Nous passons sur les détails de l'observation qui ont trait à son émotivité, à ses phobies, à ses idées mélancoliques, à ses tendances au suicide. Ces particularités le renseignent du reste comme un dégénéré classique. Nous ne détacherons de son histoire que deux épisodes : l'un a trait aux débuts et à l'étiologie de son obsession; l'autre vous montrera la persistante influence des associations génitales de ses premières années.

c( A l'âge de 5 ans, dit Magnan (2), ayant couché pendant cinq mois dans le même lit qu'un parent âgé d'une trentaine d'années, le malade éprouva, pour la première fois, un phénomène singulier. C'était une excitation génitale et l'érection dès qu'il apercevait son compagnon de lit se coiffer d'un bonnet de nuit. Vers cette même époque, il avait l'occasion de voir se déshabiller une vieille servante et dès que celle-ci mettait sur sa tête une coiffe de nuit, il se sentait très excité et l'érection se produisait immédiatement. Plus tard, l'idée d'une tête de vieille femme ridée et laide, mais coiffée d'un bonnet de nuit, provoquait l'orgasme génital. La vue du bonnet de nuit seule n'exerce que peu d'influence, mais le contact d'un bonnet de nuit provoque l'érection et parfois l'éjaculation. Il affirme que la vue d'un homme ou d'une femme nus le laisse absolument froid. » Le bonnet de coton s'est donc substitué aux images visuelles et tactiles associées chez l'homme normal à l'orgasme vénérien. Mais la vieille et le bonnet de coton n'ont pas seulement pris la place des images visuelles et tactiles, ils ont pris toutes les places, comme vous allez en juger. Ils barrent toute la voie; ils sont devenus indispensables. « Jusqu'à 32 ans.

(l) Bourdin, Un type d^héréditaire dégénéré. (Arch. de kedrol.. 4894.) (^) Magnan, Inversion du sens génital. (Arch. de ksluol , i882.)

LES PSYCHOPATHIES SEXUELLES. 5S7

époque de son mariage, il n'aurait pas eu de relations sexuelles ; il épouse une demoiselle de 24 ans, jolie et pour laquelle il éprouvait une vive affection. La première nuit de ses noces, il reste impuissant à côté de sa jeune femme ; le lendemain, la situation était la même lorsque, désespéré, il évoque Tirnage de la vieille femme ridée, coiffée du bonnet de nuit; le résultat ne se fait pas attendre : il peut immédiatement remplir ses devoirs conjugaux. »

Nous n'insisterons pas sur la valeur psychologique des observations qui précèdent. Il nous suffira de dire qu'elles justifient les vues générales exposées précédemment et expliquent le mécanisme que nous attribuons à l'obsession et à l'idée fixe.

Du reste, l'association initiale, difficile à dépister dans l'obsession génitale, est, au contraire, régulièrement contrôlable dans l'idée fixe vulgaire. Les circonstances les plus banales peuvent y contribuer. Morselli (1) rapporte l'histoire d'une malade obsédée par l'envie de couper la langue à son enfant qu'elle adore, à l'aide de ciseaux dont elle voyait son mari se servir tous les jours pour tailler de la viande à ses oiseaux.

Mais nous appelons votre attention sur le phénomène particulier que les faits mettent en lumière. Ils démontrent, en effet, clairement qu'à une époque bien antérieure à la puberté, des poussées génitales inconscientes provoquent des associations qui servent fréquemment dans l'avenir de substratum à nos sentiments et à nos volitions. La plupart de ces associations sont instables et restent dans l'inconscient. Chez les dégénérés, elles prennent le caractère impulsif et obsédant qui distingue leur psychologie; l'intensité explique le degré de conscience qui les accompagne, le souvenir qui leur reste lié, l'importance même qu'elles prennent dans l'existence ultérieure. L'existence d'une sous-personnalité inconsciente, directrice de la personnalité consciente, se manifeste ici, plus que partout ailleurs, avec une netteté indéniable. Certains malades révèlent euxmêmes, du reste, cette dualité. On en trouvera un exemple démonstratif dans les travaux de Hagnan auxquels nous faisons allusion. La pathologie, comme toujours, éclaire la physiologie et l'explique définitivement.

Dans les observations qui précèdent, nous n'avons pas dissocié l'étude de l'onanisme de la femme de l'analyse de l'obsession onanique chez l'individu masculin. L'onanisme chez la femme présente cependant certaines particularités que vous trouverez signalées dans l'ouvrage du D'Pouillet(3). « Le résultat de nos recherches, dit cet auteur, fut que la femme plus que rhomme est vouée à la manuélisation à laquelle, d'une part, l'entraîne presque instinctivement la sensibilité exquise de son appareil génital; à laquelle, d'autre part, la poussent des causes étrangères à l'autre sexe, et

(1) Morselli, Revista di freniatria, 1886.

l2) PouiLLKT, De ^onanisme chez la femme. 5« édit., Paris, 1887.

cela avec d'autant plus de puissance que sa volonté plus faible n'a pas la force d'y résister. » L'onanisme de la femme traduit donc davantage une fonction contrariée, les craintes de la grossesse, l'impossibilité de l'assouvissement, que les perturbations morbides trouvées si fréquemment chez l'homme.

Nous arrivons. Messieurs, à deux genres d'altérations qui ne sont pour ainsi dire que l'expression exagérée, morbide de la vie sexuelle normale : le satyriasisme et la nymphomanie. Le satyriasisme, dit Moreau de Tours, est une névrose exclusivement propre au sexe masculin qui se caractérise par une érection presque continuelle, des éjaculations répétées et une ardeur génésique excessive s'accompagnant souvent d'hallucinations et de délire.

La réunion de ces symptômes est nécessaire pour caractériser le satyriasisme; car l'érection sans désirs n'est que du priapisme. Les désirs immodérés sans érection, mais avec délire, constitueraient l'érotomanie. L'érection avec désirs immodérés sans délire fait partie du tempérament génésique excessif.

Toutes les nuances de transition sont possibles et la réalité les présente fréquemment.

Le satyriasisme a sa contre-partie dans la nymphomanie. La passion génitale peut atteindre chez la femme, paraît-il, une intensité supérieure à celle de l'homme. Vous trouverez dans Moreau de Tours (1), Legrand du Saulle (3) et Bail (3) des observations convaincantes sous ce rapport.

Nous voulons simplement attirer votre attention sur quelques points spéciaux. La nymphomane et le satyre sont régulièrement des héréditaires dégénérés; ils présentent, d'une manière très précoce, les indices de leur psychopathie; ils subissent ordinairement une impulsion irrésistible. Us emploient fréquemment la ruse pour arriver à leurs fins ; ils sont dépourvus de sens moral et souvent accusent de tentatives honteuses ceux-là mêmes qui ont commis le grand crime de rester indifférents à leurs transports. La déposition de ces psychopathes dans les questions sexuelles doit être régulièrement frappée de suspicion. Us sont, au point de vue spécial de ces questions, atteints d'une réelle aliénation partielle.

Mais nous voici, Messieurs, arrivés aux confins de la pathologie et sur les limites mêmes de la vie normale. Car du satyriasisme et de la nymphomanie aux pratiques courantes, il existe des transitions insensibles qui rendent toute distinction illusoire. Il est souvent difficile de dire où commence le morbide et où finit le physiologique.

Du reste, l'acte sexuel est lui-même comme une courte folie, et il suffit

(i) MoaEAU DB Tours, Les aberrations du sens génésique. Paris, 1887.

(2) Lbgband du Saulle, La folie devant les tribunaux. Paris, 1864.

(3) Ball, La folie erotique. Paris, 1893.

LES P8YGH0PATHIES SEXUELLES. 5S0

de Texagérer pour atteindre rapidement le domaine pathologique. Jusque dans ce qu'on nomme sa forme normale, il comporte fréquemment quelque caractère de déséquilibrement. Nous croyons même que le déséquilibre se révèle souvent dans l'alcôve pour la première fois.

Lors de l'étude des dégénérés, nous avons attiré votre attention sur les caractères particuliers dont l'acte, même normal, s'accomplit d'ordinaire chez eux. Nous avons renseigné leur indifférence pour les attributs, l'âge et les qualités de l'objet de leurs convoitises. La brutalité qu'ils apportent dans l'instinct génital a été soulignée en vous priant d'en garder le souvenir. Dans le monde des normaux, quand l'acte sexuel semble se pratiquer régulièrement, des nuances, rappelant les instincts des dégénérés inférieurs, se rencontrent fréquemment. Là où elles s'accumulent, dites sans crainte que le déséquilibre veille, si déjà il n'évolue point.

Mais arrêtons-nous là : nous avons terminé notre première catégorie de psychopathies sexuelles. Nous sommes parti des aberrations les plus antinaturelles pour arriver par degrés vers le cours régulier de la vie habituelle. Néanmoins, au fond de tous ces déséquilibrements, l'acte sexuel constituait le motif, le but final; il dictait ses lois aux manifestations physiologiques et psychiques à la fois.

Dans notre seconde catégorie, il reste à l'arrière-plan et s'efface même parfois complètement. Toutefois il est simplement rentré dans la coulisse, avons-nous déjà dit, et son action n'est qu'atténuée.

L'excitation initiale se perd dans une réaction psychique s'épuisant progressivement dans l'écorce sans arriver à gagner la voie centrifuge. C'est comme de la psychologie irisée de sexualité. 11 est vrai que l'irisation peut aller jusqu'aux nuances de la coloration franche ; cette gradation s'observe particulièrement dans ce qu'on nomme le fétichisme.

Le mot, ou tout au moins son application aux choses qui nous occupent, appartient, croyons-nous, à Binet (1). Ce psychologue distingué, inspiré par les travaux de Magnan et Charcot, proposa de grouper sous le nom de fétichisme certains cas spéciaux d'aberration génitale. Ces cas se rapportaient à des dégénérés dont nous avons parlé précédemment, à propos des histoires de clous de souliers, de tablier blanc et de bonnet de nuit. Depuis l'étude de Binet, le mot a fait fortune, et il est aujourd'hui couramment employé en psychiatrie; mais, comme toujours, sa signification s'est amplifiée : fétichisme tend à signifier actuellement toute manifestation personnelle morbide à tendance sexuelle faible ou forte, en dehors du désir physiologique.

Le fétichisme peut n'être que l'occasion, la condition de Tacte sexuel; il ne présente parfois avec ce dernier que des relations à peine perceptibles. Moll distingue le fétichisme des objets du fétichisme des parties du

(1) Bnnrr, Le fétichisme dans Vamour. {IRxvuz phil., 1887.)

530 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQU1L1BHÉ8.

corps. « Cette distinction, dit-il, est d'autant plus justifiée que, pour certains individus, le fétichisme porte, par exemple, sur le pied chaussé, le pied nu de la femme ne présentant aucun intérêt; d'autres, au contraire, sont fétichistes de la main nue, la main gantée les laissant complètement froids. »

a Les cas de fétichisme des objets, dit Moll, sont très nombreux; le rôle principal y est joué par les bottines et le linge de la femme. Le mouchoir, parait-il, constitue une attraction fréquente pour le fétichiste. » « La passion pour les mouchoirs peut être si violente, dit l'auteur allemand, que l'homme se trouve littéralement subjugué par ce petit objet. »

Le fétichisme des parties du corps, plus explicable, est tout aussi varié.

Car rien n'échappe au fétichisme. Vous savez du reste que les combinaisons les plus insensées peuvent se réaliser dans les aberrations sexuelles. Il faudrait des volumes pour citer toutes les folies auxquelles l'instinct génital a donné lieu.

Nous vous en avons signalé d'étranges : il en est de repoussantes, comme il on existe de drolatiques et de cocasses. L'acte normal lui-même se prête à tant de combinaisons et de métamorphoses qu'il apparaît comme le facteur le plus actif de l'imagination de tous les peuples et de tous les temps. Vous trouverez dans l'histoire de l'amour dans l'humanité, par Mantegazza (1), la justification plus que sufiisante de cette proposition.

Du reste, il est nécessaire de mettre un peu d'indulgence dans nos jugements en ces matières, a Car il convient d'ajouter, dit Binet, que tout le monde est un peu fétichiste en amour. Il y a une dose constante de fétichisme dans l'amour le plus régulier. »

Et, comme toujours, c'est le degré bien plus que la chose qui caractérise le déséquilibre.

La vie normale se tisse chaque jour des germes de toutes les aberrations. Les esprits les plus pondérés ne sont pas à l'abri de l'idée saugrenue ou criminelle ; mais, poussées à peine perceptibles de l'inconscient, ces idées rentrent, chez l'homme normal, rapidement et complètement dans rim*perçu d'où elles viennent de sortir. Chez le déséquilibré, elles cx)ntinuent à briller dans le monde des pensées, attirant vers elles l'essaim des autres idées. Elles semblent plus qu'éclairer la conscience : elles la guident, elles la tyrannisent.

Le fétichisme procède donc du déséquilibrement et il en reproduit le mécanisme général. Quant à son origine, elle est celle des obsessions diverses rencontrées en chemin. L'association, consciente ou non, oubliée t)u conservée, en fait souvent les frais. Cette association a simplement profité du bon moment.

(1) P. Mantegazza, Vamour dans VhamaniU. Paris, 1886.

LES P8YCH0PATHIES SEXUELLES. 531

L'amour normal est toujours quelque peu mêlé de fétichisme, disionsnous; ajoutons qu'au fond il ne reprc^sente fréquemment qu'un accès de fétichisme individuel et déguisé. Ce qu'on aime dans une personne n'est souvent qu'une très minime portion de son être physique ou moral; l'imagination assortit le reste au gré de nos convenances et de nos illusions : nous prenons la partie pour le tout, nous faisons une synecdoque. Et Féré (1) observe ingénieusement qu'au fond de toutes les manifestations amoureuses on pourrait trouver la synecdoque psychologique. Le fétichisme est une des formes les plus caractéristiques de l'amour synecdochique.

Au fétichisme, nous rattachons le masochisme. Le masochisme, lui, est d'importation allemande. Le mot vient du célèbre romancier von Sacher- Masoch qui, dans ses nouvelles, s'attache surtout à dépeindre des hommes dont la plus grande jouissance est de se sentir subjugués et même maltraités par la femme. Le masochisme, comme toutes les aberrations génitales, est aussi vieux que l'humanité. Il a jadis, assure-t-on, régné d'une façon épidémique. Il peut accompagner l'acte sexuel ; mais fréquemment, tout comme le fétichisme, il porte en lui-même sa propre jouissance.

Krafft-Ëbing donne du masochisme une explication originale. Il attribue l'esprit de soumission naturelle à la femme. Les masochistes sont donc des invertis, mais à ce point de vue psychique spécial exclusivement.

Nous préférons nous ressouvenir d'une idée de Bain, qui fait du sentiment de soumission un attribut général de l'humanité. « Il y a dans l'humanité, dit Bain (2), une servilité naturelle, rejeton de la faiblesse, et qui se manifeste inégalement dans les races et les individus; elle a pour résultat une sorte de culte pour le pouvoir, qui est une protection. »

Le masochisme, comme le fétichisme, a donc son origine dans la vie de tous les jours ; il n'est que l'exagération de ce qui se passe couramment. Il revêt du reste des formes aussi variées, aussi multiples que le fétichisme.

Moll donne à ce sujet des indications auxquelles le temps restreint dont nous disposons nous force à vous renvoyer. Kraftlt-Ebing (3) en allongeait encore la série récemment.

Nous aurions désiré vous entretenir plus longuement des exhibitionnistes, des trotteurs, des coupeurs de nattes, etc. Les individus qui forment ces catégories sont de véritables obsédés ; leur obsession ne se distingue de l'obsession ordinaire que par cette nuance de sexualité atténuée dont nous parlions tantôt.

(1) FÉRÉ, La pathologie des émotions, Paris, 1892.

(2) Bain, Les émotions et la volonté. Paris, 1885.

(3) Krafft-Ebing, Psychop. sexuaL (Jahrb. fOr Psych., XIL)

539 DÉGÉNÉRÉS BT DÉSÉQUILIBRÉS.

L'exhibitionniste se caractérise par une impulsion irrésistible à étaler ses parties sexuelles. Il peut éprouver quelque jouissance lointaine et peu marquée à cette manœuvre, mais le plus souvent cette dernière se trouve dépourvue de tout caractère lubrique. Tout le plaisir perçu, c'est celui du débarras de l'obsession. Les accès d'exhibitionnisme revêtent des formes variées. Ils sont souvent périodiques. Outre leur périodicité, ils se reproduisent fréquemment d'une manière identique chez le même individu ; l'identité peut porter sur tous les caractères de l'acte ; un accès n'est parfois que la répétition stricte de l'accès qui précède. Lasègue (l)et Magaan(2) ont jEait de ces aberrés des études classiques.

Vous trouverez également dans les travaux de Magnan des indications sur une autre catégorie d'aberrations sexuelles qui comprend ce qu'on nomme les frotteurs.

Le frotteur se mêle à la foule, guettant la femme de ses goûts ; il la suit, profite de la cohue pour se presser contre elle aux parties de ses rêves; souvent, parait-il, la femme est grosse et les fesses seules attirent le maniaque. Mais il doit y avoir une plus grande variété d'attractions que ne semblent l'indiquer nos faibles connaissances en cette matière.

A la suite des frotteurs, il faut ranger les coupeurs de nattes, dont Motet (3), des premiers, a donné la description. La manie est du reste calquée sur le même modèle. Elle traduit partout l'obsession psychique, la recherche d'une jouissance morbide dans une action déterminée n'ayant avec l'acte sexuel qu'une relation éloignée ou nulle.

Le fonds génital, masqué par l'incohérence et l'inapproprié de l'action, persiste néanmoins dans ces formes étranges de l'aberration sexuelle. Macé (4), dans un livre humoristique et très documenté, trace de curieux tableaux de ces psychopathes.

Force nous est également d'écourter ce qu'il nous reste à dire de l'érotomanie et du mysticisme.

Dans l'érotomanie, le désir sexuel a complètement disparu du domaine de la conscience; mais il reste selon nous confiné dans l'inconscient. Son rôle d'ailleurs est restreint ; il se borne à susciter des accès de passion folle et ardente à la fois à des malheureux subjugués par telle ou telle personne de rang ou d'éclat. Chacun connaît des histoires de ce genre. Le cas de l'amoureux de M"« Van Zandt, de l'Opéra comique, raconté par Magnan, est devenu classique.

Dans le mysticisme, l'être aimé habite les cieux; la folie, moins dangereuse ou moins désagréable, n'en est pas moins folle cependant.

(1) Lasègue, Études médicales. Paris, 1884.

(S) Magnan, Recherches sur les centres nerveux. Paris, 1893.

(3) HoTBT, Annales médico-psychiques. Paris, 1888.

(4) Macè, Un joli monde. Paris, 1890.

LES PSTGHOPATHIES SEXUELLES. 553

Parvenu au bout de notre tâche, il nous reste à préciser quelques questions essentielles.

Et tout d'abord, de quelle façon faut-il interpréter toutes ces manifestations révoltantes ou cocasses, étranges ou horribles de la sexualité déviée ?

L'accord paraît unanime aujourd'hui pour ranger la série des aberrations sexuelles qui viennent de vous être exposées parmi les syndromes de la dégénérescence. Quelques auteurs, avec Tarnowsky (1), semblent encore admettre, à côté des dégénérés héréditaires, une classe de vicieux tombés dans la passion par une sorte de volonté régulièrement entraînée. Mais les opposants à la doctrine de l'hérédité dégénérative sont rares. Et nous croyons que ces oppositions ne résultent que d'une limitation trop étroite de l'influence de l'hérédité : elles négligent la prédisposition et ses degrés.

En réalité, l'aberré sexuel est un déséquilibré héréditaire. Son déséquilibre, comme toujours, peut être partiel ou généralisé; rarement cependant, il absorbe tout le domaine de la conscience; régulièrement, il n'intervient qu'à l'occasion des choses de la sexualité. Ses rapports avec la dégénérescence se motivent par les considérations fondamentales qui relient les dégénérés les uns aux autres.

Il présente tout d'abord la triple catégorie de stigmates de l'héréditaire. Toutefois, par le fait du rang qu'il occupe dans la série régressive, les stigmates anatomiques sont rares et régulièrement peu marqués. Ils existent cependant et, comme toujours, c'est aux derniers échelons de l'échelle des psychopathes sexuels qu'ils se rencontrent exclusivement. Ils sont le triste apanage de ceux dont une hérédité chargée a pénétré jusqu'à la structure même de leur individualité.

En condensant les observations, nous rencontrons chez ces dégénérés l'hermaphrodisme, le phymosis, l'hypospadias, l'épispadias, l'anorchidie, puis des asymétries faciales et crâniennes. Ils contractent fréquemment le cancer, paraît- il, et montrent souvent les signes de l'arthritisnie très prononcé. On a cherché dans les stigmates anatomiques un caractère distinctif de certaine catégorie d'invertis. Vous trouverez encore dans Legrand du Saulle (2) les caractères, décrits complaisamment par Tardieu, de la verge des pédérastes. Depuis la vigoureuse opposition de Brouardel, l'idée de Tardieu n'est plus qu'une légende.

En réalité, la plupart des aberrés sexuels, tout au moins ceux dont la note génitale n'est pas poussée à l'extrême, ne présentent aucun caractère distinctif extérieur.

Mais leur physiologie et leur pathologie sont marquées d'une anormalité plus ou moins prononcée. Kowalewsky (3; a signalé la combinaison de l'épilepsie et de la perversion sexuelle. Nous avons nous-même rapporté

(1) Tarnowsky, Inversions du sens génitaL (ârch. de neurol., 1885.)

(2) Legrand du Saulle, Traité de médecine' légale, 1886.

(3) Kowalewsky, Jahrbuch fur Psych,y\U.

584 DÉGÉFIÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

des cas d'aberralion génitale chez des hystériques. La neurasthénie est souvent le résultat d'excès génésiques, tout comme elle constitue un terrain parfaitement approprié à Téclosion des psychopathies sexuelles. Cependant, comme nous l'avons déjà dit, Tanormalité reste d'ordinaire localisée au département de la sexualité.

Mais elle peut toutefois empiéter sur l'intelligence entière et conduire à la folie. L'aberration sexuelle est fille et mère de l'aberra tion mentale. Elle en sort comme elle y mène. D'autre part, la folie peut n'être qu'un épisode de l'aberration sexuelle, une forme larvée de l'inversion. C'est ainsi qu'on distingue la folie de la puberté, de la masturbation, la folie utéroovarienne, la folie post-connubiale. Elles ne représentent qu'une crise psychique prolongée, née de l'aberration sexuelle. La classification est purement étioiogique. Du reste, le triple caractère d'inconscience, de spontanéité et d'irrésistibilité les rapproche suffisamment de l'impulsion dégénérative.

Nous n'insisterons pas sur les stigmates sociologiques des déséquilibrés sexuels. Toute leur symptomatologie constitue pour ainsi dire de réelles tares sociales. Les uns sont des antisociaux par le fait de manœuvres qui compromettent l'espèce et sa reproduction, les autres sont dans la société des causes permanentes de dangers ou de troubles. Raflalovich (1) signalait dernièrement l'anomalie que présente « l'envoi de l'inverti à une « puella » pour le préparer au mariage et à la paternité ». Il suffit, du reste, de passer en revue la longue série des aliénés dont nous venons de vous dresser la liste pour réaliser facilement des catégories d'extrasociaux, d'asociaux et d'antisociaux parmi tous ces dégénérés.

Nous ne croyons pas davantage devoir insister sur l'existence de l'impulsion et de l'obsession chez les psychopathes sexuels. Ces deux tares spécifiques de toute dégénérescence sont chez les génitaux au tout premier plan. Elles forment le fond de tous leurs actes, elles les commandent, les expliquent, les excusent même en certains cas.

Et l'hérédité vient à son tour renforcer les liens qui unissent si intimement la dégénérescence sexuelle. Nous n'avons pu, dans les résumés qui vous ont été exposés, rappeler la généalogie des déséquilibrés génitaux. L'exercice fût du reste devenu fastidieux par sa monotonie. Le psychopathe sexuel est régulièrement un héréditaire, et dans ses ascendants se retrouve toute la série des épileptiques, des hystériques et des neurasthéniques de nos derniers entretiens. Hais cette hérédité n'est pas toujours aussi chargée. Il arrive parfois que l'ascendant se révèle simplement bizarre, excentrique, hypocondre ou maniaque. Dans le curieux roman d'un inverti, publié par Laupts(3) d'après les documents d'Emile Zola, la

(1) Raffalovich, Qudqties observations sur Vinversion. (Arch. d'anthr. can., mars 1894.) (S) Làdpts. Le roman dCun inverti. (Ahch. d*anthe. crdi., mars-mai 1894.)

LES PSYCHOPATHIES SEXUELLES. 535

mère seule de l'uraniste présente quelques tares superficielles. Et encore ne s'agît-il que de manque d'énergie, d'une faibless e de caractère étonnante et d'une sentimentalité exagérée et banale à la fois. Ces marques d'un déséquilibrement restreint n'ont qu'une portée régressive très faible. Elles démontrent que, dans des circonstances encore indéterminées, l'hérédité peut doubler les étapes. Rappelez-vous, du reste, ce que nous avons dit de l'état des parents au moment de la génération et de l'influence des perturbations de la grossesse. D'autre part, il est essentiel de tenir compte d'une autre série de considérations. La psychopathie sexuelle engendre fréquemment la psychopathie sexuelle. Il n'y a pas que les bons chiens qui chassent de race. Mais la forme peut varier, et la forme, ici comme partout, est d'une haute importance. Beaucoup de psychopathies sexuelles se passent dans une intimité très restreinte et les intéressés ont diverses raisons de garder le secret. Ces psychopathies peuvent être contre-balancées par des qualités de premier ordre qui les masquent et les brident. Ces freins disparus chez le descendant laissent l'aberration, unique maîtresse du terrain, s'extérioriser à son aise.

L'hérédité des psychopathes atteste finalement leur dégénérescence ; ces aberrés engendrent souvent des névropathes ou des idiots, et vous avez vu que dans l'inceste, qui cumule la consanguinité et la dégénération, les produits sont presque régulièrement monstrueux ou non viables.

Nous arrivons en dernier lieu à cette grosse question de la responsabilité des' psychopathes sexuels.

Nous vous avons déjà mentionné précédemment les paroles éloquentes, émues mêmes, de Krafft-Ebing et de Mantegazza en faveur des uranistes. €c Je crois, écrit Rafialovich (1), en réponse à la curieuse enquête organisée par MM. Lacassagne et Laupts, que les invertis de naissance sont moins vicieux, moins libertins, plus honnêtes, plus estimables que la plupart des pervertis. » Et il ajoute : « On peut sans trop d'inconvénients, ou

même sans aucun, être lié d'amitié avec un inverti-né » il semble

donc qu'un courant d'opinion se forme en faveur de l'irresponsabilité des uranistes par grâce d'état.

Quant aux considérations médico-légales, vous trouverez dans l'ouvrage de Holl (2) un résumé des législations étrangères au sujet de l'uranisme. Et vous y lirez une discussion bien menée des raisons qui doivent dicter les mesures à prendre vis-à-vis des invertis. L'auteur, du reste, comme son maître Krafft-Ebing, considère l'uraniste comme un aliéné irresponsable.

Les discussions du Congrès d'anthropologie criminelle de Bruxelles, et particulièrement le rapport très clair et très méthodique de H. De Rycker,

(1) Raffalovich, Quelqiies observations sur rinversion. iArch. d*anthr. crim., mars i894.)

(2) MoLL, Les perversions de Vinstinct génital. Paris, 1893.

compléteront votre connaissance des opinions courantes, quasi classiques, au sujet de la responsabilité des aliénés sexuels.

Mais en dehors de ces questions de doctrine, il faudra tenir compte de considérations d'un autre genre. Les psychopathes sexuels sont des impulsifs et des suggestibles. Laurent (1), dans un travail curieux, rapproche l'amour de la suggestion et en montre Tintime parenté. Moll, de son cdté, prétend avoir provoqué par suggestion des idées d'homo-sexualité.

II y a là tout un champ nouveau d'investigations médico-légales dont l'étude s'impose indéniablement.

Mais il peut arriver que le dégénéré sexuel soit un réel malade. La justice fait alors exécuter un dément, un méningitique même. L'autopsie vient démontrer l'existence de lésions significatives. Et le légiste s'expose à d'énergiques ripostes. « Si la guillotine doit être comprise dans le traitement de l'aliénation mentale, qu'on le dise, écrivent MM. Cornil et Galipe (2), rendant compte d'un fait de ce genre. »

La vérité, c'est qu'en fait d'aberrations sexuelles, nos lois comme nos jugements manquent de solidité ou de raison. Nous nous laissons guider par une série de considérations diverses. Les experts s'efforcent de retrouver dans l'acte incriminé les caractères traditionnelsde l'impulsion. Ils procèdent, en thèse générale, d^une manière uniforme, cherchant à rattacher l'aberration à une des formes larvées de la névropathie. Si l'épilepsie, l'hystérie ou même la neurasthénie, qui commence à poindre à l'horizon médico-légal, font défaut, on recherche ce que Lasègue appelle l'empreinte des états pathologiques.

Dans la première des études faites sur les exhibitionnistes, Lasègue (3), auquel du reste le néologisme appartient, s'exprime de la manière suivante :

ce Les faits que je viens de résumer portent l'empreinte des états pathologiques : leur instantanéité, leur non-sens reconnu par le malade, Tabsence d'antécédents génésiques, l'indifférence aux conséquences qui en résulteront, la limitation de l'appétit à une exhibition qui n'est jamais le point de départ d'actes lubriques accentués, toutes ces données imposent la croyance à la maladie. » Quand les caractères de la névrose, de l'état pathologique, de l'obsession ou de l'impulsion font défaut, l'expert conclut à une responsabilité absolue.

Cependant, des circonstances particulières, telles que la perte du souvenir, poussent parfois Texpert à rattacher l'acte incriminé à une crise vertigineuse d'origine épileptique. Garnier (4) rapportait dernièrement un cas de ce genre. L'aliéné fut acquitté.

(1) Laurent, Les suggestions criminelles, (ârch. d'anthrop. crim., 1890.)

(2) Cornil & Galipe, Journal des connaissances médicales, 1879.

(3) Lasègue, Les exhibitionnistes, (Études médicales, 1884.)

(4) Garnœr, Société médico -psychologique, n ovembre 1893.

LES PSYCHOPATHIES SEXUELLES. 587

Si l'acte incriminé révèle l'un ou l'autre des stigmates de la dégénérescence, l'expert introduit à des doses sagement mesurées l'irresponsabilité dans son rapport. II pèse la volonté, mesure le libre arbitre, évalue la spontanéité.

Et l'incohérence de la loi perce même parfois d'une façon singulière. Nous citions à l'instant le cas rapporté par Garnier ; l'exhibitionniste acquitté, le président demanda à l'expert si Tacquittement n'allait pas entraîner la répétition des mêmes faits scandaleux. Garnier déclara que cette répétition avait de nombreuses chances de se réaliser. Le problème était délicat: on ne pouvait condamner un individu que la loi sacrait irresponsable. Or, sans la responsabilité légale, pas moyen d'intervenir.

D'un autre côté, les magistrats se résignaient difficilement à rendre à la société un aliéné qui allait sous peu la troubler à nouveau. C'était une série sans fin qui s'annonçait.... Que faire? On pria l'exhibitionniste d'entrer volontairement, non à la prison, mais à l'asile clinique : ce que l'acquitté fit, du reste, de bonne grâce....

Mais les dénouements n'ont pas tous ce caractère empreint d'une certaine gaieté. Les questions de viol, de sadisme surtout, en réveillant l'atavisme de nos sentimentalités passées, provoquent des explosions de colère légale. Et alors on assiste à des spectacles étranges entre les gens de science. On a vu, par exemple, Brouardel et Motet déclarer un jeune homme de 19 ans entièrement responsable du viol d'un enfant de 4 ans, et Tarnowsky proclamer, en face de l'échafaud, qu'un tel avis était une honte de la science.

Que de têtes ont fait tomber les doctrines métaphysiques et insoutenables de la responsabilité individuelle! Si les idées devaient rendre compte du sang versé en leur nom, quels longs et pénibles bilans seraient ceux du libre arbitre et de la volonté !

En réalité, nous ne sommes même pas justes vis-à-vis des fous et des malades. Car tous les impulsifs, à quelque degré de l'échelle dégénérative que nous les rencontrions, sont des héréditaires, et l'hérédité qui les engendre les excuse souvent. Ils portent donc en eux-mêmes, longuement élaboré, le germe de leur impulsion. Ils succombent sous le poids de cette capitalisation des tares que si fréquemment nous vous avons signalée. Et vis-à-vis de la pathologie qui les réclame se dresse la physiologie qui les explique.

Les psychopathes sexuels ne sont d'ordinaire que les esclaves des déviations morbides d'une fonction, la plus haute aprè^ celle de la conservation. Ils tiennent de la nature les causes de leur impulsion génitale comme ils en reçoivent par hérédité les anomalies et les aberrations. Leur responsabilité morale n'est souvent qu'une illusion de notre ignorance, renforcée chez nous aussi par une hérédité morbide psychologique.

QUINZIÈME CONFÉRENCE

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