‹ Dégénérés et déséquilibrésChapitre 9 sur 16 · LOGIE · texte numérisé non relu

LOGIE

(3) PoELS, Journal de médecine. Bruxelles, 1893.

(4) Paul Blocq, Gazette des hôpitaux, 1892.

la névrose hystérique, cette simulatrice toujours féconde des maladies oi^niques des centres nerveux, dit Charcot (1), il faut s'attendre chaque jour aux surprises et aux révélations les plus inattendues, d

L'hystérie peut, en effet, simuler l'angine de poitrine, selon Pierre Marie (2) et Gilles de la Tourette (3), déterminer des vomissements, du péritonisme, des troubles de la parole, des hémorragies de la peau et de la plupart des muqueuses, des troubles sécrétoires et vaso-moteurs divers, de rischurie, de Talcyurie, etc.

Debove a même réussi à provoquer par suggestion chez une hystérique une sorte de fièvre expérimentale.

Or, la fièvre avait passé jusqu'à ces derniers temps pour excéder la puissance simulatrice de la névrose.

Tout semble donc possible en fait d'hystérie, et il est nécessaire, sans en parler souvent, — car le mot effraye et scandalise, — d'y penser toujours. Le mot scandalise, disons-nous. Et cependant, Messieurs, comme nous voilà loin de Tacception banale, faite de ce mélange d'érotisme et de cabotinisme, dont la littérature a doté la névrose. C'est à peine si nous avons mentionné cette impétuosité génésique, apanage de l'hystérique des traditions populaires.

Vous venez d'assister à une revue d'une multitude de troubles pathologiques, et l'hystérique n'est plus pour vous qu'un malade étrange, encore inexpliqué, mais qu'un déséquilibrement quasi général semble constamment hanter.

Cette impression d'énigme bizarre et protéiforme s'accentuerait cependant encore s'il nous était permis d'achever en ce moment l'étude des troubles psychiques de l'hystérie; nous l'aborderons dans notre prochaine réunion. Toutefois nous l'avons déjà ébauchée à votre insu aujourd'hui même; car bien des troubles déjà décrits, tout en simulant des altérations organiques périphériques, ne font que traduire une perturbation centrale indépendante de toute lésion matérielle.

Nous avons omis de vous signaler en temps et lieu ces particularités pour les reprendre prochainement dans une étude d'ensemble. Et nous tenions à laisser les faits, dans leur étrange entièreté, compliquer progressivement dans vos esprits cette notion de l'hystérie, maladie protéiforme. Mous avons, pour ainsi dire, lentement noué l'intrigue; mais en vous dévoilant, dans la mesure du possible, le mécanisme de l'hystérie, nous espérons vous présenter une sorte de dénouement classique.

(1) Charcot, Sur un cas éChystérie, etc. (Arcr. de neurologie. Paris, i89i.)

\!i) Pierre Marie, Deux cas d'angine de poitrine. \Rey. de méd., 1882.)

(3) GuxES de laToi}rette, Langine de poitrine hystérique, (Progrès médical, 1891 .)

DOUZIÈME CONFÉRENCE

Parallèle de l'bystérie et de l'épilepsie. — Hystérie normale interparoxystique. — Hystérie paroxystique. — Les causes de l'hystérie. — Subdivisions. — L'hystérie est une. — L'École de la Salpétrière. — La prédisposition héréditaire est le facteur essentiel. — Hérédité directe. — Son importance. — Hérédité indirecte. — Hystérie et épilepsie. — Hystérie et aliénation mentale. — L'hystérie souche de névropathies. — Hystérie et diathèse. ~ Opinion de Gharcot et de ses élèves. — L'hérédité dans l'hystérie masculine. — Les agents provocateurs de l'hystérie. — L'hystérie traumatique. — Les stigmates de l'hystérie. — Les stigmates anatomiqucs. — L'hystérique selon Louger Villermé. — Inexistence d'une constitution hystérique. — Les stigmates physiologiques. — . Hystérie et nutrition. — Hypnose et hystérie. — Diathèse de contracture. — Diathèse d'amyosihénie. — Tremblements hystériques. — Syndrome de Lasègue. — Zones hystérogènes. — Zones idéogènes. — Zones hypnogènes. — Les stigmates mentaux de l'hystérie. — Les amnésies. — Les aboulies. — L'automatisme ambulatoire. — Les Tugues des hystériques. — Le caractère des hystériques. — Opinion de Legrand du Saulle. — Description de Huchard. — La réhabilitation psychologique de l'hystérique.— Pierre Janet. — Pitres. — Gilles de la Tourette. — Stigmates sociologiques. — La responsabilité dans l'hystérie. — Ses degrés s^lon Legrand du Saulle. — Hystérie et dégénérescence. — La physiologie de l'hystérie. — Opinion de Pitres. — L'École de Paris. — L'École allemande. — Examen de ces doctrines. — Tentative d'explication psycho-physiologique.

Messieurs,

Nous avons aujourd'hui à vous indiquer les raisons qui autorisent l'introduction des manifestations hystériques parmi les déséquilibrements que comporte la dégénérescence. Un résumé succinct vous en a déjà été fourni au début de notre dernière conférence. Nous avons dit à ce moment que les raisons en question ont de nombreux points de contact avec celles qui nous ont amené à faire figurer les épileptiques parmi les déséquilibrés et les dégénérés. Pour développer ces raisons, nous utiliserons la méthode employée au cours de nos entretiens concernant répilepsie, mais avec une variante cependant. Lors de l'épilepsie, nous avons immédiatement fait suivre le tableau symptomatiquc d'un exposé des mécanismes physiologiques relatifs aux différents syndromes comitiaux. Pour Thystérie, il nous faudra procéder d'une autre façon, il n'est pas sans intérêt de vous résumer brièvement les raisons de ce changement de méthode.

Vous vous souvenez qu'à l'occasion de certaines manifestations de l'hystérie nous avons indiqué notre intention de serrer leur étude de plus près, dans la suite de nos entretiens.

Nous vous les renseignions, disions-nous, pour compléter un tableau et poussé par une nécessité de mise au point. II est nécessaire de reprendre aujourd'hui ces manifestations spéciales pour leur rendre tout

d'abord leur réelle valeur. Hais il est nécessaire d'y revenir pour un autre , motif. Dans l'épilepsie, l'ensemble des déséquilibrements a pu se rattacher théoriquement à la convulsion. Les manifestations les plus étrangères à la crise motrice lui sont rapportées, non sans raison; la folie épileptique elle-même est une convulsion de Tintelligence, tout comme l'angine de poitrine est l'expression de Fépilepsie cardiaque. La crise et ses formes larvées ne traduisent très probablement qu'un déséquilibre unique ou des déséquilibres divers, mais reliés dans ce que nous avons nommé le circuit épileptogène. Certaines modifications du caractère même sont autant de poussées d'une attaque dont la localisation circonscrite et rintensité réduite constituent les seuls signes distinctifs; le sceau de la spécificité leur reste appliqué. On comprend facilement que dans ce cas, le mécanisme du déséquilibre épileptogène approprié aux nécessités de la cause suffit pour donner la raison physiologique de toutes les formes de la névrose. Cette manière de faire et de voir se justifie dans une certaine mesure, et vous vous rappelez peut-être que nous en avons largement tiré parti. Mais avec l'hystérie, les procédés simples, les méthodes d'une seule venue sont d'une éclatante insuffisance. La névrose protéiforme procède, semble-t-il, avec plus de brio et de fantaisie; il n'est plus possible de comprendre ses transformations, ses énigmes avec une seule clef. Quelques-unes de ces métamorphoses sont, à la vérité, d'une intelligence assez facile: ce sont celles qui, particulièrement d'ordre moteur, constituent l'attaque hystérique, quelle qu'en soit l'allure. Mais en dehors des manifestations motrices, il existe dans l'hystérie des particularités diverses, de valeur inégale, impossibles à rattacher à l'attaque, et ces particularités constituent, entre les paroxysmes, un réel état d'hystérie.

Certains auteurs ont même groupé ces particularités sous le nom d'hystérie normale ou interparoxystique. \a fréquence et le nombre de ces manifestations, leur existence en dehors de toute attaque suffisent pour motiver l'importance qu'on leur accorde aujourd'hui. L'hystérie est incomplète sans elles, et elles contribuent dans une large mesure à donnera la névrose son aspect, son allure, sa couleur. Ce sont les éléments essentiels d'uu problème qu'elles compliquent, qu'elles transforment même souvent. Leur connaissance vous sera d'ailleurs d'une haute utilité, car ces côtés obscurs, exclusivement psychiques, expérimentaux de l'hystérie recèlent l'explication de ce qu'on pourrait appeler l'essence même de la névroj^.

Mais leur diversité rend impossible toute explication uniforme, schématique. Nous les étudierons donc séparément.

Quant au mode de groupement de ces particularités, nous adopterons notre cadre habituel des stigmates biologiques, psychiques et sociaux; cependant, afin d'avoir pour notre tentative finale de psycho-physiologie nos documents pour ainsi dire sous la main, nous ne les étudierons qu'à la fin de cette conférence. Nous examinerons au préalable les causes de

STIGMATES HYSTÉRIQUES ET DÊGÉNËllESCENCE. 407

l'hystérie, ia contribution fournie par l'hystérie aux divers groupes de d^énérés, ainsi que les rapports de Thystérie et de Tépilepsie.

Nous retirerons déjà de ces divers chapitres des instructions essentielles, et vous verrez que renseignement déduit en guise de conclusion de ces examens partiels, nous sera d'une réelle utilité pour comprendre dans une certaine mesure les mécanismes de Thystérie.

Et que faut-il entendre tout d'abord par ce qu'on nomme les causes de rhystérie? Quelle valeur doctrinale devons-nous attribuer à chacune de ces causes?

On déclare unanimement que ces causes sont loin d'être équivalentes. Les unes sont considérées comme essentielles, les autres restent classées parmi les facteurs secondaires ou occasionnels. La cause essentielle entre toutes, c'est l'hérédité. L'École de la Salpétrière l'a élevée quasi à la hauteur d'un dogme. Il est vrai que pour atténuer la rigueur de ses déclarations, elle n'a admis d'héréditaire et d'indispensable que la prédisposition. Charcot et ses élèves ont soutenu la thèse de l'universelle nécessité de la prédisposition héréditaire avec une énergique ténacité.

Vous ignorez probablement la question de doctrine qui se cache sous un problème qui parait à première vue être du domaine exclusif de l'observation. Il est nécessaire de vous en dire quelques mots.

Vous verrez que parmi les causes occasionnelles, quelques-unes ont par elles-mêmes une importance si spéciale que l'esprit ne peut, à première vue, se défendre de les considérer comme des facteurs essentiels créant l'hystérie de toutes pièces. Certaines intoxications, par leur mode d'action, la fréquence de leurs atteintes, semblent intervenir exclusivement dans l'étiologie de la névrose. On a créé de cette façon toute une classe de manifestations hystérioïdes, voire des catégories d'hystéries. Pour certains auteurs, il existe, en dehors de l'hystérie idiopathique, une hystérie syphilitique, une hystérie saturnine, une hystérie traumatique, une hystérie symptomatique, etc. L'École de la Salpétrière aflSrme, au contraire, que l'hystérie est une et indivisible. La syphilis, le plomb, le traumatisme, l'état morbide des organes réveillent une prédisposition latente, mettent en relief ce qui s'effaçait, mais ne font jaillir de l'organisme que ce qu'il contenait déjà virtuellement. Souvent les unicistes ne se bornent pas à réclamer l'existence de la prédisposition : ils exigent de cette prédisposition la qualité d'héréditaire. Peut-être, en face de ces exigences, trouverez-vous téméraires les prétentions, byzantine la querelle. Peut-être vous dites-vous que le premier qui fut hystérique ne le devait à personne, et que ce qu'un jour de malheur réalisa dans le passé, les jours qui suivirent ont pu le réaliser à nouveau; qu'enfin, comme dans le crime et la vertu, il y a dans l'hystérie des degrés et qu'une prédisposition qui parcourt une échelle d'une telle étendue se trouve à certain moment de bien mince importance vis-à-vis d'une cause à l'action aussi profondément perturbatrice que la syphilis, le mercure, l'alcool, etc.

Ces arguments pourraient bien n'être point dénués de valeur, mais vous nous permettrez, pour le moment, de ne pas y répondre et de passer outre. Nous vous avons dit, du reste, ailleurs ce que nous pensions de Tunité des névroses en général. Au fond, dans l'hystérie comme dans l'épilepsie, il y a des déséquilibres variés que coordonnent peut-être des localisations supérieures, mais dont le dispersement dans les différents centres de Taxe encéphalo-médullaire nous paraît indiscutable. Nous aurons, d'un autre côté, l'occasion d'examiner plus concrètement ces questions à la fin de notre entretien. Pour le moment, nous admettrons donc l'hérédité comme un facteur essentiel, et la prédisposition, le terrain, comme un élément indispensable à l'éciosion de la névrose. Quelques indications cependant pour suppléer au vague de ces déclarations.

Hippocrate disait déjà que, comme l'épilepsie, Thystérie a sa source dans l'hérédité; cette notion de l'hystérie héréditaire s'est perpétuée à travers les siècles, ainsi qu'en atteste une citation d'Hoffmann, fréquemment reproduite. Mais l'étude méthodique de l'influence de l'hérédité date exclusivement de ces dernières années, et, ainsi qu'il en est arrivé pour l'épilepsie, l'importance de l'hérédité s'est accrue avec le cadre de la névrosel

Cependant, en 1837, Georget (1} déclarait : « Les circonstances qui prédisposent le plus à Thystérie sont une influence héréditaire, une constitution nerveuse, le sexe féminin et l'âge de douze à vingt-cinq ans. » Briquet (3), quelques années plus tard, écrivait : « On trouve que pour 351 hystériques dont les familles composent un ensemble de 1,103 personnes, 430 hommes et 673 femmes, il s'est trouvé parmi les ascendants et les collatéraux 214 hystériques. En tout, 272 cas d'aHections des centres nerveux, ce qui porte la proportion à près de 2S p. c. )> Hammond(3), sur 209 cas étudiés minutieusement, retrouve presque partout la tare névropathique. Legrand du Saulle (4) s'exprime en ces termes : a L'hérédité tient une grande place particulièrement dans l'étiologie de l'hystérie. C'est certainement l'une des causes les plus puissantes. » Déjérine, dans sa thèse d'agrégation, conclut : « S'il est une névrose dans laquelle l'hérédité ne fasse pas l'ombre d'un doute, dans laquelle elle domine toute l'étiologie, c'est assurément l'hystérie. » Enfin, l'École de la Salpêtrière résume en une formule son opinion : « L'hérédité est la cause primordiale de l'hystérie; à côté de l'hérédité, il n'existe que des agents provoca teurs (8). »

(1) Georget, IHctwnnaire de médecine. Paris, 1837.

(2) Briquet, Traité clinique et thérapeutique de Vhystérie, i859.

(3) Hammond, Traité des maladies du système nerveux y 1879.

(4) Legrand du Saulije, Les hystériques, 1883.

(5) Gilles de la Tourette, Traité de V hystérie, 4891.

Mais que faut-il entendre par hérédité envisagée particulièrement au point de vue de Thystérie? Vous savez que, d'une manière générale, l'hérédité morbide se manifeste sous des formes diverses. Tout d'abord, en transmettant au descendant la maladie dont est atteint l'ascendant: c'est ce qu'on nomme l'hérédité similaire ou directe. Mais l'hérédité peut encore intervenir en léguant au descendant une autre affection ou simplement une prédisposition. On nomme cette seconde forme de l'hérédité, l'hérédité secondaire ou de transformation.

L'hérédité directe est l'hérédité par excellence. Dans l'hystérie, l'hérédité directe est prédominante. Briquet (1) dit textuellement : « Les sujets nés de parents hystériques sont par le fait douze fois plus prédisposés à l'hystérie que les sujets nés de parents non hystériques. II est clair que plus l'hyslérie aura eu d'intensité chez les parents, pi us les enfants auront de chances de devenir eux-mêmes hystériques. La moitié des mères hystériques donnent naissance à des hystériques. Une fille qui naît d'une mère hystérique a un peu plus d'une chance de devenir hystérique et moins de trois de ne pas le devenir. Enfin, dans la majorité des cas, il n'y a dans une famille que l'une des filles qui soit hystérique; dans un nombre un peu moindre, il y en a deux, et dans un plus petit nombre encore, il y en a trois. »

Legrand du SauUe rapporte les données de Briquet en les confirmant. Bernutz (2), en cherchant à vérifier, à l'aide de statistiques, les allégations de Briquet, arrive à une proportion à peu près semblable. Hammond (3) la dépasse même : « Mes statistiques, dit cet auteur, quoique incomplètes, me permettent de dire que sur les 209 cas où j'ai pris des renseignements nécessaires, 131 avaient des mères, des tantes ou des grand'mères atteintes de cette maladie. » La proportion de Briquet est tenue à l'heure actuelle pour l'expression très approximative de la vf^rité.

Cependant Thystérie peut encore revêtir un caractère héréditaire plus marqué; elle se traduit parfois sous la forme familiale. Landouzy (4) parle de cinq sœurs frappées d'hystérie; Bernutz (5) a vu une mère hystérique engendrer six tilles hystériques; Legrand du Saulle (6) relate le cas de deux sœurs atteintes d'hystérie grave ; Gilles de la Tourette (7) a observé, dans le service de Charcoi, quatre hystériques sur cinq filles faisant partie d'une même famille.

(1) Briquet, Traité clinique et thérapetitiqM de Vhystérie, 1859.

(2) Bernutz, ùictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques^ l. XVIII, 1874.

(3) Hammond, Traité des maladies du système nerveux, 1879.

(4) Landouzy, Traité de Phystérie, Paris, 1846.

(5) Bernutz, ùictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, 1874.

(6) Legrand du Saulle, Les hystériques, 1883.

(7) Gnj^s DE LA Tourette, Traité de ^hystérie, 1891.

L'hérédité directe ne borne du reste pas ses effets au sexe féminin, ainsi qu^il semblerait résulter des faits précédents : elle agit avec une égale inteosité dans Tétiologie de Thystérie masculine.

Batault (i), dans une thèse faite dans le service du professeur Charcot, rapporte que dans septante-sept cas d'hystérie masculine, Thérédité était directe dans cinquante-six cas, et il conclut : a C'est donc sous la forme héréditaire la plus simple, par transmission immédiate aux descendants, que la névrose se propage le plus souvent. » Bodenstein (3) affirme que l'hérédité se montre plus fréquemment dans le sexe masculin que dans le sexe féminin. Hais l'hérédité directe est loin d'être seule à intervenir dans la genèse de l'hystérie. A plusieurs reprises, nous vous avons déjà signalé l'espèce de lien qui unit dans un même groupe la grande série des maladies nerveuses, nous vous avons parlé de cette synthèse à laquelle on était arrivé par l'intermédiaire de la clinique. Féré (3), un des premiers, groupa sous la dénomination imagée de famille névropathique tous ces états morbides et les relia par un lien commun : l'hérédité. Avant lui, les aliénistes avaient déjà réalisé ce groupement dans le domaine de la psychiatrie.

Lucas, Morel et Horeau de Tours, avec une perception déjà très nette des vérités actuelles, avaient même étendu ces notions et entrevu le lien héréditaire. Nous vous avons parlé de ces tendances dans une première conférence. Mais Féré, sous une forme concise, conserve le mérite d'avoir précisé et définitivement établi la famille névropathique, ainsi qu'il Ta dénommée lui-même. Déjérine (4), quelque temps après, réunit tous les documents relatifs à la question et donna au problème des solutions généralement adoptées aujourd'hui.

Nous vous demandons l'autorisation d'insister sur quelques-uns des points que soulève l'étude des rapports de l'hystérie avec d'autres maladies nen'euses. L'intérêt qui s'attache à cette étude est pour nous considérable et essentiel. Nulle part, en effet, nous ne.trouverons des arguments plus décisifs pour motiver le rapprochement que nous établissons aujourd'hui entre l'hystérie et la dégénérescence. Nous compléterons nos preuves en y introduisant l'examen des rapports de l'hystérie avec certaines diathèses.

En dehors de l'hystérie, quelles sont donc les manifestations nerveuses avec lesquelles la névrose contracte les relations les plus intimes? D'après Déjérine, l'épilepsie paraît engendrer l'hystérie aussi souvent qu'elle engendre l'épilepsie elle-même. Nous avons déjà, du reste, insisté sur les rapports entre les deux affections; nous avons dit qu'elles pouvaient

(1) Batault, Contribution à Véttide de C hystérie chez rhomme, 1885. {% Bodenstein, Hystérie beim mânnlichen Geschlecht. Wurzbourg, 1889.

(3) FÉRÉ, La famille névropathique, 1884.

(4) Déjérine, ^hérédité dans les maladies du système nerveux, 1886.

coexister chez le même individu, et cette proposition fondamentale en matière d^hystérie est admise sans conteste depuis les travaux de Charcot. D'ailleurs, nous verrons qu'il n'y a pas que des relations d'hérédité qui unissent intimement les deux grandes névroses. Mous avons vu que déjà les points de contact symptomatiques, surtout du côté des manifestations motrices, étaient nombreux et significatifs. Les deux névroses vous paraîtront plus étroitement reliées encore par certains mécanismes physiologiques, communs à Tune et à l'autre, en même temps que par le caractère général de déséquilibration nerveuse qu'elles comportent.

Mais l'épilepsie n'est pas la seule des manifestations névropathiques qui présente avec l'hystérie des relations d'affinité, a L'aliénation mentale, dit L^rand du Saulle (1), prédisposerait moins fréquemment que le mal comitial, les enfants des aliénés à l'hystérie. » « 11 n'en est pas moins bien établi, ajoute-t-il, que dans bon nombre de cas, la névrose est l'une des modalités que revêt, chez les descendants des individus atteints de désordres psychiques plus ou moins prononcés, l'hérédité nerveuse. »

Quant à l'hystérie, elle peut à son tour donner naissance à toute la série des névropathies. Déjérine cite une série d'observations, soit inédites, soit empruntées à d'autres auteurs, dans lesquelles on voit l'hérédité hystérique engendrer une lignée de bizarres, de fous héréditaires, de fous circulaires, d'excentriques, de maniaques, de dipsomanes, de déments, de microcéphales, d'idiots, d'imbéciles, de iaibles d'esprit, en un mot tout le groupe de nos dégénérés.

« Pour résumer, dit Déjérine, disons donc que l'hystérie peut être considérée comme la plus héréditaire des névroses, qu'elle affecte des relations intimes avec tous les états névro- et psychopathiqucs, qu'elle peut s'associer, se combiner avec eux, qu'elle peut en être la transformation ou à son tour se transformer en eux, montrant peut-être mieux que n'importe quelle névrose les connexions qui la relient à la grande famille névropathologique. »

Grasset (3) et Gilles de la Tourette (3) ratifient complètement ces conclusions.

Terrien (4), dans une étude faite pour ainsi dire sur place, insistait sur la permutation fréquente qui semble exister entre l'hystérie et la neurasthénie.

Mais, selon certains auteurs, les connexions de l'hystérie s'étendraient même au delà de la famille névropathologique.

a Rien n'est plus vrai, dit Grasset (5), en ratifiant les allégations de

(i) Legrand du Saulle, Les hystériques, 1883. (S) Grasset, ùictionnaire de médecine, 1889.

(3) Gilles de la Tourette, Traité de l'hystérie^ 1891.

(4) Terrien, L'hystérie en Vendée. (Arch. de nburol., 1893.)

(5) Grasset, ùictionnaire de médecine, 1889.

ili DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

Déjérine, mais ce n'est pas tout. Outre cette hérédité névropathique similaire ou hétérogène, qui est incontestable, je dois signaler, comme facteur étiologique de l'hystérie, l'hérédité diathésique, que Ton n'admet guère dans les classiques, mais que je crois, pour ma part, clinîquement démontrée. » Et ailleurs (1), il dit également : « Si l'on ne comprend point les névroses sans voir leurs relations mutuelles, s'il est indispensable en névropathologie clinique de considérer la famille névropathique, il faut encore aller plus loin et compléter tout cela par la famille diathésique, en dehors de laquelle on ne verra que les unités éparses, isolées, sans réalité vivante. »

Malgré la défiance inhérente à des discussions auxquelles les termes seuls donnent souvent une certaine consistance, il est nécessaire de nous arrêter quelques instants encore. L'École de la Salpêtrière refuse de souscrire à la thèse du professeur de Montpellier. Nous vous avons déjà dit qu'elle reconnaît à l'hystérie une origine névropathique exclusive.

La tentative de Grasset ouvrant la brèche où tout le cortège des hystéries toxiques devait passer, détruisant ainsi l'hystérie une et indivisible de Gilles de la Tourette, il était indispensable de repousser l'assaut. L'École de Charcot ne méconnaît pas les associations de la diathèse urique, de l'arthritisme, de la syphilis, de la tuberculose, à la diathèse névropathique, mais (c il n'y a pas de relation de cause à effet, il n'y a que des associations symptomatiques plus ou moins fréquentes; c'est une question de terrain et non une question de graine, » précise Déjérine (â). D'un autre côté, Féré (3) disait à son tour : « La famille névropathique est une; cependant elle n'est point complètement isolée des autres groupes pathologiques ; mais ses alliances avec les dégénérescences et les maladies de la nutrition ne font qu'accentuer la fatalité inexorable de son évolution. »

Gilles de la Tourette (4), dans un livre que la préface du professeur Charcot nous renseigne comme fait sous sa direction, reproduisant son enseignement ainsi que les travaux inspirés à ses élèves, résume ainsi l'idée du maître : c< L'arthritisme, l'alcoolisme ou la syphilis des ascendants ne font que préparer, chez les enfants, l'éclosîon du germe nerveux héréditaire resté latent chez les parents, tout en n'en existant pas moins ; en dehors de la famille névropathique, l'hystérie n'a pas de racines. »

Nous nous sommes déjà permis d'avoir des hésitations en face d'une doctrine aussi radicale; nous avons quelque peine à nous faire à l'idée d'un germe nerveux, et nous nous sentons plus porté à étendre le cadre étiologique à toute la série des causes renseignées dans notre tableau des facteurs de la dégénérescence. Nous pensons que dans ces matières, il n'existe point de démarcation aussi rigide, aussi géométrique. Tout se

(1) Grasset, Traité des maladies nerveuses, 1886.

(2) Déjérine, VhérédiUdans Us maladies nerveuses, 1886.

(3) FÉRÉ, La famille névropathique, 1884.

(4) GuxES DE LA Tourette, Traité de V hystérie^ 1891.

STIGMATES HYSTÉRIQUES ET DÉGÉNÉRESCENCE. AiZ

tient, tout s'engendre dans le domaine de la pathologie. Certes les transformations ne se font point au hasard, et entre ces transformations, il existe des liaisons intimes et des relations lointaines ; mais notre esprit se refuse à toute tentative d'isolement des différents domaines pathologiques. Nous continuerons donc à regarder l'hystérie comme rattachée à la dégénérescence autant par son étiologieque par ses manifestations. Mais pour en finir avec cette question de l'hérédité, il nous reste encore quelques points spéciaux à examiner. Nous irons rapidement.

Quel est celui des conjoints dont l'influence héréditaire prédomine le plus souvent? Batault (1) conclut à la prépondérance de la mère. Le même auteur affirme que cette prépondérance est aussi exercée par le parent malade lors de l'absence chez l'autre conjoint de toute tare névropathique.

On s'est demandé si l'hérédité agissait d'une façon analogue dans l'hystérie masculine et dans l'hystérie féminine. Batault admet que 77 Vo des hystériques mâles sont issus de souches névropathiques. Bilot (3), étudiant l'hystérie mâle dans le ser\'ice de M. le professeur Pitres, à Bordeaux, rapporte vingt-deux observations inédites d'hystérie chez l'homme. Dans trois cas, les investigations au point de vue de l'hérédité névropathique furent négatives; dans dix- sept autres cas, elles donnèrent des résultate positifs.

Nous terminons ici ce que nous avions à dire concernant les origines de la névrose. L'hystérie est donc essentiellement héréditaire et comme telle soumise aux lois de l'hérédité, y compris l'atavisme. L'hérédité seule est la cause indispensable ; les autres facteurs ne sont que les agents provocateurs. Nous adopterons, pour des nécessités didactiques, cette classification. Vous savez avec quelle réserve il faut l'accueillir; mais par mesure d'ordre, nous passerons en revue la série de ce que Guinon (3) a nommé les agents provocateurs de l'hystérie. Nous emprunterons à cet auteur ainsi qu'à Gilles de la Tourette (4) les éléments du rapide résumé que nous allons en faire.

Au premier rang des causes occasionnelles, on renseigne les émotions. Charcot (5), dans une de ses leçons du mardi, cite de nombreux cas d'hystérie suite d'émotions. La littérature étrangère rapporte, sous le nom de shock par impressions morales, des observations multiples et variées. La peur surtout intervient fréquemment pour provoquer l'éclosion de la névrose ou raviver ses effets. Aux impressions affectives, il faut rattacher la contagion et l'imitation. Les épidémies d'hystérie abondent dans l'histoire, et elles ont comme substratums l'imitation consciente ou

(1) Batault, Contribution à Vétude de l'hystérie chez Vhomme, 4885.

(2) Bilot, Vhystérie mâle. Bordeaux, 1890.

(3) Guu^ON, Les agents ^provocateurs de Vhystérie^ 1889.

(4) GnxES DE LA TomETTE, Traité de Vhystérie, 1891.

(5) Charcot, Leçons du mardis 1889.

iU DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

inconsciente. Les tentatives d'hypnotisation constitueraient, selon Charcot (1), Seglas (2) et Gilles de la Tourette (3), un des meilleurs agents provocateurs de rhystéric.

Les traumatismes exercent également sur l'éclosion de l'hystérie une action reconnue et régulièrement admise aujourd'hui. Cependant la connaissance de l'ensemble symptomatique relevant du choc nerveux est de date récente. Erichsen (4), le premier , rassembla unesérie d'obsen'ations et démontra l'influence du traumatisme dans la genèse de certaines affections nerveuses. Erichsen localisa le choc nerveux à la moelle épinière. Il donna aux troublesqu'il décrivait le nom de raUivay-spine. Quelques années après, Page (5) compléta le travail d'Erichsen et déplaça le siège du trouble initial : \erailway'bra%n remplaça le railtvay-spine. Page attribue aux pré^ dispositions hystérique et neurasthénique l'influence décisive. Mais cette idée fut surtout développée par Charcot et ses élèves. Les résistances aux théories de la Salpétrière ne sont pas tombées complètement. Toutefois il faut reconnaître que la névrose traumatique, si fort en honneur jadis en Allemagne, perd chaque jour du terrain, ainsi que l'attestent les plus récentes discussions de la Société de psychiatrie de Berlin. Elle tend à se confondre avec les modalités cliniques de l'hystérie et de la neurasthénie. <i Quoi qu'il en soit, dit Gilles de la Tourette (6), le traumatisme joue un rôle indéniable comme agent provocateur de l'hystérie. Mais, à l'instar de tous les autres agents, il est nécessaire qu'il porte son action sur des individus prédisposés. »

Après les traumatismes, on cite l'influence des maladies générales et infectieuses. L'action de la flèvre typhoïde, de Timpaludisrae et de la syphilis est manifeste et connue depuis longtemps. Les dernières épidémies d'influenza ont apporté à l'appui de la thèse des documents nombreux et incontestables résumés dans les récents travaux d'Althaus (7) et Savage (8).

Puis, on a cité également comme agents provocateurs de l'hystérie, les maladies des organes génitaux, les excès vénériens, la grossesse, l'onanisme et enfln une série d'intoxications. Parmi ces dernières, il faut placer en première ligne le saturnisme, l'alcoolisme, l'hydrargirisme, l'action du sulfure de carbone et du tabac.

Nous désirons simplement vous signaler l'action de ces divers agents provocateurs de l'hystérie. Il n'entre pas dans le cadre de ces conférences

(1) Charcot, Remie de Vhypnotisme, 1887.

(S) Seglas, Les dangers de rhypnotUme. (ânn. mêd. psych , 1889.)

(3) Gilles de la Tourette, L'hystérie au point de viie légal, Paris, 1887.

(4) Erichsen, On railway and other injuries of tlie nervous System. Londres, 1866.

(5) Page, Injuries ofihe spinal, etc. Londres, 1885.

(6) Gilles de la Tourette, Traité de l'hystérie. Paris, 1891.

(7) Althaus, Psychoses consécutives à Vinfluenza (Arch. f. Psych., XXV.)

(8) Savage, Influenza et névrose (The Journal of ment, science, juillet 189i •)

STIGMATES HY8TÉUIQUES ET DËGËNÉIIESCENGE. ilK

de rechercher le mécanisme de l'action de ces causes aussi diverses que multiples. En vous les énumérant, nous avons voulu avant tout insista sur la nécessité d'une prédisposition que toutes réclame nt et que démontrent même leur multiplicité, leur hétérogénéité.

Mais cette existence indispensable d'une tare héréditaire et constante exigerait, semble-t-il, quelque développement. Il y aurait lieu de rechercher d'un peu près la nature et le siège de cette prédisposition constante et partant active. 11 serait nécessaire de reprendre avec son aide l'étude du mécanisme des formes essentielles de la névrose, décrites dans notre précédent entretien. Mais le moment n'est pas arrivé de tenter cette délicate besogne.

Nous sommes loin d'avoirépuisé le cadre des manifestations hystériques. 11 nous reste une série de phénomènes dont les uns vous sont encore inconnus et dont d'autres ont été à peine indiqués. Leur exposé doit précéder toute théorie générale de l'hystérie. Ces phénomènes, nous les grouperons sous la trilogie des stigmates adoptée au début de ces études.

Sans un examen des plus importants d'entre eux, la névrose garderait à vos yeux la plus grande partie de ses secrets et de ses particularités. D'un autre côté, les stigmates ont bien plus que les formes accidentelles ou convulsives inspiré les théories générales do l'hystérie. Ils ont contribué dans la plus large part à la notion de l'hystérie comme maladie psychique à siège essentiellement cortical. Il est indispensable que nous fassions de ces stigmates une étude préalable et détaillée.

Cependant, avant de commencer l'étude des stigmates ainsi compris, une restriction s'impose. Notre manière de concevoir les stigmates dépasse un peu le cadre que leur assignent Charcot et ses élèves. La différence des points de vue s'explique aisément. L'École de la Salpétrière voit dans les stigmates le moyen de décider d'un diagnostic hésitant ou de confirmer un diagnostic déjà porté. Elle les considère en second lieu comme un ensemble de signes destinés à donner à la névrose son caractère d'identité et d'unité. Il y a donc à la fois, dans l'esprit de Charcot et de ses élèves» une double nécessité clinique et doctrinale. Et cette nécessité clinique et doctrinale, très clairement exprimée par Babinski (1), à propos d'un cas particulier, se remarque encore dans les théories émises par un des disciples les plus distingués du maître français. Pierre Janet (2), réduisant pour ainsi dire l'hystérie à des perturbations psychiques, inconscientes ou non, subdivise les troubles hystériques en stigmates et en accidents mentaux.

Pour nous, la notion de stigmate comporte d'autres raisons et d'autres tendances. Il s'agit, à l'aide des stigmates, de relier l'hystérie aux diverses

(1) Babinsxi, De la migraine ophtfmlmique. (Arch. de neurol., 4890.) (S) Pierre Janet, Les accidents tnentaux de Vhystérie, Paris, 1894.

modalités de la dégénérescence et du déséquilibrement. Ils interviennent dans les subdivisions que nous aurons à établir au point de vue dégénératif entre les individualités d'un même groupe. Et leur étude nous permet fréquemment d'arriver à des notions de physiologie nerveuse qui renforcent encore nos classifications et nos conclusions. Ils nous mettent à même d'apprécier le dégénéré sous sa triple formule : anatomique, physiologique et sociologique.

Telles sont les raisons qui, pensons-nous, autorisent l'extension des stigmates dans le domaine de l'hystérie envisagée dans ses rapports avec la dégénérescence.

Les stigmates anatomiques de l'hystérique furent jadis fort en honneur. On cite volontiers, comme rappel des opinions du passé, la description de l'hystérique selon Louger-Villermé. Pour cet auteur, « toute femme hystérique est forte, petite, brune, pléthorique, pleine de vie et de santé. Elle est d'apparence brunette et rougeaude, ses yeux sont noirs et étincelants, elle a les lèvres d'un incarnat rouge vif, la chevelure luxuriante et couleur de jais, les organes sexuels bien développés et le liquide séminal est sécrété en abondance. »

« A part l'erreur physiologique relativement au prétendu liquide séminal, dit Hammond (1), voilà bien les traits caractéristiques des femmes du midi de l'Europe. Si Louger-Villermé avait vécu dans le nord, où l'hystérie est tout aussi commune que dans le midi, il aurait trouvé cette description de l'habitus hystérique bien peu conforme à la réalité. » Et il ajoute : « En effet, Sydenham, "Whyte, Copland et d'autres auteurs anglais représentent la prédisposition sous des traits tout à fait opposés. » Briquet semble des premiers avoir réagi centre un type physique de l'hystérie. « L'hystérie, dit-il (2), prend les femmes comme elle les trouve; blondes ou brunes, grasses ou maigres, fortes ou faibles, grandes ou petites, colorées ou pâles, l'hystérie ne fait pas de choix et peut les frapper toutes indistinctement. Quelques femmes ont les traits du visage délicats et l'esprit fin, mais il en est d'autres dont le visage lourd et massif reflète la stupidité, d'autres encore dont les faces décharnées et hâves nous montrent bien que le type grec de la beauté féminine ne doit pas être considéré comme une prédisposition à l'hystérie. » D'ailleurs, faisait assez peu galamment remarquer Briquet, l'hystérie prend trop de femmes pour ne frapper exclusivement que les jolies. Legrand du Saulle (3), rappelant l'opinion de Dubois d'Amiens sur l'inexistence d'une constitution hystérique, ajoute à son tour : « 11 suffit, en effet, d'avoir sans parti pris examiné un certain nombre de malades pour se convaincre qu'elles diffèrent pro-

(1) Hammond, Traité des maladies du système nerveux, Paris, 4879.

(2) Briquet, Traité clinique et thérapeutique de Vhystérie, Paris, 1859.

(3) Legramd du Saulle, Les hystériques. Paris, 1883.

fondement les unes des autres par la taille, le poids, Tembonpoint, la coloration des cheveux et de la peau. »

Grasset (1) se rallie aux opinions précédentes et il écrit au sujet de rbystérie masculine : « On a cru d'abord que ce principe ne s'appliquait pas à l'homme, et on a cherché chez les hystériques mâles des caractères tendant à les rapprocher du sexe faible, tant au physique qu'au moral. On a, en effet, trouvé ces signes de féminisme chez un certain nombre de sujets, mais ce n'est pas la règle générale. Batault fait remarquer que le féminisme a été noté seulement une douzaine de fois, et encore, à plusieurs reprises, « on a qualifié de féminisme les simples faits d'avoir le menton » glabre ou couvert d'un duvet soyeux, ou bien d'aimar les poupées, d'être » enjoué et irrésolu. » Et il conclut : « Qu'il n'y a de constitution propre » à l'hystérie, ni chez Thomme, ni chez la femme, n

Cette conclusion générale nous paraît justifiée; mais implique-t-elle qu'il n'existe point entre les hystériques des degrés, des types plus ou moins spécialisés par des tares anatomiques identiques? Nous ne le croyons pas. L'hystérie est une manifestation dégénérative à caractères variables. L'hérédité hystérique comme l'hérédité de toute névrose peut être plus ou moins chargée. Elle pénètre parfois la constitution au point de la bouleverser ; il lui arrive de ne la déranger qu'à la surface. 11 est très probable que les distinctions reconnues entre les épileptîques existent, atténuées, affaiblies, mais distinctes, entre les hystériques.

11 y a des hystériques brillants, simples déséquilibrés, comme il y en a qui sont voués aux manifestations les plus graves et les plus tenaces de la névrose. 11 sufiit du reste de lire les observations dans lesquelles les caractères extérieurs de l'hystérique sont donnés pour se former une opinion à cet égard.

Les stigmates anatomiques, quoique atténués et réduits, présentent donc encore dans l'hystérie cette sériation constatée chez lesépileptiques. Ils la reproduisent allégée pour ainsi dire de tout ce qui sépare les deux névroses dans Tordre des dégénérescences. Ils la circonscrivent dans des limites restreintes et en adoucissent les caractères. Mais leur réduction, mise en regard de l'importance des tares physiologiques, renforce en même temps notre classification des stigmates comme indices de dégénérescence. Les stigmates de l'hystérie sont donc avant tout les stigmates physiologiques. L'École de la Salpêtrière comprend, selon Paul Blocq (2), sous le nom de stigmates physiologiques, certains troubles de la motricité, les troubles de la sensibilité, une certaine prédisposition à l'hypnotisme et les données fournies par les variations particulières des excréta urinaires. Ce dernier caractère de l'hystérie est controversé. Il n'y aurait aucun

(4) Grasset, Hystérie. (Dict. enc. des se. méd.)

(5) Paul Blocq, Les stigmates de Vhystérie, 4891

418 DÊGÉfftRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

intérêt à vous rappeler les discussions qu'ont engendrées depuis quelques années les thèses soutenues par MM. Gilles de la Tourette et Cathelineau (1). Nous n'y insisterons pas.

Il serait plus intéressant d'examiner les rapports de l'hystérie et de l'hypnotisme. Vous savez que l'École de Paris, sous l'impulsion de Charcot, défend contre l'École de Nancy l'assimilation de l'hypnose aux stigmates de la névrose elle-même. Toute conclusion définitive paraît encore prématurée. Toutefois nous tenons à vous dire que les temps sont à la conciliation.

Vous trouverez, du reste, dans la Revue de rhypnotixme de 189S, la discussion des rapports de l'hystérie et de l'hypnotisme. A celte discussion, l'École de Nancy était représentée par M. Bernheim. H. Babinski, intransigeant, et H. Gilbert-Ballet, plus porté vers les transactions, personniBaient l'École de Paris. Il vous sera facile de vous faire une opinion, grâce spécialement à un excellent travail de Tamburini, publié cette année même par la Revue. Tamburini définit l'hypnotisme un réactif exquis, capable de mettre en relief les stigmates les plus cachés de l'hystérie. L'École de Paris, dit le savant italien, qui croyait avoir découvert des symptômes pathognomoniques de cette supposée grande névrose expérimentale, qui serait l'hypnotisme, se trouve au contraire avoir le mérite, non certes moins grand ni moins enviable, d'avoir fait connaître de nouveaux et plus délicats stigmates de la névrose hystérique.

Il paraît donc qu'on a été exclusif de part et d'autre. On n*est pas hystérique pour avoir l'hypnose facile ; toutefois, on se trouve peut-être dans ce cas sur une des voies qui y mènent plus ou moins sûrement.

Nous aimons à croire que chaque hystérique traduit l'hypnose à sa façon, avec son système nerveux tout entier. L'hypnose, selon Wundt (S), serait due à des états d'arrêt de la volonté ou d arrêt de Paperception. Ces phénomènes traduiraient la suspension momentanée des fonctions du centre aperceplionnel que Wundt, vous Tavez vu, localise dans les régions antérieures du cer\'eau. Cette manière de voir coïnciderait avec la théorie de l'inhibition de Brown-Séquard. Elle expliquerait les modalités différentes de l'hypnose dans l'hystérie, et en dehors de la névrose, justifierait les vues de Robertson (3) qui, après une longue enquête à Paris et à Nancy, conclut que les phénomènes de l'hypnose dépendent avant tout de la personnalité de l'hypnotisé.

Quoi qu'il en soit, les deux dernières catégories de stigmates rapportées par Paul Blocq sont donc controversées. Il en est ensuite une autre, celle qui, ayant trait aux anesthésies et hyperesthésies, nous parait faire partie

(1) Giu^s DE LA Tourette & Cxthbunbau, La nutrition dans l'hystérie. Paris, t890. (% Wundt, Hypnotisme et suggestion. Paris, i893.

(3) Robertson, L'hypnotisme à Paris et à Nancy. [Notes d*un visiteur.] (Arch. de NBUROL., 18d3.)

intëgrante de la maladie au même titre que les accidents convulsîfs. Les byperesthésies et les anesthésies traduisent le déséquilibre sensitif, comme les attaques extériorisent le déséquilibre moteur. Nous ne pouvons donc les considérer comme des stigmates; elles sont moins des signes de la névrose que des modalités spécifiques de Thystérie elle-même.

Hais, outre ces caractères qui forment les stigmates essentiels, selon l'École de Charcot, il existe dans le domaine de Thystéric des particularités dignes de notre attention. Elles complètent pour ainsi dire la physionomie de la névrose; elles montrent l'intensité et la multiplicité des déséquilibrements qui en forment le fond. Leur étude nous aidera peutêtre à interpréter les mécanismes si compliqués des diverses manifestations hystériques.

Il est indispensable de mettre un peu d'ordre dans l'énumération de ces stigmates fonctionnels. Nous débuterons par Texamen des troubles de la motricité. Les manifestations dans lesquelles Félément sensible est en cause nous retiendront plus longtemps. Nous étudierons ensuite les tares mentales, pour aboutir à une appréciation du caractère des hystériques.

En tête des stigmates relatifs à la motricité, nous rencontrons la diathèse de contracture. Dans une précédente conférence, nous vous avons renseigné, en même temps que les manifestations paralytiques, certaines réactions de contraction. Il est essentiel de vous dire que ces phénomènes ne sont point compris d*ordinaire dans Tensemble des manifestations réunies sous le nom de diathèse de contracture.

Charcot (1), le premier, a groupé, sous le nom de diathèse de contracture ou état d*opportunité de contracture, des troubles musculaires révélant une tendance spasmodique de la névrose. La découverte de ces phénomènes est due à Heidenhain {i), qui les observa pour la première fois au cours des séances données en Allemagne vers 1876 par le magnétiseur Hansen.

« Mais, dit Pitres (3), c est en somme à MM. Brissaud et Richer qu'on doit la connaissance de ce fait très important, que certains hystériques sont perpétuellement en état d'imminence de contracture, c'est-à-dire qu'il est possible de provoquer chez eux à tout instant et par des manœuvres d'une extrême simplicité des rigidités musculaires, qu'on peut ensuite faire disparaître à volonté par d'autres manœuvres tout aussi simples que les premières. » Cet état est avant tout une prédisposition. « Il ne se traduit extérieurement, dit P. Kicher (4), par aucun signe; le malade conserve

(i) Charcot, LocalLsalwns diins les maladies du cerveau el de la moelle, Paris, 1886u

(2) Heidenhaim, Ueber die sogenannte Thier-Mag. Leipzig, 1880.

(3) Pitres, Leçons cliniques sur l'hystérie. Paris, 1891.

(4) RiCHBR, Les paralysies et les cotitractures hystériques. Paris, 1892.

AtO DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

toute la liberté de ses mouvements, et les manifestations de cet état spécial demandent à être provoquées, soit par les recherches du médecin, soit par un accident fortuit. » a Les procédés à Taide desquels on produit ces contractions artificielles sont nombreux, dit Paul Blocq (1) : la pression des masses musculaires, le tiraillement du membre, la percussion des tendons, la faradisation, Tapplicalion d'un diapason en vibration sur les tendons ou sur le muscle lui-même, enfin, et ce serait là le moyen le plus efficace, la constriction à Faide d'un lien élastique, les réalisent. »

Il ne s'agit cependant pas. Messieurs, d'un phénomène d'ischémie; la sensibilité réflexe peut moins encore être incriminée, car il se détermine, avec une facilité plus grande même, du côté anesthésié; les muscles même tiraillés ne sont pas les muscles contractures, car si le mouvement causal est un mouvement de flexion, le membre se contracture en extension. Mais l'excitation des fibres musculaires n'est nullement nécessaire.

Pitres provoque la contracture de la jambe par simple frôlement de la peau à l'endroit où elle recouvre le tibia sans interposition de masse musculaire. Le phénomène est donc d'origine réflexe. Et Pitres localise comme suit les points de départ de ces réflexes : l^* la peau; i"* les muscles ou les tendons; S"" les os et le tissu fibreux périarticulaire; 4° les centres psychiques. Mais, ajoute l'auteur, il ne s'agit pas d'un réflexe ordinaire, a En effet, dit Pitres, les actes réflexes vulgaires succèdent immédiatemi^nt à des excitations provocatrices, mais ils ne leur survivent pas. La contracture, au contraire, persiste après l'excitation qui lui a donné naissance. )) Nous ne pouvons, Messieurs, vous parler plus longuement de ce curieux phénomène. Vous trouverez dans Pitres (2), Gilles de la Touretle (3) et Pierre Janet {i) les détails complémentaires que pourrait réclamer une curiosité éveillée à juste titre. Car ces phénomènes de contracture »int très fréquents; ils nous montrent l'hystérique dans un état de susceptibilité motrice permanente; ils nous révèlent un déséquilibre essentiel profond. Ils vous rendent compte de la possibilité d'une foule de phénomènes de paralysie et autres, survenus sans cause connue chez l'hystérique. Ixs contractures localisées surtout sont l'origine d'une série de troubles divers. Elles peuvent affecter les bras, les jambes, provoquer des spasmes dans tes principaux viscères. Bernheim (5) rapporte le tympanisme hystérique à une contracture spasmodique du diaphragme, et Janet (6) insiste sur le râle des spasmes diaphragmatiques dans la genèse des « tumeurs

(1) Paui. Blocq, Les stigmates de Chystérie. Paris, 1892.

(2) Pitres. Leçons cliniques sur V hystérie (29« leçon). Paris, 1891.

(3) Gilles de la Tourette, Traité de Thystérie. Paris, 1891.

(4) Pierre Janet, Les accidents mentaux de rhystérie, Paris, 1894. (3) Bernheui, Hypnotisme et suggestion. Paris, 1891.

(6) Paul Jamet, Les accidents mentaux de Chystérie. Paris, 1S94.

fantômes » et de la grossesse nerveuse. La diathèse de contracture explique enfin des mutismes, des strabismes, des bégayements dont l'origine est dans un frôlement de la peau, un mouvement brusque de la malade ellemême, et dont le souvenir n'est même pas conservé. Elle nous autorise à considérer l'hystérique comme en état de dëséquilibrement imminent et permanent. Elle nous montre le névropathe pour ainsi dire à la merci du monde extérieur, et cela dans son activité physique elle-même. Elle vous fait pressentir des conclusions analogues concernant cette chose instable entre toutes : l'activité psychique. Vous aurez à vous ressouvenir de ces considérations dans quelques instants.

Hais à côté de la diathèse de contracture, il convient de placer la diathèse d'amyosthénie. Il s'agit ici d'un état d'impuissance musculaire. Gilles de la Tourette donne, d'après un mémoire inédit de Paul Richer, une description de ce phénomène à laquelle nous empruntons les détails suivants. Il s'agit donc d'une disposition particulière, caractérisée par un affaiblissement de la motilité. « Comme la majorité, sinon tous les stigmates permanents, dit Gilles de la Tourette, l'amyosthénie veut être cherchée, l'hystérique appelant rarement Tattention sur ce phénomène dont il ignore le plus souvent l'existence, même lorsqu'il est assez accusé. 11 en est toutefois qui font remarquer qu'une de leurs jambes a de la tendance à fléchir spontanément, à se dérober sous le poids du corps; que le pied butte facilement, s'accroche par la pointe aux marches, quand ils gravissent un escalier. » L'amyosthénie peut être limitée à un segment de membre ou au membre tout entier. Mais elle atteint tous les groupes musculaires à la fois. Quant à la nature du phénomène, Richer (1) le rapproche de la diathèse de contracture à laquelle il semble se superposer. Gilles de la Tourette croit à l'indépendance des deux diathèses.

Pour en finir avec les stigmates qui ont trait à la motricité, il nous reste quelques mots à vous dire des tremblements hystériques. Nous vous avons rapporté le fait dans la dernière leçon, mais sans insister et en déclarant qu'il y aurait lieu d'y revenir. Contrairement aux autres stigmates, le tremblement débute rarement d'une façon insidieuse, a Quelque forme que revête le tremblement, dit Dutil (2), il apparaît d'ordinaire subitement, sous l'influence d'un traumatisme, d*une frayeur, d'un choc moral quelconque, et le plus souvent à la suite d'une attaque convulsive. »

Toutefois il peut se présenter dans des conditions qui simulent une maladie organique. Pierre Janet (3) et Souques (4) ont insisté sur certains cas de tremblements hystériques rappelant la sclérose en plaques.

(1) Paul Richer, Paralysies et contractures hystériques. Paris, iS92.

(2) Dutil, Contribution à Vétude clinique des tremblefnents. Paris, 1891.

(3) Pierre Janet, Les accidents mentaux de ^hystérie. Paris, 4894.

(4) Souques, Êttide des syndromes hystériques simulateurs. Paris, 1891.

Ces tremblements peuvent être partiels ou généralisés. Leur durée est variable; ils présentent ordinairement un rythme régulier; les uns sont très lents, les autres d'une rapidité qui rappelle le tremblement vibratoire. II en est qui n'apparaissent qu'à l'occasion des mouvements volontaires.

Pitres (1) les divise en trépidatoires, vibratoires et intentionnels.

La plupart persistent à l'état de repos, ils sont essentiellement polymorphes chez le même individu» dit Dutil. Ils peuvent survenir au cours de rhydrargirisme professionnel. Letulle (2) a, le premier, mis en évidence l'origine névropathique des tremblements mercuriels.

Les tremblements sont considérés par TÉcole de la Salpêtrière comme des stigmates permanents, c'est-à-dire comme une manifestation continue et permanente de la prédisposition hystérique. Briquet les considérait comme une convulsion en petit.

Pour nous, ils accentuent à nouveau le déséquilibrement fondamental de la névrose, l'indépendance et l'incoordination des centres dont nous ferons le caractère essentiel de l'hystérie. C'est à ce seul titre que ces tremblements vous sont enseignés, car leur caractère d'équivalents de l'attaque les range de droit parmi les modalités de la névrose. Ils ne sont pas, comme les phénomènes précédents, les signes révélateurs permanents de la névropathie, mais les manifestations paroxystiques de cette névropathie elle-même.

Popoff (3) relatait récemment une observation qui nous semble confirmer cette manière de voir. Il s'agit d'un cas d'hystérie mâle ce où le tremblement, en gardant le caractère prédominant dans le tableau clinique de la maladie, apparaissait comme des attaques ».

Comme transition entre les stigmates de motricité et les stigmates de sensibilité, il y a lieu de vous dire quelques mots du syndrome de Lasègue. Pierre Janet donne ce nom à une altération du mouvement survenant dans les membres anesthésiques de certains hystériques. Ce phénomène, entrevu par Bell, Duchenne et Briquet, n'a été décrit complètement que par Lasègue.

Janet (4) résume de la manière suivante les faits essentiels qui constituent ce syndrome :

1<» Le sujet est incapable d'effectuer aucun mouvement du cdté anestbésique sans le secours de la vue;

2^ Dans certaines expériences, le mouvement commencé avec le secours de la vue peut se continuer sans ce secours ;

3*> Les images visuelles ou même la sensation tactile peuvent remplacer

(1) Pitres, Leçons cliniques sur Vhystérie. Paris, 1891.

(2) Letulle, Société médicale des hôpitaux. Paris, 1887.

(3) Popoff, Un cas singulier d'hystérie niâlê. (Abcu. de nburol., 18d3.)

(4) Pierre Janet, Les stigmates mentaux de Vhystérie. Paris, i892.

STIGMATES HYSTÉRIQUES ET DÉGÉNÉRESCENCE. iS3

la sensation visuelle, pouivu qu'elles apprennent au sujet la position de son membre au début du mouvement;

4* Ce caractère ne semble pas gêner le sujet qui, pendant la vie normale, effectue tous les mouvements sans se plaindre de rien ;

6^ Si on lève le bras du sujet sans qu'il. le voie, ce bras reste immobile dans des postures cataleptiques;

6*^ Des mouvements peuvent être obtenus sans le secours de la vue, mais ils sont subconscients et le sujet ne s'en rend pas bien compte.

Nous bornerons à ce résumé les notions relatives au syndrome de Lasègue. Il soulève un important problème de psychologie. On en a cherché tout d'abord rexplication dans l'action associative ou dynamogénique de la vue. Aujourd'hui lo syndrome de Lasègue paraît réclamer une solution psychologique. L'absence de la vue n'est pas une condition de la production du phénomène. Le fait se produit alors que le sujet tient les yeux ouverts.

Pick (1) cherche dans la distraction et le rétrécissement de la conscience les raisons du syndrome de Lasègue. Et Janet (2) complète l'explication en ajoutant que la persistance normale des mouvements du cdté sensible résulte de ce que la distraction, quoique générale, est pour ainsi dire renforcée par l'anesthésie.

Il y aurait à vous parler des stigmates inhérents exclusivement à la sensibilité. L'École de la Salpétrière range à juste titre les modifications anesthésiquesethyperesthésiquesde l'hystérique parmi les signes essentiels de la névrose. Mais leur importance même nous a engagé à les assimiler aux crises elles-mêmes. Elles accusent, à uotre avis, le déséquilibre sensitif comme la convulsion témoigne du déséquilibre moteur. Et comme les tremblements, elles tiennent plutôt de la forme larvée que de la prédisposition ; elles semblent davantage la névrose en action que là névrose à l'état latent.

Mais eu dehors de ces manifestations spontanées, réelles crises d'hystérie sensible, il est des phénomènes particuliers inhérents spécialement à la prédisposition.

Ces phénomènes ont droit de figurer parmi les stigmates, car ils en partagent le caractère de permanence et de spécificité. Ils compléteront, d'un autre côté, vos notions de l'étendue des perturbations de la névrose. En outre, la localisation de ces phénomènes est importante dans la recherche du mécanisme des différentes modalités de l'hystérie. Nous voulons parler des zones hystérogènes, idéogènes et hypnogènes, auxquelles il conviendrait peut-être d'ajouter les zones migrainogènes de Babinski (3).

(1) Picx, Ueber die sogenannte, etc. (Zeitschr. fOr Psych. und Phys., 1899.) (9) PusRBE Jai<œt, Les stigmates mentaux de t' hystérie, Paris, 1892.) (3) Babwski, ùe la migraine ofphthalmiqne. (Arch. de Neurol., 1890.)

i34 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

L'intérêt qui s'attache aux zones hystérogènes est considérable. « C'est, dit Gilles de la Tourette, à Charcot qu'appartiennent le nom et la chose. »

Et de son côté. Pitres écrit : « C'est à M. le professeur Charcot qu'on doit la découverte des zones hystérogènes. En 1873, dans ses Leçomsur les maladies du système nerveux, l'éminent professeur de la Salpêtrière décrivit l'hyperesthésie ovarienne des hystériques. Il montra à ce propos que dans un bon nombre de cas, l'attaque hystérique est précédée par une aura dont le point de départ se trouve dans la région ovarienne; que la pression de cette région peut, chez certaines malades, provoquer l'explosion de l'attaque convulsive; enfin que, très fréquemment, les convulsions hystériques peuvent être instantanément arrêtées par la pression brusque de la région ovarienne hypcresthésiée.

» Quelques années plus tard (1879), M. Charcot remarqua que la région ovarienne n'était pas la seule dont l'excitation fût capable dt' provoquer ou d'arrêter les attaques d'hystérie, mais qu'il existait, au contraire, très souvent sur la surface du corps des hystéro-épileptiques des régions circonscrites dont la pression pouvait provoquer des effets analogues à ceux de la compression ovarienne. »

De là, une multiplicité de zones hystérogènes, réparties en spasmogènes et spasmo-frénatrices; souvent certaines d'entre elles, en particulier celles qui ne sont pas hyperesthésiques, constituent, dit Gilles de la Tourette, des zones spasmo-frénatrices : leur pression légère provoque l'attaque, la pression forte l'arrête. Les zones hystérogènes sont profondes ou superficielles, c'est-à-dire cutanées ou sous-cutanées; elle peuvent siéger sur les muqueuses ou dans les ovaires, le testicule, le sein, etc. Elles ont souvent des dimensions restreintes, dépassantà peine la largeur d'une pièce de cinq francs. Elles sont parfois situées en plein territoire anesthésié.

La peau de ces zones est rarement atteinte dans sa nutrition; cependant Buet (1) a rapporté deux observations dans lesquelles les cheveux étaient tombés au niveau des zones hystérogènes du cuir chevelu.

Gaube (2) a démontré que la pression constituait le mode régulier de Sa mise en activité des zones hystérogènes; il a fait voir en outre que quelquesunes d'entre elles étaient excitables par le froid ou la chaleur rayonnante. Pitres (3) a réalisé la disparition des zones hystérogènes par l'anémie locale, la réfrigération, les sinapismes, les injectons hypodermiques d'eau pure, la faradisation ou la galvanisation.

Des zones hystérogènes existent souvent à la tête et au cuir chevelu. Gilles de la Tourette (4) a récemment insisté sur celles de la face; elles

(1) Buet, Les zones hystérogènes. Paris, 1881.

(3) Gaube, Recherches sur les zones hystérogènes. Bordeaux, 1889.

(3) Pitres, Leçons cliniques sur r hystérie. Paris, 1891.

(4) Gilles de la Tourette, Progris médical y 1891.

STIGMATES HYSTÉRIQUES ET DÉGÉNÉRESCENCE. itK

siégeraient frcquemmimt au niveau d'un nerf; elles seraient le point de départ des fréquentes névralgies faciales des hystériques.

Au tronc, les zones tiyslérogènes se trouvent souvent réparties le long de la colonne vertébrale ou dans les espaces intercostaux. Briquet avait noté deux cent trente-trois fois la pleuralgie sur trois cents malades.

Les zones ovariennes de la femme ont leur analogue chez Thomme ; elles constituent la zone pseudo-ovarienne de certains auteurs.

Quant aux zones hystérogènes des muqueuses, on en doit la connaissance à un élève du professeur Pitres, M. Lichtwitz (1). Il les a fréquemment rencontrées aux muqueuses du nez, de la bouche, ^u voile du palais, du pharynx et du larynx. L'œil surtout présente souvent des zones spismogènes et spasmo-frénatrices. Gilles de la Tourette(2) rapporte de nombreux cas où les manœuvres hypnotiques s'adressant aux yeux avaient produit Thyslérie au lieu de Thypnose.

Lichtwitz cite une observation où «la conjonctive, la cornée et le conduit lacrymal inférieur étaient occupés par des zones hypnogènes léthargogènes et spasmogènes. »

Aux zones hystérogènes doit succéder Tétude des zones idéogènes. Leurdécouverteesten grande partie Tœuvre du professeur Pitres, de Bordeaux.

« Je propose de donner le nom de zones idéogènes, dit Pitres (3), à des régions circonscrites du corps dont l'excitation fait immédiatement surgir dans Tesprit de certains hystériques, endormis ou éveillés, une pensée qui s'impose impérieusement à la conscience de ces sujets et ne peut être chassée tant que dure l'excitation qui lui a donné naissance. »

Braid avait déjà constaté la manifestation active de sentiments, de sensations ou d'autres modes de l'activité psychique par la pression de certaines régions du crâne.

Mais les observations de Braid avaient passé inaperçues.

Avant les découvertes de Pitres, seuls deux faits d'idéogt^nie, dit cet auteur, sont relatés. Le premier est dû à Chambard; il a trait à une malade qui présentait sur différentes parties du corps des points érogènes. Le second appartient à M. Féré. Une des malades qu'il a eu l'occasion d'étudier avait, à la face supérieure du sternum, une zone dont l'excitation provoquait une scène erotique avec abondante sécrétion de liquide vulvovaginal.

« J'ai observé depuis cinq ans, écrit Pitres, un bon nombre de faits analogues. J'ai vu plusieurs hystériques chez lesquelles la pression ou la friction de certains points limités du crâne, du tronc ou des mem-

(1) Lichtwitz, Les anesthims hystériques des muqueuses, Bordeaux, 1887.

(2) Gilles de la Tourbtte, UkypnolUme au point de vue médico-légal. Paris, 1890.

(3) Pitres, Leçons cliniques sur r hystérie. Paris, 1891.

iSO DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

bres provoquait des sensations agréables ou pénibles, des idées tristes ou gaies, des explosions irrésistibles de rire ou de pleurs, des colères violentes ou des expansions de tendresse, des hallucinations grotesques ou terrifiantes. Cela m'a paru tout d'abord fort surprenant ; je me suis même demandé longtemps si je n'étais pas victime de quelque erreur d'observation ou dupe de quelque supercherie. Cependant, en multipliant les expériences, j'ai acquis la certitude que les faits dont je vous parle étaient bien réels. »

Nous plaçons sous vos yeux quelques-unes des photographies dont Pitres a illustré ses descriptions.

Ces zones idéogènes provoquent des sentiments divers et variés; les unes produisent l'extase, les autres le rire, le babillage; la plupart font naître un sentiment bien déterminé que la malade exprime nettement et avec vivacité. Ces zones persistent pendant des mois, et leur excitation ramène les mêmes idées, les mêmes démonstrations. Le grattage ou la friction est leur agent d'apparition par excellence; la compression des zones donne lieu parfois à des effets différents de ceux de la friction. Les zones à effets divers peuvent produire des résultais simultanés; si les effets, au lieu d'être dissemblables, deviennent exclusifs ou opposés, l'excitation des deux zones à la fois provoque une convulsion. La suggestion verbale n'empêche pas la production des phénomènes idéogéniques. Le transfert s'en effectue par les moyens habituels. Ces zones ne sont habituellement démontrables que dans l'état hypnotique; leur excitation réussit très rarement à l'état de veille. Ces zones idéogènes peuvent s'accompagner de zones impulsives dont l'excitation provoque le désir impérieux, irrésistible d'accomplir certains actes déterminés.

Nous n'insisterons pas. Messieurs, sur la portée considérable de ces constatations. L'instabilité, le déséquilibrement ne sont plus à prouver dans l'hystérie. Et tout ceci confine réellement à la dé^grégation et à l'automatisme.

Nous abordons l'examen des zones hypnogènes. Leur étude est de nouveau Tœuvre, dans une large part tout au moins, du professeur Pitres, de Bordeaux. « Je désigne sous le nom générique de zones hypnogènes, dit Pitres (1), des régions circonscrites du corps dont la pression a pour effet soit de provoquer instantanément le sommeil hypnotique, soit de modifier les phases du sommeil artificiel, soit de ramener brusquement à l'état de veille les sujets préalablement hypnotisés. » Elles peuvent siéger sur toutes les parties du corps; elles sont souvent symétriques et limitées. La pression brusque constitue leur mode d'excitation par excellence. Leur nombre est très variable d'un sujet à l'autre. Elles sont réparties à la peau, sous la peau ou dans les viscères. Enfin, on les divise en hypnogènes proprement dites et hypno-frénatrices.

(i) Pitres, Leçons cliniques sur Vhystérie. Paris, 4S91.

Il est toutefois, entre ces deux groupes, des subdivisions. Nous ne pouvons cependant nous y arrêter, malgré tout l'intérêt qu'elles présentent.

Nous avons bâte d'arriver à quelques-uns des stigmates psychiques proprement dits.

Pierre Janet (1) signale, parmi les stigmates mentaux de l'hystérie, les anesthésies, les amnésies, les aboulies, les troubles du mouvement, les modifications du caractère. c< Mental » signifie aujourd'hui, pour l'École de la Salpétrière, phénomène psychique à localisation corticale. Il peut paraître étrange de voir figurer des troubles moteurs parmi les stigmates mentaux de rhystérie« Nous verrons dans quelques instants de quelle manière l'École de Paris, gr&ce aux travaux de Janet spécialement, interprète par des phénomènes psychiques les troubles de la motricité tels que les contractures et les paralysies. Notre conception du mécanisme de certains troubles hystériques diffère toutefois de celle qui tend à dominer parmi les disciples de Charcot.

Nous avons déjà motivé notre intercalation des phénomènes d'anesthésie parmi les modalités paroxystiques de la névrose. Nous aurons l'occasion de revenir sur ces points en examinant, à la fin de cette conférence, la physiologie de l'hystérie. Nous étudierons, parmi les stigmates mentaux, spécialement les amnésies et les aboulies. L'analyse du caractère et des variations de la personnalité complétera l'examen de l'état mental de l'hystérique. « L'étude de la mémoire et de ses modifications, dit Pierre Janet (2), est certainement l'une des plus importantes pour la psychologie pathologique aussi bien que pour la psychologie normale. On peut considérer comme démontré qu'un très grand nombre des troubles de l'intelligence, de l'activité, du caractère et du mouvement même sont, en dernière analyse, des troubles de la mémoire. » Et c'est en effet. Messieurs, un des grands mérites des études psycho-physiologiques des dernières années d'avoir mis en lumière le rôle de la mémoire dans les perturbations de la vie affective et psychique. Seulement, quand nous parlons ainsi de la mémoire, il est nécessaire que vous soyez renseignés sur la portée du phénomène ainsi dénommé. « Mémoire » n'est plus aujourd'hui, en psycho-physiologie, l'équivalent de « souvenir ». Ce terme possède une signification plus large. « Mémoire » n'implique plus exclusivement réminiscence consciente, mais signifie simplement intervention active du résidu mnémonique quel qu'il soit. Jadis le champ de la conscience limitait le champ de la mémoire. Nous admettons aujourd'hui une mémoire subconsciente et une mémoire inconsciente. Nous vous avons déjà développé ces questions de psycho-physiologie dans une de nos premières conférences. Il est nécessaire de vous ressouvenir des notions exposées à

(1) Pierre Janet, État mental des hystériques. Paris, 1892. (9) Pierre Janet, État mental des hystériques. Paris, 189S«

ce moment pour pénétrer clairement le sens de ce qui va vous être résumé. Car nous nous bornerons à une récapitulation rapide.

Les amnésies sont fréquentes chez les hystériques; elles donnent la clef de leurs distractions, de leur instabilité, de leurs grandes douleurs vite oubliées, de leurs serments d*hier évanouis le lendemain. Elles sont variables en intensité. Sollier(l), dans un livre de grand mérite, a proposé d'appeler amnésies les simples affaiblissements de la mémoire. Il désigne sous le nom de paramnésies les troubles mnémoniques portant plus spécialement sur Tun ou Tautre des attributs du souvenir. Nous nous bornerons, en adoptant la classification de Janet, à vous signaler les particularités essentielles de l'amnésie, que nous subdiviserons en amnésies systématisées, lacalisées, générales et continues.

Les amnésies systématisées sont les plus fréquentes.

(€ Les malades perdent, dit Janet, non pas tous les souvenirs acquis pendant une période, mais une catégorie de souvenirs, un certain groupe d'idées du même genre formant ensemble un système. » Elles oublieront les idées relatives à telle personne, à tel événement. Les oublis porteront sur le langage entier, sur certains mots ou sur certaines catégories de mots. Elles perdent le souvenir du mécanisme de certains mouvements ; de là le syndrome d'astasie-abasie dont la découverte appartient à l'un des élèves du professeur Charcot, M. Paul Blocq (2).

« Les amnésies localisées, dit Janet, sont encore plus connues que les précédentes; elles frappent davantage l'observateur. Les événements dont le souvenir est perdu sont réunis par un caractère commun; ils appartiennent tous à une même époque, à une même période de la vie du malade. » « Le plus souvent, ajoute l'auteur, les choses se passent ainsi. A la suite d'un accident ou d'une émotion, l'hystérique, qi^i semblait jusque-là assez bien se porter, a une violente attaque. Quand la crise est finie, la malade semble reprendre sa vie ordinaire, mais les personnes de son entourage remarquent quelques bizarreries dans sa conduite et dans ses paroles. En l'interrogeant, elles constatent que la malade ne se souvient pas de certaines périodes de son existence. »

Mais ces amnésies, pour ainsi dire segmentaires, peuvent s'étendre à tous les souvenirs acquis précédemment; elles deviennent l'amnésie généralisée. Ribot a décrit avec détails les rares cas d'amnésie généralisée que relate la science. Cette amnésie, aussi totale qu'étendue, a fréquemment obligé les malades à réapprendre non seulement à lire, à écrire, mais encore à prononcer les noms les plus communs.

On désigne sous le nom d'amnésie continue, selon Ribot (3), d'amnésie

(1) SoLLiER, Les troubles de la mémoire. Paris, 1892.

(2) Paul Blocq, De Vastasie-abasie. (Abcu. de neurol., 1888.)

(3) Ribot, Les maladies de la mémoire. Paris, 1883.

antérograde, d'après Janet(l), d'amnésie antérograde par conservation, avec Charcot (2), Timpuissance d'acquérir des souvenirs pendant une période déterminée. La malade semble dans ce cas avoir perdu la faculté mnémonique. A la vérité, comme le fait judicieusement observer Janet, il s'agit moins d'une lésion de la mémoire que d'un trouble dans la perception et l'attention. C'est que la mémoire ne constitue qu'une faculté virtuelle, comme toutes les facultés du reste. Son existence réelle ne date que du premier souvenir; mais l'usage a prévalu. « Presque toutes les hystériques, dit Janet, présentent à un certain degré cette amnésie; elle entre pour une bonne part dans ce qu'on appelle vulgairement leur distraction. »

L'amnésie est donc un phénomène essentiel en matière d'hystérie. Il est devenu la clef de voûte du mécanisme des diverses manifestations de la névrose. Après Pierre Janet, Blocq et Onanolf (3) et Sollier (4) insistent sur le rôle de l'amnésie. Ils en font la base de leur théorie essentiellement psychologique de l'hystérie, ce C/esl dans l'hystérie, dit Sollier, qu'on rencontre le plus fréquemment le type de l'amnésie fonctionnelle; mais ce n'est pas seulement lorsque l'amnésie se manifeste après les états seconds de somnambulisme spontané ou hypnotique, les attaques, etc., qu'on la retrouve. Le défaut de synthèse des images passées qui explique l'amnésie, explique aussi les ancsthésies, les paralysies psychiques, l'abasie et l'astasie, le mutisme hystérique, la dyschromatopsie, le rétrécissement du champ visuel. »

L'étude de l'aboulie n'est pas moins digne d'intérêt que celle de l'amnésie. Elle la complète du reste et fournit, selon l'École de Paris, l'explication du restant des stigmates de l'hystérie que l'amnésie était impuissante à motiver. On entend par aboulie les altérations et les diminutions de la volonté. L'aboulie et ses degrés forment le fond de la paresse, de l'hésitation et de l'impuissance dans le domaine de l'activité, tout comme dans le domaine de l'idéation ils donnent naissance i^ l'inertie, au doute, à l'absence de spontanéité. Janet (5), auquel nous empruntons les éléments de ce résumé, adopte, au sujet de l'aboulie, les subdivisions usitées à propos des amnésies. Il admet donc des aboulies systématisées, localisées et générales.

Les aboulies systématisées sont, selon cet auteur, des impuissances de la volonté portant non sur l'ensemble des actions, mais sur un acte particulier ou sur un système d'actes spéciaux. Ainsi telle hystérique cesse tout à coup de pouvoir parler ou de pouvoir écrire. Telle autre ne parvient plus

(j), Pierre Janet, État menial des hystériques, Paris, 1892. (S) Charcot, Revue de médecine, 1892.

(3) Paul Blocq & J. Givanoff, Diagnostic des maladies nerveuses. Paris, 1891.

(4) Sollier, Les troubles de la mémoire, Paris, 1892.

(5) Pierre Janet, Les accidents mentaux de l'hystérie. Paris, 1894.

430 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉOUILIDRÉS.

à dire bonjour à certaines personnes, alors qu'elle salue régulièrement toutes les autres.

Les aboulies localisées ont trait chez Thystérique soit à toute une période de son activité, soit à l'une ou l'autre partie de sa personne. Pendant un temps déterminé, ces hystériques sont sans, volonté vis-à-vis du monde extérieur et l'empire même de leurs membres paraît leur échapper. En s'étendant, l'aboulie localisée aboutit à l'aboulie généralisée. Les aboulies généralisées sont, selon Janet, les plus importantes; elles portent à la fois sur toutes les actions et sur toutes les pensées. L'auteur les divise en aboulies motrices et aboulies intellectuelles.

Nous ne pouvons entrer dans les détails curieux et de fine analyse psychologique exposés par l'auteur au sujet de ces sortes d'aboulies. Us confirment, entre autres choses, au sujet des volitious, la loi de régression dont nous vous avons longuement parlé dans nos premiers entretiens. Ce qui caractérise, en effet, l'aboulie selon Janet, c'est la conservation des acquis anciens, la perte des acquis nouveaux. Ce double caractère peut aller en s'accentuant au point d'enlever à l'hystérique toute perception consciente de ses actes et de ne lui laisser que la conservation des actes subconscients. Il est impossible de ne pas reconnaître à ces détails la manière de procéder de la loi de régression. Dans les localisations que nous supposons à certains phénomènes hystériques, la régression aboulique marche, comme toutes les régressions, de l'écorce vers les centres sous-jacents.

Janet résume de la manière suivante l'influence de l'aboulie sur l'activité psychique de l'hystérique. « Résolution rare et pénible, mouvements volontaires lents et difficiles, attention réduite, impuissante et suivie même d'accidents dangereux, doute et inintelligence pour les idées nouvelles et, en même temps, impulsion irrésistible, continuation monotone d une môme action habituelle, besoin de commandement et de direction et docilité exagérée, ce sont des caractères en apparence variés qui dépendent tous d'un même besoin de l'esprit. » Et il termine : (c Les phénomènes de l'aboulie se rattachent à l'explication des autres stigmates hystériques. » L'aboulie a sa plus haute expression dans l'automatisme, l'amnésie se traduit par la dissociation et le défaut de synthèse. Les stigmates de l'hystérie, rhystérie tout entière selon l'École de Paris, sont compris dans cette double formule : « L'hystérie se résume, en effet, dit Paul SoUier (1), dans deux grands phénomènes : défaut de synthèse psychique et automatisme, celui-ci étant le corollaire obligé de celui-là. »

A l'aboulie et à l'automatisme psychologique se rattache ce qu'on a nommé l'automatisme ambulatoire.

« L automatisme ambulatoire, dit Pitres (2), est un symptôme palholo-

(i) SoixiER, Les troubles de la mémoire. Paris, 1892.

(5) Pitres, Leçons cliniques sur l'hystérie, l. II. Paris, 1891 .

STIGMATES flVSTÊRIQUES ET DÉGÉNÉRESCENCE. 431

gique survenant sous forme d'accès intermittents pendant lesquels certains malades, entraînés par une impulsion irrésistible, quittent leur domicile et entreprennent des courses ou des voyages qu'aucun motif raisonnable ne justifie. L'accès terminé, ces malades sont tout surpris de se trouver sur une route inconnue ou dans une ville étrangère. Ils reviennent chez eux, jurant leurs grands dieux qu'ils ne quitteront plus leurs pénates; mais un nouvel accès provoque bientôt une nouvelle fugue. » ce L'automatisme ambulatoire, ajoute Pitres, n'est certainement pas une maladie autonome. C'est un épisode morbide dont le déterminisme est variable et dont les rapports avec les grandes névroses ne sont pas bien connus. 11 constitue quelquefois un équivalent épileptique, une forme spéciale d'épilepsie procursive. D'autres fois, il parait être un équivalent hystérique. » Les avis sont très partagés au sujet de l'équivalence de ce syndrome.

Voisin (1) a communiqué au Congrès international de médecine cinq observations de malades sujets à des vagabondages impulsifs hystériques. Leurs fugues se produisaient dans une espèce d'état second, les malades réalisant une sorte de dédoublement de la personnalité. Proust (2) a présenté, de son côté, à l'Académie, une observation dans laquelle l'origine hystérique de la manifestation était indéniable. Régis (3) décrivait récemment une forme analogue.

Mais Charcot (4), Duponchel (5), Chantemesse (6), Bourneville (7) ont rapporté des cas dont l'équivalence comitiale est tout aussi nettement établie.

La nature comitiale ou hystérique de la fugue se déduira de Texamen des malades et des caractères mêmes de Tacte. Plus l'impulsion, Tinconscience, l'amnésie seront prononcées, plus l'épilepsie devra être recherchée et incriminée.

Hais il n'y a pas que des fugues réalisant de véritables accès ambulatoires chez les hystériques. La mémoire, la conscience peuvent être conservées et Tacte revêtir néanmoins les mêmes caractères de névropathie et d absence de volonté.

Seglas (8) rapportait dernièrement le cas d'un jeune hystérique qui présentait, quelques jours avant sa crise, un état ambulatoire caractérisé simplement par une aboulie intense.

Ces cas forment une transition pour ainsi dire naturelle entre la fugue

(1) Voisin, Semaine médicale, 10 août 1889.

(2) Proust, Bulletin médical, 2 février 1890.

(3) Régis, Autom. ambuL hyst. (Société de aiéd. db Bordeaux, février 1893.)

(4) Charcot, Leçons du mardi, 1889.

(5) Duponchel, La déambulalion chez les militaires^ 1888.

(6) Chantemesse, Société médicale des fiâpitaux^ 1890.

(7) Bourneville & Bricou, Archives de neurologie, 189i.

(8) Seglas, Archives de neurologie, 1892.

hystérique et le vagabondage neurasthénique que nous étudierons prochainement.

Nous voici, Messieurs, insensiblement arrivé à vous parler du caractère des hystériques. Les opinions ont varié largement au sujet de l'appréciation de rétat intellectuel et affectif de ces névropathes. Elles ont régulièrement reflété la conception dominante de la névrose. Lorsque Thystérie n'était que l'extériorisation des désordres de Forgane utérin, la névrose avait une teinte d^érotisme et de nymphomanie générale. Au fur et à mesure que Thystérique s*est transformé en névropathe, son caractère a révélé rinstabilité, la mobilité, Texcentricité des nerveux et des impressionnables. Aujourd'hui la théorie psychologique voit surtout dans l'hystérique une distraite, une oublieuse, une aboulique. Nous ne signalerons qu'en passant l'idée ancienne de l'hystérique érotomane. Nous avons déjà dit ce qu'il fallait penser de la prétendue exaltation génitale de l'hystérique. Nous aurons occasion de signaler, dans une conférence spéciale, jusqu'à quel degré l'hystérie intervient dans le cadre des psychopathies sexuelles. Les fonctions génitales de l'hystérique participent au déséquilibre général dont elle est atteinte, et elles y participent largement, quoi qu'on dise. Mais elles n'ont pas toujours Tailure dVxallation que lui attribuent les romans de la troisième [âge : il y a dans la vie génitale de l'hystérique des variations qui vent de la frigidité absolue au désordre le plus complet. Ce qui fait le fond de ces troubles variés, c'est le déséquilibre permanent qu'ils traduisent. L'hystérique érotomane ou nymphomane n'est donc plus qu'un souvenir dans la notion moderne de Thystérie. Cette légende a cédé devant les travaux de Tardieu, Moreau de Tours, Lasègue, et particulièrement à la suite des recherches de Legrand du Saulle et Charcot.

Legrand du SauIIe symbolise un peu ce que nous appelons la seconde période des transformations de l'opinion vis-à-vis du caractère de l'hystérique.

« L'hystérique, dit Legrand du Saulle(l), est avant tout et par-dessus tout une excentrique; or, la femme excentrique vit à l'étroit dans le monde des réalités correctes. Extrême en tout, exagérant tout sans motifs, elle recherche volontiers les paradoxes, les doctrines malsaines et les théories risquées. Elle perçoit rapidement, a une certaine imagination, s'exprime avec facilité et ne manque pas au besoin de dispositions littéraires, poétiques ou artistiques. Presque toujours méconnue dans son milieu social, elle passe pour une originale, mais n'est point exactement appréciée. Ses dehors plus ou moins brillants sont sans aucune valeur; son activité est mal coordonnée; son attention peut difficilement être fixée sur un sujet sérieux; son travail n*est ni régulier ni soutenu; ses connaissances sont purement superficielles et ses entreprises, modifiées aussitôt que commen-

(1) Legrand du Saulle, Les hystériques. Paris, 1883.

STIGMATES HYSTÉRIQUES ET DÉGÉNÊhESCENCE. 433

cées, ne peuvent jamais aboutir. Ses lettres sont verbeuses et diffuses ; elles renferment la plupart du temps des phrases sonores el des épithètes retentissantes. Les digressions y abondent ainsi que les mots soulignés ou écrits en gros caractères. Chaque excentrique a une dominante. Celle-ci est orgueilleuse ; celle-là, jalouse; cette autre, hypocondriaque, mystique, fourbe ou essentiellement malhonnête ou capable de bien des choses ! Présomptueuse, ne voulant ressembler à personne, désireuse d'occuper l'attention, cherchant par tous les moyens possibles à faire parler d'elle, elle prémédite des choses étranges ou des paris grotesques, soulève des incidents ridicules et formule les propositions les plus déraisonnables, ne reculant devant rien, ni devant l'hypocrisie el le mensonge, ni devant le dérèglement et le cynisme. Elle invente des mystifications de l'ordre le plus inattendu et se prêle à leur exécution, n'a de respect pour rien, est avide de l'extraordinaire, prend plaisir à être pour tout le monde un sujet d'élonnemenl, imagine pour elle-même le genre de vie le plus anormal, se met en révolte ouverte avec tous les usages reçus, impose avec audace ses caprices les plus malséants, combat toutes les traditions et tente de leur substituer ses idées el ses procédés. Plus on remarque ses singularités et plus elle se sent entraînée à accomplir des étrangetés nouvelles. Pour elle l'attention publique est une prime d'encouragement. Le récit dans les journaux de ses aventures lui crée une physionomie à part, une personnalité distincte, et la femme excentrique en arrive à se persuader qu'elle est « quelqu'un ».

Huchard a parfaitement retracé les caractères de l'hystérique selon ce qu'on pourrait nommer l'École des légistes : Tardieu, Legrand du Saulle, etc. L'étude qu'a faite Huchard dans le livre d'Âxenfeld était classique il y a peu d'années encore. Nous allons la résumer dans ses lignes essentielles.

ce Un premier trait du caractère des hystériques, dit Huchard (1), est la mobilité. Elles passent d'un jour à l'autre, d'une heure ou*d'une minute à une autre, avec une incroyable rapidité, de la joie à la tristesse, du rire aux pleurs; versatiles, fantasques ou capricieuses, elles parlent dans certains moments avec une loquacité et une animation étonnantes, tandis que dans d'autres, elles deviennent sombres ou taciturnes, gardent un mutisme complet ou encore restent plongées dans un état de rêverie ou même de dépression mentale dont on peut difficilement les faire sortir; elles sont alors prises d'un sentiment vague et indéfinissable de tristesse avec sensation de serrement à la gorge, déboule ascendante, d'oppression épigastriquc et éclatent en sanglots ; ou elles vont cacher leurs larmes dans la solitude qu'elles réclament et qu'elles recherchent; d'autres fois, au contraire, elles se mettront à rire d'une façon immodérée, sans motifs sérieux. Elles se comportent en un mot, dit Ch. Richet, « comme les

(1) HucHAHD & AxENFELD, Traité des névroses. Paris, 1883.

» enfants que Ton fait rire aux éclats, alors quMls ont encore sur la joue » les larmes qu'ils viennent de répandre ».

)) Leur caractère change comme les vues d'un kaléidoscope, ce qui a pu faire dire avec raison par Sydenham que ce qu'il y a de plus constant chez elles, c'est leur inconstance. Hier elles étaient enjouées, aimables, gracieuses, aujourd'hui elles sont de mauvaise humeur, susceptibles et irascibles, se fâchant de tout et de rien, indociles par système, taquines par parti pris, méchantes par calcul, maussades et boudeuses par caprice, mécontentes de leur sort; rien ne les intéresse, elles s'ennuient de tout. Elles éprouvent une antipathie très grande contre une personne que hier elles aimaient et estimaient ou, au contraire, témoignent une sympathie incompréhensible pour telle autre; aussi poursuivent-elles de leur haine certaines personnes avec autant d'acharnement qu'elles avaient autrefois mis de persistance à les entourer d'affection. »

L'auteur insiste ensuite sur leur esprit de dénonciation, leur caractère enfantin. L'indiscipline, l'amour de l'opposition, delà contradiction et de la controverse forment un second trait saillant de l'état mental des hystériques. « Elles mettent, dit Huchard, autant d'insistance à nier qu'à aflSrmer, à refuser aujourd'hui ce qu'elles ont demandé, réclamé, exigé hier; elles éprouvent un secret plaisir à combattre avec une assurance qui n'a d'égale que leur absence de conviction, l'opinion contre laquelle elles se seraient révoltées autrefois, ou encore à provoquer autour d'elles l'étonnenient et la stupéfaction par les thèses plus ou moins extraordinaires et paradoxales qu'elles soutiennent. »

ce Elles sont surtout affectées, ajoute l'auteur, de ce subdélire ou de cet état malicieux qui les porte à organiser des querelles, des brouilles, à créer des embarras, à écrire des lettres anonymes pour semer la discorde, à simuler des maladies pour le singulier plaisir de faire naître dans leur entourage de grandes inquiétudes. » Puis il continue : « C'est qu'elles aiment à porter tout à l'extrême, ne sachant pas vivre avec simplicité; c'est qu'elles exagèrent tous les sentiments, l'indifférence comme l'enthousiasme, l'affection comme l'antipathie, la tendresse comme la haine, la joie comme le désespoir, et qu'elles dramatisent tout sur la grande scène du monde où elles sont et restent toujours de vraies comédiennes. Elles veulent qu'on s'occupe d'elles, qu'on les plaigne, qu'on s'intéresse à leurs petites comme à leurs grandes misères ; aussi n'épargnent- elles aucune ruse, aucun stratagème, aucune invention pour arriver à ce résultat.

» Ce besoin de simuler, d'attirer l'attention sur leurs actes, d'étaler une certaine mise en scène, ce désir de faire parler d'elles et d'affecter des poses théâtrales, sont tellement irrésistibles qu'ils les poussent souvent à se déchirer, à se mutiler et même à jouer la comédie du suicide. »

Huchard insiste particulièrement sur l'influence des idées fixes. « Ces idées fixes, qui constituent, suivant l'expression si ingénieuse d'EsquiroI,

une sorte de catalepsie de Fintelligence, peuvent donner lieu à différents accidents chez les hystériques. Ainsi, nous avons vu que certaines malades refusent toute alimentation, non pas seulement parce qu'elles ont perdu la sensation de la faim, mais parce qu'elles s'i^iaginent que le travail digestif détermine des douleurs trop vives; une autre se condamne à un mutisme absolu, parce que l'exercice de la voix détermine, dit-elle, un peu de douleur, et elle reste ainsi muette pendant des mois; une troisième croit remarquer que la marche et la station provoquent des sensations douloureuses, et alors, pour les éviter, elle a résolu de ne plus marcher pendant une année ; une hystérique tient les yeux fermés pendant des journées entières, laissant tomber ou contractant convulsivement ses voiles palpébraux et se refusant absolument à les ouvrir. On pourrait citer un grand nombre de faits semblables où les hystériques se condamnent par parti pris, par obstination, par une sorte d'opiniâtreté maladive, à ne plus manger, à ne plus marcher, à ne plus voir. Elles ont décidé ainsi pendant des mois et même des années de ne plus vivre de la vie commune, presque calmes et indifférentes au milieu des émotions ou des tristesses de leur entourage; celui-ci a beau prier, insister, supplier, « l'excès d'insistance appelle l'excès de résistance » (Lasègue). »

Quant à leurs facultés intellQptuelles, les hystériques sont parfois brillantes, aimables, enjouées, dit Huchard. Quand elles veulent, elles ont de l'esprit, de la mémoire, une imagination vive, une conversation animée.

Puis, à la suite d'une description qui reflète Tidée classique, l'auteur se rapproche insensiblement des idées contemporaines.

c( Toutes les diverses modalités de leur caractère et de leur état mental que nous avons énumérées, dit Huchard, peuvent presque se résumer dans ces mots : elles ne savent pas, elles ne peuvent pas, elles ne veulent pas vouloir. »

Vous venez de voir, au sujet des amnésies et des aboulies, jusqu'il quel degré l'École de la Salpétrière a cherché à tout expliquer chez l'hystérique par des désordres de la volonté et de la mémoire. La névrose, tout au moins dans ses stigmates essentiels, n'est que l'expression de ces troubles mnémoniques et volontaires.

Le caractère, selon Janet, ne fait qu'accentuer cette formule de la névrose. C'est la réhabilitation psychologique de l'hystérie. « Les hystériques, dit-il (1), m'ont paru beaucoup plus souvent négligentes que coquettes. » Les hystériques ne sont ni plus ni moins'passionnées que les autres jeunes femmes. Elles ne mentent que par oubli, n'intriguent, ne dissimulent que par automatisme et rétrécissement du champ de la conscience. c( Je crois, dit l'auteur, que tous les défauts et tous les vices possibles peuvent se rencontrer chez les[;hystériques comme chez tous les

(1) PiEBRE Janet, Les stigmates de Vhystérie, Paris, 1892.

i36 DÊGÊNÉHÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

hommes, mais que dans leur ensemble, et par le fait de leur maladie, elles ne mentent pas plus que le commun des mortels. » Et cette opinion n'est pas isolée dans FÉcole de Paris. Elle reflète la manière de voir de savants très compétents en matière d'hystérie. Charcot (1) rapporte à l'amnésie les lacunes et les contradictions qui rendent suspects les récits des hystériques. Gilles de la Tourette (3) rattache aux tares dégénératrices, aux syndromes épisodiques de Hagnan tous les actes étranges, les anomalies, les impulsivités de l'hystérique. La névrose se borne à créer un état de suggestibilité. La suggestion par voie extrinsèque et par voie intrinsèque, telle est la clef de l'état mental de l'hystérique. L'auto-suggestion surtout lui paraît receler l'explication des anomalies psychiques et affectives des névrosées. Paul Blocq (3), dans une excellente revue, met, avec sa clarté habituelle, pour ainsi dire définitivement les choses au point.

Enfin Pitres, de son côté, s'élève contre la simulation dont on accuse si fréquemment les hystériques : « D'une manière générale, dit-il (4), on a beaucoup exagéré l'amour des hystériques pour la simulation et cela^ parce qu'on a schématiquement attribué à l'hystérie des phénomènes qu'on ne comprenait pas. » Leurs mensonges ne sont souvent que le résultat d'hallucinations sensorielles ; leurs accusations peuvent être l'expression sincère d'une systématisation délirante ayant pour base un phénomène pathologique très réel. Et le professeur de Bordeaux termine en disant : « En somme, l'amour effréné des hystériques pour le mensonge est une légende sans fondement sérieux, contre laquelle témoignent à la fois le bon sens et l'observation clinique. »

Et selon les nouvelles théories, ce serait une légende aussi que l'instabilité des hystériques.

<c Loin d'être trop changeante, l'hystérique n'est pas assez mobile, dit Pierre Janet (5), elle reste indéfiniment au même point de sa vie, en face de la même émotion, sans savoir s'adapter aux circonstances indéfiniment changeantes. » Et dans un même ordre d'idées, Breuer et Freund(6) disent, de leur côté, que la vie de l'hystérique s'alimente surtout de réminiscences.

C'est, vous le voyez. Messieurs, la réhabilitation morale de l'hystérique, complétant sa réhabilitation psychologique mentionnée plus haut.

D'où viennent ces divergences, ces dissentiments entre observateurs de grand mérite et de longue expérience ?

Il nous semble qu'ils sont plus superficiels que profonds.

(i) Charcot, Leçons du mardi, 1887.

(2) Gilles de la Toilette, Traité clinique de Vhystérie, Paris, 1891.

(3) Paul Blocq, Uélat mental dans l'hystérie, (Gaz. des HôprrAUx, novembre 1893.)

(4) Pitres, Leçons cliniques sur l'hystérie. Paris, 1891.

(Si Pierre Janet, Les accidents mentaux de l'hystérie. Paris, 1894.

(6) Breuer & Freund, Veber den psych. Mecan., etc. (Neurol. Gentralel., 1893.)

On conteste aux hystériques la volonté de mentir, de simuler, d'accuser injustement. Elles simulent, elles mentent, elles accusent, mais avec conviction et sans arrière-pensée. Elles ont Thallucination de la chose fausse, du délit illusoire. Mais en sont-elles moins menteuses, accusatrices, faussaires? Leur égoïsme, leur instabilité, leur frivolité ne sont que des résultats d'une amnésie. Hais en sontrclles moins égoïstes, instables, frivoles? Par le fait même que la contracture est le résultat d'une idée fixe, les muscles en sont-ils moins contractures? C'est donc une question de psychologie qui, seule, paraît séparer ce qu'on pourrait appeler les praticiens et les théoriciens de l'hystérie. Et quand les divergences portent sur les faits, ne résultent^elles pas simplement de généralisations hâtives? Les uns et les autres semblent conclure d'un certain nombre à la totalité.

C'est qu'en effet, Messieurs, il y a des hystériques et il y a des hystéries. Non pas que toutes les névropathes ne se ressemblent par quelque côté et ne présentent point un réel air de famille; non pas que les modalités de la névrose ne se tiennent par quelque lien; mais le déséquilibrement multiple engendre des déséquilibrées diverses. Et chacune fait et arrange son déséquilibre au gré et selon les prédispositions du restant de ses fonctions. Cette distinction, Messieurs, domine toute l'hystérie.

Nous venons de la formuler comme se déduisant directement de l'étude des stigmates psychiques; nous allons la retrouvera propos des stigmates sociologiques et de la responsabilité; nous la verrons dominer les rapports de l'hystérie et de la dégénérescence, et nous aurons à y faire appel quand nous tenterons de grouper dans une formule physiologique les différents déséquilibrements que réalise la névrose protéiforme.

Nous venons de vous dire qu'elle domine la notion des stigmates sociologiques. Ce que vous venez d'entendre du caractère des hystériques vous donne une idée et du rôle de l'hystérique dans la société et des variations de ses manifestations sociales. Il y a donc des hystériques qui, chargées de tous les péchés d'Israël, réalisent les portraits les plus poussés au noir de Legrand du Saulle, de Tardieu et de Lasègue; il en est qui figurent les brillantes névrosées dont parle Huchard.

Les unes sont les hystériques de clinique; les autres, les hystériques de salon, pourrait-on dire. Les unes, déprimées par des attaques convulsives, le système nerveux affaibli par les crises, marchent droit vers la folie hystérique. Les autres, d'un déséquilibre superficiel, resteront leur vie durant des excentriques, des passionnées, des mélancoliques ou des bizarres. Dans la vie sociale, les unes feront les prostituées de bas étage, les impudiques, les inertes, ou simplement les ménagères paresseuses, imprévoyantes, laissant leur famille et elles-mêmes vivre dans la malpropreté et le désordre. Les autres, frivoles et inconstantes, seront les coquettes aux aventures romanesques, aux passions multiples, les prédestinées de l'adultère ou de la haute courtisanerie. Chez les unes, l'inertie ou la passion brutale; chez les

autres, l'agitation, la vie énervante, la recherche outrée et continue des sensations nouvelles et des plaisirs inédits. Le lupanar et le taudis se partageront les unes; les planches, le boudoir ou Talcôve se disputeront le reste.

A l'appui de ce qui précède, vous trouverez dans le livre si documenté de M™ Pauline Tarnowsky (1) des renseignements précis sur les rapports de rhystérie et de la prostitution. Nous compléterons ces données dans l'examen que nous ferons prochainement de la neurasthénie dans ses rapports avec la prostitution.

Mais outre ces deux calégorîes, vous trouverez d'excellentes mères de famille, peinant et travaillant, réalisant des miracles de dévouement et montrant dans la poursuite d'une idée noble ou charitable le ressort d'une volonté solidement trempée. Certes, il y aura toujours une ombre à ce tableau : quelque bizarrerie du caractère, l'excès môme des qualités, la ténacité inconsciente laisseront percer la névrose. Mais au point de vue social, rien dans ces hystériques ne transparaîtra des tares conventionnelles névropathiques. El si vous cherchez à doser la responsabilité des hystériques selon les formules usuelles, il vous faudra faire appel à ces notions. Les unes auront agi automatiquement, impulsivement, traduisant dans leur crime ou leur délit comme une crise larvée, psychique de la névrose même. Les autres n'auront rien de celte inconscience qui rappelle l'automate. Chez elles, le crime paraîtra mûri, raisonné, avec des détails et des raffinements. Auto-suggestion dans les deux cas, répondratron. Mais tout acte quelconque délibéré longuement ou simplement entrevu relève de l'auto-suggestion. Et à ce prix-là, comme le dit très judicieusement Babinski (2), « tout homme raisonnable serait constamment sous l'influence d'une suggestion ». Janet(3), du reste, insiste avec beaucoup de raison sur les confusions regrettables qu'un abus de la suggestion tend à introduire dans les données psychologiques. L'autosuggestion n'est donc en ce cas qu'une pseudo-explication psychologique. Il ne lui est point permis de confondre les faits qu'elle tend à expliquer, de simplifier des mécanismes compliqués, d'unifier et d'homogénésier des choses différentes. La responsabilité de l'hystérique, vue du côté du libre arbitre, ne peut donc se résumer dans une seule formule. Pas plus que l'état psychique qu'elle traduit, la responsabilité n'est une et toujours identique à elle-même.

Vous trouverez dans l'ouvrage très riche en obsen'ations de Legrand du Saulle (4) des cas divers constituant comme un répertoire médico-légal des crimes et méfaits de l'hystérie. La lecture du livre du savant médecin

(1) Tarnowsky, Étude sur la prostitution. Paris, 1889.

(2) Bablnski, Gazette hebdomadaire, Paris, juillet 1891.

(3) Pierre Janet, Les accidents mentaux de Vhystérie. Paris, 1894.

(4) Legrand du Saulle, Les hystériques, Paris, 1883.

légiste nous dispensera d'une énumëration fastidieuse. Hais nous tenons cependant à mettre sous vos yeux une classification qui reflète assez bien les idées énoncées plus haut. Legrand du Saulle cherche dans cette classification à marquer les degrés de la responsabilité telle que les parquets la comprennent et la réclament.

Vous connaissez nos opinions au sujet de cette responsabilité-là. Nous ne croyons point toutefois que notre manière de voir nous dispense de vous donner des renseignements professionnels de quelque utilité.

Tout en faisant des réserves surson caractère schématique, une classification s'impose, dit Legrand du Saulle, comme une impérieuse nécessité dans la description des phénomènes psychiques de Thystérie et des applications médico-légales de la névrose.

ce il m'a semblé naturel, dit cet auteur (1), d'admettre quatre degrés dans les troubles intellectuels. Ce groupement pourrait peut-être être modifié; mais tel qu'il est, il me paraît répondre à la réalité des choses et être suffisant, ce qui est le point important, pour permettre de s'orienter au milieu des difficultés de la pratique.

» Chez les malades du premier degré, l'hystérie est légère, les facultés alTectives sont un peu diminuées, mais non encore profondément troublées ; c'est du nervosisme plutôt que de l'hystérie proprement dite. Au degré suivant, le trouble est plus prononcé, la façon de percevoir les impressions du dehors et de réagir contre elles trahit une équilibration vicieuse des facultés, une perturbation déjà profonde du caractère, du moi pensant, et surtout du moi sentant. La malade ne jouit plus d'une entière liberté dans ses déterminations; et si la responsabilité ne fait pas complètement défaut, elle est tout au moins atténuée à certains moments et à l'occasion de certains actes. Un pas de plus et c'est déjà l'hystérie grave, l'hystérie avec impulsions irrésistibles, parfois avec hallucinations passagères, dans tous les cas avec dérangement marqué des (iicultés. La malade est conduite aux actes les plus étranges et les plus audacieux, aux accusations les plus odieuses, aux dénonciations les plus fausses. Le quatrième degré enfin constitue la folie hysti^rique. »

Quant aux rapports effectifs de l'hystérie et de la criminalité, ils sont exposés dans la thèse de Colin (2). L'hystérie est-elle fréquente dans les prisons? se demande l'auUîur. Et il répond : « Nous ne le croyons pas. Nous serions bien plus porté à croire, avec l'École italienne, que le criminel répond à un type spécial se rapprochant beaucoup plus du dégénéré héréditaire. Nous nous basons, pour avancer cette affirmation, sur ce fait qu'au Dépôt, pendant toute une ahnée, nous avons vu en tout deux cas d'hystérie mâle et quatre ou cinq cas d'hystérie féminine. » Et plus loin, le même

(1) Legrand du Saulle, Les hystériques. Paris, 1883.

(2) Colin, Essai sur Vétat mental des hystériques, Paris, 1890.

i40 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

auteur ajoute : « Si nous nous en tenons aux criminels proprement dits, l'hystérie est rare parmi eux et, bien plus, il ne semble pas qu'il y ait, au point de vue du nombre, de différences entre les deux sexes. »

Cependant, Messieurs, nous pensons qu'il ne faut pas conclure trop rapidement au caractère pacifique des hystériques. Les Weiss, les Bompard et autres névropathes criminelles de ces dernières années ont apporté quelque ombre au tableau; et le répertoire de Legrand du Saulle ne laisse pas la même impression de rassurante quiétude. Gardons donc et la note plus pessimiste et la classification que nous venons d'exposer.

Mais cette classification nous paraît rationnelle encore au sujet des rapports de l'hystérie et de la dégénérescence. Elle peut être contestée par certains partisans de l'hystérie une et indivisible; elle ne cadre pas avec la clientèle hystérique hospitalière. Mais elle nous semble refléter assez bien la collectivité si vaste et si variée des hystériques; elle résume, nous paraît-il, avec une certaine vérité, l'hystérie envisagée dans ses tares dégénératives.

Les rapports de l'hystérie et de la dégénérescence ne sont plus, du reste, en question depuis les recherches nombreuses de ces dernières années. « N'étant ni raisonnable ni folle, dit Legrand du Saulle (1), l'hystérique appartient d'ordinaire à une famille de névropathes, de convulsifs, d'apoplectiques, d'aliénés ou de suicidés, et dans le langage de la science on l'appelle une prédisposée, une héréditaire et même une cérébrale. Surnuméraire permanente de l'aliénation, elle reste sur la frontière de la raison et de la folie, suscite sur son propre compte les opinions les plus divergentes, mais peut difficilement se faire prendre au sérieux. Incorrect rejeton d'une famille à tares pathologiques, elle représente à sa façon un passé morbide en voie de transformation. »

De son côté, Gilles de la Tourette (2) écrit ce qui suit : c< L'hystérique, on le sait, est un nerveux héréditaire au premier chef et si, peut-être plus souvent qu'ailleurs, on retrouve chez lui l'hérédité homologue de Morel, — mère hystérique, fille hystérique, — on note aussi dans les antécédents paternels ou maternels toute une filiation de vésaniques, d'aliénés, d'épileptiques. »

c< La majeure partie des hystériques, pour ne pas dire toutes, affirme Legrain (3), sont des héréditaires dégénérées. » Et, de son côté, Tabaraud (4) ajoute : « De là à dire que l'hystérie fait en quelque sorte partie de la dégénérescence, qu'elle doit en être considérée comme un des syndromes, il n'y a qu'un pas. » « La dégénérescence mentale et l'hystérie,

(i) Legrand du Saulle, Les hystériques. Paris, 1883.

(2) Gilles de la Touiœtte, Traité clinique de r hystérie. Paris, 1891. "

(3) Legrain, Du détire des dégénérés. Paris, 1886.

(4) Tabaraud, Les rapports de la dégénérescence mentale, etc. Paris, 1888.

dit Roubinovitch (1), paraissent avoir une affinité mutuelle. L'hystérie paraît être le résultat d'une évolution logique de la dégénérescence. »

L'hystérique, en effet, appartient tout entière à la dégénérescence. Elle lui appartient par le déséquilibrement qu'elle traduit, par ses stigmates et par son automatisme qui la rend impulsive ; elle lui appartient surtout par ses obsessions, ses phobies et les syndromes de dégénérescence dont parle Magnan.

Les travaux de Colin et Tabaraud rapportent de nombreuses observations qui assimilent un grand nombre d'hystériques aux phobiques des dégénérés supérieurs. L'hystérique a, comme l'héréditaire, des idées fixes, et ces idées fixes font à ce point partie de la névrose que Charcot (3) s'en est servi pour expliquer les troubles paralytiques de la névrose. L'hérédité assigne à l'hystérie une place de prédilection dans l'échelle dégénérative. Les hystériques sont des héréditaires dans leur ascendance comme dans leur descendance.

Nous avons très longuement, au début de cette conférence, montré l'influence de l'hérédité dans l'étiologie de la névrose. Celte énumération détaillée des opinions de tant d'auteurs différents avait surtout pour but de vous démontrer l'origine héréditaire dégénérative de la névrose. C'était un point de doctrine essentiel et capital selon nous. Vous voyez que cette assimilation de la névropathe par excellence au dégénéré indiscutable a pour elle de nombreux arguments.

Mais, ainsi que déjà nous vous l'avons dit, les hystériques ne sont pas toutes uniformément marquées des stigmates de la dégénérescence. Les unes, proches de la folie, tiennent aux dégénérés inférieurs. I^es autres, simples déséquilibrées, n'ont de la névrose que ses formes atténuées, ses bizarreries et ses excentricités. Chez les premières, la déchéance va s'aggraver, entraîner l'anéantissement individuel et spécifique. Chez les autres, l'instabilité peut s'atténuer, le déséquilibre s'effacer dans la descendance.

II est des hystériques qui semblent apporter en naissant la tare névropathique complètement formée. Elles seront parmi les héréditaires précoces aux instincts développés avant l'âge, aux aberrations génésiques prématurées. Elles sont les filles des épileptiques, des hystériques avérées, des alcoolisés indiscutables. Les autres pourront n'être frappées de la névrose que très tard, lors d'un traumatisme, d'une émotion grave, d'une maladie épuisante. L'intensité de la cause, son intervention tardive révéleront la faiblesse de la prédisposition de ces dernières. L'éclosion prématurée des formes essentielles de la névrose décèlera chez les premières l'action intense et profonde de rhérédité. Mais ces différences autorisent-

(1) Roubinovitch, Annales médico-psych., 1892.

(2) Charcot, Leçons sur les muladies du système nerveux, t. III, 1887.

44S DÉGÉNÉRÉS ET nÊSÉQUILIBKÉS.

elles à regarder ces dernières comme des dégénérées auxquelles se serait accolée la névrose?

Cette opinion, qui a été exprimée, nous paraît erronée. Il n'y a là que les effets d'une seule et même cause : le déséquilibrement héréditaire. L'accumulation et Tintensité des tares interviennent seules dans la précocité des syndromes de dégénérescence et des manifestations hystériques. La prédisposition s'est transformée par des capitalisations successives en disposition active et confirmée. 11 nous paraît impossible d'interpréter différemment les faits.

Nous n'insisterons pas davantage sur ces considérations. Il y a lieu d'appliquer à la dégénérescence hystérique les subdivisions que nous avons déjà énoncées précédemment. Et la même règle retrouvée partout renforce encore notre conception des rapports de l'hystérie et de la dégénérescence.

Nous allons, Messieurs, aborder la partie délicate de notre travail. Car la mise au point des diverses manifestations de la névrose n'est rien auprès des difficultés inhérentes à leur explication physiologique.

Et déclarons préalablement que nous n'avons nullement la prétention d'expliquer Thyslérie. Malgré de nombreux travaux, la névrose échappe encore à la synthèse et son mécanisme est loin d'être découvert. Mais notre tâche resterait inachevée si nous ne tentions un résumé des principales théories émises au sujet des accidents de l'hystérie et de l'hystérie ellemême.

Longtemps l'hystérie resta sans explication physiologique. Tout ce qu'on affirmait de son mécanisme était contenu dans une définition fantaisiste ou négative. Puis on introduisit dans l'hystérie progressivement les connaissances nouvelles acquises en neurologie. On procéda par symptôme. Aux données de physiologie nerveuse, on adjoignit la psychologie. Aujourd'hui la psychologie physiologique semble vouloir rendre compte de l'hystérie tout entière.

Nous allons préciser ces données générales par quelques indications sommaires. Briquet, le premier, hasarda au sujet de l'hystérie une tentative de localisation et un aperçu de mécanisme.

Briquet (1) admet dans l'encéphale une portion destinée aux passions affectives. Toute excitation vive de cette portion des centres nerveux se traduit extérieurement par un ensemble de manifestations qui représentent, à un faible degré, la symptomatologie des attaques hystériques.

Les idées de Briquet sont loin d'être dépourvues de vérité et de fondement et nous y reviendrons dans quelques instants.

Grasset (3) implique dans l'hystérie le système nerveux tout entier.

(i) Briquet, Traité de l'fiystérU, Paris, 1859. (S) Grasset, Hystérie. (Dict. enc. des se. méd.)

Hammond (1) considère l'hystérie comme une sorte d'aliénation mentale où la moelle est souvent affectée secondairement.

Axenfeld et Huchard (2), après une critique des différentes opinions connues, déclarent que «Thystérie est une maladie du système nerveux, qu'elle consiste dans une aptitude de toutes les parties de ce système à s'affecter simultanément ou successivement. »

Jaccoud (3) voit dans l'hystérie une ataxie cérébro-spinale.

Legrand du Saulle (4) considère la névrose comme un amoindrissement de certaines facultés cérébrales (volonté) ayant comme effet corrélatif ou parallèle l'exagération d'autres facultés (affectivité) et aboutissant à la rupture de l'équilibre qui existe normalement entre les fonctions cérébrales et médullaires. En dehors de quelques explications de détail très curieuses. Pitres (5) interprète pour ainsi dire l'hystérie en partie double. Il se rapproche de Briquet en ce qui concerne l'hystérie comme ensemble de syndromes affectifs; sans admettre de localisation caractéristique, il désigne cependant les ganglions de la base, et particulièrement la protubérance, comme le siège de sensations brutes, substratum de certains phénomènes sensibles et affectifs. Quant au mécanisme des manifestations motrices, le savant professeur de Bordeaux s'exprime ainsi : (c En réalité et pour appeler franchement les choses par leur nom, les attaques convulsives hystériques seraient constituées par une phase d'épilepsie corticale résultant d'une décharge brutale de l'écorce sur les centres basilaires, et par une phase de convulsions désordonnées, provoquées par des décharges moins fortes et isolées des différentes régions motrices des circonvolutions cérébrales. »

Nous arrivons, Messieurs, à l'ère des interprétations psychologiques en matière d'hystérie. Elle date exclusivement des travaux de Charcot et de son école. Charcot arriva à l'hystérie maladie mentale par une étude détaillée des paralysies hystériques. Il les ramena à un mécanisme psychologique, a Dans certaines circonstances, dit Charcot (6), une paralysie pourra être produite par une idée. En raison de i'obnubilation du moi produite dans un cas par l'hypnotisme, dans l'autre cas, ainsi qu'on l'a imaginé, par le choc nerveux, cette idée, une fois installée, fixée dans l'esprit et y régnant sans contrôle, s'y serait développée et y aurait acquis assez de force pour se réaliser objectivement sous la forme de paralysie. »

Puis Charcot interprète successivement, par un mécanisme analogue, les contractures, les hyperesthésies plus ou moins intenses, voire même cer-

(i) Hambiond, Traité des tnaladies du systètne nerveux. Paris, 1879.

(2) Axenfeld & Huchard, Traité des névroses, Paris, 1883.

(3) Jaccoud, Traité de pathologie interne.

(4) Legrand du Saulle, Les hystériques. Paris, 1883.

(5) Pitres, Leçons cliniques sur l'hystérie. Paris, 1891.

(6) Charcot, Leçons sur les maladies du système nerveux, t. III, 1887.

iU DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

tains accidents viscéraux. L'idée fixe, selon Féminent maître de la Salpétrière, est à la base même de toute manifestation hystérique. Elle produit Taccident et l'entretient tour à tour. La suggestion la met en évidence, comme l'isolement curateur l'élimine peu à peu du domaine mental.

Quant au mécanisme selon lequel l'idée de paralysie aboutissait réellement à la paralysie, Charcot l'empruntait aux associanistes anglais. Bain (1) avait, en effet, dit depuis longtemps : « Si l'idée tend à produire le fait, c'est que l'idée est déjà le fait sous une forme plus faible. Penser, c'est se retenir de parler ou d'agir. » Et Herbert Spencer (2), précisant l'idée de Bain, ajoutait : « Dans l'acte volontaire, nous ne pouvons rien trouver de plus qu'une représentation mentale de l'acte, suivie de son accomplissement, une transformation de ce changement psychique naissant, qui constitue à la fois la tendance à l'acte et l'idée de l'acte, en un changement psychique positif qui constitue l'accomplissement de l'acte en tant qu'il est mental. »

Charcot s'est donc inspiré des philosophes anglais. Dans ses leçons publiées en octobre et novembre 1885 par le Progrès médical, il rappelle . les idées de Haudsley localisant dans les zones rolandiques les sensations musculaires dont nous tirons nos intentions motrices. 11 signale la distinction de Ferrier entre la mémoire motrice et la mémoire sensitive. Pour Ferrier, en effet, les idées sensitives sont des sensations ravivées, tout comme les idées motrices sont des mouvements représentés idéaux. Charcot exprime du reste son opinion de la manière suivante : <c J'ai été conduit à admettre, avec bon nombre d'auteurs, que les représentations motrices qui précèdent l'accomplissement d'un mouvement volontaire s'effectuent dans les centres corticaux où elles trouvent leur substratum organique, et plus précisément, dans les cellules nerveuses motrices de ces centres ; elles seraient principalement constituées par « le sentiment d'innervation », de « décharge nerveuse » comme on l'appelle encore, et auraient, je le répète, une origine centrale. » Et Lober (3), l'un de ses élèves, résume ainsi sa pensée : « La paralysie résulte d'un phénomène d'inhibition produit sur les centres moteurs corticaux par l'idée de paralysie. »

Les idées du maître furent bientôt propagées, renforcées, expérimentées par toute la jeune École de la Salpétrière, en tête de laquelle il faut citer Féré (4), Déjérine (5), Binet (6), Gilles de la Tourette (7), Paul Richer. Elles

(1) Balx, Les sens et Vintelligence, Paris, 1874.

(2) Spencer, Principes de psychologie^ 1. 1. Paris, 1875.

(3) Lober, Paralysies de catise psychique. Thèse d'agrégation. Paris, 1886. (^) FÉRÉ, La médecine £ imagination. (Progrès médical, 1884.)

(5) DÉJÉRINE, Vhérédité nerveuse, Paris, 1886.

(6) BiNET & FÉRÉ, Les paralysies par suggestion. (Revue scientif., 1884.)

(7) Gilles de la Tourette & Richer, Notes sur les paralysies, etc. (Progrès médical, 1884.)

STIGMATES HYSTÉRIQUES ET DÉGÉNÉBESCENCE. i45

furent le point de départ de travaux nombreux et intéressants. Elles inaugurèrent comme une renaissance et une réhabilitation de la psychologie dont les spéculations spiritualistes outrées avaient épuisé le crédit.

Et cet enseignement psychologique de Thystérie s'affermit à nouveau dans les brillantes leçons du mardi. « 11 faut, disait Charcot (1) dans l'une d'elles, prendre l'hystérie pour ce qu'elle est, c'est-à-dire pour une maladie psychique par excellence. » L'impulsion imprimée autour de lui par réminent professeur a fait naître des travaux remarquables, développant les idées du maître et consacrant sa thèse. Parmi ceux qui ont largement contribué à l'explication psychologique de l'hystérique, il faut citer en première ligne H. Pierre Janet. Nous emprunterons à cet élève distingué de Charcot les éléments de l'exposé destiné à vous donner comme un aperçu des vues qui régnent actuellement à la Salpétrière.

Mais nous devons au préalable vous dire quelques mots de l'accueil fait à rétranger aux théories de l'École de Paris.

Moebius (2) a propagé en Allemagne les idées de Charcot. ce Une opinion, dit-il, tend de plus en plus à s'établir : c'est que l'hystérie est une psychose et que la modification qui la caractérise est un état maladif de l'esprit. » Cet auteur a tenté des diverses modalités de l'hystérie une interprétation psychologique à laquelle Charcot n'avait eu recours que partiellement. Oppenheim (3), tout en critiquant la généralisation hâtive de Moebius, rapporte à la perte des yolitions les paralysies hystériques. Il considère l'élément pathologique fondamental de l'hystérie comme une . faiblesse irritable, une excitabilité anormale jointe à un épuisement. Pour Strumpell (4), « la nervosité est, au point de vue scientifique, une disposition surtout spirituelle et non corporelle ; certaines représentations trop fortes, certaines associations d'idées trop faciles deviennent le point de départ d'une grande série d'accidents en apparence corporels . )>-

Dans ces derniers mois, une théorie nouvelle et plus spécialisée encore de l'hystérie a paru en Allemagne. Elle est l'œuvre de MM. Breuer et Freund (5), ce dernier se réclamant spécialement de Charcot et de* son école. Ces auteurs assimilent l'hystérie ordinaire à l'hystérie traumatique. Dans l'hystérie traumatique, ce qui subsiste même après le choc, entretenant la névrose, l'alimentant inconsciemment et comme derrière la coulisse, c'est le résidu non extériorisé. Les modalités de l'hystérie ne sont que les perturbations de cette impulsion initiale qui, localisée dans le

(1) Charcot, Leçons du mardi à la Salpétrière, 1. 1.

(^ Moebius, Veber den Eegriffder Hystérie. (Centralbl., 1888.)

(3) Oppenheim, Aus der Nervenklinik der Charité, 1889.

(4) Struiipell, Ueber die Entstehung, etc., 1892.

(5) Brbuer & Freund, Ueber den psychischen Mechanismus hysterischer Phânomene. (Neurol. Centralbl., N' 1 und 3, 1893.)

cerveau, ne trouve plus de porte de sortie. L'hystérie traumatique, c'est un traumatisme rentré. L'hystérie vulgaire serait un phénomène du même genre. Seulement, dans ce dernier cas, la porte d'entrée est tout aussi masquée que la porte de sortie. Mais au fond, le mécanisme reste identique dans les deux modalités de la névrose. L'hystérique vulgaire ne parvient pas à expulser son idée. C'est un réflexe interrompu, dévié, perturbant dans un vagabondage irrationnel tous les centres de l'écorce où il promène sa fantaisie.

La théorie des deux savants allemands est basée en partie sur l'étude des états hypnoldes et des dissociations de la personnalité que crée l'hypnose chez les hystériques.

Nous venons de résumer un peu librement l'impression née à la lecture du travail de MM. Breuer et Freund. Mais voici l'exposé qu'un des auteurs en publiait récemment dans les Archives de neurologie : « C'est M. Charcot, dit Freund (1), qui nous a enseigné le premier qu'il faut s'adresser à la psychologie pour l'explication de la névrose hystérique. Nous avons suivi son exemple, Breuer et moi, dans un mémoire préliminaire. Nous démontrons dans ce mémoire que les symptômes permanents de l'hystérie dite non traumatique s'expliquent (à part les stigmates) par le même mécanisme que Charcot a reconnu dans les paralysies traumatiques. Mais nous donnons aussi la raison pour laquelle ces symptômes persistent et peuvent être guéris par un procédé spécial de psychothérapie hypnotique. Chaque événement, chaque impression psychique est munie d'une certaine valeur affective (Affectbetrag), dont le moi se délivre ou par la voie de réaction motrice ou par un travail psychique associatif. Si l'individu ne peut ou ne veut s'acquitter du surcroît, le souvenir de cette impression acquiert l'importance d'un trauma et devient la cause de symptômes permanents d'hystérie. L'impossibilité de l'élimination s'impose quand l'impression reste dans le subconscient. Nous avons appelé cette théorie : a das Abreagiren der Reizzuwâchse ».

C'est le dernier mot, croyons-nous, de la théorie psychologique. Elle ne peut être définitive : elle confine de trop près à l'hypothèse et n'établit entre les choses que des relations subjectives. Certes, Thystërie est une perturbation paroxystique des centres nerveux; mais pour quelle raison assigner comme cause à ce déséquilibre une idée, un trauma, un élément quelconque toujours le même? Pourquoi faire dériver tous les symptômes d'une impossibilité d'extérioriser le résidu de l'excitation causale? C'est, à notre sens, rétrécir le problème ou généraliser en formule des solutions particulières de cas bien spécifiques.

Mais ce n'est pas ici le moment de formuler des critiques. Il nous reste, avant de dire en deux mots la manière dont nous concevons l'hystérie, à mentionner les idées de M. Pierre Janet.

(1) Freund, Paralysies hystériques. (Aech. db neurol., 1893.)

STIGMATES HYSTÉKIQLES ET DÉGÉNÊRESCE^CE. 447

L'auteur s'appuie tout d'abord sur les travaux de Charcot, concluant à la nature particulièrement mentale de l'hystérie. Janet divise les troubles hystériques en stigmates mentaux et en accidents mentaux. Les uns et les autres caractérisent la double modalité sous laquelle apparaît l'hystérie, et tous deux nous renseignent sur deux des manifestations essentielles qui caractérisent la vie psychique de l'hystérique.

Les accidents mentaux relèvent, en effet, particulièrement de l'idée fixe; les stigmates trahissent, au contraire, le rétrécissement de la conscience, idée fixe et rétrécissement du champ de la conscience symbolisant et réalisant cette tendance à la désagrégation mentale et au dédoublement delà personnalité qui forment le fond de l'hystérie. Janet (1) range parmi les accidents mentaux : les paralysies et les contractures, les tics, les tremblements, les attaques, les somnambulismes et les délires. La plupart de ces accidents sont tributaires de l'idée fixe. L'idée fixe, selon Janet, est un phénomène psychologique se développant dans l'esprit d'une manière automatique, en dehors de la volonté et de la perception personnelle du malade ; elle peut être consciente ou sous-consciente, c'est-à-dire connue ou inconnue du sujet. L'idée fixe ainsi définie est pour ainsi dire, selon Janet, au fond d'un nombre considérable de troubles hystériques dont nous mentionnerons rapidement les principaux.

En dehors des hyperesthésies vraies, l'hystérique souffre d'hyperesthésies fausses, liées à des idées fixes. C'est l'idée fixe subconsciente qui intervient, par association le plus souvent, dans les tics, les tremblements, la chorée, la toux, le hoquet; elle joue un rôle prépondérant dans les paralysies et les contractures, au même titre que les amnésies ou le rétrécissement du champ de la conscience. Mais c'est dans les attaques surtout qu'interviennent, selon Janet, la série des idées fixes qui forment le fond mental de l'hystérique. L'attaque n'est que rextériorisation d'un rêve ou la réalisation nécessaire, par ordre de stratification, de plusieurs assises d'idées fixes superposées. Et cette stratification, cette dissociation, la thérapeuihique suggestive la renseignerait à son tour, ainsi que semble le démontrer une curieuse observation de Janet (2) lui-même.

Quant aux stigmates, ils traduisent, selon Janet (3), plus spécialement les variations du champ de la conscience et les modifications de la personnalité.

Vous connaissez déjà, partiellement tout au moins, les idées de l'auteur sur le mécanisme d'un certain nombre de stigmates hystériques. Elles datent d'études poursuivies chez les hystériques pendant plusieurs années, spécialement à l'aide des procédés de l'hypnose.

(1) Pierre Janet, Les accidents mentaux de l'hystérie. Paris, 1894.

&) Pierre Janet, Histoire d'une idée fixe, (Revue philos., février 1894.)

(3) Pierre Janet, Les stigmates mentaux de l'hystérie. Paris, 1892.

us DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

Janet (1), dans un ouvrage remarquable, a mis en lumière les altérations de la personnalité qui forment pour ainsi dire le fond de Thystérie. Il a insisté sur le rôle de la distraction dans la désagrégation et les dédoublements de la personnalité de l'hystérique. L'auteur a récemment repris les idées de ses travaux antérieurs en les résumant dans une synthèse psychologique dont il fait Tessence même de Thystérie : le rétrécissement du champ de la conscience. C'est de l'étendue du champ de l'inconscience comparée à l'exiguïté du champ conscient que naissent ce qu'on pourrait nommer les inconséquences et les paradoxes physiologiques de l'hystérie. Et par rétrécissement du champ conscient, l'auteur n'entend pas seulement une réduction de la collectivité des perceptions conscientes; le champ conscient résume l'activité affective et intellectuelle tout entière : les volitions au même titre que les sensations, les souvenirs tout comme les acquisitions les plus récentes. L'auteur montre aussi dans l'hystérique une vie en partie double, une personnalité physiologique étendue, recouverte imparfaitement par une personnalité psychique restreinte. Et dans deux brillants articles de critique et d'exposition, Janet (2) résume sa conception de l'hystérie dans la formule suivante : « L'hystérie est une forme de la désagrégatioii mentale, caractérisée par la tendance au dédoublement permanent et complet de la personnalité. »

Telle est la conception de Janet. Elle est appuyée sur des travaux de grande valeur; elle repose sur une théorie de la personnalité qui s'aflSrme chaque jour par de nouvelles démonstrations.

Vous trouverez réunies dans un ouvrage récent de Binet (3) la majeure partie des expériences et des arguments qui autorisent à considérer la personnalité comme un faisceau de sous-personnalités se dissociant spécialement dans l'hystérie.

Ajoutons enfin que la théorie du rétrécissement de la personnalité comme caractère distinctif de l'hystérie, tend à se généraliser. Pick (4) considère l'hystérie comme un rétrécissement du champ de l'attention, de la perception et de l'impulsion motrice. Laurent (S) appelle l'hystérique un rétréci mental.

Nous n'avons pas la prétention d'opposer nos vues à celles qui précèdent. Et moins encore songeons-nous à formuler une synthèse physiologique de l'hystérie. Les données positives d'anatomie et de physiologie nerveuses sont trop incomplètes pour autoriser une pareille tentative.

(1) Pierre Janet, L* automatisme psychologique. Paris, 1889.

(2) Pierre Janet, Définition de l'hystérie. (Arch. de neurol., 1893.)

(3) Binet, Les altérations de la personnalité. Paris, 1892.

(4) Pick, Ueber die sogenannte^ etc. o Conscience musculaire. » (Zeitschr. fOr PSYCH. UND Phts., 1892.)

(5) Laurent, Les états seconds, Paris, 1893»

STIGMATES HYSTÉRIQUES ET DÉGÉNÉRESCENCE. i49

Ce qui va suivre ne doit être considéré que comme l'expression de notre vif désir d'offrir à vos esprits un point de repère, un schéma mnémonique. Ce sont des réflexions sans ambition personnelle, un système que nous n'opposons délibérément à aucun autre.

L'explication psychologique de l'hystérie nous parait tout d'abord soulever quelques objections essentielles. Malgré des protestations préalables, elle semble limiter le champ d'action de la névrose à l'écorce elle-même. Car, en comparant la collectivité des manifestations réunies sous le nom de stigmates et d'accidents mentaux avec l'ensemble des modalités de la névrose, il est facile de s'apercevoir qu'il reste peu de chose de l'hystérie en dehors de ces formes psychiques. Or, nous pensons que la localisation corticale est trop restreinte et que Taxe encéphalo-médullaire tout entier prend part au déséquilibrement hystérique. La théorie psychologique érige ensuite l'idée à la hauteur d'un facteur spontané, autonome, alors que ridée est pour nous le reflet 'pur et simple d'une modification sousjacente. L'écorce, en effet, ne fait, à notre avis, que traduire, dans le champ de la conscience, l'activité qui se passe sous elle dans le restant de l'arbre cérébro-spinal. Ce rétrécissement du champ de la conscience, dont on fait la pierre angulaire du mécanisme psychologique de l'hystérie, n'a pas de valeur plus essentielle que l'idée fixe elle-même. Tous deux sont des témoins, des comparses que rien n'autorise à prétendre au premier rôle. L'attention elle-même, nous l'avons démontré, ne nous apparaît que comme l'indice d'une tension sous-jacente à l'écorce. La distraction, qui en est la négation, ne peut donc aspirer à l'autonomie, à l'activité indépendante. D'un autre côté, au point de vue strictement physiologique, nous vous avons dit que les centres psycho-moteurs de l'écorce avaient d'autres fonctions que celle de contracturer et de paralyser les membres: Et de même, nous pensons que les territoires sensoriels corticaux ne sont pas ceux qui président aux sensations brutes, à la sensibilité générale.

Les explications psychologiques de l'hystérie pèchent donc, selon nous, par une absence de rigueur physiologique et par la substitution des épiphénomènes aux causes réelles du déséquilibrement névropathique.

Du reste, dans son extension la plus large, l'hypothèse psychologique rencontrerait encore dans l'hystérie un grand nombre de manifestations dont ne rendent compte ni les idées fixes ni les altérations de la personnalité des malades. Pitres (1) a très bien démontré la chose pour les agents asthésiogènes. Et il serait facile de trouver, dans le champ de la névrose, quantité de faits qui ne se plient point aux hypothèses d'un trouble cortical essentiel et primordial.

La nature des prodromes et des auras indique la mise en activité de sensibilités spéciales à caractères indéterminés, telles que nous nous les

(1) Pitres, Leçons cliniques sur Vhystérie. Paris, 1891.

i50 DÊGÉNÉIIÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

figurons localisées dans les ganglions sous-corticaux. Un grand nombre de perturbations douloureuses, telles que les myalgies, les névralgies faciales, crâniennes, abdominales et autres, ne sont que les irradiations dans le champ de la conscience de troubles périphériques. La série des réactions vaso-motrices est à son tour tributaire de désordres fonctionnels, cantonnés dans les segments inférieurs de Taxe cncéphalo-médullaire, voire même dans les territoires du sympathique.

La dissociation des sensibilités implique avant tout une dissociation fonctionnelle dans les appareils de réception, et leur substitution les unes aux autres est incompréhensible avec le seul concours de l'écorce. Car, dans ce dernier cas, il faudrait tout Tenchaînement d'un mécanisme psychique très complexe dont le dernier terme seul aboutirait à la conscience. Cette opération nécessiterait tout d'abord la reconnaissance de la première des sensations, la mise en jeu d'un processus d'association, et la substitution de Tune à l'autre dans le champ de la perception consciente. Et finalement on s'aperçoit qu'au lieu d'une limitation de l'activité mentale, c'est une étendue exagérée et anormale de cette dernière que l'hypothèse psychologique impliquerait forcément. Cette argumentation, du reste, s'applique à peu près intégralement à la plupart des manifestations hystériques. La disparition des couleurs, le rétrécissement du champ visuel, la simulation des difi'érentes maladies organiques nerveuses, tout cela se passant dans le champ de la conscience, c'est la conscience de l'hystérique soumise à la vigilance perpétuelle, son activité décuplée par les nécessités de reconnaissances et de substitutions d'une complexité extraordinaire.

Ce n'est donc pas, nous semble-t-il, dans l'écorce qu'il faut chercher le siège des déséquilibrements essentiels qui caractérisent l'hystérie. Deux séries de phénomènes forment pour ainsi dire un double centre d'attraction vers lequel convergent toutes les manifestations de la névrose : ce sont les phénomènes de sensibilité et de motricité.

Mais sensibilité et motricité constituent des propriétés répandues un peu partout dans l'axe cérébro-spinal, et il est nécessaire de préciser. Il nous parait que dans l'hystérie, seule la sensibilité brute, tant générale que sensorielle, est en cause. Pour la sensibilité générale, la chose s'impose d'emblée; mais pour les sensibilités spéciales, le fait semble tout d'abord moins évident. Cependant, en ce qui concerne la vue, que remarque-t-on? Ce qui se réduit, ce sont les propriétés générales de la vision, la perception de la lumière, la perception des couleurs. C'est une réduction quantitative doublée d'une réduction qualitative des éléments primordiaux de la fonction. Or, la vision met en œuvre plusieurs centres. L'accommodation, par exemple, se règle par un mécanisme différent de la perception. Le sens de la vue a dû débuter par une impression vague, s'aflSner par des perceptions de plus en plus précises pour aboutir par voie d'association à l'aperception consciente. Chacune do ces étapes aurait, avons-nous dit précé-

STIGMATES HYSTf.RlQUES ET DÉGÉNÉRESCENCE. i5|

demment réclamé, des localisations différentes. Malgré leur haute portée^ nous ne pouvons plus longuement développer ces idées. Nous les résumons en disant que dans rhystérie les troubles de la sensibilité intéressent tout spécialement les sensations brutes.

Nous aimons, du reste, à «nous placer en cette matière sous le couvert d'un clinicien et d'un expérimentateur de très grand mérite, M. le professeur Pitres, de Bordeaux. Déjà tantôt, nous vous avions signalé sa manière de voir à l'égard de l'évolution de la sensibilité.

Nous localisons dififéremment la sensation brute, mais ainsi que lui, nous la considérons « comme une sorte d'émotion mal définie, accom<pagnée de plaisir et de douleur, sans idéation concomitante ».

Quant aux troubles moteurs, ils n'ont, selon nous, rien à voir avec les volitions motrices dont les résidus forment les substratums des zones rolandiques. Ils traduisent simplement, à notre avis, et souvent d'une façon schématique, les déséquilibres affectifs émotionnels dont nous parlions à l'instant.

Or, rappelez-vous. Messieurs, le rôle que nous avons, dès le début de ces leçons, assigné aux ganglions de la base, les fonctions motrices du corps strié, les propriétés affectives et sensibles de la couche optique. Souvenez-vous de la hiérarchie que nous avons établie entre les divers segments de l'axe encéphalo-médullaire, et imaginez-vous maintenant la névrose comme localisée à ces ganglions opto-striés et basiques; enfin, ne perdez pas de vue l'influence qu'exerce la tension des centres sous-corti- » eaux sur l'activité de l'écorce elle-même; et il nous semble que le problème physiologique de l'hystérie va s'éclairer d'un jour nouveau.

Les anesthésies, les hyperesthésies se passeraient dans la couche optique. 11 y aurait là comme une interruption des fibres conductrices de la sensibilité vers le champ conscient de l'écorce. Toutefois, nous ne voulons rien vous celer des difficultés d'un autre ordre qui semblent s'opposer à cette localisation. Jusque dans ces derniers temps, les histologistes les plus compétents, parmi lesquels il faut citer Meynert, Wernicke, Forel, Obersteiner, Edinger, admettaient la terminaison du ruban de Reil, portion considérable du faisceau sensitif, dans les tubercules quadrijumeauxet la couche optique. Cette disposition vous a été renseignée par mon prédécesseur à cette place, M. le D*" Warnots. Or, récemment une opinion nouvelle s'est produite en opposition avec l'ancienne formule. Hoesel (1), à l'aide de recherches pratiquées sur le cerveau d'une femme épileptique, prétend démontrer IVpanouissement direct du faisceau sensitif dans les zones corticales. Van Gehuchten (S), dans ses belles leçons sur le système nerveux de l'homme, partage cette manière de voir. Soury (3), développant lon-

(1) Hoesel, Neurolog. CentralbL, 4890.

(2) Van Gehuchten, Leçoru sur le système nerveux. Louvain, 1893.

(3) Soury, Le faisceau sensitif. (Rbv. gén des sciences, mars-avril 1894.}

gaement ces vues nouvelles, rappelle en outre certaines observations cli* niques, et invoque particulièrement l'autorité de Déjérine (1). Le savant neurologue français concluait, en eifet, récemment « que les centres de la sensibilité générale, y compris le sens musculaire, occupent les mômes parties de Técorce que les centres moteurs ». .

Nous ne pouvons examiner ici les détails de la question bistologique. Disons cependant que M. Hahaim(2), de Liège, oppose catégoriquement ses préparations à celles de Hoesel. Il résulte des recherches de notre distingué compatriote, pratiquées au laboratoire de Forel, qu'il n'existe aucune raison décisive pour motiver l'abandon de l'ancienne théorie. Dans sa controverse avec Hoesel, Hahaim maintient positivement l'existence de relations indiscutables entre le Taisceau sensitif et la couche optique. Et hâtons-nous d'ajouter que ces relations n'infirment en aucune façon une localisation ultime et corticale de la sensibilité générale. Elles créent sim* plement à la couche optique une situation intermédiaire et permettent de lui assigner, selon l'expression de M. le professeur Heger, un rôle de défense effective et permanente de l'écorce vis-à-vis des milieux tant intérieur qu'extérieur.

Le déséquilibre pourra frapper la couche optique de deux minières : en hyperesthésiant les centres ganglionnaires, le déséquilibre provoquera vers l'écorce des irradiations anormales troublant son autonomie et son mécanisme intime; le déséquilibre qui, par asthénie, enrayera la progression centripète, laissera l'intellect inerte et comme assoupi. Les phénomènes moteurs involontaires ne seront qu'une répercussion de la couche optique sur le corps strié; l'influx ne passera pas par les centres psycho-moteurs, et s'il y difl^use, sa faible intensité ne mettra en jeu que les propriétés conductrices des zones rolandiques.

La désintégration des personnalités s'expliquera du fait de cette dissociation de l'écorce et des centres sous-jacents. L'idée fixe ne sera plus que l'expression de l'asthénie des ganglions de la base dont la tension minima réduit l'idéation à son minimum. Car l'idée fixe traduit tout aussi bien la faiblesse des centres voisins que l'excès de tension du substratum où elle siège. Le rétrécissement de tous les champs sensoriels, des perceptions et du moi aura sa raison d'être dans cette espèce d'interruption qui ne laisse arriver à l'écorce que des impressions réduites ou afi'aiblies.

Enfin, Messieurs, l'étiologie émotive de l'hystérie trouvera également une explication dans cette localisation sous-corticale. L'action prépondérante des passions, des abus sexuels et autres, semble rationnelle et simple avec un tel mécanisme. L'inipressionnabiliU^, l'instabilité émotive des névrosées se déduisent d'elles-mêmes dans notre conception physiologique de l'hystérie. Et nous croyons môme que, sans dépasser les bornes

(1) DÉJÉRINE, Revue fieurologique, mars (!^ Maiiadi, Neurol Centralbl.f 1893.

STIGMATES HYSTÉRIQUES ET DÉGËINÉRESCENCE. AHi

d'une spéculation autorisée, il est permis de pousser plus loin cette conception de la dissociation fonctionnelle que traduit Thystérie : nous pensons que cette dissociation va au delà des perturbations des relations de Técorce et de la base. Les divers segments de l'axe nerveux, y compris les voies sympathiques, peuvent subir de ces dissociations fonctionnelles. L'équi* libre qui préside à leurs rapports, à leur dépendance se rompt souvent partiellement dans la névrose; et ces ruptures partielles, régionales, locales ont peut-être une importance plus considérable qu'on ne le suppose à rheure présente : elles pourraient bien être à la base de la plupart des modifications émotives et psychiques de l'hystérie; elles ne seraient même pas étrangères, selon nous, aux perturbations nutritives qui nous renseignent les névroses comme des poussées d'auto-intoxieation sur un système nerveux déséquilibré; elles nous fourniraient souvent, rationnellement, une explication de ces aberrations fonctionnelles qui créent à l'hystérique une physiologie à part; elles justifieraient les vues de ceux qui, comme Grasset (1), voient encore dans l'hystérie, malgré les brillants travaux de Janet, (c une névrose du système nerveux tout entier ».

Nous ne croyons pas, malgré l'intérêt de la question, être autorisé à pousser plus loin les hypothèses. Il suflSra, du reste, le principe une fois posé, de se reporter à nos premières conférences et de reprendre, avec les indications qu'elles comportent, la mise au point de ce qui persiste d'inexpliqué dans le domaine des perturbations hystériques.

L'hystérie nous apparaîtra dès lors, pensons-nous, telle qu'elle est effectivement: une dissociation fonctionnelle de la plupart des départements nerveux. Vous la comprendrez comme synthétisant des déséquilibres partiels se traduisant dans les divers domaines de l'activité sympathique et centrale. Et l'autonomie, les ciiractères distinctifs de chacun des territoires en cause vous permettront de comprendre non seulement les hystéries, mais encore d'arriver à l'intelligence des variétés si nombreuses que compte le monde des hystériques.

Cependant nous n'entendons point faire de l'exclusivisme. Notre subdivision de l'axe cérébro-spinal en segments n'est fondée que dans une certaine mesure, dans la mesure, par exemple, qui assure à chaque élément son indépendance, malgré la solidarité qui unit entre eux les différents organes.

Au point de vue du système nerveux, les divers segments n'échappent point à la loi commune. Le désordre de l'un retentit sur l'autre. Toutefois celui-ci y résiste à sa façon et le transforme au gré de sa propre individualité. Le déséquilibre émotionnel est essentiel, selon nous, dans l'hystérie; mais tout d'abord il peut être plus ou moins grave, venir de loin, apporté par l'hérédité, ou, peu marqué, n'avoir qu'une histoire récente. Mais une

(1) Grasset, La théorie psychologique de V hystérie. (Nouv. Montpellier médic, novembre 1893.)

454 DÉGÉNÉRÉS ET DÊSÊQUIUBnÉS.

fois installé, ce déséquilibre émotionnel s'irradie en divers sens. Il pénètre récorce et tend vers le corps strié. Progressivement les résistances diminuent ; récorce reste inerte ou subit Tautocratie de l'idée fixe ; le corps strié, vaincu, répercute en convulsions l'excitation qui lui vient du noyau voisin. Le bulbe, la moelle, le sympathique même n'échappent pas à ces poussées, et leur désorganisation complète les perturbations de la névrose arrivée à son étape dernière. Mais tout cela ne s'effectue point d'une traite. L'hérédité sert d'intermédiaire entre ces états de déséquilibrement progressifs.

Et cette conception physiologique vous explique les étapes successives de l'hystérie dans l'échelle des dégénérescences, tout comme elle vous rend compte de la variété des névropathes hystériques.

Les variations de l'hystérie ne sont donc que la traduction des résistances des centres et l'expression des réactions des divers segments encéphalo-méduUaires les uns sur les autres. Les variétés d'hystériques vous représentent, dans le domaine des personnalités, l'individualisation plus ou moins autonome de la diversité des combinaisons possibles de ces dissociations fonctionnelles.

Mais nous nous éloignons peut-être de la conception une et indivisible de l'hystérie. Nous ne sommes pas seul à prévoir sa dissociation. « Sans doute, dit Pierre Janet, il arrivera un moment où l'hystérie sera démembrée, et il n'est pas impossible de prévoir dès maintenant certaines subdivisions qui s'établiront plus tard. » Dernièrement, il écrivait : « Une maladie n'est pas pour nous une entité immuable, facilement reconnaissable : c'est une classification de symptômes groupés pour la commodité de notre esprit. » Et Janet (1) ajoutait : ce L'hystérie n'est qu'un syndrome, un ensemble de faits groupés dans une idée générale. »

Cette évolution du déséquilibre hystérique initial Vers des formes de plus en plus graves de la névrose était essentielle au point de vue de nos idées sur la dégénérescence. La perturbation progressive des centres marque des étapes nécessaires à notre conception des régressions dégénératives. Cette perturbation, cette désoi^anisation progressive des divers segments de l'axe cérébro-spinal implique une marche inéluctable vers la déchéance absolue; elle justifie nos études sur l'hystérie comme manifestation de dégénérescence et de déséquilibrement. C'est tout ce qu'il convient d'en retenir.

(1) Pierre Janet, Les accidents mcntatix de l* hystérie. Paris, 1894.

TREIZIÈME CONFÉRENCE

UEBS NBURASTHÉNIQUBS.

La place de la neurasthénie dans la famille névropatbique. — Origines de la névrose. — Renaissance de la neurasthénie. — Maladie de Béard. — La neurasthénie à la Salpètrière. ~ Deux écoles. — Charcot, Bouchard et Hayem. — Les stigmates de la neurasthénie. — Les dyspepsies neurasthéniques. — La céphalée neurasthénique. — Insomnie et neurasthénie. — Asthénie cérébrale. — L'aboulie neurasthénique. — L'asthénie musculaire. — Troubles de la motilité. — Les anomalies de la sensibilité chez les neurasthéniques. — Hyperesthésie du cuir chevelu — Les troubles sensoriels. — Les troubles viscéraux. — Les facteurs de la neurasthénie. — Prédisposition névropatbique. — Le caractère du neurasthénique. — Passion et neurasthénie. — Surmenage cérébral et neurasthénie. — Signification de la prédisposition. — Ses localisations. — Neurasthénie et dégénérescence.— Opinion de Mœbius. — Opinion de Déjérine. — Valeur des stigmates. — Les neurasthéniques dans l'échelle dégénérative. — Le caractère des neurasthéniques. — Hypochondrie neurasthénique. - L'homme aux petits papiers de Gharcot. — L'asthénique cérébro spinaL — La neurasthénie chez la femme. — Le neurasthénique cérébral. — Le neurasthénique dyspepsique. — Le cardiaque. — Le génito-urinaire. - La neurasthénie traumatique. - Les stigmates sociologiques. — Catégories sociologiques de neurasthéniques — Alcoolisme et neurasthénie. — Obsession et neurasthénie. — Impuisions et neurasthénie. — Les mécanismes de la neurasthénie. ^ Les neurasthénies locales. — L'évolution de la névrose. — Les frontières de la neurasthénie à l'École française et à l'École allemande. — Une sous-névrose : la névropathie. — Les névropathes. — Névropathie et diathèse. — Bouchard et Gharcot. — L'unité de la diathèse.

Messieurs,

Avec la neurasthénie, nous abordons Tétude de la troisième des grandes névroses dont l'examen nous a paru indispensable à Fintelligence de l'évolution dégénérative.

La neurasthénie semble, à première vue, contracter avec la dégénérescence des rapports moins intimes que ceux dont nous vous avons fait Texposé au sujet de Tépilepsic et de l'hystérie. Elle s'offre à nous avec des tares moins évidentes et des manifestations qui tiennent de plus près aux fluctuations de la vie de tous les jours. Elle a l'air de naître, en certains cas, quasi spontanément du surmenage qu'impose le train habituel des choses de notre temps.

La prédisposition et l'hérédité, qui formaient comme un état civil aux deux autres grandes névroses, s'accusent dans la neurasthénie avec des tons moins vifs et des caractères parfois discutables.

11 semble que, en de nombreuses circonstances, on se fait un peu sa neurasthénie, et que chacun, à ce sujet, est plus particulièrement l'artisan de ses propres misères. Nous verrons dans quelques instants ce qu'il faut retenir de ces distinctions ou de ces nuances.

i56 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

Mais la neurasthénie n*en relève pas moins de la dégénérescence. Elle y tient par ses manifestations, dont nous retrouverons Fétroite relation avec un certain nombre des signes de déséquilibrement étudiés précédemment; elle y tient aussi par ce phénomène capital du déséquilibrement qui forme comme l'essence même de toutes les névroses; elle y tient encore par la trilogie de ses stigmates; mais elle y tient particulièrement, au point de vue régressif et médico-légal, par une classe de dégénérée dont elle fait à elle seule, pour ainsi dire, tous les frais. Nous verrons, en eifet, la neurasthénie dominer le groupe des vagabonds, des prostituées, des récidivistes.

La névrose neurasthénique, qui semble d'une réelle modernité, possède, au contraire, des origines très reculées. On nous dit qu'Hippocrate Ta décrite avec des détails qui ne laissent aucun doute sur sa fréquence parmi les Grecs.

<c II est très important, dit Mathieu (1), de constater l'ancienneté de la neurasthénie. Les termes nouveaux employés, la description saisissante donnée de nos jours par certains auteurs, par Beard surtout, pourraient faire penser qu'on se trouve en présence d'un mal nouveau, résultat de la civilisation et de la vie sociale que nous ont faîtes les révolutions successives, la vapeur et l'électricité, du surmenage intellectuel et physique que nécessite la lutte pour la vie à notre époque. Que les conditions modernes de l'existence et de la concurrence vitale, que l'hérédité accumulée, que la condensation et l'extension de la tare névropathique l'aient rendue plus commune, cela paraît très vraisemblable, mais il est bon de constater que les anciens n'en étaient pas exempts, pas plus qu'ils n'étaient exempts du mal comitial. »

Et pour s'être un peu égarée en route depuis les Grecs, la neurasthénie n'en a pas moins fait de courtes apparitions à chacune des grandes époques médicales. On la retrouve un peu partout, mais avec des noms divers et des étiquettes d'emprunt. Elle fut successivement l'irritation spinale de Franck(â), la névro-spasmie de Brachet (3), la névralgie générale de Valleix (4), la névrose protéiforme de Cerise (5), l'hyperesthésie générale de Monneret (6), Tétat nerveux de Sandras (7), le névrosisme de Bouchut (8). Elle pâtit au même degré et des confusions nées de l'ignorance

(1) Mathied, La neurasthénie. Paris, i892.

(i) Franck, De nevralgia et neuritide, Leipzig, tS21.

(3) Brachet, Recherches sur la nature et le siège de la névro-spasmie. Paris, 4831

(4) Valleix, Traité des névralgies, Paris, 1841.

(5) Cerise, Des fonctions et des maladies nerveuses, Paris, 1841.

(6) Monneret, Traité de patJwlogie générale. Paris, 1857.

(7) Sandras, Traité pratique des maladies nerveuses. Paris, 1860. i8) BoucHUT, De Véiat nerveux aigu et chronique, Paris, 1860.

LES NBURASTHÉIIIQUES* 45Ï

de son temps et des théories fantaisistes émises à son sujet. Toutefois il convient de dater Tépoque de sa renaissance, le début régulier de son autonomie, des travaux d'un Américain, le D' Beard.

« Beard, dit Mathieu, observant en Amérique, 9 été particulièrement frappé par l'existence fréquente chez ses compatriotes d'un état névropathique particulier, dans lequel prédominait l'épuisement nerveux. Il se figurait que cet état morbide était spécial aux Américains.

» Ses premières publications, qui datent de 1868 et 1869, n'eurent aucun succès ; elles ne trouvèrent nulle part d'écho. Elles n'attirèrent réellement l'attention que près de dix ans après, lorsque Beard (1) eut publié son livre sur l'épuisement nerveux, livre que l'on peut considérer comme la Bible de la neurasthénie. »

En Allemagne, la neurasthénie entrevue par Griesinger, qui lui donna le nom de cérébropathie, se réclame particulièrement d'Arndt (S) et de P. Mœbius (3). Arndt (4) et Ziemssen (8) ont contribué spécialement à populariser l'étude de la névropathie dans des travaux didactiques.

En France, Huchard(6),des premiers, fit connaître la neurasthénie. Son travail a, du reste, d'autres mérites que celui de la vulgarisation. La conception pathogénique de Huchard concernant la neurasthénie nous occupera à la fin de cette conférence et vous verrez qu'elle renferme des éléments de vérité très importants.

Hais la clinique de la neurasthénie en France est née de l'enseignement du professeur Charcot. ce L'intervention de H. Charcot, dit Mathieu (7), peut être considérée comme faisant date dans l'histoire de la neurasthénie. » Et il ajoute: « Il connaissait depuis longtemps ces névropathes, ces épuisés plus ou moins irritables; il avait été frappé de la fréquence, chez eux, de la céphalée avec sensation de compression, de casque trop lourd ou trop étroit, et il avait pris l'habitude, en tête de ses observations et comme point de repère à son usage personnel, d'inscrire la qualification de galeatus. Il n'eut donc pas de peine à retrouver dans les neurasthéniques de Beard ses propres malades, ses galeatù »

Depuis, la neurasthénie a provoqué des travaux nombreux. En France surtout, les leçons du mardi du professeur Charcot ont vulgarisé les types neurasthéniques et hâté le groupement des malades, répartis jusque-là dans des catégories diverses. Il s'est, en outre, effectué comme une mise

(1) Beard, A practical treatise on nervous exhaustion, New-York, i880.

(2) Arndt, Neurasthénie in Eulenburg's Enofclopâdie, 1881.

(3) MoEBius, Die Nervositàt. Leipzig, 1882.

(4) Arndt, IHe Neurasthénie. Vienne, 1885.

(5) Ziemssen, Die Neurasthénie und ihre Behandlung. Leipzig, 1887.

(6) Huchard & Axenfeld, Traité des névroses. Paris, 1883.

(7) Hathieu, La neurasthénie. Paris, 18d2.

au point des facteurs de la neurasthénie. Ce qui semblait l'essentiel est, à diverses reprises, devenu Taccessoire. Les troubles organiques dont la variété avait engendré des catégories de neurasthéniques, dyspeptiques^ dilatés, entéroptosés, néphroptoscs, hépatoptosés et autres, ont cédé devant la conception névropathique. A l'heure qu'il est, on bataille encore sur la délimitation des frontières de la neurasthénie, on ne discute plus sa nature essentiellement nerveuse.

Dans ces derniers temps, plusieurs travaux importants sur la neurasthénie se sont rapidement succédé en France. Paul Blocq (1) a fait des premiers une substantielle revue de la névrose et des névrosés.

Levillain (2), dans un travail écrit sous l'inspiration de Charcot, s'attache particulièrement à traduire les opinions du maître de la Salpétrière. Bouveret (3), plus personnel, étudie surtout les rapports de la dyspepsie et de la neurasthénie. L'ouvrage le plus récent est celui de Mathieu (4). Sa clarté, sa méthode nous engageront fréquemment à le prendre comme guide dans l'exposé qui va suivre.

En dehors de ses symptômes, la neurasthénie ne se définit guère que comme une forme d affaiblissement, d'irritabilité maladive du système nerveux.

Et parmi ses symptômes, il faut en distinguer d'essentiels et de secondaires. Les symptômes essentiels sont considérés par Charcot comme les réels stigmates de la neurasthénie. Et il range sous cette dénomination : la céphalée, l'insomnie, la dépression cérébrale, l'asthénie névro-musculaire, la rachialgie et la dyspepsie par atonie gastro-intestinale. Les symptômes secondaires sont liés à des troubles divers, moins fréquents toutefois et surtout moins stables que les précédents; leur portée plus restreinte ainsi que leur instabilité en forment des épisodes quasi individuels dans l'histoire de la névrose.

Parmi les stigmates, celui qui nous semble tenir le premier rang, c'est la dyspepsie. Sa fréquence ne dépasse peut-être pas celle de la céphalée ou de l'asthénie névro-musculaire, mais son importance doctrinale lui crée une place spéciale entre les symptômes essentiels de la neurasthénie.

Deux grandes écoles divisent encore l'opinion scientifique au sujet de la névrose. L'une, représentée en France par Charcot et ses élèves, et qui a rallié la majeure partie des savants, fait de la neurasthénie une maladie essentiellement nerveuse. Elle semble gagner du terrain à l'étranger et Pfannentil (5) se prononçait dernièrement encore pour la primor-

(1) Paul Blocq, La neurasthénie et les neurasthéniques, (Gazbtte dbs HôprrAVx, Paris, 4891.)

(2) Levillain, La neurasthénie, Paris, 4891.

(3) BouvERBT, La neurasthénie. Paris, 1891.

(4) Mathieu, La neurastfUnie. Paris, 1892.

(5) Pfannentil, Neurasthénie und Hyperaced. Stockholm, 1891.

LES NEURASTHÉNIQUES. i50

dialité de la névropathie. C'est du système nerveux que tout vient, c'est vers lui que tout retourne; les troubles organiques eux-mêmes seraient tributaires d'altérations nerveuses préalables. La dyspepsie n'échapperait point à la règle commune : le neurasthénique dyspeptique serait avant tout un névropathe.

L'autre doctrine, soutenue par Bouchard et Hayem , raisonne inversement. Le chimisme stomacal troublé constituerait le facteur essentiel de la névropathie. Bouchard lui attribue l'origine de fermentations putrides aboutissant à une réelle intoxication. Pour Hayem, une assimilation anormale serait le résultat des troubles digestifs, et les accidents nerveux proviendraient de cette assimilation défectueuse.

La discussion est loin d'être épuisée, et si la théorie nerveuse semble tenir la corde, les partisans de la pathogénie neurasthénique fondée soit sur la dilatation, soit sur le chimisme stomacal perturbé, n'ont pas désarmé.

Il est probable qu'au fond de chacune de ces doctrines une part de vérité subsiste, que l'exclusivisme démontrant se irouve aussi déplacé en pathologie que partout ailleurs.

Quoi qu'il en soit, les troubles dyspeptiques constituent des caractères pathognomoniques de la neurasthénie. L'altération fonctionnelle peut atteindre l'estomac dans sa motricité ou dans ses propriétés sécrétoires.

On admet donc une dyspepsie nervo-motrice, et une dyspepsie par sécrétion anormale. I^a dyspepsie nervo-motrice est la forme la plus fréquente. Elle présente des degrés variables et n'est pas toujours identique à elle-même; mais elle peut réaliser une évolution qui aboutit à une dilatation accompagnée de stase et de fermentations toxiques du contenu stomacal. Elle correspond alors à la dilatation de l'estomac telle que la comprend Bouchard. Hais cette évolution est rarement complète et les formes imparfaites et instables paraissent de beaucoup les plus fréquentes.

Les dyspepsies sécrétoires sont ordinairement tributaires d'une anomalie portant sur la quantité d'acide chlorhydrique sécrété. Cet acide peut être en excès. L'hypersécrétion chlorhydrique paraît assez rare chez les neurasthéniques; Bouveret la croit exceptionnelle. Soupault (1) en fait une des deux grandes variétés de sa classification des dyspepsies nerveuses. Il lui donne le nom de dyspepsie hyperesthénique, réservant la dénomination de dyspepsie asthénique aux formes nervo-motrices accompagnées d'hyperchlorhydrie. II se range, du reste, entièrement à l'opinion de Bouveret. Il croit à la rareté de l'hyperchlorhydrie chez les neurasthéniques. « La véritable dyspepsie neurasthénique, dit Soupault, est la dyspepsie atonique, comme le professe depuis longtemps M. le professeur Charcot. » Hais outre une teneur insuffisante d'acide chlorhydrique, la dyspepsie peut s'accompagner de stase des aliments. Cette dernière forme

(1) Soupault, Les dyspepsies nerveuses. Paris, 1898.

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serait la forme la plus rare selon les uns. Bouchard et son école en feraient, au contraire, la règle en matière de dyspepsie neurasthénique.

Nous n'avons pas à prendre position dans un pareil débat. Nous croyons toutefois à l'existence d'une prédisposition nerveuse essentielle dans la plupart des cas ; mais il nous semble qu'il y a lieu de tenir compte, dans le déséquilibre progressif et successif du neurasthénique, des résorptions stomacales et des dénutritions secondaires.

Après les troubles gastriques, et peut-être au même rang comme fréquence et comme signification, vient la céphalée. Lafosse(l) la considère à peu près comme obligatoire; Bouveret, Levillain et Mathieu en réduisent la fréquence aux trois quarts ou aux quatre cinquièmes des cas. Cette douleur est variable : tantdt localisée en un point, elle affecte une allure lancinante, aiguë, insupportable; tantdt diffuse, elle correspond à une sensation vague de malaise, de constriction plus ou moins généralisée; on a alors affaire au casque neurasthénique, au galeatus de Charcot.

Elle peut représenter à elle seule toute la symptomatologie douloureuse de la névrose ; mais il lui arrive d'être unilatérale et de s'accompagner d'une sensation de fatigue très pénible du côté correspondant. Beard et Charcot ont fait de ces troubles une sorte d'hémineurasthénie. La céphalée est plutôt diurne que nocturne : elle cesse habituellement la nuit. Quelquefois elle commence au réveil et finit sous l'influence des repas; mais il lui arrive d'être exaspérée par la digestion. Elle est augmentée par le travail intellectuel, la lecture, le bruit, les émotions morales. Elle est souvent intermittente; mais quelques malades nous ont déjà affirmé souffrir de céphalée pendant leur sommeil. Elle peut être liée à des troubles digestib et en réaliser comme une répercussion; mais nous avons pu en observer en dehors de toute altération des fonctions stomacales ou intestinales.

Après la céphalée, un des symptômes les plus pénibles de la neurasthénie, c'est l'insomnie. En thèse générale, les neurasthéniques dorment pi^u et mal. Les uns ne s'endorment que pour ainsi dire de guerre lasse, alors que le jour commence à poindre; les autres tpmbent assommés le soir au sortir de table, ils ne peuvent résister au besoin de dormir; mais après quelques heures d'un sommeil lourd, entrecoupé de cauchemars, ils s'éveillent définitivement; le restant de la nuit se passe dans l'agitation et le malaise.

La dépression cérébrale semble souvent moins préoccuper le neurasthénique que les symptômes douloureux. Cependant elle joue un grand rôle dans la vie du névropathe. Elle lui imprime un cachet spécial; elle est, au point de vue social, sa caractéristique la plus essentielle. C'est moins un symptôme qu'une disposition particulière, dit Mathieu (3); elle consiste

(1) Lafossb, La céphalée neurasthénique. Paris, 1887.

(2) Mathieu, La neurasthénie. Paris, 1899.

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dans le relâchement des liens qui unissent les unes aux autres, dans leur fonctionnement, les différentes sphères de Tactivité cérébrale. C'est en somme un affaiblissement de la personnalité ; une diminution des réactions coordonnées et conscientes qui constituent le moi.

Cette dépression cérébrale se caractérise par une asthénie de chacun des modes de l'activité émotive et psychique ; elle porte à la fois sur l'attention et la perception; son résultat définitif consiste dans une faiblesse de la volonté. Cette faiblesse de la volonté peut être permanente et conduire à l'apathie. Elle laisse parfois au neurasthénique comme des répits; mais, dans ce cas, la volition née subitement et comme par accès disparaît de même; lorsque le névropathe parvient à sortir de sa torpeur, c'est pour y retomber l'instant suivant. Cette volonté ainsi affaiblie est à la merci des émotions, des impressions de tous genres; sans cesse tiraillée, elle éparpille ses forces sans aboutir. Hais il peut paraître étrange à quelques-uns d'entre vous de nous entendre parler ainsi d'une volonté dont nous avons si souvent méconnu l'existence. A diverses reprises déjà, nous avons fait intervenir cette manifestation psychique à la manière d'une entité réelle et tangible. Il nous paraît indispensable de préciser la portée d'un pareil langage. En réalité, il ne s'agit ici en aucune façon de cette hypothèse métaphysique qui créerait en dehors des phénomènes biologiques une force immatérielle, susceptible de modifier les réflexes dont notre vie est pour ainsi dire tissée. Nous parlons ici simplement des volitions, c'est-àdire de processus physiologiques spéciaux se passant en quelque partie de l'axe encéphalo-méduliaire. Ces volitions traduisent un état déterminé du système nerveux ; elles ont la valeur d'un critérium.

Manouvrier (1) vient de mettre très judicieusement en relief l'importance physiologique de ce qui paraît à première vue un processus purement psychologique. c< Le résultat de la délibération ou la volonté, dit-il, est donc l'expression synthétique d'une individualité mentale à un certain moment. » Et il ajoute que l'importance de la volonté est néanmoins très grande a puisqu'elle traduit plus ou moins largement et fidèlement le caractère de l'individu, sa valeur physique et morale au moment de la détermination. »

Les volitions faibles et fragiles synthétisent donc un dynamisme instable. Elles caractérisent une impuissance, soit localisée, soit généralisée à l'ensemble des départements du système nerveux.

Celte impuissance, dont il est le premier à s'apercevoir, vient encore ajouter à l'irritabilité du neurasthénique; elle aigrit son caractère, comme elle trouble sa propre existence. Un sentiment de découragement, la tristesse et la mélancolie peuvent naître dans ces circonstances; et il arrive quelquefois au neurasthénique de se réfugier dans le suicide pour se sous-

Ci) Manouvrhe, La volonté. (Revub db l'hypnotisme, Paris, 1894.)

traire à une existence qui le diminue à ses propres yeux. Parfois la tête s'égare et une réelle vésanie s'implante dans le cerveau du névropathe; il devient la proie de l'idée fixe, de l'obsession et réalise l'une ou l'autre de ces manies impulsives, de ces phobies dont nous avons déjà parlé et dont nous reparlerons prochainement encore.

A la suite de l'asthénie cérébrale, il convient de ranger l'asthénie musculaire; elle consiste dans une fatigue rapide et fréquemment non motivée. Le neurasthénique redoute, du reste, la marche; il éprouve comme une réelle jouissance à s'y soustraire; il semble surtout difficile à mettre en train ; car dans certains cas, la lassitude du début se dissipe par l'exercice. La fatigue prend souvent le neurasthénique au réveil; elle ne le quitte qu'imparfaitement au cours de la journée ; elle s'exaspère parfois sans motif; elle peut survenir brusquement et succéder sans cause appréciable à un sentiment d'énergie musculaire relative. Chez les dyspeptiques, elle s'exagère avec les repas; mais elle peut survenir en dehors de tout travail digestif. Nous l'avons vue subsister pendant des mois en l'absence de tout autre trouble comme signe précurseur des manifestations de la névrose. Elle ne correspond nullement à un épuisement du muscle; car il arrivera à l'asthénique de retrouver, sous le coup de l'émotion, de la peur ou de la colère, une somme d'énergie musculaire surprenante et insoupçonnée.

On cite encore, parmi les stigmates de la neurasthénie, la rachialgie. Elle nous paraît moins importante. Charcot a donné le nom de « plaque sacrée » à une douleur névralgique fréquemment localisée au sacrum. Jadis, les douleurs ressenties à la pression des vertèbres étaient considérées comme l'expression d'une sensibilité anormale des enveloppes de la moelle; elles traduisaient, croyait-on, un élat d'irritabilité de l'axe médullaire. Quelques auteurs avaient fait de ce signe un symptôme essentiel et pathognomonique de la névrose à laquelle ils avaient donné le nom d'irritation spinale. Sa physiologie, mieux connue, a enlevé à la rachialgie sa signification exclusive; son importance est aujourd'hui considérablement réduite.

Il nous reste à vous dire quelques mots de l'un des troubles fréquemment redoutés par les neurasthéniques. Le vertige, qui par lui-même ne comporte aucune gravité, préoccupe parfois très vivement les malades. Nous avons vu cette seule manifestation provoquer l'inquiétude d'un neurasthénique au point de lui rendre la vie pénible et quasi insupportable.

Le vertige coïncide parfois avec des troubles de l'estomac. Jadis, cette coexistence sufiisait pour faire dépendre le phénomène nerveux de la gastropathie. Aujourd'hui, la liaison ne semble plus aussi indissoluble; et à côté des vertiges d'origine gastrique, on place le vertige essentiellement neuropathique.

Telles sont les manifestations essentielles et spécifiques de la neuras-

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thënie; elles peuvent exister séparément ou s'accumuler chez un même malade. Rarement la névrose se réduit k l'existence de Tune d'entre elles. On les rencontre parfois réunies dans une forme généralisée de la névrose. En certains cas, elles alternent chez le même individu ou s'y engendrent progressivement.

La céphalée matinale s'aggravant d'une manière intense provoque successivement, au cours de la journée, des troubles dyspeptiques de plus en plus accusés, de l'asthénie musculaire, de la dépression cérébrale, qui forcent finalement le malade à chercher prématurément un sommeil illusoire. Mais la neurasthénie, selon l'École de la Salpêtrière, n'a nu! besoin de tant de signes pour obtenir pour ainsi dire droit de cité dans le domaine névropathique ; elle peut se réduire, selon Paul Blocq (1), à une localisation isolée, permanente, en dehors même des stigmates, et sans préjudice pour son autonomie. Il existe enfin, outre les caractères essentiels que nous venons de reconnaître à la neurasthénie, une série de manifestations secondaires qu'il est essentiel de vous signaler.

On observe souvent chez le neurasthénique des troubles de la motilité, consistant en parésies, tremblements, crampes, tressaillements fibrillaires des muscles.

Pitres (3) a insisté sur la nature neurasthénique d'un certain nombre de perturbations motrices isolées, dont l'origine neurasthénique insoupçonnée semble incontestable au clinicien de Bordeaux.

Quelques auteurs, et spécialement Beard et Bouveret, croient à l'existence de réelles paralysies neurasthéniques en dehors de l'hystéro-neurasthénie. Enfin, selon Venlra (3), la neurasthénie pourrait, comme l'hystérie, simuler des maladies organiques telles que la claudication, le genou à ressort, la maladie de Basedowr, etc.

La sensibilité générale est souvent poussée jusqu'à la finesse maladive chez le neurasthénique. Les moindres influences extérieures peuvent retentir désagréablement sur le névropathe; il semble asservi moralement et physiquement aux variations atmosphériques. Le vent surtout est son ennemi personnel, comme il est, du reste, l'ennemi personnel du neuroasthénique et de l'herpétique de Lancereaux ; il suffit pour faire éclater la névralgie, déranger une digestion, créer un état d'irritabilité et de malaise indéfinissable. Les neurasthéniques, comme les arthritiques, sont à la merci des moindres courants d'air. Sanson (4) raconte humoristiquement l'accident obligatoire qui lui survenait régulièrement toutes les fois qu'en donnant sa leçon dans un local mal approprié il négligeait « de couvrir d'une

(1) Paul Blocq, La topoalgie. (Gazette hebdomadaire, Paris, 1891.)

(2) Pitres, Congrès de ^avancement des sciences. (Bulletin mAdical, 1891.)

(3) Ventra, Ilmani comio, fasc. 1 ei% 1893.

(4) Sanson, Vhérédité normale et pathologique, Paris, 1893.

44U DtGÉ5ÉP.ÉS ET DÉSÉQCILDftÉS.

calotte son crâne dénadé b. a Cet effet, dit raoteor, était en ménie temps une sensation de Tertige qui m'obligeait à me retenir à ane table, et une aphasie, ou peut-être mieux une disphasie passagère, une extrême difficnlté à trouver les mots qui ne m'est point habituelle. 11 me fallait un grand effort pour parler, et je disais un mot pour Tautre. Cela ne durait qu'un court instant. En dehors de la condition que je Tiens de dire, pareille chose ne m'est jamais arriTée. II n*y a donc pas de doute qu'elle soit déterminante. Bien entendu, la suite invariable de l'accident était une névralgie plus ou moins intense, plus ou moins persistante, de ce que je suis bien obligé d'appeler, faute d'expression plus exacte, le cuir chevelu. »

Cette hyperesthésie du cuir chevelu est fréquente chez les neurasthéniques. Il sont, du reste, sujets à des manifestations anormales de la sensibilité de la peau tout entière. Cest ainsi que le prurit passe pour une manifestation névropathique. Dernièrement, MM. Brocq et Jacquet (1) ont pu rattacher une affection bien déterminée de la peau à un réel état de névrose cutanée.

Quant à la sensibilité faciale, elle est fréquente chez les neurasthéniques. La vue présente souvent les troubles désignés sous le nom d'asthénopie neurasthénique. Ces troubles sont caractérisés par une tension pénible du globe oculaire et un obscurcissement de la vue qui prennent r^lièrement le névropathe lors de toute tentative prolongée de lecture ou d'écriture. Les neurasthéniques pourraient même éprou%'er, mais rarement, le rétrécissement du champ visuel. Dans un cas signalé par Pitres et rapporté par Bouveret (3), ce rétrécissement, concentrique conmie dans l'hystérie, existait aux deux yeux. L'acuité visuelle se trouve parfois exaltée, dit Huchard (3); les malades ont alors des visions d'étincelles, des mouches lumineuses, des hallucinations de la vue, de la pbotophobie. « Nous avons vu des neurasthéniques, ajoute cet auteur, qui, confinés et blottis dans leurs appartements, aiment à vivre dans une demi-obscurité. »

L'ouïe est le siège de troubles divers. La sensibilité auditive, parfois diminuée, présente, au contraire, fréquemment une hyperesthésie maladive. Cette hyperesthésie affecte une forme assez constante chez le même individu. Certains neurasthéniques sont incommodés par un tic-tac perpétuel. Un de nos malades se plaint d'être r^lièrement tourmenté par ce qu'il nomme sa sonnette. Il s'agit d'un tintement rappelant une sonnerie et survenant spontanément au cours d'une conversation ou d'une occupation quelconque. Quelques neurasthéniques souffrent parfois de névralgie intense qu'ils localisent dans le conduit auditif ; le médecin est souvent consulté par ces malades qui veulent à tout prix être atteints

(1) BaoCQ & Jacqdxt, Annales de dtrmatologie^ 1891.

(3) BouvnsT, La nettrasthénie. Paris, 1891.

(3) HoauBD & AxmpsLD, Traité des némvses. Paris, 1889.

LES NEURASTHÉNIQUES. i65

d'une infirmité de l'oreille. Huchard signale des neurasthéniques douloureusement affectés du bruit de leur voix qui, comme ils disent, leur résonne dans la tête. Mathieu a noté chez ses malades des bruits isochrones aux pulsations artérielles.

Le goût et l'odorat sont frappés de bizarreries et marqués de caprices.

Le fonctioni^ement cardiaque semble souvent perturbé dans la neurasthénie. Les neurasthéniques ont des palpitations fréquentes. Ces palpitations surviennent par accès, sous l'influence d'une émotion, au cours d'un exercice ou d'un repas. Krishaber (1) avait jadis groupé sous la dénomination de cérébropathie cérébro-cardiaque des accidents neurasthéniques dont les troubles cardiaques et névralgiques formaient les éléments essentiels. Les Anglais ont donné le nom de cœur irritable au cœur névropalhique. Les perturbations cardiaques peuvent simuler la tachycardie paroxystique ou l'angine de poitrine; ils se compliquent dans certains cas de phénomènes vaso-moteurs : ce qu'on a appelé la variole émotive n'est qu'une névropathie cutanée d'origine vaso-motrice.

La respiration est rarement en cause dans la symptomatologic neurasthénique, mais les fonctions génitales y interviennent largement.

L'influence des perturbations génito-urinaires a même contre-balancé un instant l'élément nerveux dans l'étiologie de la névrose ; et la question de priorité n'est pas tranchée encore. Les uns, avec Georges Guinon (2), considèrent les désordres génito-urinaires comme de simples agents provocateurs mettant uniquement en relief une prédisposition latente; les autres voient dans les altérations organiques la cause efficiente initiale autant que continue de l'évolution neurasthénique. II faut répéter, au sujet de cette question de prépondérance, ce que nous avons dit lors de l'examen d'une controverse analogue. Pas plus que les troubles gastriques, les troubles urinaires n'engendrent de toutes pièces la neurasthénie. Si leur existence suffisait à l'éclosion de la névrose, toute altération déterminée dans la sphère génito-urinaire aurait son retentissement parliculier et caractéristique dans le domaine de l'activité nerveuse. Et, d'un autre côté, la similitude des causes n'étant pas inéluctablement suivie de l'identité des effets, il faut qu'un facteur nous échappe. Ce fadeur, c'est la prédisposition nerveuse. Le système nerveux réagit à sa façon; c'est sa personnalité saine ou morbide que la lésion extériorise; ce qui transparaît ne peut èire considéré que comme le reflet de quelque chose de préexistant. Mais que le trouble nerveux initial s'aggrave du fait de l'existence de lésions diverses, rien n'est moins discutable; il y a comme une action et une réaction continues des viscères aux centres qui les actionnent et certains centres semblent jouir d'une susceptibilité spéciale dans l'étiologie

(1) Krishabbr, La névropathie eéribrchcardiaque. Paris, 1873,

(2) Gborges Guinon, La neurasthénie. (Manuel de méoecinb, IV, Paris, 1894.)

4M DÊGËIIËRÉS ET DËSfiQUIUBRÉS.

Bévropathique. Ces centres sont spécialement les plus haut placés dans réchelle biologique ; ce sont ceux qui président à la nutrition et à la reproduction. Leur activité plus constante est peut-être pour quelque chose dans le déséquilibrement fréquent dont ils sont le siège. Mais le retentissement du trouble dont ils sont frappés semble lié plus intimement au caractère de leurs fonctions dans la conservation individuelle et spécifique. Nous insistons un peu sur ces considérations parce qu'elles se représentent à chaque instant dans l'histoire des doctrines médicales et plus spécialement dans le domaine de la pathologie nerveuse. Il est nécessaire qu'une fois pour toutes votre conviction se fasse. La prédisposition est donc au fond de tout déséquilibre, quelle qu'en soit l'origine. Ce déséquilibre se montre d'ordinaire d'autant plus retentissant et perturbateur qu'il siège dans un département nerveux plus important et plus nécessaire à la vie individuelle ou spécifique. Il y a comme une grande loi, sauvegarde de l'individu et de la race, qui semble dominer l'étiologie morbide tout entière, et cette loi parait avoir comme sanction un autre grand phénomène vital : la douleur. La douleur physique ou morale, c'est souvent le cri d'alarme de l'organisme en détresse. Et voilà peut-être la raison de l'intensité des phénomènes douloureux et affectits qui accompagnent les altérations des sphères digeslives et génitales.

Mais, de même que nous avons dit quelques mots des variétés de troubles gastriques particuliers à la neurasthénie, nous devons vous signaler les plus importantes des lésions des oignes génito-urinaires du névropathe. Chez la femme, on observe fréquemment une modification anormale de l'utérus ou de ses annexes. L'ovaire est souvent le point de mire de la névrose, tout comme il devient du reste et malheureusement celui de certains chirurgiens qui font de la castration la panacée de la neurasthénie ou de l'hystérie.

Cependant l'homme paraît plus accessible encore que la femme aux influences perturbatrices de la voie génito-urinaire. Le caractère déprimant, mélancolique de la blennorrhagie est assez généralement connu. Cette affection devient souvent l'occasion d'une première poussée neurasthénique. Celle-ci peut retentir jusque dans la sphère intellectuelle et y porter comme le germe du déséquilibrement. C'est alors comme une idée fixe, une obsession à caractère mal défini qui s'implante dans le cerveau du neurasthénique. Et le désordre psychique se prolonge comme une vibration, alors même que toute lésion appréciable a depuis longtemps disparu. « Ils ne sont pas débarrassés de leur inquiétude, dit Mathieu (i) au sujet de ces malades. Ils vivent en contemplation devant leur canal. Ils passent des heures à chercher à en exprimer une goutte de mucopus. lis s'afiblent de la présence de quelques spirales, de quelques filaments

(1) Mathieu, La neurasthénie. Paris, 1899.

blanchâtres dans le premier jet de la miction. Volontiers ils ont recours aux injections, au cathétérisme, aux remèdes de divers ordres, conseillés souvent par des gens d'une compétence douteuse. Par tout ce qu'ils font, ils augmentent le mal, ils entretiennent la prostatorrhée qu'a laissée derrière lui l'écoulement blennorrhagique. La neurasthénie est la conséquence de cet état permanent d'inquiétude chez des neuropathes de vocation. »

On pourrait reprendre des explications analogues au sujet de la spermatorrhée. Vous verriez le même cycle morbide s'établir de l'organe au centre qui l'actionne, et réciproquement. Et le trouble définitif s'aggraverait encore dans ce cas de tout ce que la spermatorrhée présuppose d'excès antérieurs ainsi que de la faiblesse et de l'irritabilité qu'elle entraîne.

Nous n'insisterons pas, et nous passerons rapidement sur d'autres relations du même genre, relations que, du reste, nous allons retrouver dans le chapitre de l'étiologie neurasthénique que nous abordons à l'instant.

Les causes de la neurasthénie, vous les connaissez déjà, tout au moins partiellement. Nous vous avons signalé à diverses reprises la plus indispensable de toutes : la prédisposition. En dehors de la prédisposition, il n'y a ordinairement, pour la neurasthénie comme pour l'hystérie, que des agents occasionnels ou provocateurs, selon l'expression de Georges Guinon. Cependant, les deux névroses réclament une intervention différente de l'élément héréditaire. Nous signalerons dans quelques instants ces dissemblances, mais il nous paraît nécessaire, au préalable, de vous dire quelques mots des agents provocateurs de la neurasthénie. Nous serons toutefois très bref à leur endroit. Nous vous avons signalé précédemment deux des plus essentiels: les troubles gastriques et les troubles ^énito-urinaires. A la suite de ces deux facteurs occasionnels de la névrose, il faut placer le surmenage musculaire et intellectuel. Puis viennent les émotions et les secousses affectives qu'elles occasionnent. Les compétitions de notre vie intense et surchauffée, compétitions qui tendent nos nerfs à l'extrême dans une anxiété continue, sont l'occasion d'une neurasthénie dont la lente évolution nous masque seule les progrès et la définitive implantation. L'ambition et ses poussées, qui nous emportent dans un den)i-égarement vers des convoitises sans fin, sont de puissants auxiliaires du déséquilibre et de l'épuisement neurasthéniques. La passion, du reste, quelle qu'elle soit, entraîne irrésistiblement vers la neurasthénie par le même mécanisme perturbateur de toutes les fonctions. Et il n'y a pas que les plaisirs, les convoitises ou la débauche qui nous conduisent à la névropathie. Le travail le plus élevé, le travail scientifique lui-même peut, à lui seul, détendre et relâcher nos nerfs, asthéniser et troubler nos cerveaux. Le centre surmené s'inquiète peu du motif: il n'y a pas de grâce d'état devant la pathologie. Hosso a démontré que le travail intellectuel arrive, chez les organisations les plus solidement trempées, à réaliser, à la longuCi

des troables cités comme des manifestations palhognomoniques de la neurasthénie. La suprématie nutritive du cerveau explique la lente élaboration de ces perturbations. Car il est curieux de constater, comme le dit Mosso (i), « que les autres parties du corps se détruisent pour nourrir Tenoéphale ».

Le surmenage cérébral est du reste neurasthénisant à sa façon : il vient plus tardivement et plus rarement. Plus rarement surtout, car il implique une volonté qui ne se rencontre que dans des conditions déterminées. Ne neurasthénise pas son cerveau qui veut, pourrait-on dire en paraphrasant une parole célèbre.

Il est encore quelques autres causes banales de neurasthénie; elles tiennentàdes questions d'hygiène et de régime; nous les passerons sous silence pour examiner le plus important des £aicteurs de la névrose : la prédispo-: sition. Mais la prédisposition implique généralement Thérédité. Toutefois, comme il existe au sujet de la neurasthénie ce qu*on nomme une prédisposition acquise, il est essentiel d'examiner séparément l'hérédité et la prédisposition. De quelle fiiçon intervient l'hérédité dans la neurasthénie ? « L'hérédité de la neurasthénie ne souffre aucune espèce de discussion, dit Déjérine (2). x> Et tous les auteurs sont d'accord sur ce point. Mais une fois l'hérédité proclamée, il s'agit de s*entendre sur la portée qu'on veut lui attribuer. Que l'hérédité engendre la neurasthénie par transmission directe de la névrose, de l'ascendant au descendant, la chose n'est pas contestable. Que l'hérédité procède par voie de transformation, nous verrons, en étudiant les rapports de la neurasthénie et de la dégénérescence, l'observation clinique en témoigner chaque jour. Il n'y a donc pas lieu d'insister sur les questions d'hérédité directe et d'hérédité de trans* formation.

Mais il est des cas où toute tare névropathique appréciable faisant défaut dans les lignées ascendantes, il £atut alors se rabattre sur la transmission de quelque chose de virtuel et de néoformé, qui serait la prédisposition névropathique dans sa signification la plus large. Or, la question de l'hérédité d'une semblable prédisposition devient incomparablement plus complexe et nécessite quelques éclaircissements. Que faut-ii entendre par une pareille prédisposition héréditaire? Devons-nous imaginer, pour nous la représenter, quelque chose comme un trouble déterminé, toujours le même, ou nous en tenir à une notion vague, instable et oscillante? Et ce qudque chose d'indéterminé ou de nettement particularisé, oii sommesnous autorisés à le placer? En quelque centre spécial ou dans chacun des éléments mêmes du système nerveux? Faut-il en faire un déséquilibre permanent toujours égal à lui-même? Est-il nécessaire, au contraire, de

(i) Mosso, La fatigue, Paris, 1894.

(^ DÉJÉiCŒ, L'hérédité dans la maladies du système nerveux. Paris, 1886.

lui reconnaître des degrés et de créer comme des prédispositions dans la prédisposition? Questions délicates, véritables casse-téte chinois de l'hérédité poussée ainsi dans ses derniers retranchements*

Questions insolubles qu'il faudrait résoudre pour proclamer, sans arrière-pensée, l'intervention régulière et indispensable de l'hérédité. Inconnues, inconnaissables peut-être, qui créent les contradictions apparentes de la théorie de la prédisposition obligatoire. Car, pour les uns, la prédisposition s'atténue parfois au point d'atteindre une généralisation dont le moindre défaut est d'anéantir pratiquement cette prédisposition elle-même. Pour les autres, la prédisposition s'acquiert progressivement, ce qui la ruine théoriquement, car, dans ce cas, on ne peut séparer qu'artificiellement et sans raison son acquisition de l'acquisition de la névrose. La prédisposition et la neurasthénie appartiennent à une même évolution morbide. Et, dans cette évolution, personne n'est autorisé à dire : là finit l'élaboration préparatoire et là débute la névrose. Celle-ci ne fait, en réalité, que prolonger celle-là.

Heureusement, Messieurs, on peut échapper à l'obsession du problème ainsi posé. La question formulée de cette façon est insoluble en ce moment; mais il est possible d'arriver à des solutions d'une approximation suffisante sans passer par ces abstractions. Il suffit de voir les choses par le côté purement physiologique.

La neurasthénie est une résultante et non l'incarnation directe d'une cause unique. Elle provient d'un conflit de l'organisme et du milieu. L'organisme peut offrir à la cause ambiante une résistance plus ou moins grande, plus ou moins prolongée. Cette résistance générale, il faut, en outre, la considérer comme inégalement répartie dans l'individu; chaque organe possède une certaine somme d'énergies propres qu'il voit, du reste, régulièrement grandir ou diminuer. Ces énergies particulières constituent les résistances partielles synthétisant la résistance locale. Le groupement des résistances locales représente la résistance générale, la résistance individuelle. Tout ce qui réduit l'une ou l'autre des vitalités organiques diminue d'autant la vitalité générale. Les causes perturbatrices de cette vitalité générale atteignent proportionnellement les différentes résistances organiques. La cause, de son côté, est plus ou moins intense, plus ou moins continue, plus ou moins précoce. Elle n'a pas pour tous la même valeur. Et pour chacun de nous son action est encore fluctuante, marquée de hauts et debas. Or, quelque mécanique qu'elle vous apparaisse, tous les éléments du problème sont compris dans la formule intégrale de ces diverses données. Cette formule permet de comprendre la neurasthénie pathologique ellemême, celle qui résulte exclusivement d'une perturbation morbide individuelle. Toute convalescence est, en effet, une neurasthénie plus ou moins marquée. Certaines convalescences réalisent même la névrose quasi schématiquemcnt. Les récentes épidémies d'influenza ont mis cette vérité

470 DÊGÊIIÉRÊS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

hors de doute. L*influenzé convalescent est un véritable nearasthéniqae, dit Destrée (1) avec beaucoup d'i-propos. Fournîer (2) a démontré Tédosion possible d'une neurasthénie typique au cours de l'évolution de la syphilis. En réalité, il ne serait pas diflScile d'établir que les intoxications ne font pour ainsi dire que nous renseigner sur les résistances orga* niques, leur coordination, leur solidarité et leur valeur particulière.

Les résistances organiques entrent en opposition dans la neurasthénie avec les causes déprimantes dont nous parlions précédemment. Cest cette somme de résistances dont il faut, au préalable, tenir largement compte. Cette somme de résistances estrelle en dessous d'une moyenne fictive théorique, on peut parler de prédisposition. Au fur et à mesure que cette moyenne baissera, la cause pourra s'atténuer à son tour, au point de se perdre dans l'ensemble des conditions habituelles et banales de l'existence. Et lorsque la cause sera, de cette façon, pour ainsi dire rentrée dans la coulisse, devenue quelconque, la neurasthénie sera dite essentiellement héréditaire. Elle éclatera alors à propos de tout et à propos de rien. Elle semblera ne relever que d'elle-même ; ou plutôt elle paraîtra tenir de l'hérédité ses caractères et son existence.

Mais quand les résistances organiques seront, au contraire, renforcées au point de nécessiter chez les agents provocateurs une action intensive et continue, la prédisposition semblera de moins en moins indiquée; la neurasthénie sera dite acquise.

La névrose devient donc, dans ces cas, une sorte de fatigue chronique ; elle se rapproche des perturbations physiologiques; elle n'implique plus qu'une rupture d'équilibre entre les périodes d'épuisement et de réfection qui constituent la vie quotidienne. Mosso (3), dans son substantiel travail, a montré les nombreux points de contact des perturbations neurasthéniques avec les troubles divers, résultat de l'épuisement et de la fatigue; et il a réussi à rattacher expérimentalement la névrose elle-même aux conditions physiologiques normales.

Mais entre ces deux modes extrêmes d'aboutir à la neurasthénie s'échelonnent une série d'intermédiaires.

Et finalement, pour parler de la nécessité de la prédisposition dans une névrose, une chose nous paraît, ainsi que nous le disions à l'instant, indispensable. La prédisposition névropathique n'existe légitimement que pour autant que la somme des cas où se révèle une résistance au-dessous de la moyenne excède celle qui réunit les manifestations acquises. Or, pour en revenir à la neurasthénie, on n*est autorisé à déclarer la prédisposition comme prépondérante que dans les cas où l'observation démontre

(1) Destrée, Clinique thérapailique. (Journal de médbgine, Bruxelles, 1894.)

(2) Fournîer, Les affections parasyphilitiques. Paris, 1893.

(3) Mosso, La fatigue. Paris, 1894.

une supériorité du nombre des neurasthéniques issus d'une résistance amoindrie primordialement.

Il paraît que cette supériorité est réelle. La neurasthénie reconnaît donc le plus souvent une diminution de la synergie organique congénitale. Et disons rapidement que le siège de cette asthénie est d'ordinaire le système nerveux, mais ^joutons que le système nerveux n*est pas plus homogène dans son fonctionnement que dans sa constitution : chaque segment du système nerveux travaille à sa manière comme il résiste à sa façon. Chacun de ces segments peut être le siège d'un trouble déterminé, d'un déséquilibre, pour nous servir d'un terme plus vague, mais moins exclusif. Après un certain temps d'une évolution sur place et comme localisée, ce trouble s'extériorise et projette vers les autres centres son influence perturbatrice; ceux-ci tiennent bon ou faiblissent, selon leurs énergies individuelles, et de cette manière, le circuit se forme progrèsrivement, le déséquilibre local se généralise, pénètre plus avant dans le système et finit par imprégner l'organisme jusque dans ses éléments reproducteurs. C'est là son point de départ poiu* la postérité ou plutôt vers la déchéance. Car l'hérédité qui va le transmettre va finalement le capitaliser, et les résistances nécessairement affaiblies aboutiront dans la descendance à la dégénérescence sous toutes ses formes.

Ajoutons toutefois que la faillite ne se produit pas toujours avec cette régularité. Les croisements peuvent parfois effacer la tare, anéantir dans le descendant l'indice névropathique d'un des ascendants. On croit alors, sur la foi de ces apparentes exceptions, tenir en défaut l'hérédité; mais à cet instant même cette dernière affirme, au contraire, son infatigable persistance, car l'intervention exclusive de l'un des conjoints parlerait avant tout contre la réalité des influences héréditaires.

Ces idées nous semblent concilier les critiques et mettre un peu d'ordre dans les questions relatives à l'hérédité, à la prédisposition ainsi qu'à l'acquisition des tares.

Elles donnent raison à ceux qui, comme Sanson, nient l'hérédité de la névrose par une interprétation rigoureuse de l'hérédité en général. Elles n'excluent pas l'hérédité locale de ceux qui partagent les opinions exprimées par Soupault au sujet d'une hérédité dyspeptique spéciale chez les neurasthéniques. Enfin, elles permettent de concevoir une névropathie acquise à cdté d'une névropathie héréditaire, et elles expliquent les fluctuations héréditaires et l'échelle des régressions dégénératives.

Toutefois, il ne faut pas perdre de vue qu'on peut devenir neurasthénique, et l'intérêt même de l'étude de la neurasthénie est tout entier dans la possibilité qu'elle offre de naitre parfois sans tare préalable. Par la neurasthénie acquise, la série des névroses se prolonge, en effet, jusque dans la vie physiologique, l'échelle dégénérative se complète et le

479 DÉGÉIIÊRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

dégénéré se trouve pour ainsi dire rattaché au type normal. De cette façon se motive la place que nous avons faite à la neurasthénie dans notre revue des névropathies dégénératives.

Les causes qui favorisent Téclosion de toutes pièces de la neurasthénie sont, en résumé, toutes les causes d'affaiblissement, d'épuisement et de dépression : la maladie comme la vie intensive, l'abus passionnel comme l'exagération du travail régulier. Nous vous l'avons déjà dit, l'organisme ne tient aucun compte du motif du surmenage.

En vertu donc de ces origines, la neurasthénie occupe une situation spéciale qui en fait à nouveau un trait d'union entre les états névropathiques et dégénératifs.

Legrand du Saulle(l), examinant les rapports de l'hystérie et du névro* sisme, voit dans ce dernier élément le germe des névroses en général.

Pour Hœbius (2), la neurasthénie est la souche d'où va sortir, pour s'épanouir dans toutes les directions, la collectivité des névroses. Elle forme pour lui comme un point central autour duquel se groupeùt l'hystérie, Tépilepsie, les manies de tout nom, l'aliénation mentale en totalité. Mœbius se range donc du coté de Morel, quant à la série des troubles qui mènent du névrosisme aux derniers degrés de la dégénérescence. Déjérine résume de la manière suivante le rôle de la neurasthénie dans la genèse des névropathies dégénératives.

« La tendance actuelle, dit Déjérine (3), est de voir dans la plus commune, la plus banale des névroses, dans la neurasthénie, le point de départ de toutes les affections du système nerveux. La souche de cette grande famille de neuro-pathologiques, dont les différents membres ont été étudiés, au point de vue généalogique, dans le cours de ce travail, c'est la neurasthénie et qui la crée qui l'entretient tout à la fois. Elle la crée en vertu des lois de l'hérédité, dont les effets cumulatifs, s*exerçant à travers plusieurs générations, se traduisent sur les descendants des neurasthéniques par des formes morbides de plus en plus graves, amenant à leur suite la dégénérescence physique et mentale, ainsi que l'extinction de la race. Elle l'entretient, car pouvant se développer de toutes pièces chez un sujet sans tare héréditaire, elle est par conséquent la seule des affections du système nerveux qui ne reconnaisse pas toujours l'hérédité pour cause, qui puisse s'acquérir sous Tinfluence de certaines circonstances données, sans prédisposition antérieure aucune. C'est la neurasthénie qui, fournissant sans cesse de nouveaux éléments à la grande famille neuropathologique, s'oppose à l'extinction de cette dernière, de par les lois fatales de l'hérédité convergente, combinée avec les états de dégénéres-

(i) Legrand du Saulle, Les hystériques. Paris, 1893.

(2) MoEBius, Ueber die NervOsen FamiUien. Berlin, 1884.

(3) Déjérine, ^hérédité dans les maladies nerveuses. Paris, i894.

LES NEURASTHÉNIQUES. i78

cence. » Et Paul Blocq(l), s'inspirant de renseignement de son maître, le professeur Charcot, ajoute après avoir rappelé l'opinion de Déjérine : (€ Il existe incontestablement un grand nombre de faits qui viennent à l'appui de cette manière de voir. »

Selon Arndt (3), les enfants des neurasthéniques sont fréquemment emportés avant l'âge; ils deviennent aisément épileptiques, hystériques; quelques-uns même finissent dans l'idiotie ou dans la demi-idiotie (halb Idiotie).

Notre conception de la neurasthénie, comme une résultante de deux facteurs variables, explique donc à la fois et la neurasthénie acquise et le rôle de cette névropathie dans la genèse des états dégénératifs. Mais elle nous a montré également des degrés dans la neurasthénie, elle nous a révélé, à côté de la névrose, la série des névropathes. Or, tout n'est pas terminé avec la reconnaissance de l'intervention de la neurasthénie dans la dégénérescence. Il nous reste, en eifet, ù caser, pour ainsi dire, les neurasthéniques dans l'échelle régressive. Notre conception des forces composantes de la neurasthénie et sa dissociation en ses deux facteurs essentiels nous permettra d'opérer ce classement. Ce classement comporte donc l'étude des types individuels que peut réaliser la névrose, et cette étude elle-même réclame Texamen comparatif des stigmates du neurasthénique selon la triple formule qui nous a servi à propos des épileptiques et des hystériques.

Les stigmates anatomiques de la neurasthénie ont peu suscité l'attention. Ordinairement les tares physiques font défaut au neurasthénique; mais il y a cependant à distinguer entre la neurasthénie héréditaire et la neurasthénie accidentelle. L'aulo-neurasthénique est ordinairement robuste, bien doué, solide, et il doit souvent à cet excès de vigueur les premiers troubles de sa propre affection. Mais le neurasthénique héréditaire présente fréquemment des signes opposés; le l'etentissement précoce de la névrose sur sa nutrition lui donne une allure caractéristique. Enfin, le neurasthénique quelque peu prédisposé est généralement un arthritique. Or, l'arthritique possède une physionomie spéciale et son évolution anatomique comme son évolution fonctionnelle ont été résumées dans un tableau caractéristique par Lancereaux (3).

C'est tout ce qu'on peut dire des stigmates anatomiques du neurasthénique. Et cette pénurie de tares physiques est par elle-même un enseignement. Elle confirme une remarque faite déjà à plusieurs reprises : la réduction progressive des tares physiques au fur et à mesure que nous remontons l'échelle des névroses. Par elle se trouve renforcée encore l'importance que nous avons dès le début attribuée aux lares physiques.

(1) Paul Blocq, Études sur les maladies nerveuses. Paris. 1894.

(2) Arndt, Die Neurasthénie. Vienne, 1885.

(3) Lancereaux, Traité de l'herpétisme, Paris, 1886.

Les stigmates physiologiques des neurasthéniques sont connus, tout au moins en ce qui concerne les troubles fonctionnels du neurasthénique. Mais ici encore il y a lieu de tenir compte des subdivisions établies entre les neurasthéniques. L'héréditaire présentera presque d*emblée l'ensemble des stigmates. Sans cause, ou sous l'action d'une cause banale, la névrose prendra dès l'abord sa forme la plus grave. L'héréditaire sera dès le début un céphalalgique, un migraineux, un dyspeptique, un asthénique. Le neurasthénique frappé d'une prédisposition atténuée, ira progressivement vers l'accumulation des tares, et sa neurasthénie aura des périodes de régression et des périodes d'aggravation ; elle sera instable comme les troubles qu'elle engendre ou les circonstances dont elle dépend. L'auto-neurasthénique n'aura que des poussées souvent localisées, qui se dissiperont rapidement par l'hygiène et le repos.

Les mêmes subdivisions existent du reste au sujet du moral des neurasthéniques. Certains de ces névropathes seront des détraqués, des phobiques, des impulsifs. Les autres formeront la catégorie des bizarres et des mélancoliques. Et les plus élevés dans la série n'auront guère, comme signes distinctifs, que l'instabilité, l'excitabilité d'humeur, apanage de l'arthritisme. Les facultés seront libres et parfois même intenses chez quelques uns de ces derniers; ceux-ci puiseront pour ainsi dire leur neurasthénie dans leur vigueur intellectuelle. Toutefois, la plupart des neurasthéniques supérieurs, malgré des facultés parfois brillantes, seront néanmoins voués à une fatigue rapide, à des périodes d'inertie intellectuelle, à une faiblesse de la volition. Ils se mettront péniblement en train et n'iront délibérément que vers la besogne de leur goût, cette besogne fût-elle accessoire et sans profit. Il leur arrivera d'avoir à l'égard d'une tâche commencée des repu* gnances invincibles, et parfois ils resteront obsédés par l'idée d'une besogne que la raison leur impose et que leur volonté repousse.

La tendance à l'hypocondrie est, selon la plupart des observateurs, habituelle chez les neurasthéniques. Volontiers, ces névropathes voient les choses en noir; aisément, ils se croient atteints de maladies graves, mortelles, de cancer de l'estomac, d'affection organique du cœur. Ils se découragent facilement. Ils s'imaginent à tout propos devoir renoncer, par le fait de leur maladie, à leur vocation, à leurs occupations, aux travaux de leur profession, aux biens présents et aux espérances de l'avenir.

Les troubles morbides dont ils se croient menacés préoccupent pardessus tout les neurasthéniques; la plupart ont l'esprit sans cesse en travail. Ils se livrent à un perpétuel examen d'eux-mêmes; un certain nombre rédigent, jusque dans le détail le plus minutieux, les moindres manifestations de leur maladie. Ils se croient tous aussi incompris du médecin que de leur entourage.

a L'homme aux petits papiers, dit Charcot, est presque toujours un neu-

rasthénique. » « 1^ neurasthénique, écrit Pitres (1) de son c4té, est inquiet, raisonneur, écrivassier et foncièrement nosomane. Il se préoccupe outre mesure des symptômes qu'il éprouve. Il croit toujours être atteint d'une affection organique incurable. Il se tâte le pouls, se palpe, s'examine, s'étudie. Il aime à parler de sa maladie et à raconter ses souffrances. »

Tels sont les caractères généraux s*adaptant assez bien à la moyenne des neurasthéniques. Hais nous vous avons dit que la névrose se localisait parfois dans un appareil au point d'imprimer à la maladie une allure spéciale. Et le malade, dans ce cas, est tout aussi spécialisé que l'affection. 11 en résulte, sur ce fond moral que nous venons de décrire, des types plus ou moins différenciés par le fait de l'exagération de l'un ou l'autre symptôme.

Pitres reconnaît, dans cet ordre d'idées, quelques modalités essentielles à la névrose. Il admet les formes cérébrale, spinale ou rachialgique, cardialgique, gastro-intestinale et génitale.

Nous examinerons rapidement quelques-uns des types que caractérisent ces diverses manifestations de la neurasthénie.

L'asthénique cérébro-spinal vient en première ligne ; c'est le déprimé complet et irréductible dont nous parlions précédemment. Il porte en lui tous les stigmates; il représente l'héréditaire par excellence. Ce neurasthénique congénital se distingue par la précocité des accidents, l'intensité de la plupart d'entre eux; il offre en même temps des bizarreries fréquentes ; il est atteint de phobies diverses. Mais au sujet de ces derniers troubles, il y a lieu d'ouvrir une parenthèse. On s'ingénie fréquemment. Messieurs, à dissocier ici encore les symptômes particuliers à la névrose et ce qu'on nomme les syndromes de la dégénérescence. Cet exercice, on le renouvelle à propos de chacune des grandes manifestations névropathiques. Nous vous avons déjà dit notre sentiment à ce sujet. Nous plaçant au point de vue de l'involution de la régression, nous ne pouvons nous plier à ces distinctions. Les syndromes dégénératifs, les symptômes névropathiques ne sont que des manifestations du déséquilibre qui, en s'accentuant, va de la dissociation fonctionnelle vers l'extinction des fonctions et l'anéantissement de cette énergie vitale qui fait le fond de l'hérédité et la raison de notre existence. Chacune des fonctions traduit le déséquilibre à sa façon, et le traduit d'une manière d'autant plus intense qu'elle est plus perturbée et plus asthénisée. Les perturbations peuvent se généraliser et réaliser la névrose dans sa symptomatologie générale; elles se localisent parfois, comme dans la topoalgie de Blocq, les algies centrales de Huchard (2), au seul département de la sensibilité; et finalement reléguées dans le

(i) Pitres, De la neurasthénie. (Progrès médical, 1889.)

(S) Huchard, Les algies centrales des neurasthéniques. (Soc. mèù. des hôp., 4898.)

476 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUIUBRÉS.

domaine de rémotivitë et de rintellectaalitév elles y créent» ainsi qae les appelle Régis (1), des neurasthénies psychiques. Il n*y a donc pas à distinguer des manifestations de la névrose les syndromes dégénératifs qui n'en constituent qu'une des modalités. Et on est moins encore autorisé à réclamer Tadjonction de la dégénérescence pour expliquer chez le neurasthénique Tune ou l'autre des formes de la régression mentale. Du reste, il serait tout aussi aisé de retourner la question et de dire avec Kowa* lewsky (3) que la neurasthénie constitue le terrain indispensable aux syndromes mentaux dégénératifs.

La localisation et la forme de l'asthénie sont avant tout les produits de l'individualité nerveuse du névropathe. Et on voit dominer dans les caractères particuliers les attributs, non seulement individuels, mais encore ceux liés plus spécialement à la race et surtout au sexe. C'est ainsi que la neurasthénie de la femme se distingue parfois, dans ces cas, de la neurasthénie masculine. « Dans la neurasthénie féminine, dit Mathieu, ce qui domine, c'est l'intensité extrême de la dépression cérébrale et de l'épuisement nervo-moteur. Les malades sont, en effet, littéralement sans forces et sans courage, incapables de se livrer à leurs occupations habituelles, de diriger leur maison, de faire quelque travail d'aiguille. Elles ne peuvent marcher; quelques-unes ont grand'peine à se tenir debout; après quelques instants, elles sont obligées d'avoir recours à leur chaise longue sur laquelle elles passent des journées entières; quelques-unes même se confinent complètement au lit. Il en est qui, lorsqu'elles essaient de se lever, sont prires de tremblement, d'angoisse, de sueurs froides, de tendances à la défaillance; elles ont l'anxiété, la phobie de la station debout et de la marche, de même que d'autres ont l'agoraphobie, la claustrophobie ou toute autre phobie. »

Ces femmes neurasthéniques créent au sein des familles un trouble continuel qu*elles semblent entretenir à plaisir. Elles se posent souvent en incomprises, en maltraitées. Fréquemment ce sont des geignardes, dit Charcot, dont la vie n'est qu'une longue plainte, une plainte incessante d'une modulation monotone à laquelle tout sert de prétexte.

La neurasthénie cérébrale présente également une physionomie spéciale. Elle frappe ordinairement les hommes, mais à des degrés variables. Parfois elle atteint des individus supérieurement doués; mais alors elle est intermittente; le malade souffre de la tête à certains moments, à certaines saisons : c'est le migraineux périodique.

Lors des poussées de céphalée, son caractère s'aigrit, devient irritable; la besogne lui semble une lourde charge; il a des tendances à la mélancolie, au découragement. Il cherche le repos, la tranquillité ; il fuit les réunions.

(1) Régis, Les neurasthénies psychiques. (Journal db M&DscnfE db Bordeaux, 189i.>

(2) KowALEWSKY, Centrolblatt fur Nerv, Heilk,, 1887.

se soustrait autant que possible à ses relations habituelles. Cette forme est précoce; rhéréditë intervient assez régulièrement dans sa genèse. Au lieu de la céphalée, il peut exister des douleurs disséminées dans tous les membres; ces douleurs peuvent même se localiser. Blocq rapporte plusieurs cas dans lesquels un point douloureux névralgique formait toute la symptomatologie neurasthénique.

Le neurasthénique dyspeptique présente à lui seul une variété considérable de types neurasthénisants. Parfois la dyspepsie n'entraîne que des troubles peu marqués : le malade a des lourdeurs de tête, souffre par moment de céphalée; il devient somnolent après le repas; Testomac, ballonné, crée une sensation de pesanteur et de tension à Tépigaslre. Le névropathe reste longtemps dans une espèce de dépression cérébrale qui se dissipe au fur et à mesure que la digestion se poursuit. Et on peut dire que son caractère, son activité, sont à la merci de son estomac. Cette forme peut sévir précocement, mais elle est fréquemment acquise. Elle se dissipe parfois complètement. Hais il est un neurasthénique dyspeptique plus gravement atteint. Chez celui-ci, la dilatation stomacale est permanente; Festomac reste distendu; Tauto-intoxication s'effectue; le malade vomit fréquemment, a de Tinappétence, sa nutrition se détériore; rhypocondrie le prend tout entier; il souffre et fait souffrir son entourage. Il reste indifférent à ce qui se passe autour de lui, et son affectivité se retire des autres de toute la quantité dont elle s'accumule en lui-même et pour lui-même.

Ces malades restreignent leur alimentation comme ils restreignent leur activité. La dyspepsie amène finalement chez eux un état cachectique. Et plus ils s'alimentent, plus ils s'affaiblissent. Ils s'enferment volon tairement dans un cercle vicieux auquel la mort vient souvent prématurément les soustraire.

Le cardiaque neurasthénique est plus rare. Il souffre du cœur sans pouvoir préciser. Ce sont des douleurs vagues, des soubresauts du cœur accompagnés d'une suffocation imminente, mais momentanée. Parfois ces troubles vont jusqu'au réel accès d'asthme; toutefois ces manifestations cardiaques peuvent n'être qu'un épisode dans révolution du type cérébrospinal.

Hais le neurasthénique le plus typique, c'est le génito - urinaire • Nous vous avons déjà parlé de ce neurasthénique. Nous y reviendrons encore un instant, car il a sa physionomie spéciale et se distingue fréquemment de la plupart des autres. Guéri, il constitue un des faux urinaires dont parle Guyon, et dont H. Jules Janet (1) a rapporté des exemples. Ce sont, comme Ta dit Guyon (2), « des timides, des scrupuleux.

(1) Jules Jamet, Les troubles psycho-pathologiques de la miction. Paris, 1890. (S) Guyon, Leçons cliniques sur les maladies urinaires, Paris, 1885 •

478 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQliaiBRÉS.

des préoccupés, des continents, des impressionnables. Beaucoup d*entre eux conservent une pudeur toute féminine; un des malades de Guyon employait, pour désigner sa verge, la circonlocution suivante : « Je souffre au-dessus et au-dessous de l'interprète de l'amour. » Us apportent dans toutes les circonstances de la vie ce même esprit étroit et ombrageux. C'est à ces malades que Guyon fait allusion dans une de ses cliniques : c( Nous venons de signaler à votre attention toute cette classe si nombreuse qu'on ne saurait ranger parmi les bien portants, qu'il convient moins encore de compter parmi les malades, qui se plaignent toujours et souffrent quelquefois, que vous ne pourrez que difficilement améliorer, que vous ne guérirez pas et que vous ne verrez du reste pas succomber, car ils sont atteints de cette maladie dont on ne guérit pas plus qu'on n'en meurt : de l'hypocondrie. »

Il est nécessaire de vous déclarer que ce neurasthénique dont Guyon trace ainsi le portrait, c'est le déséquilibré héréditaire. Il est du même rang que le neurasthénisé profond, que le dyspeptique continu et cachectique.

Mais il est d'autres faux urinaires, moins absorbés, et dont une bonne hygiène a plus facilement raison.

Avant de terminer cette revue de quelques types particuliers de neurasthéniques, nous devons vous dire un mot de ce qu'on nomme Thystéroneurasthénique ou le neurasthénique traumatique. Il s'agit d'une neura»» thénie se développant sous un choc physique ou moral. Vous avez vu que ces facteurs peuvent faire apparaître une hystérie latente jusqu'alors. La neurasthénie est parfois tributaire des mêmes causes. On discute encore s'il y a lieu d'incriminer l'une ou l'autre névrose. Ceci vous démontre que les rapprochements sont nombreux. Nous n'insisterons pas.

Telles sont les variétés de neurasthéniques dont l'esquisse devait vous être présentée. Us tranchent sur le fond même de la neurasthénie par une individualité qui en fait des types facilement reconnaissables.

Il nous reste à parler des stigmates sociologiques de nos neurasthéniques.

Ces stigmates résultent en grande partie des éléments qui \iennent de vous être fournis. Us dépendent également du rang que le neurasthénique occupe dans les degrés de la névrose. Les individus gravement atteints, frappés d'une dépression générale, sont des extra-sociaux; ils sont hors de l'activité commune; les éclaircies d'énergie que leur laisse la névropathie ne les réveillent qu'imparfaitement. Ce sont les craintifs, les découragés : ils sont incapables de se conduire eux-mêmes; ils suivent les autres, restent toute leur existence en sous-ordre. Une seconde catégorie de neurasthéniques est formée des nerveux, des impressionnables ; ce sont les émotifs, toujours inquiets, toujours défiants; ils aiment la chicane, la procédure; ils écrivent aux journaux, se plaignent sans cesse et tiennent à passer pour des incompris. Us sont un peu les asociaux et les antisociaux de notre classification.

Nous vous avons parlé des neurasthéniques féminines et du désarroi qu'elles créent autour d'elles. Elles exercent parfois dans la société une influence funeste. On a dit : Malheur au mari d'une hystérique. Nous croyons que les neurasthéniques geignardes de Charcot sont une calamité autrement grande. Elles laissent le désordre s'introduire au foyer; leurs enfants, abandonnés à eux-mêmes, n'ont que le triste spectacle d'une mère récriminant sans cesse. Un rien blesse ces incomprises; leur langage incisif dépasse régulièrement les bornes ; mais elles sont vis-à-vis d'ellesmêmes d'une tolérance absolue. Elles peuvent tout dire, mais aiment à ne rien entendre. La moindre contestation de leurs souffrances, qu'elles exagèrent régulièrement, est qualifiée de dureté de cœur, d'égoïsme, de brutalité. Et nous vous garantissons tracer ce portrait d'après nature.

Hais dans la vie sociale, la neurasthénie réalise des types plus particularisés encore. Charcot, étudiant la neurasthénie, en est arrivé à assimiler le vagabond au neurasthénique. Et Meige (1), synthétisant dans une étude curieuse l'enseignement du maître de la Salpêlrière, a cherché à symboliser le névropathe voyageur dans une figure légendaire. Benedickt a dit depuis longtemps que le premier élément du vagabondage est la neurasthénie physique, intellectuelle et morale, et il fait du criminel un neurasthénique moral. Horel, du reste, avait déjà constaté les rapports du vagabondage avec la dégénérescence. Dans une note, il rapporte l'histoire d'un fils de déséquilibrée qui, marchand ambulant et d'une intelligence plus qu'ordinaire, « reconnaît, dit Morel, qu'il est poussé par un besoin irrésistible de changer de place; il n'a jamais pu se fixer à aucun projet qui demandait de la suite et de l'esprit de conduite ». Et l'auteur ajoute : a L'indécision, la paresse, le besoin de vagabondage, l'obscurcissement du sens moral, ralfaiblissement intellectuel et les appétences ébrieuses sont les caractères qu'on rencontre le plus fréquemment chez ces dégénérés. »

Kraffl-Ebing et Lombroso ont insisté sur les rapports de la névropathie et du vagabondage. L'armée des récidivistes, des souteneurs et autre engeance, compte un grand nombre de neurasthéniques dans ses rangs.

L'alcoolique est fréquemment un neurasthénique. Et quand nous disons alcoolique, nous entendons parler de l'ivrogne, de l'alcoolisé. Nous avons déjà fréquemment renseigné les rapports de l'alcoolisme et de la dégénérescence; mais dans aucune des branches de la famille névropathique l'alcool ne fait autant de victimes que chez les neurasthéniques. La névrose pousse à l'alcoolisme d'un grand nombre de manières. Sous sa forme la plus simple, l'alcoolisation neurasthénique ne traduit que la nécessité d'une stimulation destinée à surmonter la dépression névropathique. Elle relève des origines mêmes de nos goûts pour les moyens

(1) Meige, Le Juif errant à la Salpêtriére, Paris, 1893.

propres à tonifier notre boisson ou notre alimentation. Hais l'alcoolisme peut tenir de plus près à la névrose par l'asthénie psychique qu'elle développe. Elle laisse alors le neurasthénique sans volonté vis-à-vis des entraînements. L'inertie, qui caractérise le névropathe, lui fait rechercher le cabaret où son désœuvrement, moins remarqué, lui pèse moins lourd.

Quant à T'alcoolique de tempérament, l'ivrogne, c'est ordinairement un héréditaire assez lourdement chargé; il est souvent fils de goutteux, d'arthritique profond, d'alcoolique ou de névrosé.

Toutefois, il existe une sorte d'alcoolique brillant ; celui-ci, c'est l'impressionnable, l'émotif : un malheur, une perte d'argent constituent ses agents provocateurs. 11 cherche dans l'alcool la force de résistance qui lui manque.

Lors de l'étude de l'hystérie, nous avons mentionné les rapports de cette névrose avec la prostitution. La neurasthénie peut revendiquer également un certain nombre de ces déséquilibrées.

I|m« Pauline Tamowsky (1) divise les prostituées en deux catégories : les unes sont les faibles d'esprit, les autres des névropathes bien caractérisées.

c( Dans la majorité des cas, dit cet auteur, les prostituées qui rentrent dans cette catégorie présentent des gradations diverses, mais toutes sont plus ou moins des débiles de l'esprit. L'obtusité des unes est remplacée chez d'autres par un abrutissement plus prononcé, et atteint chez quelques-unes d'entre elles un état voisin de l'idiotie. »

ce La seconde catégorie, dit M'^ Tarnov^sky, se signale par des fonctions cérébrales intactes à première vue, douées même souvent d'un développement partiel au-dessus de la moyenne, mais dont une analyse plus approfondie dénote promptement des indices incontestables d'une constitution névropathique, avec une propension fréquente aux maladies nerveuses; en même temps les anomalies psychiques ne font jamais défaut. »

Du reste la nécessité, pour la prostituée de bas étage, d'un souteneur s'explique, entre autres raisons, par son impuissance à faire elle-même sa vie, à vouloir, en un mot.

Notons du reste que les prostituées ont encore de fréquents rapports avec d'autres névropathies que la neurasthénie : elles sont fréquemment hystériques ou épileptiques.

Leurs stigmates anatomiques sont souvent accusés; et leur stérilité, connue depuis Parent-Duchatelet, est régulièrement constatée.

Il y a d'ailleurs dans ces dégénérées des catégories distinctes, et comme toujours ces catégories dépendent de la charge plus ou moins lourde des tares héréditaires.

Nous aurions à examiner en ce moment la question de la responsabilité

(1) Tarhowsky, Étude sur ks prostituées, Paris, 1889.

LES NECRASTnÉllIQUBS. Â8i

l^le des neurasthéniques. Or, nous devons déclarer que les documents nécessaires ù un pareil examen manquent ù peu près complètement. L'ancienne conception de la responsabilité ne permettait même point de discuter cette question. Si Ton trouve de temps à autre un examen de neurasthénique au point de vue de la responsabilité, c'est qu'on a affaire, comme dans le cas de Kraffl-Ebing (1), à un syndromique, à un dégénéré. Le neurasthénique clinique, les poussées de neurasthénie n'entrent point en ligne de compte, même parmi les bénéficiants de la responsabilité atténuée. Nous no pouvons guère signaler, à l'heure qu'il est, que le travail de Berilton (3) oh le côté médico-légal des neurasthénies soit envisagé. Et encore une fois, c'est plutôt des phobies dégénératives que des manifestations neurasthéniques essentielles que s'occupe le savant français.

Il en sera longtemps ainsi très probablement. Il en restera ainsi jusqu'au jour où la responsabilité individuelle, débarrassée du critérium du libre arbitre, se sera, pour ainsi dire, résorbée dans la responsabilité sociale. Car les erreurs et les non -sens des anciennes théories se manifestent dans la neurasthénie comme dans Tépilepsie et l'hystérie. C'est partout, en effet, le déséquilibre fatal, irresponsable; et nous ne nous attarderons pas ù refaire un procès déjù plaidé ù diverses reprises.

Toutes ces données nous permettent de préciser définitivement le rôle de la ncurnsthcnie dans l'évolution dégénérative. Déjà, ù propos de la neurasthénie acquise, nous vous avons renseigné son importance comme souche de névroses et de déséquilibrements. Mous vous avons rappelé, à cette occasion, l'opinion do Legrand du Saulle, de Hœbius et de Déjérine. En examinant de plus près les stigmates de nos neurasthéniques, vous leur avez reconnu les tares essentielles de la dégénérescence. Vous avez vu le déséquilibrement présider à leur vie affective comme ù leur vio intellccludlc. Il nous a été facile de rapprocher certains de leurs stigmates de stignialcs analogues rencontrés dans un certain nombre de nos dégénérés antérieurs. L'hérédité, ù laquelle ils n'arrivent pas toujours ù se soustraire, leur constitue un état civil dégénératif. Leur descendance, plus névropathe qu'eux-mêmes, afiirme leur déséquilibrement. Enfin, la neurasthénie coïncide souvent avec des manifestations soit épileptiques, soit hystériques. Et rappelons, pour compléter ces indications, que sur ce terrain neurasthénique se développent souvent l'une ou l'autre de ces phobies auxquelles Magnan a donné le nom de syndrome épisodique de la dégénérescence. Nous rencontrerons un nombre considérable de neurasthéniques parmi nos dégénérés supérieurs; ils nous fourniront un fort contingent d'obsédés, d'impulsifs. Nous en trouverons également parmi les psychopathes sexuels. Enfin, ainsi que nous venons de le dire.

(1) Krafft-Ebing, Crime de lès&majesti. (Allg. Zeitscbb. fOr Psycb., XLVI.)

(2) Berilloït, Les phobies neurasthéniques, (Revue de l'hypnotisme.)

499 DÉGÉNÉRÉS BT DÉSÉQUILIBRÉS.

les neurasthéniques forment le gros du bataillon des vagabonds, des prostituées et des récidivistes.

Mais toute la portée de la neurasthénie, au point de vue de la dégénérescence, n'est pas comprise dans ce qui précède. Nous vous avons dit que la névrose pouvait fréquemment s'acquérir. Ce caractère essentiel nous a montré le déséquilibre pour ainsi dire à sa source. La neurasthénie est^ en effet, liée intimement à Tarthritisme, et cette circonstance va nous permettre d'aller plus loin dans l'origine des déséquilibrements; elle va nous permettre de rattacher la famille névropathique à ce qu'on nomme la famille diathésique, et nous verrons les conséquences générales qu'un tel rapprochement autorise. Ces considérations termineront notre entretien de ce jour. Toutefois, avant d'en aborder l'examen, il nous reste, au préalable, deux questions à traiter : l'une a trait au mécanisme de la neurasthénie, l'autre comporte l'étude des frontières de la névrose.

Lo mécanisme de la névrose ne pourra être qu'esijuissé. En vous rappelant les symptômes de la neurasthénie, en vous remémorant certaine explication physiologique exprimée en passant, vous arriverez tout d'abord à comprendre que le déséquilibre initial de la névrose peut siéger un peu partout dans le système nerveux. Paul Blocq (1), cherchant à résumer dans un tableau les formes de la neurasthénie, a donné en même temps un groupement des divers modes de déséquilibrement capables d'engendrer la névropnthie. La neurasthénie peut présenter à la fois un trouble de tous les départements du système nerveux; mais elle reconnaît assez régulièrement, par Texaspération d'un syndrome, une localisation primordiale. Cette localisation peut siéger dans le cerveau, la moelle, le sympathique ou l'appareil nerveux périphérique.

Les troubles de chacun de ces départements du système nerveux persistent parfois pendant longtemps, circonscrits et comme tenus en échec par les résistances ambiantes.

On sait aujourd'hui que la neurasthénie, avant de se généraliser, afifecte souvent les allures d'une névrose localisée à différents organes. Huchard (2) insistait encore dernièrement sur la réalité de ces temps d'arrêt dans l'évolution de la névropathie. « C'est l'opinion professée depuis longtemps par M. Debovc, dit Soupault (3), et nous partageons absolument cette manière de voir. »

v Tous les neurasthéniques ne sont pas également frappés, écrit à son tour Cullere (4) ; il existe de nombreux degrés dans la gravité de leur état. Chacun présente, en outre, une sorte d'individualité morbide particu-

CD Paul Blocq, Les stigmates de la neurasthénie, 1891.

(3) Huchard, Archives générales de médecine, 189S. (3i Soupault, Les dyspepsies nerveuses. Paris,

(4) CuLLiRE, Nervosisme et névroses. Paris, 1887.

Hère, étant plus spécialement atteint dans telle ou telle fonction, dans tel ou tel organe. »

Et rÉcole de Nancy, qui a des raisons pour se montrer moins intransigeante que rÉcole de Paris en matière de délimitation névropathiquoi dit avec Bernhcim (1) : a La névropathie peut donc être générale ou diffuse, et dans ce cas elle se développe presque toujours sur un terrain héréditairement nerveux; ou bien elle est partielle ou locale, et dans ce cas elle se développe sur un sujet nerveux ou bien sur un sujet qui, sans paraître nerveux, ne présente qu'une diathèse nerveuse localisée. »

Chacun des grands départements du système nerveux peut se trouver, de cette façon, le siège de poussées neurasthéniques successives dont l'irradiation est entravée par les résistances des centres voisins. Le cerveau sera parfois frappé au début, comme il lui arrivera de ne subir le contre-coup du déséquilibre localisé qu'en dernier lieu. Et, comme nous Tavons déjà dit lors de Pcxposé de notre conception générale de la névropathie, la facilité avec laquelle le déséquilibre se généralise dépend des énergies individuelles de chacun des centres. Cest cette évolution morbide qu'Ait (2) schématisait dernièrement à propos des névroses d'origine gastropathique. L'excitation initiale, disait-il, finit par déséquilibrer les noyaux bulbaires du neurogastrique. Ces perturbations retentissant dans le sensorium y créent l'angoisse, y organisent les poussées hallucinatoires. En présence de ces poussées, le moi, perturbé à son tour, enfante le délire et les psychoses. Draper (3) a, de son côté, montré par quelle transition le neurasthénique, après avoir négligé son estomac, en arrive, sous l'influence des troubles de nutrition des nerfs ganglionnaires spéciaux, à percevoir des sensations morbides et, sous le choc répété de ces perturbations, à finir par croire à la réalité de ces sensations anormales elles-mêmes.

Et l'évolution de la névrose ainsi schématisée, le mécanisme de chacun de ces syndromes s'explique aisément. Il suffit, pour comprendre la genèse des stigmates essentiels, de vous remémorer les notions de la physiologie nerveuse. Chacun des troubles symptomatiques de la neurasthénie traduit un déséquilibrement dans le centre dont il dépend.

La céphalée, la dépr?ssion générale, sont probablement le résultat d'une hyperesthésie ou d'une asthénie des ganglions de la base. Paul Blocq, dans son élude sur la neurasthénie monosymptomatiquc, assigne au syndrome douloureux une localisation corticale. « Cette forme, dit Blocq (4), est la manifestation clinique de la persistance d'une image sensitive fixe, analogue, dans le domaine de la sensibilité, à ce qu'est l'idée

(1) Bernheui, Revue de l'hypnotisme, 189i.

(S) Alt, Gastropathies généralisées. (Arch. fOr Psych., XXIV, 1893.)

(3) Draper, American Journal ofinsanily, octobre i890.

(4) Paul Blocq, La topoalgie. iGazette hebdomadauie, i891.)

fixe dans le domaine de l'intelligence. » Mais les douleurs neurasthéniques n'ont pas toutes ce caractère physiologique. Le plus grand nombre d'entre elles n'ont rien de commun avec l'idée. Elles ne traduisent que la sensation douloureuse pure et simple. Et l'origine de ces douleurs peut même tenir à des altérations périphériques. Selon Waller (1), les sensations d'effort et de fatigue dépendent d'échanges matériels ayant leur siège aussi bien à la périphérie que dans les centres.

La volition défectueuse dérive d'une asthénie de l'écorce, dépendant elle-même d'une tension insuffisante des ganglions sous-corticaux. Les troubles gastriques tiennent probablement ù des désordres de certains territoires buibo* médullaires ou même sympathiques. Il en est de même d'un grand nombre des lésions des organes génito-urinaires; le rein mobile peut, comme la matrice ou le canal de l'urètre, constituer un point de départ pour une irritation des centres sympathiques et spinaux. Certaines manifestations cutanées sont liées ù des troubles du système nerveux périphérique. L'ensemble des modifications sensorielles traduit des désordres, soit dans les centres, soit dans les appareils récepteurs.

Quant à savoir si l'évolution de la neurasthénie est une et suit un cours régulier ou si elle se trouve réglée par la localisation primitive, la question nous parait difiicilement solubtc pour le moment. Nous croyons cependant volontiers ù une espèce de centre d'attraction que nous localiserions dans les ganglions de la base. L'émolivité anormale, qui forme comme le fond de la névropathie, trouverait là son explication, et l'origine émotionnelle des plus graves perturbations psychiques du névropathe se comprendrait aisément. La démonstration de cette filiation vient, du reste, d être établie clairement par Stefuni (3) à propos d'un cas particulier. Selon cet auteur, le fait essentiel dominant le développement de la névrose consiste dans le désordre émotionnel d'où dérivent progressivement les troubles de la sphère des idées et des actes. Les formes les plus graves sont effectivement celles qui paraissent débuter dans les centres supérieurs. Il semblerait que c'est vers eux que les localisations diverses convergent toujours en dernier lieu. Ce vues rapprocheraient encore le neurasthénique de l'hystérique, voire même de l'épileptique.

Et ce serait peut-être ici le moment d'examiner de plus près cet important chapitre de ncuropathologie. Mais toute généralisation actuelle nous parait prématurée ; toute synthèse dans cette voie est encore interdite; on qe peut que se borner ù des constatations. En tête de ces constatations, il y aurait lieu de faire figurer néanmoins les points de contact que la symptomatologie crée aux névroses. Désireux de maintenir entre les névroses ces distinctions cliniques dont l'acquisition lente et laborieuse

(1) Waller, Attributs fonctionnels de Vécarce cérébrale, (Brain, part LIX. et LX.)

(2) Stefani, liiv. sper, di fren., t. XVII, fasc. UI.

LES neURASTDÉPtlQUES. ASt

a fait la lumière dans le chaos névropathique, les neurologues se sont particulièrement inquiétés des signes différentiels. Il semble quo In moment va venir d'envisager, sans craindre la confusion, la possibilité de synthèses nouvelles et de rapprochements inédits. Les récentes discussions à la Société de biologie de Paris, discussions auxquelles ont pris part des maîtres tels que Déjérine, Féré et Mathieu, semblent comme des présages de cette orientation. Mais au point de vue de la régression, ces considérations n*ont qu*unc portée secondaire. Il nous suffit, pour motiver nos rapprochements, de constater que les frontières névropathiques semblent se toucher et que les grandes névroses paraissent toutes converger vers le domaine de la vie quotidienne; qu'elles semblent accessibles aux mômes causes, relever toutes d'une prédisposition.

« Il existe en effet, dit Achard (1), une véritable prédisposition névropathique qui constitue comme la terre commune où germent, suivant les circonstances, les diverses maladies nerveuses. » L*étude des névroses révèle des alternances mises en lumière par Savage (2). Leur association, démontrée par Charcot, n'a servi jusqu'aujourd'hui qu'à les disjoindre. Peut-être ces associations seront-elles dans l'avenir des arguments pour les partisans de leur pénétration réciproque et du prolongement de l'une par l'autre. II n'y a pas jusqu'à la théorie des intoxications qui ne puisse devenir un jour un trait d'union. Enfin, ainsi que nous venons de le voir, les localisations achèveraient de les réunir dans une sorte de chaîne fonctionnelle. Les grandes névropathies traduiraient do près ou de loin le déséquilibre de départements similaires ou identiques du système nerveux et la dissociation fonctionnelle morbide. Il n'y aurait finalement entre ces diverses névroses que des questions d'intensité. On pourrait, au point de vue de la régression, leur trouver encore une véritable filiation involutive. N'est-il pas digne d'intérêt, en effet, devoir les manifestations douloureuses débuter, pour ainsi dire, dans les neurasthénies, les désordres de l'anesthésie générale et psychique former le fond de Thyslérie, et l'épilepsie pousser plus loin encore, dans le circuit physiologique classique, la perturbation? C'est, en effet, l'élément moteur, le terme dernier du réflexe qui se trouve particulièrement intéressé dans l'épilepsie. Il semble que l'involution, en s'accusant, surmonte progressivement les résistances qu'une fonction oppose généralement à la désorganisation. La souffrance est le cri d'alarme de la vie physiologique perturbée; l'insensibilité prolonge une hyperesthésie épuisée; le déséquilibre et la dissociation sont les conséquences de la résistance vaincue et des sensibilités émoussées. Toutefois, hâtons-nous de dire que le mécanisme intime des névroses, leur essence physiologique, la nature particulière du déséquî-

(1) Achard, Manuel de médecine, III, 1893.

(2) Savage, De l'alternance des névroses. (Journal of mbntal scikncb, 1887.)

480 DÉGÉNÉnÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

libre de chacune d'elles ne se trouvent en aucune façon compromis par ces rapprochements. La théorie de l'intoxication elle-même, malgré son caractère unitaire, ne ruinerait en rien les distinctions établies et Fimportancc régressive fondée sur ces différenciations. Car l'intoxication, dans la multiplicité de ses éléments, trahirait déjà des caractères distinctifs, essentiels. Et l'origine toxique nécessiterait malgré tout la diversité des prédispositions; elle n'anéantirait dans aucun de ses attributs essentiels la série des localisations et des déséquilibres que la symptomatologic des névroses nous a révélée. Il ne s'agit donc point d'établir enlre les né\Topathies comme une chaîne ininterrompue : un lieu d'élection commun n'entraîne pas un mécanisme unique. Ce que nous venons de dire se borne à signaler des rapprochements fonctionnels, des transformations possibles, et c'est ce que les faits témoignent hautement.

Ces vues nous amènent tout naturellement à vous parler des frontières do la neurasthénie.

La neurasthénie, synthèse morbide, délimitation théorique, conception didactique, ne peut en réalité présenter des limites nettement arrêtées. Il y a des neurasthéniques, il existe des états neurasthéniques, mais il c«t incorrect de parler d'une neurasthénie. La question des frontières de la né%TOse doit donc se poser d'une façon détournée.

Quand devient-on neurasthénique, et pourquoi devient-on neurasthénique? Teissont les éléments essentiels qu'implique avant tout la recherche des délimitations de la névrose.

Quand devient-on neurasthénique?

La réponse à une pareille question semble ne présenter aucune difficulté pour les partisans de l'unité et de l'indivisibilité de chacune des névroses. On devient neurasthénique dès qu'on présente des stigmates de la neurasthénie, répond l'École de Paris. C'est ainsi que nous avons procédé nous-méme lors de la détermination des caractères de l'épileptique et de rhystérique. Et la plupart de ceux qui ont étudié la neurasthénie tiennent un langage analogue. L'École de la Salpêtrière, spécialement sous l'influence de Charcot, cherche à faire jouer aux stigmates de la neurasthénie le rôle décisif des tares épileptiques et hystériques en matière d'épilepsie et d'hystérie.

Or, Messieurs, les situations ne sont pas analogues. L'épilepsie et l'hystérie nous présentent des manifestations objectives constatablcs, parfois mesurables, toujours appréciables, et ces manifestations elles-mêmes tranchent, par des caractères d'exception, sur toutes les autres modalités fonctionnelles normales ou morbides de l'existence habituelle.

La neurasthénie nous offre rarement de pareilles ressources diagnostiques. Elle manque de signes objectifs; sa symptomatologic est presque entièrement d'ordre subjectif. Et quand il lui arrive de s'extérioriser nettement chez un individu, on peut affirmer que depuis longtemps cet indi-

LES NBDRASTHÊNIQUES. i87

vidu est neurasthénique. Ces manifestations extrêmes n'ont donc rien à Toir avec les signes primordiaux de la névrose et les indices précurseurs de révolution nëvropatbique.

Mais la neurasthénie présente une difficulté plus grande que celle inhérente à la subjectivité de ses symptômes. La nature même de ses stigmates crée une source nouvelle d'embarras et d'hésitations à ceux qui veulent lui assigner des frontières. Ces stigmates n'ont par eux-mêmes rien de particulier. Ils se rencontrent pour ainsi dire un peu partout au oours de l'existence. Nul n'est exempt de céphalée, de digestion difficile, de points douloureux. Nos volitions n'ont pas toujours leur rigueur normale et il nous arrive d'aspirer au farniente avec quelque raison. La dépression cérébrale nous guette un peu partout, dans le plaisir comme dans le travail. Le soir, notre tâche terminée, notre volonté émoussée, il nous monte comme une bouffée d'asthénie cérébro-spinale qui profile la neurasthénie. Nous nous endormons tous quelque peu neurasthénisés... quand nous nous endormons. Car l'insomnie du neurasthénique peut même frapper l'homme normal au cerveau exténué.

On a tenté, pour sauver la névrose d'une confusion avec la banale vulgarité des perturbations de la vie physiologique, d'assigner aux stigmates de la neurasthénie des caractères de gravité et de permanence. « Le terme « neurasthénie », dit Déjérine (1), implique par son étymologie même la perte de la force nerveuse, l'épuisement nerveux, en donnant à ce terme « épuisement nerveux » son sens le plus général, et en spécifiant que cet épuisement est par lui-même durable, plus ou moins permanent. »

Hais la neurasthénie monosymptomatique, admise par Charcot, les neurasthénies localisées, défendues par Blocq, Huchard (3) et Debovc, sont venues ruiner ces caractères distinctifs de gravité et de permanence.

Certains auteurs étrangers semblent avoir définitivement abandonné ces distinctions. « La neurasthénie en elle-même, dit Arndt (3) en soulignant, la faiblesse nerveuse, est simplement une manifestation de la vie nerveuse et, comme toute manifestation de celle-ci, elle est intimement liée aux lois de l'excitation et de la dépression. » La différence entre le normal et l'anormal réside dans une question de réfection de la cellule nerveuse. Dans la vie physiologique, cette cellule se refait régulièrement; dans la névrose, elle se répare incomplètement, se fatigue et s'épuise prématurément. Il n'y a plus, dans ce cas, à chercher les limites de la neurasthénie, car dans la vie physiologique la plus impeccable quelque chose persiste toujours d'incomplètement réparé. Et la preuve, c'est qu'on en meurt finalement.

(1) Déjérine, UlUréditi dans les maladies nerveuses. Paris, 1886. (S) HucHMtD, Les neurasthénies locales, (Archives db médecwb, 189S.) (3t Arndt, Die Neurasthénie, Vienne, 1885.

488 DÊG^.KÉRÊS fiT DÉSÉQUILIDRÉS.

Lcvillain d), sous rinspiralion du maître de la Salpétrière, s'élève avec un peu d'ironie contre la généralisation allemande. Le livre de Arndt débute, en effet, par une revue des neurasthéniques dans Thistoire dn monde, qui ne pouvait échapper à la critique de l'École de Paris. La gaîté française ne perd jamais ses droits.

Ce n'est plus de la nosographie cela, dit Levillain, c'est de la réelle fantaisie pathologique. Et Tauteur, refusant aux neurasthéniques de Arndt leur feuille de route, les renvoie chez les névropathes.

L'École de la Salpétrière échappe donc à la généralisation en créant une sous-névrose qu'elle appelle la névropathie. La névropathie est la condition sine qtia non de la neurasthénie, mais ce n'est pas la neurasthénie. Elle la symbolise en puissance; elle ne la contient que virtuellement.

Hais la nouveauté relative du mot n'implique pas la nouveauté de la chose.

En créant la névropathie comme terrain d'évolution des névroses» l'École de Paris ressuscite simplement l'état nerveux de Sandras (3), le ncrvosismc de Bouchut (3) et la neurataxie de Huchard (i). C'est le tempérament nerveux dont Brochin (5) formait « la première assise, la prédisposition essentielle de la névropathie, puisqu'il suffit quelquefois, par le fait seul de son exagération, pour la constituer ».

A l'époque où Brochin écrivait, la délimitation du tempérament nerveux était, de l'aveu de l'auteur lui-mémo, impossible à tracer. Et des savants de haute marque tiennent encore le même langage ù Pheure qu'il est. c( Nervosisme et étal nerveux sont des mots qui désignent plutôt un tempérament qu'une maladie. On peut être nerveux sans être névropathe, dit Bcrnheim (6), comme on peut être lymphatique sans être scrofuleux. » ce Tous les nerveux ne deviennent pas névropathes, ajoute-t^il quelques lignes plus bas. Il y a plus, tous les névropathes ne sont pas des nerveux. »

L'École de Paris, en changeant le mot, a-t-elle réussi à mieux préciser la chose? C'est ce que nous allons voir.

Lcvillain, traduisant les idées de Charcot, classe dans le nervosisme la névropathie vague, la névropathie, l'ensemble des prédispositions non encore différenciées qui forment, pour ainsi dire, le terrain d'évolution des névroses.

Pour Mathieu, le nervosisme ou la névropathie vague, c'est le fonds

(1) Levillain, La neurasthénie, Paris, 1891. (3) Sandras, De Vétat nerveux. Paris, 1860.

(3) Bouchut, Du nervosisme, 2« édition, Paris, 1877.

(4) Huchard & Axbxfeld, Traité des névroses, Paris, 1883.

j5) Brochin, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Paris, 1878. (6) Bbrnheim, Revue de Vhypnotisme, 189^.

LE9 NEUIIASTHÉNIQUES. ASb

commun sur lequel peuvent germer et croître les difTérentcs branches de la famille névropathique. Pour devenir neurasthénique, selon cet auteur, il feut donc être tout d'abord un névropathe; mais, ajoute-t-il, on peut être et rester toute sa vie un névropathe sans jamais devenir soit un aliéné, soit un neurasthénique.

Et il définit le ncrvosisme : un état particulier d'excitabilité facile et de dépression finale.

Il termine en donnant comme caractères communs à ses névropathes le fond mémo de la névrose sur lequel nous avons vu se profiler nos divers types de neurasthéniques.

Soupault (i), dans une thèse écrite sous l'inspiration du professeur Debove, reprend pour son compte les névropathes non différenciés de Mathieu et y introduit une subdivision.

<c De ces névropathes non différenciés on peut reconnaître deux types, écrit Soupault.

» Les uns sont excitables, vifs, pétulants, présentant des phénomènes qui les rapprochent des mentaux. On pourrait les désigner assez justement sous le nom do mentaux. Chez quelques-uns, l'excitation se révèle par une activité plus grande, une plus vive intelligence, une certaine impressionnabilité, de l'originalité poussée quelquefois jusqu'à lexccntri'cité. D'autres ont une activité bruyante : ce sont des ambitieux, des joueurs, des politiciens, des orateurs de réunions publiques.

y> Les femmes se font remarquer par la bizarrerie de leur caractère, la dépravation de leur goût et l'incohérence de leurs idées.

» Dans la deuxième catégorie, on peut ranger tous ceux qui ont une tendance à la fatigue et à la dépression physique ou morale. Il y a aussi dans cet état de grandes différences dans l'intensité des phénomènes. Le type le mieux caractérisé de cette catégorie, c'est l'hypocondriaque; il a une tendance au découragement; la moindre contrariété, le plus léger ennui sont vivement ressentis; pour lui les entreprises les plus simples sont hérissées des plus grandes difficultés; il se crée partout des embarras; les chagrins le bouleversent, et les joies viennent à peine le distraire un instant de ses tristes pensées.

» D'autres fois, la dépression se révèle par de l'apathie, de l'engourdissement physique et moral qui rend ces individus incapables d'aucun effort, d*aucun travail suivi et les désarme dans la lutte pour la vie. »

En regardant de près cette procession de névropathes, n'a-t-on pas comme une vague impression que c'est l'humanité tout entière qui se pousse, se coudoie et vous passe sous les yeux? Ne se sent-on pas un peu pris soi-même de ce mal de névropalhie qui synthétise nos enthousiasmes, nos illusions comme nos désespérances el nos découragements. Et si Ton

(1) Soupault, Les dyspepsies nerveuses. Paris, 1893.

490 HÉGÉRltRÉS ET DÉSÉ0UILIDRÉ8.

trouve pour soi Fëpithète désobligeante, mettra-t-on la même réserve à l'appliquer aux autres? De quelle personnalité ne peut-on dire qu'elle est quelque peu névropathe? Et une critique plus serrée serait peut-être autorisée à se poser une autre question. Quelque peu de neurasthénie, d'imprcssionnabilité morbide, de dc^séquilibre affectif en un mot, ne serait-il paé souvent une cause sinon une raison de supériorité?

^k0s douleurs sont parfois d'excellents stimulants : la pleine santé coïncide d'ordinaire avec la pleine accalmie corticale. Les sensations pénibles n'aboutissent à la dépression qu'après une période stimulante. L'impressionnabililé, mcmc quelque peu maladive, multiplie et renforce souvent nos sensations. Et Bordier (l)dit, avec beaucoup de justesse : « Plus les sens sont nombreux et raffinés, plus intime et fréquente est, par conséquent, notre communion avec le monde extérieur et avec les autres êtres qui nous entourent ; plus intense et plus rapide devient l'idéation : c'est par la réception et l'accumulation de toutes ces sensations que le cerveau se développe. »

Le travail mental intense est, à sa façon, une douleur qui en éloigne du reste le plus grand nombre des hommes. Les sensations exagérées, les désirs qui l'engendrent, dépassent la normale et confinent au domaine morbide. LVxception du résultat confirme à son tour la nature exceptionnelle de la cause. On pourrait citer de nombreux exemples d'hommes célèbres chez lesquels quelque chose d'anormal semble n'être pas étranger à leur supériorité.

Quoi qu'il en soit, le nervosisme, c'est déjà le déséquilibre, et le déséquilibre tout au moins intermittent représente la règle, car l'équilibre absolu constitue la négation de toute activité, l'extinction de la vie elle-même.

Le terrain de la névropathie, c'est donc le terrain même sur lequel évolue l'humanité. La vie normale crée la névropathie comme elle engendre tout le reste. Et, comme on l'a reconnu depuis longtemps, l'arbre des névropathies enlace de ses racines celles de l'arbre des diathèses. Les diathèses représenteraient les étapes du déséquilibre nutritif. Le nervosisme, c'est peut-être le déséquilibre nutritif plus spécialement' localisé au système nerveux. La diathèse arthritique moins circonscrite pourrait avoir une portée plus large. Ces questions constituent du reste des problèmes en pleine élaboration. Nous vous avons déjà parlé des relations de la famille névropathique et de la famille diathésique.

Féré vient de reprendre à nouveau ce sujet qu'il a, des premiers, fixé dans la formule sous laquelle il est généralement étudié aujourd'hui. Pour cet auteur, le lien générique entre ces formes de la régression, c'est l'hérédité, ce La dégénérescence, dit Féré (2), est la dissolution de i'héré»

(i) BORDOSR, La vie (Us sociétés, Paris, 1887. (S) FÈRÈ, La famille névropathique. Paris, i894.

LES nBI}RASTHÉNIQllB8. 491

dite. Les maladies héréditaires sont des maladies de Thérédité. d Et il recule cette hérédité bien au delà des limites habituelles, car il ajoute presque immédiatement : « La dégénérescence se montre aussi bien lorsqu'elle est acquise que lorsqu'elle est congénitale. Le renouvellement incessant de nos éléments anatomiques, qui maintient les formes extérieures et les propriétés héréditaires, constitue un véritable processus d'hérédité, qui peut être troublé lui-même par la plupart des agents susceptibles de troubler l'embryogenèse; ces troubles de la nutrition peuvent avoir des conséquences durables et véritablement dégénératives. » Nous avons vu Dailly (1) et Chambard (2) insister à diverses reprises sur les connexions des névroses et des diathèses, et nous-même, en divers endroits de ces entretiens, nous avons établi dés rapprochements analogues.

Hais Vigouroux (3) va même plus loin. Non seulement il établit des rapprochements, mais, fondant ses allégationssur des analyses d'urines, il conclut dans les termes suivants : ce Nos analyses ne nous permettent pas l'hésitation. Tous les neurasthéniques sans exception sont des arthritiques. »

Quoi qu'il en soit, les grands modes de déchéance qui déciment l'humanité sont donc à leur origine dans une étroite connexité. Cependant, à l'heure actuelle, il est impossible d'apprécier les degrés de cette parenté, de localiser et de différencier les éléments spécifiques de chacun d'eux.

La besogne a tenté bien souvent les savants, et peu de général isateurs, peu de chefs d'écolo ont résisté au désir de pousser plus loin la solution.

L'histoire de ces tentatives partielles ou générales serait l'histoire même des doctrines médicales, ce Dès l'aurore de la médecine, dit Bouchard» nous trouvons l'observation, mais en face de l'observation nous rencontrons la systématisation. »Et il ajoute : c< Nous maintenons la prévalenc^ des faits; mais nous n*avons pas cet héroïsme qui consisterait à arracher des entrailles de l'humanité ce besoin invincible de chercher le pourquoi des faits. »

Et ce pourquoi, chacun l'a formulé selon sa nature, son tempérament et ses goûts. Chacun, sans le savoir souvent, sans le vouloir surtout, introduit un peu de sa propre synthèse dans la synthèse générale. Bouchard, fasciné par la vie cellulaire et séduit par la conception qui la représente comme une assimilation et une désassimilation continues, meta l'origine de tous les troubles morbides, le trouble nutritif. Le trouble nutritif peut toutefois rester latent, ce Mais, dit Bouchard (4), s'il ne constitue pas la maladie, il n'est déjà plus la santé; il est la phase préparatoire, la prédisposition, la diathèse qui va quelque jour provoquer un éclat soudain et se révéler par ce qu'on appelle la maladie spontanée. »

(i) Dailly, Dégénérescence. (Dict. enc. des se. ii6d.)

{% Ohaudard, Imbécillité. (Dict. enc. des se. m&d.)

(S) Vigouroux, Neurasthénie et arthritisme. Paris, 1893.

(4) BoucHABD, Les maladies par ralentissement de la nutrition. Paris, 1885.

49S DÉGÉNÉRÉS BT DÉSÉQUILIBRÉS.

On retrouve dans Bouchard le pathologiste généralisateur et hardi qa*if est par-dessus tout.

Ces vues ont été dernièrement reprises et appliquées à la généralité des névroses par Dana (1).

Lancereaux (2), clinicien anatomo-pathologisto, se reconnaît dans la synthèse qu'il tente à son tour, sous le nom d'herpétisme. L*herpétisme, selon l'excellent clinicien de la Pitié, a son siège dans le système nerveux. Et cette localisation préside à l'évolution de la diathèse en même temps qu'elle explique son hérédité. L'herpétique est d'abord un névropathe, puis finalement un malade.

Nous venons de vous dire, Messieurs, que Charcot et son école faisaient de la névropathie le terrain d'évolution des névroses. Quelques-uns de ses disciples semblent vouloir étendre les généralisations. Selon Mathieu, le névropathe peut tout aussi bien devenir un goutteux, un diabétique» qu'un neurasthénique.

Certains observateurs sont même allés au delà, et à l'unité du terrain ils ont ajouté l'unité de la localisation. Telle est la conception de la névrose selon Leven (3). a La névrose, dit cet auteur, est une maladie due à l'irri*tation des centres nerveux et qui évolue dans les nerfs, dans les viscères, dans la peau, dans les muqueuses, dans les articulations, qui altère le sang et la nutrition. » Et Leven poursuit, dans une revue qui épuise à peu près la pathologie tout entière, les modalités de la névrose. C'est la névrose qu'on trouve à l'origine des maladies nerveuses; c'est elle qui préside à toutes les diathèses, qui fait le rhumatisme, la goutte, l'albuminurie, la chlorose, l'anémie, l'obésité, etc. ; c'est elle qui les résume toutes.

Mais, Messieurs, comme bien d'autres choses, l'unité n'est pas de ce monde ni d'aucun monde. La névrose synthétisant les diathèses n'impliquerait encore que l'unité du siège et nullement l'unité du mécanisme. Et la connaissance des divers mécanismes n'exclurait pas leur transformation. Système nerveux et nutrition sont donc les deux grands pivots autour desquels évoluent toutes les théories dont nous venons de vous parler. Au fond, chacun sait que tout se tient et se lie dans le domaine biologique et que la séparation est impossible. Cependant les mots ont de ces fascinations irrésistibles et le besoin invincible du pourquoi dont parle Bouchard triomphe des volontés. Mais les mots sont particulièrement les grands tricheurs du jeu de la pensée. Ils escamotent les transitions et nous font croire ù l'existence de leurs abstractions. Malgré leurs mirages, il n'y a pas, vivant d'une existence indépendante, deux grands facteurs : le système nerveux et la nutrition. Il y a simplement la vie. Et la vie n'est qu'une perpétuelle réaction entre l'organisme et le milieu.

(1) Dana, Boston médical and surgical Journal, mai 1894. (S) Lancereaux, Traité de rherpétisme. Paris, 1883. <S) Lbvbn, La névrose, Paris, 1887.

LES NËUnASTHÉNlQUES. i93

A chaque excitation succède un certain épuisement qui se traduit par une dépression correspondante et adéquate. Ce phénomène est au fond de toute fatigue : la neurasthénie est une fatigue chronique; la fatigue, une neurasthénie passagère. Toutes deux sont des épuisements plus ou moins prolongés; elles aboutissent ù l'épuisement final qui est la mort. Elles luttent contre ce principe d'évolution qui est la raison de la vie et que traduit l'hérédité; elles entraînent des perturbations fonctionnelles qui sont les déséquilibres; elles aboutissent à des dissociations qui sont les névroses et finissent dans une dissolution progressive qui constitue rinvolution régressive et ses étapes vers la dégénérescence finale.

Faites avec cela une ou plusieurs formules si vous voulez, mais ne cherchez pas ailleurs.

La vérité en ce qui nous occupe, c'est que, à tout instant de notre vie» nous nous neurasthénisons quelque peu.

Plus la vie est intense, et plus le déséquilibre nousmcnace, irrémédiable, inexorable. Il nous guette à chaque pas, à chacun des méandres du chemin. Et parfois, prodigues, nous gaspillons ainsi plus que noire propre patrimoine :nous compromettons l'héritage des nôtres. Le déséquilibre nous prend h table, il nous prend dans l'alcôve, il nous prend surtout au cours des labeurs de la pensée. Et c'est là peut-être qu'il nous porte les coups les plus rudes. « Nous payons, dit Jacoby (1), do la vie de générations futures et de notre propre existence dans l'infini des siècles, quelques lignes dans les dictionnaires biographiques. »

Quant ù la raison de la persistance de l'espèce au travers de ces faillites individuelles, c'est le secret de la vie elle-même, c'est le mystère de l'évolution dont elle émane.

Aux curieux quand même, — qui vous demanderont : Pourquoi sommes-nous encore? — répliquez simplement : Pourquoi sommes-nous donc? Et pourquoi avons-nous d'abord été?

(1) P. Jacoby, Études sur la sélection. Paris, 1881.

QUATORZIÈME CONFÉRENCE

LES PSTGHOPATHIBS SEXUBLLiBa

Dégénérés et déséquilibrés. ^ Les anomalies nutritives. — Importance des anomalies seiaeUe«. — Signification doctrinale des déflations génitales. — Les localisations du réflexe géoésique. — La facteur biologique domine la sexualité — Classification des sexuels de Nag nsn — Objections à celle classification. — Divisions fonctionnelles. — Les uramstes. — Insiincts et caractères d«s uranistes. — Les théories del'uranisme. — Interprétation physiologique. — Les tribades. — Moeurs et caractères. ^ Les causes de l'inversion sexuelle. — Le sadisme. — Son origine génitale. - Les nécropbiles. — La bestialité. — Viol. — Inceste. — L'onanisme. *-Ses variétés.— Leur mécaniyic. — Origine des associations onaniques. ~ La poussée gânltale précoce des héréditaires. — Satyriasismo et nymphomanie. ~ Le fétichisme. ~ Le masochisme. — Les exhibitionai^tes. — Fioiteurs. — Coupeurs de nattes. — Stigmstes des psychopathes sexuels. — Leur hérédité. — Responsabilité des psychopathes. — Opinions de Kraflt-Ebing» Uoll* Lasègu e. — La responsabililé individuelle. ^ Ses anomalies et ses erreurs.

M ESSIEU ns,

L*étu(le (les trois grandes névroses nous a démontré l'existence d'une série d'individus porteurs de tares héréditaires plus ou moins graves. Nous les avons dénommés du nom générique de dégénérés et de déséquilibrés. Hais les différences considérables qui les séparent les uns des autres nous ont conduit à établir, dans chacune de ces deux catégories, des subdivisions. Nous avons vu que le caractère de gravité de la dégénérescence dépendait avant tout de sa précocité, de son origine et de son intensité. Dans chacune des névroses, vous avez pu constater celte gradation, du reste régulièrement soulignée. Et à Taide de ces éléments, il nous a été permis de considérer, dans nos dégénérés, des dégénérés absolus et des dégénérants. On pourrait, d'une manière tout aussi motivée, distinguer de même sous les déséquilibrés des déséquilibrants.

Les dégénérés profonds ou absolus sont les irréductibles, ceux dont la déchéance spécifique ou individuelle s'aflirme comme irrémédiable. Ils représentent souvent le dernier degré d'une involution dont l'hérédité a renforcé et accumulé les tares. Nou» avons vu toutefois que le trouble morbide essentiel peut avoir des origines moins éloignées et dater des premiers temps de la vie individuelle. Parmi les dégénérés inférieurs ainsi spéciiiés, nous vous avons signalé l'idiot, le crétin, etc.; il y aurait lieu d'ajouter à ces produits de l'invulution définitive un certain nombre d'épileptiques profonds.

406 BÉGÉNÉBÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

Aux dégénérés complets succèdent les dégénérants; la tare originelle est ici moins lourde et les perturbations plus superficielles. Parmi ces dégénérants, nous rencontrons une grande partie des épileptiques» les hystériques les plus gravement atteints ainsi que les neurasthéniques généraux.

Nous voudrions donner le nom de déséquilibrés aux dégénérés supérieurs qui constituent pour ainsi dire les trois sommets de nos trois névroses essentielles; à tous ceux dont le déséquilibre, quoique nettement accusé, n'est pas irrémédiable; à ceux dont le trouble se manifeste pour ainsi dire unilatéralement et qui conservent, en dehors de lui, Tallure régulière et l'apparence normale.

Au-dessus de cette catégorie, il n'y aurait plus que des déséquilibrants. Les déséquilibrants ne présenteraient qu'un déséquilibre virtuel en voie d'élaboration; ils seraient un peu les candidats de la déséquilibration; ils confineraient de toutes parts à ce qu'on est convenu d'appeler les individus normaux. Et de celte normalité, ils en sortiraient souvent pour y rentrer quelquefois sous l'effort des circonstances. Chez eux, le déséquilibre serait plus régulièrement fonction du milieu que de l'organisme.

Quant aux dégénérés réels, en dehors de ces névropathes supérieurs dont une certaine anormalité caractérise seule la tare atténuée, ils comprendraient toute la série des impulsifs, des obsédés, des phobiques.

Cette dernière catégorie constitue les types les plus élevés de la classification de AJagnan.

Nous ne reprendrons pas l'exposé des motifs de la quadruple sériation qui précède. Déjà, au début de l'étude des névroses, nous avons justifié notre conception de la névropalhie comme syndrome dégénératif. D'autre ■ part, la catégorie des dégénérés supérieurs bénéficie d'une véritable gr&ce d'état en matière de d égénércscence. A propos d'elle, la régression morbide est généralement admise et on ne s'efTorcc plus de justifier des distinctions entre le trouble pathologique et l'état de déséquilibration qui en forme l'origine et le fondement. On ne dit plus, comme ù propos des névroses, que la perturbation sexuelle, phobique, maniaque ou autre pousse en terrain dégénératif. Ce trouble constitue lui-même la dégénérescence localisée et comme extériorisée.

Mais en dehors de cette justification, dont les circonstances nous font grâce, il nous reste une autre tâche : il nous paraît nécessaire de rattacher aux névropathes nos dégénérés supérieurs. Car faute d'avoir renoué la chaîne des névroses et des syndromes dégénératifs, notre série régressive, involutive, semblerait présenter des solutions de continuité.

Avec Taneienne conception une et indivisible des névroses, la tâche eût paru lourde et difiicile. Mais en considérant les épilepsies, les hystéries, les neurasthénies comme l'extériorisation de déséquilibres partiels, plus ou moins coordonnés ou dissociés, les difficultés tombent d'emblée. lies

LES PSYCH0PATHIE8 SEXUELLES. i97

névroses, accumulant, synthétisant les tares, n'en restent pas moins des collectivités de déséquilibres systématisés. Elles se distinguent par des localisations multiples, des successions et des permutations, mais elles gardent néanmoins ce caractère de désagrégation de Téquilibre qu'elles extériorisent du reste manifestement. Les dégénérés supérieurs localisent et circonscrivent la poussée morbide ; ils ne présentent que des déséquilibres isoles et partiels ; ce sont des névropathes monosymptomatiques. Il n'est plus possible de concevoir les choses d'une autre façon.

Les trois conférences qui vont suivre justifieront suffisamment cette manière de voir. Les dégénérés supérieurs n'ont donc, généralement, comme caractère distinctif, que la tare dont ils sont marqués. Cette tare est, du reste, fréquemment dissimulée. Elle semble comme localisée dans un département particulier de leur vie affective ou intellectuelle. On dirait un résidu étranger non assimilé, déposé là par Thércdité et dont l'équilibre subit involontairement et régulièrement l'influence désorganisatrice. Les facultés de ces déséquilibrés partiels peuvent être et sont parfois brillantes. L'activité morbide dont ils sont hantés de par leur déséquilibre les pousse par moments dans la société vers des positions supérieures. Ces déséquilibrés ont des noms dans Thistoire; et leur histoire est en partie celle de l'humanité. Car ces déséquilibrés pourraient bien s'appeler Socrate, Mahomet, César, Newton, Pascal, Molière, Napoléon !«'■; et il en reste.

Quant à la tare, si son champ d'action est vaste, elle n'en reste pas moins régulièrement cérébrale ; elle porte toujours sur un mécanisme psychologique. Mais ce mécanisme peut relever d'une des grandes fonctions physiologiques comme il lui arrive de ne traduire qu'une modalité du caractère, une bizarrerie, une excentricité. Car rien n'échappe au déséquilibre : il va des nécessités nutritives et génésiques aux plus brillantes facultés de l'intellect, aux particularités les plus reculées du caractère. Or, ce déséquilibre relève dans tous les cas d'une même nécessité biologique. Cette nécessité biologique, nous l'appelons, faute d'une dénomination mieux appropriée : le besoin. Il est indispensable toutefois de ne point limiter sa signification aux manifestations physiologiques élémentaires. Nous avons parlé jadis de besoins liés exclusivement à l'action centrale; et cette action centrale, à certains moments, pourrait, disionsnous, se traduire dans la conscience avec les caractères du besoin. Nous pouvons donc conclure que le besoin préside à la vie normale comme il préside à la vie morbide. L'anormalité de l'existence n'est en dernière analyse que la traduction de l'anormalité du besoin. Nous vous avons rappelé tout cela en diverses circonstances.

L'étude des déséquilibres devrait donc méthodiquement débuter avec les légères anomalies qui président à nos fonctions essentielles, à notre manière de boire et de manger, d'aimer et de penser.

Les anomalies de la fonction et de l'instinct nutritifs ouvriraient la voie ;

on en montrerait Timportance et le retentissement dans révolution individuelle et collective ; elles apparaîtraient liées spécialement aux désordres (le lu nutrition et formeraient le point de départ d'un certain nombre (I*état8 dénutritifs. Leur étude conduirait à la notion de la famille diathésique et par elle la transition vers la famille névropathique s'effecluerait progressivement. Dans cette revue des déviations du besoin nutritif, il y aurait à montrer les caractères évolutifs du besoin en général. On reconnaîtrait que, là comme ailleurs, le sentiment du besoin va en s*affinant, tout au moins en se spécialisant.

Mais cette étude serait trop longue. Elle ne touche, du reste, que de loin à notre sujet; elle relève plus particulièrement, avons-nous dit, d'un examen des origines de la famille diathésique. Et il nous suffit de vous avoir signalé dernièrement, lors de l'étude de la neurasthénie, l'intime |)arenté drs diathèses et des névropathies sur le terrain de la dénutrition, pour être autorisé à passer outre aujourd'hui.

Dans une étude spéciale (1), nous avons réparti l'activité individuelle et collective en trois ordres de fonctions. Les fonctions nutritives ont pour (torollaire les salisfaciions génésiques et intellectuelles. Ces deux dernières fonctions vont nous fournir de nombreux sujets d'étude; leurs troubles, tm effet, relèvent essentiellement des étals dégénératifs. Leur histoire pathologique se confond très souvent à l'origine avec l'histoire de ces derniers. Car si les troubles du besoin nutritif aboutissent spécialement au domaine de la diathèse, les anomalies du besoin sexuel, du besoin affectif et intellectuel sont avant tout les éléments et les facteurs essentiels de la régression. Mais parmi les aberrations génitales, affectives ou intellectuelles, les plus étranges et les plus curieuses sont, sans conteste, les premières.

Nous débuterons donc dans l'étude des dégénérés supérieurs par une revue des psychopathes sexuels. La portée de cette revue est considérable. E^lle est considérable non seulement par l'importance du besoin qui en forme le fond : car l'amour, ce sentiment qui fait de l'égoïsme avec de l'altruisme, comme dit Letourneau (2), est sans contredit le facteur le plus puissant de l'évolution, après l'instinct de conser\'ation; il annihile même parfois ce dernier, et les faits divers sont là pour en témoigner. Mais les anomalies du besoin génésique ont à nos yeux une autre importance que nous aimons à vous signaler. C'est une portée didactique, si vous voulez bien, mais dans les circonstances présentes elle nous paraît essentielle et instructive.

La fonction génésique et ses déviations mettent, en effet, en relief, et d'une manière quasi schématique, les lois qui président à l'ensemble des maui-

(1) D ALLEMAGNE, Principes de sociologie. Bruxelles, 1886. (9> Letourneau, L'évolution du imriage. Pans, 1888.

LES PSYCHOPATHIES SEXUELLES. 4»0

festations de Tactivité humaine. Dans la progression que réalise cette fonction, dans l'involution qu'elle traduit parfois, se retrouvent les caractères essentiels de l'évolution du besoin, dans l'individu et dans la collectivité.

Elle montre tout d'abord le caractère purement réflexe d'une des plus hautes fonctions ; elle permet de constater à ce réflexe comme une série de points de départ, de centres d'excitation ; elle plaide la cause de l'étiologie organique des plus nobles sentiments par l'intensité même du besoin incontesté qu'elle traduit finalement.

L'évolution que réalise la fonction génésique nous fait donc assister d'une manière typique à l'évolution du besoin en général. Cette fonction se montre, en effet, comme dépourvue tout d'abord d'électivité et de choix; elle arrive à sa forme normale dans l'amour; elle confine au déséquilibre quand, sa raison physiologique disparue, elle ne laisse subsister que les impérieuses exigences de centres dont rien ne motive plus les prétentions.

Mais avant d'entrer dans l'examen des aberrations du sens sexuel, il est nécessaire de vous dire quelques mots de la fonction à l'état normal. Elle traduit un réflexe, mais un réflexe compliqué, pourvu de centres divers et diversement situés.

Le sens génésique possède tout d'abord des localisations inférieures dans la moelle. Budge, le premier, a démontré, vers la région lombaire, l'existence de territoires délimités tenant sous leur dépendance l'acte génésique. On a même cherché à décomposer ces centres et à localiser différemment le point de départ de l'érection et celui de l'émission du liquide séminal. On ne parle ordinairement que de centres moteurs médullaires. Mais il doit exister très probablement des centres sensibles, c'est-à-dire des centres récepteurs des impressions centripètes. Il y avait jadis quelque difficulté à se représenter les voies anatomiques de ces réflexes médullaires ; la découverte si importante des collatérales des faisceaux blancs médullaires par Ramon y Cajal permet aujourd'hui de se rendre compte aisément du mécanisme spinal. Les voies intermédiaires seraient constituées par les collatérales du cordon postérieur, dénommées sensitivo-motrices par Ramon y Cajal (1), et réflexes collatérales des racines sensibles, par Kôlliker (3). Des rapports étroits existent entre les centres partiels par l'intermédiaire de ces collatérales et l'excitation de l'un de ces centres peut être perçue directement par l'autre. Cependant cette perception paraît purement organique, fonctionnelle; c'est donc une répercussion physiologique plutôt qu'une sensation; aucune sensibilité consciente n'y préside. La perception réelle du besoin génésique ne se fait que plus haut. Vous savez déjà, par nos études antérieures, vers

(1) Ramon y Cajal, Les nouvelles idées sur le système nerveux Paris, 1894.

(2) KôLUKER, Handbuch der Gewebelehre des Menschen, Bd II, erste Halfte. Ldpxig, 1893.

500 DÉGÉNÉBÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

quelle région nous localisons le siège de la sensation brute du besoin génital. Nous le plaçons vers les ganglions de la base, à la hauteur des centres de la sensibilité générale et des sensibilités sensorielles non dégrossies. Il est probable que ce centre perceptif se double là d'un centre moteur correspondant. La fonction de ce dernier serait double : il présiderait à la mise en activité des centres de l'érection et de l'éjaculation, mais il tiendrait également sous sa dépendance les mouvements passionnels désignés sous le nom peu flatteur de spasme cynique. Il serait là en rapport avec les centres de l'odorat et de la vision bruts. Mais il pourrait à son tour être actionné par des localisations supérieures.

Car à la suite de ces deux catégories de centres médullaires et ganglionnaires, qui par eux-mêmes suffisent à assurer l'exécution de la fonction, il faut nous figurer dans une réelle superposition l'existence de centres corticaux. Ces centres corticaux interviennent dans ce que nous nommons l'évolution fonctionnelle du besoin sexuel. Ils sont comme les réceptacles des résidus de nos passions affectives individuelles; ils tiennent à la fois des centres mnémoniques, des centres d'élaboration et de perception. Leur fonctionnement serait influencé par tous les centres corticaux et traduirait, non plus le besoin viscéral, mais le besoin cérébral, avec ses caractères si variés et si déconcertants. Ce centre cérébral finirait môme par acquérir une réelle indépendance et réclamerait encore des satisfactions injustifiables alors que la fonction réelle reste silencieuse et semble éteinte déjà depuis longtemps.

Hâtons-nous d'ajouter cependant que cette révolte du centre cortical est rare. Et très probablement son caractère d'indépendance est dans la majorité des cas plus apparent que réel. Qui sait, en elîet, si quelque élaboration viscérale anormale, quelque vibration d'un centre inférieur non perçue dans la conscience ne préside pas à Téclosion de l'idée fixe de î'érotomane? Par exemple, ceux qui aiment les étoiles, n'ont-ils pas encore quelque chose comme un arrière-goût de l'amour au fond de leur vision contemplative? Car, pas plus ici qu'ailleurs, nous ne pouvons nous résigner à l'apparition, sans motif organique, de l'idée pure détachée et indépendante en plein domaine de l'esprit. Nous ne croyons pas, vous le savez, à l'activité spontanée de l'écorce. L'idée ou la douleur fixe, l'émotion persistante ou le sentiment continu, nous ne les comprenons que par q^uelque chose de fixe, de continu ou de permanent qui leur correspond et dont ils sont comme les reflets dans le domaine de la conscience.

En tous cas, si l'exception à cette règle subsiste, elle est rare, et rare avant tout dans le domaine des fonctions génésiques. Au fond de toute manifestation amoureuse, le besoin organique se retrouve. Il peut apparaître brutal et nature, mais il n'est pas moins lui-même lorsqu'il revêt les couleurs les plus brillantes de l'amour. Il lui arrive de ne se traduire que sous une forme vague, mélange de curiosité et de désir à peine soupçonné; c'est alors quelque chose d'indéfini qui nuance à peine l'existeace.

LES PSYCHOPATHIES SEXUELLES. 501

Et il peut Taccaparer tout entière, cette existence, et ne Tabandonner un instant que pour la reprendre l'instant suivant.

Hais quel qu'il soit, intense ou réduit, brutal ou poétisé, il traduit toujours un besoin ou, ce qui revient au même, Tapaisement d'un centre. C'est constamment un centre, quelques cellules nerveuses en éréthisme, qui président à l'amour sous toutes ses formes. Et l'amoureux, sans distinction d'étiquette, cherche avant tout l'apaisement de tensions centrales aux origines variables, car ce centre peut être multiple, ainsi que nous venons de le voir. Et l'amour normal, lorsqu'il existe, — car, comme dit Tarde, il y a toujours quelque chose de morbide dans toute passion amoureuse, — l'amour normal est celui qui résulte de l'équilibre de chacun de ces centres. Nous croyons à leur trilogie, et nous pensons qu'ils doivent intervenir tous trois à leur manière. Mais souvent on ne prend conseil que de l'un d'entre eux. On aime au hasard des circonstances, sans que l'écorce intervienne pour motiver le choix des centres ganglionnaires et médullaires. Puis, on ne s'estime même plus quelques années après s'être adoré follement. Sans compter toutefois les individualités plus exigeantes qui tiennent leur amour en partie double, triple et qui aiment par tous les centres ù la fois.

a Dans les choses qui concernent les relations entre les deux sexes, dit Charcot (1), même alors que les intéressés poursuivent ce le bon motif », il y a toujours deux éléments à considérer, lesquels se mélangent en proportions diverses suivant les individus : un élément plutôt psychique qui a son substratum dans les couches cérébrales supérieures, l'autre plutôt physiologique ou physique, comme vous voudrez l'appeler, qui siège dans les régions cérébrales inférieures ou dans la moelle. »

Mais dans l'amour morbide, avec ou sans motifs, les choses se passent diflFéremment. L'équilibre est rompu entre les centres; un d'entre eux peut tout emporter et son action unique, non contre-balancée, vient encore, par son intensité, ajouter au caractère pathologique des perturbations dont il est l'origine.

Il est difficile. Messieurs, d'adopter une classification des psychopathies sexuelles. Les manifestations maladives du besoin génésique varient dans de telles limites et sont parfois d'un caractère si complexe que toute tentative de les classer méthodiquement reste passible d'objections plus ou moins fondées.

Hagnan s'est efforcé, dans une communication qui fait époque dans l'histoire des aberrations sexuelles, d'adopter des bases anatomiques et physiologiques, a Ces anomalies sexuelles sont si nombreuses, si variées, dit Magnan (S), qu^elIes prêteraient à la confusion si on ne faisait ressortir

(1) Charcot, Leçons du mardU IL Paris, 1891.

(S) Magnan, Anomalies perversives sexuelles. Paris, 1885.

SOS DÉGÉNËRfeS BT DÉSÉQUILIBRÉS.

lean liens réciproques par une classification basée sur Tanatomie et la physiologie.

» Les spinaux, qui forment le premier groupe, sont réduits au réflexe simple ; leur domaine se trouve limité à la moelle, au centre génitospinal de Budge. C'est Tonanisme chez Tidiot complet.

» Pour les seconds, les spinaux cérébraux postérieurs, le réflexe part de récorce cérébrale postérieure et aboutit à la moelle. I^ vue seule, l'image d'un sujet du sexe difllérent, quelles que soient ses qualités, qu'il soit beau ou laid, jeune ou vieux, provoque Torgasme vénérien. Cest Tacte instinctif purement brutal.

» Un troisième groupe comprend les spinaux cérébraux antérieurs. Le point de départ du réflexe est dans l'écorce cérébrale antérieure ; c'est une influence psychique, comme dans l'état normal, qui agit sur le centre génito-spinal, mais l'idée, le sentiment ou le penchant sont ici pervertis. Nous verrons, en efiet, le penchant anormal d'une femme pour un enfant de deux ans; d'autre part, l'acte conjugal chez un homme, sous la dépendance exclusive du souvenir de la tête d'une vieille femme ridée, couverte d*un bonnet de nuil ; par suite, frigidité complète la première nuit de ses noces, l'image n'étant pas évoquée.

» Enfin, les cérébraux antérieurs ou psychiques : ce sont des extatiques. Un jeune élève des beaux-arts vit dans la chasteté absolue : son amour, c'est Hyrtho qui s'est réfiigiée dans une étoile; il contemple tous les soirs cette étoile, lui adresse des vers, brûle de l'encens. »

La classification de Magnan a réalisé un progrès considérable dans l'étude des psychopathies sexuelles ; son influence ne s'est, du reste, pas bornée là. La gradation dans le déséquilibrement génital qu'elle schématise a déteint, pour ainsi dire, sur le domaine tout entier de la dégénérescence; elle se retrouve dans la classification générale des dégénérés de Magnan , et nous vous avons dit que par elle le clinicien de Sainte-Anne avait eu le grand mérite de donner aux idées de Morel la base anatomophysiologique qui leur faisait défaut.

Cependant les idées de Magnan nous semblent passibles de quelques objections. Nous ne chicanerons pas sur les localisations psycho-physiologiques qu'elles renseignent. Vous savez, par nos premières conférences, que nous entendons autrement le fonctionnement de l'axe encéphalomédullaire. Mais il est d'autres vues, celles-là essentielles et doctrinales, qui, dans la classification de Magnan, motivent nos hésitations et nos doutes.

Tout d'abord, l'acte génésique n'est jamais simplement localisé dans la moelle. L'idiot voué à l'onanisme met en jeu d'autres centres que des centres médullaires: il possède la notion de la jouissance, si peu consciente qu'elle soit, et celle-là ne siège pas dans l'axe spinal; le souvenir confus mais positif qui lui revient de la sensation éprouvée intervient dans la

LES PSYCHOPATHIES SEXUELLES. 508

répétition de Pacte ; et les mouvements eux-mêmes, nécessaires à l'acte, dépendent peut-être de centres encéphaliques : œ sont les résidus moteurs d'une éducation préalable qui interviennent très probablement. Et lors même qu'il s'agirait d'un onanisme purement automatique, il fendrait néanmoins s'adresser ailleurs qu'à la moelle, selon nous, pour l'expliquer.

Hais il est un autre reproche qu'on pourrait appliquer aux vues de Magnan et qui vise plus haut qu'une simple question de mécanisme et de localisation. La classification du professeur de Sainte-Anne semble accorder à récorce une influence décisive sur la psychopathie ; elle seule interviendrait dans l'aliénation d'origine génitale; le réflexe, en un mot, partirait, pour certains déséquilibrés supérieurs, d'un des centres sensoriels ou idéogènes corticaux.

Nous comprenons difficilement les choses présentées de cette façon; nous ne pouvons nous faire à l'idée d'une écorce agissant pour son propre compte. Nous croyons qu'en thèse générale elle ne fait que refléter l'activité sous-jacente. L'idée obsédante ne traduit qu'un déséquilibre sousjacent, vous avons-nous dit à diverses reprises; elle lui est, selon nous, intimement liée ; elle ne sert que de trait d'union. Au fond, c'est toujours la poussée viscérale organique qui intervient; c'est elle qui tient l'écorce comme en haleine, qui pousse à la recherche de l'image aphrodisiaque ou provoque l'impulsion obscène, exhibitionniste, érotomane ou autre. Cette poussée se brassant dans l'inconscient, nous ne voyons que ce qui en éclate dans le champ de la conscience. L'idée n'est donc, ici comme ailleurs, que le sommet de l'arc réflexe ; il est impossible de l'élever à la hauteur d'un facteur autonome et primordial.

Les eunuques les plus récalcitrants, les incomplets, selon la terminologie du harem, ne conservent qu'un temps des appétits vénériens; ces appétits s'atténuent progressivement : c'est comme une vibration qui s'éteint; et sa persistance après la disparition de ses motifs organiques et sensoriels, n'implique encore que son intensité originelle.

Pour ces diverses raisons, nous adopterons, dans notre revue des aberrations du sens génésique, un ordre un peu différent.

Notre classification se rapprochera plus spécialement de celle de M. Bail (1), qui propose de ranger les aberrations génitales en trois classes.

I^a première est constituée par l'érotomanie ou folie de l'amour chaste, comme la dénomme l'auteur.

1^ deuxième, sous la dénomination génésique d'excitation sexuelle, comprend les formes aphrodisiaque, obscène, hallucinatoire, ainsi que le satyriasis et la nymphomanie.

(1) Ball, La folle éroligiu» Paris, iS93.

50i DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQllLIBBÉS.

La troisième contient les perversions sexuelles. Bail y renferme les sanguinaires, les nécrophiles, les pédérastes et les invertis.

Quant à nous, nous séparerons tout d'abord les aberrations sexuelles en deux grandes catégories. Dans l'une, nous placerons toutes les perver* sions qui, en dépit de leur anormalité, ont néanmoins pour but final la satisfaction du besoin génital. Dans l'autre catégorie se trouveront rangées les anomalies dont l'acte vénérien est exclu ou tout au moins reporté à l'arrière-pian. Chacune de ces subdivisions subira, à son tour, comme une sériation de ses éléments par ordre d'importance régressive.

Nous commencerons l'étude de notre première catégorie par les ura* nistes. La dénomination d'uraniste est due à Ulrichs (1), qui l'a probablement empruntée à un passage du Banquet de Platon. La chose qu'elle signifie a reçu des noms divers. Westphal (3) l'appelle homo-sexualîté, par opposition au terme d'hétéro-sexualité, qui désigne l'attraction d'ua sexe pour l'autre. On lui a donné le nom de commasculation, de pédérastie; mais la dénomination d'uraniste semble prévaloir dans la littérature scientifique; elle est adoptée par Kraill-Ebing en Allemagne, et on la rencontre fréquemment dans les ouvrages français. Uraniste a sur pédéraste l'avantage de désigner à la fois le perverti actif et passif. Et d'un autre côté on signale souvent entre le pédéraste et l'inverti une distinction que Bail (3) précise dans les termes suivants : « La pédérastie, dit le professeur français, est un vice qui résulte d'un motif réfléchi, déterminé, et c'est avec raison que la pudeur publique s'en révolte et que la loi le flétrit.

» L'inversion sexuelle n'est ni un vice ni une passion immorale, mais un penchant maladif qui a le caractère de l'impulsion, de Tinstincl; c'est une tendance instinctive et congénitale; c'est la seule manière dont un individu mal organisé puisse manifester sa vie sexuelle. »

L'uraniste qu'on pourrait appeler classique se distinguerait donc par un double caractère: son penchant pour le sexe homologue serait exclusif; l'uraniste n'éprouverait aucune tendance sexuelle vis-à-vis de la femme. Ses désirs ne s'allumeraient qu'en présence de l'homme. Ce serait l'inverti dans sa signification théorique absolue.

Moll (4), au travail si curieux duquel nous emprunterons fréquemment des indications au cours de cette étude, insiste sur la nature du penchant uraniste. Bien des raisons, dit cet auteur, montrent que ce penchant n'a rien de commun avec l'amitié et qu'il s'agit au contraire d'une impulsion sexuelle analogue à celle qui, à l'état normal, pousse le mâle vers la

(1) Ulrichs, Protnetheus Leipzig, 1876.

(2) Westphal, Arckio fur Psychiatrie, II.

(3) Ball, La folie erotique, Paris. 1893.

(4) Moll, La perversion de l'instinct génital. Paris, 1893.

LES PSYCHOPATHIES SEXUELLES. 505

femelle. L'uraniste est excité par la vue des organes sexuels de l'homme ; la représentation mentale de ces organes provoque le réflexe génital; il est jaloux de l'homme comme, en certains cas, Thomme est jaloux de la femme, et son but est finalement d'arriver à l'acte sexuel par contact avec un autre individu du même sexe. Le besoin constitue donc le phénomène essentiel et l'origine fonctionnelle de l'inversion doit être cherchée ailleurs que dans le cerveau. Il ne s'agit donc point d'une aberration d'origine exclusivement mentale. Et nous aimons à rappeler une constatation qui exclut encore plus hautement l'idée d'un trouble purement psychique : selon Krauss (1), des indices de pédérastie se rencontrent chez le singe et le chien.

L'uranisme a une histoire qui remonte à la haute antiquité. Vous trouverez dans les ouvrages de Moreau de Tours, de Bail et de Moll un exposé complet des uranistes de haute marque des temps anciens. Chacun du reste sait que l'amour des petits garçons constituait le péché mignon de Socrate.

L'uranisme n'a rien perdu de ses droits avec les années. A Naples, le soir, sur la via Toledo, des jeunes gens s'offrent aux passants et les entremetteurs vantent non seulement leur marchandise féminine, mais encore leur marchandise masculine.

En Sicile comme à Naples, dit de son côté Casper, les entremetteurs, dans la rue, en plein jour, vous offrent un ce bellessimo ragazzo » quand vous refusez les femmes qu'ils vous proposent. Dans les temps modernes, l'uranisme semble donc rechercher moins exclusivement la compagnie des philosophes. Moll, qui a fait une étude sérieuse et sur place des uranistes, en parle comme suit : « Les uranistes que j'ai connus appartenaient aux professions les plus diverses. J'en sais qui sont avocats, médecins, théologiens, philologues, commerçants, officiers, écrivains, acteurs, tapissiers, coiffeurs et même, étrange ironie, tailleurs pour dames. » Et l'auteur ajoute : « On comprend du reste pourquoi les uranistes affectent le métier de tailleur pour dames; ils y remportent de nombreux succès dus à leur voix de fausset et à la grâce avec laquelle ils exécutent les mouvements féminins. »

Nous avons trouvé l'explication un peu alambiquée. Nous comprenons mieux l'uraniste faisant des culottes et prenant mesure, comme dit un personnage dans une comédie célèbre. Hais passons.

a Quant à l'âge des uranistes, dit Moll, le plus jeune que j'ai eu l'occasion d'observer avait 16 ans et le plus âgé 64 ans. » Et il ajoute : a Un individu âgé de 82 ans, mort dernièrement, avait conservé jusqu'au dernier moment ses habitudes d'inversion sexuelle ; dans le monde des uranistes, il était connu sous le sobriquet féminin de ce la grand'mère ».

(1) Krauss, IHe Psychologie des Verhrechens. Tubingen, 1884.

506 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBBÉS.

Rarement les uranistes présentent des anomalies des organes génitaux. Un médecin qui a communiqué à KraflFt-Ebing l'histoire détaillée de sa propre maladie, lui aflSrmait qu'il avait eu des rapports avec plus de six cents uranistes sans jamais trouver chez eux aucune malformation du côté des parties sexuelles. Holl affirme que les érections des uranistes « sont en général bonnes et vigoureuses, et qu'à l'état d'érection le membre viril présente chez eux la même direction que chez les individus sains ». Souvent les uranistes se distinguent par leur passion pour la musique ou les arts. On prétend que les natures artistiques sont très fréquentes chez les uranistes : on trouve souvent chez eux un remarquable talent d'acteur; un gros scandale qui mettait dernièrement en émoi les coulisses d'une des grandes scènes lyriques françaises semble ne pas contredire cette assertion.

La perversion sexuelle de Turaniste classique, disions-nous tantôt, serait donc l'expression d'une erreur physiologique; elle traduirait une anomalie fonctionnelle et, selon l'expression de Krafft-Ebing, elle serait une perversion et nullement une perversité.

Elle évoluerait dans l'individu d'une manière régulière; il existerait pour l'uraniste une sorte de puberté contre nature ; dans cette puberté, ses caractères masculins, au lieu de s'affirmer, sembleraient subir une régression, une réelle métamorphose. Ce phénomène, nullement exclusif aux uranistes du reste, est connu sous le nom d'effémination. L'eifémination ne se borne pas à imprimer aux allures, au costume, à la démarche un caractère féminin ; elle va, chez les invertis, jusqu'à l'aberration. Poussé par le désir de se sentir entièrement femme, un malade observé par Hammond (1) voulut, à différentes reprises, se couper les organes génitaux.

Tarnowsky (2) rapporte une pratique des uranistes inspirée par des sentiments de même nature : ils se fixent les organes génitaux au corps par un appareil spécial de manière à donner l'illusion sur leur sexe.

L'uranisme se ferait, paraît-il, parfois remarquer dès l'enfance. Enfents, les uranistes voient avec chagrin qu'on les tient à l'écart des jeux des filles et qu'on leur interdit les ouvrages de dames.

« Plus tard, les uranistes aiment à s'habiller en femme, dit Holl, à se montrer en décolleté ; d'autres, ajoute-t-il, tiennent, comme les femmes, un mouchoir à la main. Ils vont au bal poudrés et arrangés, portent le corset, se font complètement raser. Ils sont habiles aux ouvrages de main, ont récriture féminine. La voix de fausset leur vient facilement et naturellement. Leur démarche est souvent typique, paraît-il; ils marchent comme les femmesen se balançant sur les hanches, en se déhanchant, selon l'expression usitée. »

(i) Hammond, L'impuissance chez lliomine. Berlin, 1889.

(9) Tarnowsky, Inversion du sens génital, (Arch. db nborol., 1885.)

LES PSYCHOPATHIBS SEXUELLES. 807

Leur caractère tient également du caractère féminin : ils aiment le bavardage et rindiscrétion; ils sont capricieux et enclins au mensonge. Us sont d'une vanité incroyable, dit Moll. Et il ajoute : « Dans les bals et les réunions où ils se rencontrent, chacun cherche à éclipser Tautre. J*en connais un, dit l'auteur, qui, après chaque réunion de ce genre, me demande partout s'il n'a pas été ce la plus belle » dans son costume. » Certains uranistes passent, paraît-il, des heures entières à se mirer.

Moll insiste cependant sur les exceptions h cette règle qui assimile l'uraniste à la femme, au point de vue des mœurs et du caractère. Il en est, dit-il, qui, en dehors de leur perversion sexuelle, se comportent en tout comme des hommes. Et il ajoute, d'autre part, qu'on trouve des hommes présentant telle ou telle habitude féminine et qui sont pourtant normaux au point de vue sexuel.

Un grand nombre d'uranistes sont mariés et ont des enfants. Quelquesuns même, dit Moll, passent pour des a lions ». Il en est à Berlin qui ont la réputation d'hommes à bonnes fortunes. Certains d'entre eux mettent même une réelle affectation à se montrer publiquement en société avec des femmes. Quelques-uns vont même, pour dérouter davantage les soupçons, jusqu'à entretenir des maîtresses dans une luxueuse sinécure. Les uranistes aiment à former dans les grandes villes de petits cercles de trois à douze personnes, qui entretiennent entre elles des relations d'amitié. Ils affectionnent particulièrement les réunions intimes où ils ne se sentent pas gênés. Mais ce qu'ils préfèrent avant tout, ce sont de petits <c cafés » auxquels ils invitent ordinairement une douzaine de personnes.

Et la liste des détails curieux concernant ces singuliers personnages est loin d'être épuisée. Ils poussent, paraît-il, l'amour de l'homme jusqu'à l'érotomanie. On retrouve dans l'amour entre uranistes toutes les particularités qui caractérisent l'amour normal. Ils sont volages ou fidèles, capricieux ou tenaces. Et, chose étrange, la possession morale de la personne aimée, son amour purement spirituel est recherché par l'uraniste vrai au même titre que la possession physique. L'impossibilité de réaliser leur désir est pour un grand nombre d'uranistes une source de tourments et de désespoir.

Nous pourrions nous borner là; nous transcrirons cependant encore les quelques indications suivantes. Vous savez que la dénomination d'uraniste contient à la fois l'agent actif et l'agent passif. Mais, en réalité, le véritable uraniste est l'actif; le passif est rarement un inverti et dans ce dernier cas il intervient par complaisance plutôt que par vocation, à charge de revanche si vous voulez. Le passif est parfois un mercenaire, mais cette circonstance constitue, paraît-il, une réelle exception. En règle générale, l'uraniste préférerait avoir des rapports sexuels avec des hommes normaux.

Ces détails vous montrent. Messieurs, la profondeur, l'étendue de la

tare qui pénètre pour ainsi dire la vie tout entière de l'uraniste. Mais quel caractère moral et biologique faut-il attribuer à cette perversion? L'habitude est de considérer Turaniste comme un mélange de débauché et de perverti, recherchant dans une pratique contre nature dos jouissances que lui refuse l'acte sexuel normal. Cette manière de voir serait erronée, paraît-il, dans la plupart des cas. L'uraniste ignore longtemps sa perver^ sion sexuelle; elle se révèle parfois brusquement en dehors de toute pratique vicieuse.

Il arrive cependant que dès l'enfance, l'uraniste manifeste ses prédispositions h l'inversion, ainsi que nous le disions précédemment. Magnan (1) cite le cas d'un inverti qui, à l'âge de 6 ans, éprouvait déj[^ un violent désir de voir des garçons ou des hommes nus. Lors de la puberté, il sur* vint à ce dégénéré plusieurs fois d'éjaculer à la vue d'un homme nu, d'une statue d'homme nu, ou simplement au souvenir obsédant de ces images.

Souvent l'uraniste se désolerait au sujet de sa triste aberration et chercherait à y remédier. Il resterait impuissant, quoi qu'il fasse, vis-à-vis de la femme et ne trouverait l'apaisement sexuel qu'au contact de l'individu de son sexe.

L'inversion sexuelle serait régulièrement congénitale, selon Moll. L'inverti naîtrait inverti et ne le deviendrait qu'exceptionnellement. Kraflft- Ebing, moins absolu, admet une inversion acquise à côté de l'inversion congénitale. Celle-ci serait de beaucoup la plus fréquente, elle constituerait une règle dont les exceptions invoquées seraient même souvent contestables.

Krafft-Ebing plaide du reste leur irresponsabilité, et non sans éloquence, dans les termes suivants : « Non seulement la législation, prise dans le sens étroit du mot, mais aussi l'opinion publique auront à compter avec ce fait que l'anomalie sexuelle n'est pas de la perversité, mais de la perversion, c'est-à-dire que pour se développer, elle exige une prédisposition morbide et constitue dans tous les cas un phénomène pathologique. Ce fait scientifique doit faire justice du préjugé traditionnel en vertu duquel ces malheureux, dotés par un sort cruel de sensations et d'homo-instincts sexuels et privés des joies de la vie de famille, étaient considérés comme des êtres immoraux simplement dignes de mépris. Tout ami de la vérité et de l'humanité apprendra avec satisfaction que le perverti sexuel est un malheureux et non un criminel ; qu'il n'est pas un profanateur de la dignité humaine, mais un véritable déshérité delà nature marâtre, et qu'il ne mérite pas plus le mépris qu'un individu venu au monde avec une malformation physique. »

De nombreuses théories physiologiques ont été émises au sujet de Turanisme. Il en est qui datent de loin. Aristophane, dans le Banquet de

(I) Magnan & Chaecot, Inversion du sens génital. (Arch. de nkurol., 18SS.)

LES PSYCHOPATHIES SEXUELLES. 500

Platon, explique l'inversion génitale à Taide d'une légende. Parménide voit dans Turanisme le résultat d'un mélange anormal des liquides germinatcurs.

Une quantité d'autres explications proposées confinent de trop près à la fantaisie pour trouver quelque crédit scientifique.

Hanlegazza (1) admet une sodomie périphérique par distribution anormale des nerfs, une sodomie luxurieuse par désir d'étroitesse et une sodo mie psychique. Et au sujet de la sodomie psychique, qui se rapproche du reste de la conception de l'uraniste congénital de Moll et Kratft-Ebing, il ajoute : ce La sodomie psychique n'est pas un vice, mais une passion. Passion révoltante, dégoûtante, tant que vous voudrez, mais une passion. Les sodomites me disaient, dans leur confession que j'ai lue en pleurant, qu'ils aimaient leurs amants avec une jalousie véritable. Ils leur donnaient des gages d'amour, leur écrivaient des lettres tendres et poétiques. Dans une ville d'Italie, ils se promènent le soir dans les endroits les plus obscurs des jardins publics, ils s'embrassent, se touchent avec la passion la plus irrésistible. » Puis, plus loin, il rappelle la note donnée par Kraffl-Ebing en disant : ce La sodomie est donc une maladie qui veut être étudiée avec la pitié et l'indulgence du médecin et du psychologue et qui peut même être guérie. »

Holl nous paraît quelque peu injuste envers le sénateur italien en lui attribuant l'idée d'expliquer exclusivement l'uranisme par l'anatomie. On voit que la théorie de Mantegazza est plus large et n'exclut ni l'élément physiologique ni l'élément psychique.

Ulrichs, frappé des allures féminines des uranistcs, leur attribue un cerveau de femme. Moll, sans donner d'indication bibliographique, prétend que MM. Magnan et Gley partageraient cette manière de voir. Magnan s'est placé sur le terrain anatomo-physiologique, sans formuler de vue particulière au sujet du cerveau de l'inverti. Gley (2), dans un article publié par une revue spéciale, dit au sujet des invertis : ce Or, par rapport à l'instinct sexuel, le cerveau de ces hommes est un cerveau de femme, et celui des femmes, un cerveau d'homme. » Ces quelques lignes, — qui constituent tout ce que nous avons rencontré de suspect dans l'excellent travail de Gley, — ne suffisent pas pour s'autoriser à lui attribuer la paternité d'une flagrante aberration anatomo-physiologique. Il y a dans la citation qui précède une manière de dire qui aura induit en erreur l'auteur allemand, incomplètement familiarisé peut-être avec les tournures de la langue française.

Quelques auteurs, se basant sur les rapports établis par Ferrier (3) et

(i) Hantegazza, Uamour dans l'humanité. Paris, 1886.

(8) Gley, Les aberrations de Vinstinct sexuel. (Rbv. phuos., 1884.)

(3) Ferrier, Les fonctions du cerveau. Paris, 1&78.

mO DÉGÊNÉR^.S ET DÉSÉQUILIBRÉS.

Althaus (1) entre le sens olfactif et le sens génital, cherchent vers la sphère de Tolfaction Torigine des troubles psychiques de Tinverti. Jaeger (2) croit que c'est Todeur de Thomme qui trouble l'uraniste et réveille ses centres génitaux supérieurs. Kraift-Ebing (3) explique l'inversion sexuelle par l'hérédité. Il sépare ainsi Tinversion congénitale de l'inversion acquise. Ribot (4), du reste, avait déjà insisté sur la transmission de la sodomie. Il cite, d'après Lucas, un fait curieux d'hérédité.

Moll essaie, à son tour, d'expliquer théoriquement l'inversion sexuelle. Son explication reste dans le vague et Ta peu près; elle peut se résumer dans les termes suivants : L'inversion est une anomalie cérébrale, au même titre que tous les autres syndromes dégénératifs ; elle nous frappe davantage par sa nature même, mais son mécanisme est identique au mécanisme de toutes les aberrations fonctionnelles.

L'explication n'est pas compromettante, à la vérité, mais elle ne contribue pas grandement à l'intelligence du problème.

Pour se faire une idée du mécanisme de l'inversion, il faut se reporter aux théories générales de la psycho-physiologie d'abord, aux processus particuliers qui caractérisent le réflexe sexuel ensuite.

Les théories psycho-physiologiques nous ont montré l'importance de l'association des centres et de l'association des images. Elles mettent en évidence le rôle des unes dans le fonctionnement des autres ; elles créent dans le circuit réflexe une série de renforçateurs d'où Tinflux sort transformé, dynamogénisé. Ce qui précède est donc la raison de ce qui suit. Mais pour activer le centre qui lui succède, le centre voisin doit se trouver dans un état de tension sutiisante. Si cette tension n'arrive point au degré voulu, l'impulsion se trouve comme interférée ; elle ne peut franchir les résistances que lui crée l'inertie centrale. Chaque centre, chaque image, intercalés dans le circuit réflexe, doivent donc être pourvus d'une certaine énergie au moment où passe l'influx centripète.

Ce premier point établi, rappelez-vous les relations de l'image et de la sensation; elles ont même siège, l'une renforce l'autre : l'image, c'est la sensation atténuée ; la sensation répétée a pour résultat de fortifier l'image et de lui communiquer une intensité qui peut aller jusqu'à l'hallucination.

La sensation renouvelée apporte donc à l'image la dynamogénie nécessaire pour lui faire acquérir les propriétés excitatrices dont nous parlions précédemment. L'image ou la volition, qui n'est qu'une représentation motrice atténuée, persiste souvent latente et faible dans l'esprit. Le réveil

(1) Althaus, Archiv fur Psychiatrie, Heft 1, XII. 9) Jabgbr, Entdeckung der Seele. Leipzig, 1884.

(3) Krafft-Ebdcg, Die sexuale Psychopathie. Stuttgart, 1890.

(4) Ribot, V hérédité psychologique, Paris, 1882.

LES PSYGHOPATHIES SEXUELLES. 511

par la sensation lui donne la force qui lui manque pour s'extérioriser en mettant en action les centres psycho-moteurs.

C'est ce qu'on traduit en disant : l'occasion fait le larron. Proverbe exact à condition que cette occasion rencontre un larron sur son chemin.

Ces explications ont une portée générale; nous les appliquons à la vie sous toutes ses formes. Mais elles s'adaptent particulièrement à l'interprétation de la vie sexuelle. A l'état normal, l'acte sexuel associe des images et des sensations dont le réveil provoque les différentes phases du réflexe génital.

Or, il arrive qu'à l'état morbide ces associations- sont troublées; les sensations génitales ne sont plus liées à des images normales dont la femme et ses attributs sexuels forment les éléments essentiels ; il s'interpose dans le circuit du réflexe des associations différentes; l'influx parti des centres médullaires trouve sur son chemin ces résidus étrangers qu'il doit franchir. Il en provoque le réveil, le souvenir dans la conscience, et ce souvenir n'est autre que l'idée fixe désordonnée, l'obsession, quelle qu'en soit la forme. Hais ce réveil ne crée que l'image faible; il faut, pour la raviver et renforcer ses vibrations, la sensation qui la transforme en image forte. Or l'image forte est, vous le savez, la condition de l'excitation du centre, tout autant qu'elle en traduit le fonctionnement. La sensation dynamogénise donc le résidu mnémonique dont l'inertie s'opposait au passage du courant. Elle le renforce et permet à l'influx médullaire de continuer son chemin pour retourner de l'écorce où siège l'image vers les ganglions de la base, les centres spinaux, et actionner de cette façon les divers mécanismes qui président à l'acte gënésique.

Cette explication non seulement nous rend compte des inversions uranistes, mais contribue à l'intelligence de la plupart des aberrations du sens gënésique. Elle montre particulièrement le mode selon lequel l'idée fixe peut précéder, de longue date parfois, la manifestation morbide extérieure. La recherche de la sensation qui doit transformer l'image faible en image forte se comprend aisément à l'aide d'un pareil mécanisme. La nécessité du rappel de cette sensation pour en renforcer le caractère découle de cette manière d'interpréter le phénomène. Cette interprétation s'applique d'abord à l'acte normal, mais elle permet surtout, par des associations de plus en plus désordonnées, de se rendre compte à la fois et des habitudes simplement anormales et des plus étranges aberrations génitales. Elle ne nécessite pas des mécanismes différents pour l'acte physiologique et l'acte morbide ou pathologique. Elle crée à l'occasion des psychopathies un circuit dont déjà nous avons mentionné l'existence à propos des décharges épileptogènes. Et comme dans les névroses, le déséquilibrement peut naître de n'importe quel point de l'arc

5U DÉGÉNÉRÉS ET DÊSÉQUaiBIIÉS.

elles répugnent aux travaux de femmes. Elles ont fréquemment Fallure masculine, surtout lorsqu'elles s'abandonnent à leur nature et ne se sentent pas surveillées. Quant aux modes selon lesquels les tribades arrivent à leur satisfaction génésique, ils sont suffisamment connus pour nous dispenser d'entrer dans des détails. Rappelons cependant que, selon Holl, on a tort d'attribuer aux tribades la possibilité de réaliser l'acte génital selon le mode masculin et à l'aide d'attributs personnels hypertrophiés. Les tribades parviennent à leurs fins par les manœuvres universellement renseignées. Et selon l'auteur, à Berlin tout au moins, les rôles restent rigoureusement séparés.

Uranistes et tribades formeraient donc une classe bien caractérisée de psychopathes sexuels. Il pourrait exister à côté d'eux des homo-sexuels par dérèglement des penchants, par curiosité morbide, par attraction malsaine vers l'inconnu et l'étrange; mais ceux-là ne seraient que les irrégulicrs de l'uranisme. Ils différeraient complètement des uranistes d'instinct. Quant aux passifs de l'inversion, à ceux qu'on pourrait appeler les industriels de la pédérastie, ils n'auraient rien à voir avec la psychopathie sexuelle; ils trafiqueraient de leur personne comme les prostituées de bas étage, neurasthéniées et dépourvues de tempérament.

11 sont du reste, comme Brouardel l'avait déjà établi et comme MoU le répète, le plus souvent d'ignobles suppôts de chantage.

Krafft-Ebing a cherché à classer dans une série les principales formes de l'inversion : 1" l'hermaphrodisme sexuel dans lequel, avec une prédominance marquée des tendances homo-sexuelles, on trouve des traces de tendances hétéro-sexuelles; â*" l'homo-sexualité qui implique une tendance exclusive pour les individus du même sexe; S*" l'effémination dans laquelle le côté psychique subit une déviation en rapport avec l'inversion; 4® l'androgynie, dans laquelle la transformation psychique se double d'une transformation physique.

Naturellement, il est entre les extrêmes de la série toute une gradation d'individualités où l'inné se mêle à l'acquis, l'irrésistible au voulu, l'instinctif au délibéré. Cette sériation des types, nous l'avons retrouvée dans toute manifestation morbide; la psychopathie sexuelle sous toutes ses formes en renforce la conception. 11 se pourrait même que l'hérédité intervînt pour dévier d'une façon de plus en plus permanente et continue K*8 associations normales et créer ainsi des prédispositions de toutes pièces, disions-nous à l'instant. Peut-être même serait-on autorisé à faire remonter cette hérédité au delà de l'espèce humaine et à faire jouer un rôle à l'atavisme. La vue des régions fessières doit, en effet, se trouver associée chez l'animal d'une manière plus intense et plus régulière que chez l'homme à l'acte sexuel. Qui sait si ces associations atavistiques ne se trouvent point au début des premières tentatives de sodomie? Tamowsky assure que ce sont les fesses et l'anus de l'homme qui provoquent une exci-

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