‹ Dégénérés et déséquilibrésChapitre 12 sur 16 · L'IMPULSIVITÉ MORBIDE · texte numérisé non relu

L'IMPULSIVITÉ MORBIDE

Idée fixe et obsession. — Mécanismes. — Subdivisions des obsessions. ~ Les obsessions nutiitives, génésiqnes, intellectuelles. — Division de Tobsession intellectuelle par l'idée fixe. — Les caractères classiques de l'obsession. — L'impulsivité morbide. — Les impulsions criminelles. — L'impalsion à l'homicide. — Ses formes et ses variétés. — Le mécanisme de l'impulsion bomicide. — A l'impulsion homicide se rattache l'impulsion au suicide. — Ses variétés. — La pyrumanie. — La kleptomanie. — Les voleuses à l'étalage. — Voleuse honnête. — La dipsomanie. — Les dipsomanes. — L'onomatomanie. — Ses variétés. — Travail de Magnan et de Cbarcot — L'arithmomanie. — L'écholalie. — La coprolalie. — Écbokinésie et échomatémie. ~ Oniomanie.

— Horphinomanie. — Les fugues comme manifestations de l'impulsivité morbide. — Mécanismes.

— L'obsession pathologique et l'obsession physiologique. — Valeur des types cliniques. — La responsabilité des impulsifs. — Nécessité des mesures de protection sociale.

Messieurs,

L'étude des psychopathes sexuels nous a permis de faire passer devant vos yeux une série particulière de dégénérés supérieurs. Nous achèverons, dans les deux entretiens qui vont suivre , la revue de la grande catégorie que constituent ces déséquilibrés. Une sorte de marque de fabrique, pourrait-on dire, réunit dans une même famille ces névropathes souvent qualifiés de brillants : ce sont tous des obsédés. Dans l'analyse des stigmates communs aux dégénérés, nous avons longuement parlé de l'obsession. Nous avons montré cette obsession constituant une réelle infraction aux lois de la systématisation de l'esprit. Elle vous est apparue comme symbolisant le déséquilibre psychique, et aussi comme une répercussion des déséquilibrations localisées dans les divers segments de l'axe encéphalomédullaire. Nous avons montré les rapports de l'obsession avec l'idée fixe et les impulsions. Les mécanismes de ces divers processus vous ont été exposés. L'impulsion des dégénérés inférieurs a été disjointe dans ses origines de l'impulsion morbide des dégénérés supérieurs. Nous avons vu l'impulsivité de l'idiot traduire avant tout l'inertie de ses centres corticaux, la pauvreté de ses résidus mentaux. L'impulsivité des déséquilibrés nous a semblé relever particulièrement d'hyperesthésies centrales et de désordres dans la systématisation et la coordination des opérations de l'esprit. En un mot, elle a paru dépendre régulièrement de l'obsession de nature idéative.

L'idée obsédante nous a donc renseigné une désagrégation psychique.

5i0 DÉGÉNÉRÉS ET DÉSÉQUILIBRÉS.

Cette dernière s'esl révélée comme superposée à une désagrégation sousjaœnte. L'idée obsédante s'hypertrophiant a fini par devenir l'idée fixe. Mais la fixité de Pacte cortical n'impliquait pas seulement la fixité de déséquilibres essentiels : elle attestait l'inhibition ou tout au moins l'afiaiblissement fonctionnel des autres départements du système nerveux. Puis nous avons essayé de préciser davantage encore les rapports de l'idée fixe à l'obsession. L'idée fixe est, en réalité, le début de l'obsession ; elle la constitue originellement, et son action intermittente semble d'abord laisser place à la volonté et à ses efforts. Pendant ces sortes d'intermèdes, l'individu est censé employer cette volonté à se débarrasser de l'idée obsédante. Ce sont les victoires et les défaites de cette lutte entre les volitions qui caractérisent l'obsession; cette tendance des représentations de l'intellect à la suprématie et à la persistance traduit une loi psychologique tout autant que physiologique que Buccola (1) a décrite des premiers. Quand la volonté est définitivement vaincue, l'obsession fait place à l'idée fixe, mais l'idée fixe elle-même continue son évolution. Son intensité grandissante provoque comme une explosion corticale. L'influx nerveux mis en liberté s'écoule par les territoires moteurs où il détermine l'impulsion.

Tout cela résulte de ce qui vous a été dit précédemment. Mais il est quelques particularités de ce processus général dont nous avons réservé l'examen afin de ne pas rompre l'unité de cette première démonstration.

Avant le moment de l'explosion motrice finale, l'idée fixe n'est pas restée inactive ; elle ne s'est pas bornée, pour ainsi dire, à évoluer sur place; sa tentative définitive et victorieuse a été précédée de tentatives préalables et avortées. Â plus d'une reprise, elle a tenté l'assaut des centres moteurs et les, résultats de ces irruptions réitérées se sont traduits à la conscience par des représentations motrices. Très souvent donc la sensation de l'impulsion a été perçue bien avant la naissance de l'impulsion elle-même. Et cette sensation de l'impulsion constitue à son tour un élément essentiel de rappel et de renforcement de l'idée fixe; elle représente la répercussion vers le département idéogène de l'excitation venue de ce département même. La représentation motrice régénère et alimente la représentation idéative.

Ce phénomène n'est du reste pas exclusif à l'idée pathologique. Toute représentation intellectuelle d'une impulsion est, par le même mécanisme, accompagnée d'une représentation motrice. Les raisons de ces associations se déduisent des lois générales de l'association. Nous avons assez longuement insisté sur ces lois au début de nos entretiens pour nous croire autorisé à vous les signaler simplement aujourd'hui. Nous y reviendrons, une dernière fois, lors de notre étude de l'émotivité et de l'intellectualité morbides.

(I) Buccola, Le idée fisse et le loro cojidiz. (Rivist. sperim. di prematria, iSâO.)

l'impulsivité morbide. Ui

Cependant il est encore une autre particularité de Tidée fixe sur laquelle nous désirons insister et qui ne vous est pas inconnue.

Nous avons dit que l'idée fixe, tout en impliquant Tintensité de son impulsion initiale, réclamait néanmoins une asthénie des territoires voisins. Il s'agit de reprendre cette notion.

La vie est destinée à réaliser des fonctions, ou plutôt elle constitue ellemême une longue réaction fonctionnelle. Ces fonctions sont soumises à une véritable hiérarchie, et cette hiérarchie, ce n*est pas impunément qu'on la violente. Toute perturbation traduit un déséquilibre; ce déséquilibre est d'autant plus considérable qu'il s'attaque à une fonction plus essentielle. Dans une conception normale de l'intelleclualité, les idées doivent refléter cette sériation dont nous parlons. L'esprit subit les injonctions de la nutrition et de la reproduction avant que d'oser s*abstraire dans l'idéation pure et désintéressée, et il se doit successivement et périodiquement à l'accomplissement de cette trilogie fonctionnelle. Dès qu'il s'isole en des satisfactions exclusives, le déséquilibre s'établit, l'obsession s'organise et l'idée fixe apparaît. Toutefois, h&tons-nous d'ajou ter qu'il est des degrés dans cette formule. Toute activité exclusive n'expose pas de la même façon au déséquilibre morbide. Pour qu'un déséquilibre durable s'établisse dans un centre et subsiste avec des caractères réellement pathologiques, il est nécessaire que l'asthénie des territoires voisins vienne ajouter à l'intensité de la poussée initiale en renforçant et aggravant les désordres fonctionnels.

L'idée fixe ne conserve donc sa fixité et ne produit ses effets qu'en vertu du silence relatif des autres départements nerveux.

Ce silence, c'est souvent Tinhibition dont le centre obsédé devient le point de départ qui l'engendre et l'entretient. Or, l'inhibition traduisant une action continue, une régulière ascension vers Técorce, nous voyons que l'idée fixe n'acquiert son intensité et sa continuité qu'en raison d'un trouble sous-jacent permanent et continu. Et ce sont finalement la nature et les attributs de ce trouble permanent qu'elle accuse avant tout.

Ces considérations générales sont susceptibles d'une application aux diverses fonctions que synthétise la vie individuelle.

Il existe en réalité des obsessions d'origine nutritive, génitale et intellectuelle. Les unes et les autres traduisent très probablement des déséquilibres des diverses parties du système nerveux. Les obsessions nutritives signifient peut-étre l'hypertension des centres nutritifs ganglio-médullaires. Les obsessions génitales témoignent d'ordinaire de l'hyperesthésic des centres génésiques de l'axe cérébro-spinal. Les obsessions intellectuelles pures marquent, en même temps qu'un déséquilibre cortical, une asthénie des autres fonctions primordiales. Il est toutefois bien entendu qu'en localisant dans les centres les substrata de l'obsession, nous n'entendons en aucune façon limiter au système nerveux les origines du

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processus. Les fondions centrales n'existent pas en dehors des organes et du milieu dont elles traduisent les différents modes d'action. L'autonomie des centres n'est jamais qu'une quantité relative, et leur activité, bien avant de symboliser leur seule individualité, extériorise avant tout celle du milieu, tant intérieur qu'extérieur, dont ils restent en chaque circonstance inévitablement tributaires.

De cette façon, nous pouvons donc admettre trois ordres d'obsessions pourvues toutes trois d'une série d'idées fixes. Mais de même que les obsessions subissent des variations considérables et sont marquées d'intensités graduées, de même il existe des idées fixes d'ordres divers. L'idée fixe peut varier largement dans chacune de ces catégories. Et les variations de ces idées fixes se rapprochent de l'évolution que nous avons assignée à l'idée du besoin en général.

Nous avons donc des obsessions se rapportant aux fonctions nutritives, des obsessions ayant trait aux fonctions génitales et des obsessions n'impliquant à première vue que le déséquilibre de l'intellect.

Nous avons négligé les obsessions nutritives; elles aboutissent rarement à des impulsions morbides. La boulimie pourrait cependant servir d'exemple. Cependant elles acquièrent difficilement une intensité suffisante pour marquer du signe de l'aliénation ceux qu'elles travaillent. Toutefois, en y regardant d'un peu près, elles sont, dans leurs formes atténuées, moins rares qu'on ne le croit. Combien d'hommes font, comme on dit vulgairement, un dieu de leur ventre. Lorsque l'apaisement des sens s'effectue au déclin de la vie, quand la satiété prend l'homme de partout, les préoccupations de l'estomac finissent seules par troubler les longs silences de la pensée. La vie végétative ressaisit parfois l'individu tout entier. Elle ne l'avait lâché que lors des poussées de la puberté génitale et intellectuelle ; elle le retrouve quand, les sécrétions taries, les cellules corticales saturées, l'accalmie s'est faite définitivement dans les centres comme dans les organes. Mais dans l'intervalle même, elle ne perd point ses droits; elle préside à des déséquilibres nutritifs, et ces déséquilibres sont à l'origine de bien des diathèses. Toutefois ces troubles ne s'établissant que progressivement, leur banalité et leur allure insidieuse nous les masquent souvent. Cependant leur répercussion atténuée dans la vie individuelle n'empêche point leur active intervention dans les dégradations de l'espèce. Et ces contre-coups dans la descendance nous autorisent à vous les signaler comme des facteurs de l'involution et de la dégénérescence.

Nous vous avons déjà parlé, dans la conférence précédente, des obsessions génitales et de leurs diverses formes morbides et nous ne croyons pas devoir à leur sujet rouvrir une nouvelle parenthèse.

Nous restons donc en face des obsessions d'apparence strictement idéative. Ce qui les caractérise spécifiquement, c'est qu'elles ne relèvent d'aucune de nos deux grandes fonctions. Elles ne traduisent pas un besoin

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immédiat. Il semble que le circait qui relie fonctiomiellement Técorce aux centres sous-jacents soit partiellement interrompu. L'écorce paraît agir pour elle-même et par elle-même. Mais vous savez, Messieurs, ce que nous pensons de l'indépendance de l'écorce.

Il nous reste à caractériser l'obsession morbide selon les données classiques; car tout ce que nous venons de vous dire s'applique parfaitement à la vie normale. L'obsession atténuée physiologique est, en eflTet, un phénomène banal. Et l'idée fixe superficielle qu'elle traduit constitue la monnaie courante de l'existence. Ce qui la distingue de ses congénères pathologiques, c'est sa faible durée et sa minime intensité. La plupart des psychologues sont d'accord sur ce point. Ribot (1) a mis, d'un mot, en relief l'origine physiologique de l'idée fixe en l'appelant une forme hypertrophiée de l'attention. Nous vous avons jadis montré les raisons de ces rapprochements entre la physiologie et la pathologie.

Cependant les pathologistes, désireux de restreindre leur domaine, de le circonscrire et de le séparer nettement de la psychologie normale, ont cherché à serrer de plus près les caractères distinctib de l'obsession physiologique et de l'obsession morbide.

Jadis, les obsédés, les impulsifs, étaient confondus dans une même catégorie : les manies d'Esquirol. Aucun autre lien ne les rattachait et la tendance commune poussait à subdiviser encore davantage ce domaine de la psychiatrie. Puis, progressivement, les manies perdirent leur valeur d'entité morbide. L'idée de dégénérescence, renforcée de celle d'hérédité, forma bientôt comme un lien naturel à toutes ces formes. Nous vous avons déjà rappelé ces détails; et vous trouverez un excellent historique de ce qui concerne plus spécialement l'obsession dans le travail si clair et si documenté, présenté par M. Ladame au Congrès d'anthropologie criminelle de Bruxelles. Le cadre de notre sujet ne nous autorise qu'à quelques citations de choix.

Westphall (2) définit l'obsession « toute idée qui, l'intelligence étant intacte, et sans qu'il existe un état émotif ou passionnel, apparaît à la conscience du malade, s'y impose contre sa volonté, ne se laisse pas chasser, empêche et traverse le jeu normal des idées et qui est toujours reconnue par le malade comme anormale, étrangère à son moi ».

Pour Magnan (3), l'obsession est un mode d'activité cérébrale dans lequel un mot, une pensée, une image s'impose à l'esprit en dehors de la volonté, mais sans malaise à l'état normal ; avec, au contraire, une angoisse douloureuse qui la rend irrésistible à l'état pathologique.

(1) Ribot, Psychologie de Vattentim. Paris, 1889.

(2) Westphall, IJeber Zwangs Vorstellungen, (Ahch. fub Psychutrie, 1878.)

(3) Magnan, L'obsession criminelle morbide. (Congrès d'anthropologs criminelli. Bruxelles, 1892.)

5U DCGÉ1I£RÉS et DfiSfiQUniBRfiS.

Régis (1) bit de l'obsession ane lésion de la volonté et la range panni les manifestations neurasthéniques.

Un grand nombre d'auteurs définissent les obsessions soit par les idées fixes, soit par'les idées obsédantes qui en forment le fond.

Tamburini (2), assimilant les unes aux autres, reconnaît trois espèces dldées fixes : les idées fixes simples, les idées émotives, les idées impulsives, suivant que l'obsession détermine une attention forcée, un état angoissant ou une action.

Luys (3) reproduit à peu près la classification précédente en lui donnant un substratum anatomo-physiologique.

Ribot, dans l'ouvrage que nous citons plus haut, r^rend, au point de vue psychologique, les subdivisions de Tamburini.

Falret (4), au Congrès international de médecine mentale, subdivise les obsessions en intellectuelles, émotives et instinctives. Cest la même chose, sons une autre forme.

Ladame (5), sur le terrain plus spécial de l'obsession morbide, distingue aussi l'obsession passive dépourvue d'extériorisation de l'obsession impulsive.

Quant aux caractères spécifiques que ces obsessions doivent présenter, le Congrès de médecine mentale réuni à Paris en 1887 les a formulés en ratifiant le travail de H. Falret.

Voici les conclusions de ce rapport, adoptées par le Congrès :

a Les diverses variétés d'obsessions intellectuelles, émotives et instinctives ont des caractères communs que l'on peut résumer ainsi :

j> l^" Elles sont toutes accompagnées de la conscience de l'état de maladie;

» S» Elles sont habituellement héréditaires;

» S"" Elles sont essentiellement rémittentes, périodiques et intermittentes;

» 4* Elles ne restent pas isolées dans l'esprit à l'état mono-maniaque, mais elles se propagent à une sphère plus étendue de l'intelligence et du moral et sont toujours accompagnées d'angoisse et d'anxiété, de lutte intérieure, d'hésitation dans la pensée et dans les actes et de symptômes physiques de nature émotive plus ou moins prononcés;

» 5*" Elles ne présentent jamais d'hallucinations ;

» 6* Elles conservent les mêmes caractères psychiques pendant toute la vie des individus qui en sont atteints, malgré des alternatives fréquentes

(1) RÉGIS, Mamul de médecine mentale. Paris, 189S.

(1) Tamburini, SnUa posai del dubio^ etc., i883.

(^ LuTS, Des obsessions pathologiques. Paris, 1883.

(4) FALRfiT, Obsession. (Congrès diternat. de méd. ment., 1889.)

(IQ Làdamb, L'obsession ervmnelle morbide^ (Congé. d*anthr. oum. Bruxelles, I8M.)

l'impulsivité morbide. 845

et souvent prolongées de paroxysme et de rémission, et ne se transforment pas en d'autres espèces de maladies mentales ; » 7** Elles n'aboutissent jamais à la démence;

» 8* Dans quelques cas rares, elles peuvent se compliquer de délire de persécution ou de délire mélancolique anxieux, à une période avancée de la maladie, tout en conservant toujours leurs caractères primitifs. »

On est à peu près d'accord, Messieurs, en clinique psychiatrique sur les caractères pathognomoniques de l'obsession.

Il est cependant quelques particularités que nous devons vous signaler. Le Congrès international de médecine mentale s'est borné, sur la proposition de Régis, à déclarer l'obsession habituellement héréditaire. Magnan, Charcot et leurs élèves faisaient, au contraire, de Thérédité une condition indispensable.

Le Congrès s'était efforcé d'exclure l'hallucination des manifestations concomitantes de l'obsession. Or, Tamburini, Stefani, Ballet et Seglas ont démontré, contrairement à l'opinion dominante du Congrès, l'existence d'hallucinations chez les obsédés. Seglas (1), qui déjà avait soutenu cette manière de voir en 1889, vient de la renforcer d'exemples très démonstratifs.

La plupart des savants s'entendent généralement au sujet de la répartition des idées fixes.

Cette subdivision en intellectuelles, émotives et impulsives, que nous adopterons du reste, présente de sérieux mérites; car, en dehors de ses qualités didactiques, elle établit entre les idées fixes plus qu'une distinction qualitative : elle gradue à la fois l'intensité de l'idée fixe et la complexité de son mécanisme.

L'idée fixe qui aboutit à l'impulsion nécessite la force initiale la plus considérable ; elle doit vaincre tout d'abord les résistances qui s'opposent à son arrivée aux centres moteurs; il lui faut triompher de l'inertie de ces centres, et en triompher au point d'atteindre non seulement à l'image motrice, mais à la mise en jeu de tout l'appareil moteur cérébro-spinal.

L'idée fixe qui n'aboutit qu'à l'émotion révèle déjà une faiblesse originelle plus marquée. Nous verrons en effet prochainement, lors de la physiologie de l'émotion, la répercussion motrice limitée de ce phénomène psychologique; l'idée fixe semblant, dans les centres psycho-moteurs, n'aboutir qu'à la représentation de l'acte et non à son extériorisation. Quant à l'idée fixe qui n'excède pas les territoires de l'idéation, elle n'est après tout qu'une forme hypertrophiée de la préoccupation. Elle ne réveille que des perceptions; elle ne parvient pas régulièrement aux centres psycho-moteurs; quand elle les atteint, elle n'y produit que des

{{) Seglas, De Vobsession hallucinatoire. (Akn. médico-psych., i892.)

répercussions faibles, à peine distinctes ; sa répercussion vers les centres émotifs de h base n'arrive même plus au sentiment défini : elle n'y engendre qu'un malaise indéterminé.

Nous n'insisterons pas sur ces distinctions; nous aurons occasion d'en reprendre l'étude dans la prochaine conférence; aujourd'hui, nous nous bornerons aux obsessions suivies d'impulsions. C'est le domaine de l'impulsivité morbide qui nous fournira donc les éléments de notre tîntretien.

11 est nécessaire de distinguer tout au moins deux espèces d'impulsions. Dans Tune, la manifestation motrice est accessoire, n'implique qu'une répercussion secondaire de l'obsession sur les centres moteurs ; dans l'autre, l'obsession est faite tout entière d'une idée motrice et l'impulsion est avant tout l'extériorisation de cette idée.

Ce sont les cas de la seconde catégorie que nous étudierons aujourd'hui.

Les obsessions dont le fond est une émotion ou une préoccupation peuvent également s'accompagner de manifestations extérieures. Mais ces obsessions émotives et intellectuelles constituent néanmoins un domaine spécial en dehors, selon nous, de l'impulsivité morbide.

Dans quelques jours, nous compléterons du reste la pathologie de l'obsession par l'étude des manifestations groupées sous les noms d'émotivité morbide et d'inlellectualité morbide.

Toutefois le domaine de l'impulsivité morbide n'est pas compris tout entier dans l'impulsion née d'une idée obsédante. Ce domaine est plus vaste : nous avons fait de l'impulsion rapide et précoce un des stigmates collectifs des états de dégénérescence; nous vous la signalions à l'instant comme dominant la vie tout entière des dégénérés inférieurs; chez les dégénérés épileptiques, elle imprime à la névrose son caractère brutal et spécifique; enfin, vous avez constaté que l'instabilité hystérique et l'irritabilité neurasthénique ne sont que des formes atténuées de l'impul- , sivité pathologique.

Nous n'insisterons pas cependant sur ces formes d'impulsions : les derniers entretiens vous ont fourni à ce sujet des documents suffisants; nous nous bornerons à l'étude des impulsions particulières aux dégénérés supérieurs.

On pourrait établir le classement de ces impulsions do différentes manières. Nous reprendrons une graduation qui déjà nous a servi dans diverses séries d'actes morbides ou névrosiqucs. Nous irons des plus graves et des plus compliqués aux moins importants et aux plus simples. Cela nous permettra d'arriver progressivement, par des transitions à peine perceptibles, aux confins mêmes de la pathologie. Nous finirons par nous retrouver en pleine vie de tous les jours. Et de nouveau vous sera démontrée la vanité des tentatives désireuses d'établir des distinctions entre révolution normale et l'évolution morbide.

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La première catégorie d'une telle classificalion comprend les obsessîpns criminelles.

Nous étudierons successivement Fimpulsion à Thomlcide, Timpulsion au suicide, la pyromanie et la kleptomanie.

Notre lâche sera facilitée par les rapports de MM. Magnan et Ladame auxquels tious avons déjà fait allusion. Nous nous bornerons à mentionner rapidement les diverses formes d'impulsions criminelles.

Ladame établit dans son rapport une distinction dont on n'aura pas à t«'nir compte, mais qui doit être signalée.

Il distingue deux groupes d'obsessions homicides : celles qui restent théoriques et n'aboutissent pas à l'acte d'homicide et celles qui entraînent la réalisation ou des tentatives de réalisation de l'idée obsédante.

Cependant l'obsession criminelle, suivie ou non d'effet, est une obsession impulsive, car l'idée fixe qui la caractérise est avant tout une représentation motrice, une image motrice.

Et si lobsession criminelle n'aboutit pas toujours à l'impulsion criminelle, s'il lui arrive parfois de ne point parvenir à mettre en mouvement l'appareil moteur, son caractère de motricité n'en est pas altéré. L'inexécution tient simplement à un dynamisme trop faible de la représentation ou à des actions inhibitrices des territoires voisins.

La plus importante dus obsessions impulsives est celle qui pousse aux violences contre les personnes et aboutit à l'impulsion au meurtre.

L'impulsion à la violence et au n)eurtre se traduit de diverses manières. Elle peut être presque subite, supprimant partiellement dans l'acte morbide les préliminaires de l'obsession. Elle ne semble accompagnée ni d'hésitations ni des manifestations physiologiques de l'émotion. Elle se rapproche donc du réflexe. Tel est le cas de celle dégénérée dont Magnan parle dans son rapport. « Tout à coup, au milieu du calme le plus complet, dit Magnan, elle projetait ù terre ou sur son entourage les objets qui se trouvaient à la portée de sa main ; un jour, elle lance une bouteille à la tête d'une dame qui ne lui avait fait que du bien et pour laquelle elle éprouvait elle-même la plus vive affection; l'acte accompli, elle pleure, se lamente et supplie qu'on lui pardonne. Une autre fois, se promenant dans les champs, elle jette brusquement à terre sa fille, âgée de 14 mois, qu'elle tenait dans ses bras; l'enfant tombe sur un peu de foin et n'est pas blessée. Elle ne sait pourquoi elle agit ainsi, elle en est désolée et déplore ce qu'elle a fait. »

Mais ces cas d'impulsions sont rares, a Le plus souvent, dit Magnan, en pleine conscience, l'obsédé homicide surpris, déconcerté, résiste de toutes ses forces et restant son propre confident, se rend parfois seul maître de son obsession. » M. Paul Garnier (1) a, de son côté, 1res nettement précisé

(l) Paul Garnier, L'obsession du metutre. (Congr. d'antiir. hrim. Bruxelles, 1892.)

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les deux formes les plus généralement admises de l'obsession du meurtre. a Dans le besoin du meurtre, dit Garnier, il paraît indispensable de distinguer deux variétés d'après le mode d'invasion et d'évolution : !• Tidée fixe obsédante, celle-là temporisatrice, avec des phases d'apaisement, de lutte et d'exacerbation ; 2" l'impulsion homicide soudaine, résultat d'un stimulus instantané, la conscience restant présente, caractère qui la différencie nettement du vertige épileptique. »

Manning (1) retrace d'une manière saisissante, d'après des documents l'édigés par le malade lui-même, les luttes morales qui accompagnent les obsessions du premier genre. Ils'agitd'un homme, possédant la pleine connaissance de ses actes, qui, depuis dix-sept ans, combat des impulsions à rhomicide. Couché la nuit près de son père, il aperçoit dans la chambre un poignard dont la vue lui suggère un atroce parricide. En wagon, il se sent envahi par le désir de précipiter par la portière ses compagnons de route, les siens même. Cet aliéné est marié et doit vivre loin de sa femme et de ses enfants.

Hais il arrive que la volonté de Tobsédé n'est pas suffisante, et il a recours aux conseils, à l'appui d'un j)arent, d'un ami.

Tel est le cas que rapporte Saury(2): « La malade, dit cet auteur, redoute de faire du mal aux personnes qui l'entourent; à la vue d'une arme surtout, elle est prise de l'envie de frapper ou de se frapper ellemême. « Otez les couteaux, dit-elle un jour à sa cousine, car mes nerfs )) sont si drôles qu'à table je suis tentée de m'ouvrir le ventre .»Une autre fois, elle demande à fermer la porte à clef afin d'être mise dans l'impossibilité de se jeter à la rivière .»

Tel est encore le cas de cette malheureuse domestique suppliant sa maîtresse de ne pas la laisser seule avec l'enfant qui lui est confié, déclarant que toutes les fois qu'elle le déshabille et voit la blancheur de ses chairs, elle est poussée comme par une force invincible à l'étrangler.

« Les obsédés qui luttent et qui préviennent leur monde, dit à son tour Magnan, sont assez nombreux. »

Morel a rapporté le cas souvent cité d'un homme de 40 ans qui, en rougissant et avec l'accent du désespoir, vint lui déclarer que depuis deux nuits il était obsédé par l'idée d'étrangler sa femme. Il se relevait cent fois pour ne pas succomber à cette « tentation infernale », comme il l'appelait.

Magnan relate, de son coté, une série d'observations personnelles du même genre. Vous trouverez dans le rapport de Ladame, dans le livre si intéressant de Garnier (3), dans Maudsley (4) et dans le travail de

(1) Hàrnikg, Annales médico-psychologiqves, 188.").

(2) Saury, Les dégénérés, Paris, 4886.

(3) Paul Garivier, La folie à Pam, i890.

(4) Maudsley, Le crime et la folie. Paris, 1880.

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