‹ Dégénérescence et criminalitéChapitre 33 sur 82 · PASSE · texte numérisé non relu

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famille. On peut mettre en regard des criminels occasionnels et des criminels d’habitude les fous occasionnels, à accès plus ou moins aigus et passagers, et les fous habituels, dont les fonctions psychiques sont pour ainsi dire constamment troublées depuis l'enfance jusqu’à la mort (folies héréditaires de Morel, folies dégénératives de Krafft-Ebing), et. chez lesquels il existe plus souvent que chez les fous occasionnels des stigmates anatomiques et biologiques permanents. Au bas de l'échelle des dégénérés on trouve l’idiot, qui avec une déchéance psychique plus profonde présente des caractères somatiques aussi plus nets, dignes d’être mis en parallèle avec les caractères somatiques des plus inférieurs des criminels, ceux qui ont été condamnés à mort pour l’atrocité de leurs forfaits et qui peuvent être considérés comme des idiots moraux. Mais un seul caractère ou même une réunion de plusieurs caractères anatomiques ou physiologiques ne peut pas permettre de prévoir qu’un individu deviendra à coup sûr un aliéné ! ou un criminel. Et d’autre part, lorsqu'un individu devient aliéné ou criminel à propos d’une circonstance quelconque fortuite en apparence, on ne peut pas dire qu'il s'agisse d’une folie ou d’une criminalité purement occasionnelle, purement fortuite, puisque mille autres individus soumis aux mêmes circonstances extérieures ont résisté. Jusqu'à aujourd’hui les conditions organiques

4. Ch. Féré et Séglas, Contribution à l'étude des variétés morphologiques du pavillon de l'oreille humaine (Revue d'anthropologie, 1886).

de ce défaut de résistance à la folie ou au crime n’ont pas encore été distinguées. | Non seulement la criminalité et la folie sont liées par une parenté évidente et par une certaine communauté phénoménale; mais leur développement paraît subordonné aux mêmes conditions sociales. Il est certain que la criminalité et la folie ‘ augmentent parallèlement à la civilisation. Il n’y a pas lieu de s’en étonner : la civilisation, en effet, le développement des sciences et de l'industrie, est la conséquence de la nécessité de l'adaptation au milieu. Les modifications cosmiques sont extrêmement lentes, mais elles déterminent des modifications organiques de l'espèce qui sont beaucoup plus rapides. Les hommes deviennent peu à peu incapables de s’accommoder des ressources dont se contentaient leurs ancêtres; la consommation en aliments, en exci-

tants ?, en matières à satisfaction de tout ordre

1. Planès, Quelques considérations sur la folie à Paris observée à l’infirmerie spéciale du dépôt de la préfecture, th., 1886.

2. M. Drysdale (Revue scientifique, octobre 1881) a réuni un certain nombre de faits qui mettent bien en lumière l'influence déplorable de l'alcool sur la mortalité; et il est bon de rappeler l’expérience de M. Parket, qui ramène à sa valeur l’action physiologique de cet excitant. « Il choisit un certain nombre de soldats du même âge et, autant que possible, de force égale, et les divisa en deux bandes. Il donna à l’une de la bière et d’autres boissons alcooliques, à l’autre pas d'alcool, mais du thé, du café, du cacao ou de l'eau; puis il les mit toutes deux à l'ouvrage avec une paye proportionnée à la somme de travail accompli. Au début, la troupe alcoolique fit plus de travail, et quand les hommes commencèrent à se fatiguer, ils recoururent à la bière, etc., qui était en abondance à leur disposilion. Mais ces boissons perdirent bientôt leur effet, et à la tombée de la nuit la troupe abstinente avait une grande avance sur l’autre. Il en fut de même pendant

s'accroît de jour en jour. Pour satisfaire ses besoin sans cesse multipliés, l’homme s’épuise à la lutt contre les éléments; et c’est pour compenser le effets de cet épuisement qu’il s’efforce d’appeler a secours de ses bras défaillants les ressources de sor esprit qui vont compenser par des inventions multiples l'insuffisance de ses forces propres. Mais chaque effort nouveau d'adaptation, chaque progrès de ce que nous appelons la civilisation, est une nouvelle cause d’épuisement qui se manifeste toujours avec plus d'intensité sur les individus les plus affaiblis. Ces individus deviennent bientôt incapables de continuer la lutte, et succombent, soit à des troubles généraux de la nutrition, soit à des dégénérescences plus ou moins localisées, se traduisant par des affections organiques diverses ou des troubles fonctionnels prédominant vers l’organe le plus faible.

Or dans les conditions actuelles de la lutte pour l'existence, et en particulier dans les villes, c’est surtout le système nerveux central qui supporte les

frais du travail d'adaptation. Il faut d’ailleurs rernar- |

plusieurs jours, jusqu’à ce que les non-abstinents demandassent à être traités comme les abstinents, afin, disaient-ils, de gagner plus d’argent. Au bout d'un certain temps, on fi un changement : les abstinents prirent l'alcool, et les autres l'abandonnèrent. Ce fut alors la nouvelle bande alcoolique qui eut, au commencement, l’avantage; mais, à la fin de la jour. née, les abstinents l'avaient devancée, et ils conservèrent k premier rang jusqu’à la fin de l’expérience. » L’alcoo!, comme l'opium, le hachisch et les autres excitants du même ordrn, détermine momentanément une excitation physique et intelléctuelle à laquelle succède une période d’épuisement. Si ces agents peuvent être d'une certaine utilité dans la production d’un effort peu durable, ils diminuent la capacité de travail pour les ouvrages de longue haleine.

quer que l’épuisement du système nerveux peut résulter tout aussi bien d'efforts physiques que d’efforts intellectuels ; il n’y a donc pas lieu de s’étonner que les fonctions nerveuses soient le plus souvent atteintes. Il y a longtemps que Tissot a insisté sur ces effets du surmenage.

Un des principaux effets de l’épuisement nerveux est l'incapacité de l'effort soutenu. Il est vrai que chez les sujets congénitalement sains et bien entretenus le travail excessif ne détermine qu’une fatigue en général facilement réparable ; mais si à ce travail excessif se joignent des privations de toutes sortes, il en résulte un épuisement plus profoud et plus durable, qui non seulement favorise la déchéance individuelle, mais encore prépare les aptitudes morbides de la génération suivante. C’est moins en raison de la fatigue personnelle qu’en raison de l'épuisement héréditaire, du surmenage capitalisé, que la race subit l'impôt progressif de la dégénérescence et devient moins capable d’efforts productifs !.

C’est de l'incapacité d’effort soutenu que résulte la paresse si particulière aux dégénérés de tout ordre, fous moraux, criminels, etc. Or, comme il faut à ces sujets non seulement des aliments pour soutenir leur existence, mais encore des excitants spéciaux pour relever leur vitalité défaillante, la nécessité s’impose

1. Ch. Féré, le Surmenage scolaire (Progrès médical, février, 1881). Dans leurs communications à l’Académie de médecine (juillet 1887), MM. Lancereaux et Féréol ont à leur tour insisté sur le rôle de l’hérédité dans la production des accidents attribués au surmenage.

à eux de s’entretenir aux dépens d’efforts qu’ils sont incapables de produire eux-mêmes, aux dépens di travail d'autrui. Ils y arrivent par la ruse, ou px l'effort violent une fois donné !.

Cette tendance à vivre de l'effort étranger est d'autant plus intense que l'exemple montre la voie; aussi la criminalité est-elle plus fréquente dans les grandes villes. Les hommes, qui se déplacent plus et vivent plus en commun, sont plus süjets à la criminalité violente au moins que les femmes, qui vivent plus sédentaires et sont d’ailleurs plus pas sives dans le mouvement de la civilisation.

L'instruction ne modifie en rien la marche ascensionnelle de la criminalité. Il n'y a guère lieu de s'en étonner; en effet, l'instruction ne pourrait avoï d'action utile qu’en augmentant les ressources pour la concurrence de ceux qui sont déshérités congénitalement. Lorsqu'elle ne comble pas la différence, elle ne fait que développer la sensibilité et les désirs, el par conséquent elle tend plutôt encore à exagérer la disproportion qui existe entre les besoins et les movens de les satisfaire. Si la criminalité est relativement faible dans les professions libérales, c’est précisément parce que l'instruction particulière qu'ont reçue ceux qui les remplissent, leur fourni des armes de choix dans la lutte pour l'existence. (Qluand cette même instruction reste incomplète, purement théorique et anachronique, elle mérite bien

l. D'après M. Marro, les trois quarts des délinquants sont ‘ans l'indigence, et la moitié sont oisifs. Mais l’indigence ellemême résulte de l’oisiveté et de l’impuissance.

qualification d’antisociale et tous les reproches que ui adressait Bastiat ‘. On accusera peut-être un jour instruction obligatoire d’avoir supprimé la réserve le la race.

M. Tarde montre que la criminalité est plus consilérable dans la classe industrielle et commerciale. Gette prédominance peut peut-être s’expliquer par le fait que c’est cette classe qui joue le plus grand rôle dans le travail d’adaptation, et par conséquent s’use le plus et arrive plus vite à l’épuisement.

Les surmenés de tout ordre cherchent à lutter contre l’épuisement par des excitations diverses : luxe de l'habillement, de l’ameublement, de l’alimentation, plaisirs du corps et de l'esprit. L'alcool, le tabac, le thé, etc., semblent ranimer momentanément ces êtres dégénérés; mais, d'autant plus irritables qu'ils sont plus affaiblis, ils deviennent véritablement explosifs sous l'influence des excitations auxquelles ils sont soumis.

. On a beaucoup discuté sur la question de savoir si le luxe est préjudiciable au bonheur général ou s’il est utile, au développement du corps social. Il semble que la physiologie pathologique montre qu'il est une nécessité de l’évolution, et qu'il constitue un des premiers signes de la déchéance. Il n’y a pas

1. Bastiat, Baccalauréat et socialisme (Œuvres complètes, t. IV, p. 443). — Lorsque, soutenant dans la presse l'admission des étudiantes en médecine aux concours des hôpitaux, je disais qu’en refusant aux femmes sorties de l'enseignement secondaire l’accès des écoles supérieures où elles pouvaient trouver une profession, on n’aboutirait qu’à créer une aristocratie de la prostitution, j'avais des exemples sous les yeux; ils se sont multipliés depuis.

lieu de s'étonner que les lois somptuaires n'aient jarnais réussi à modifier ses progrès.

Le besoin d’excitation augmente à mesure que l’individu ou la race s’affaiblit. Chaque excitation nouvelle laisse à sa suite un épuisement proportionnel, de sorte qu’elle continue en fin de compte à précipiter la dégénérescence. Et, chose remarquable, « l’individu dégénéré, comme le fait remarquer Maudsley !, est attiré par les relations hostiles à son bienôtre, par celles qui augmentent sa dégénération. et qui tendent à le supprimer ». La justesse de cette observation se retrouve jusque dans le régime choisi spontanément par les dystrophiques, par les anémiques, les goutteux, les diabétiques. Il n’est pas nécessaire d’insister sur le rôle que l'abus de la boisson et de la débauche peut jouer dans l’accélération de la décadence, qui se manifeste à la fois par l’augmentation des maladies par ralentissement de la nutrition, des névroses, des psychoses, et par une recrudescence à peu près parallèle de la criminalité.

Mais ce n’est pas seulement sous ces formes que se manifeste l’impuissance à la lutte. J'ai essayé ailleurs de montrer comment le pessimisme se trouve lié à l'épuisement *. La statistique du pessimisme est d’ailleurs impossible, et on .ne peut pas comparer directement ses progrès à ceux de Ja criminalité et des autres formes de dégénérescence. Cependant il est une manifestation objective du pessimisme qui se

1. Physiologie de lesprit, trad. fr., p. 365. 2. Revue philosophique, juillet 1886. — Sensation et Mouvement, in-18, 1887, p. 129.

prête au calcul : c’est le suicide. Or l’augmentation progressive du nombre des suicides est un fait bien établi ?. Il est surtout fréquent chez les criminels et les aliénés; mais il croît plus vite encore que la criminalité et l’aliénation. M. Tarde a bien montré qu’en somme, contrairement à ce qu'ont dit MM. Ferri el Morselli, le suicide et l’homicide vont de pair, et même se suivent suivant les âges et les saisons.

Il n’y a pas lieu d’être surpris de voir que le nombre des divorces et des séparations de corps ? s’accroisse de concert avec celui des suicides, et conséquemment avec celui des dégénérescences et des malfaisances de tout ordre. Les malformés, les dégénérés, les impotents de tout ordre, condamnés à la souffrance par les vices de leur organisation, sont les conséquences nécessaires de leurs antécédents ei du milieu où se développent si facilement le pessimisme et le suicide. Rien de surprenant à ce que les conditions qui donnent naissance à des individus qui sont incapables de supporter leur propre sort, produisent une autre catégorie d’antisociaux incapables de s'adapter à une association quelconque. D’ailleurs on a remarqué depuis longtemps que les aliénés se cherchent et se trouvent; il n’est pas rare de trouver dans les familles de névropathes des exemples de sélection dégénérative *; il n’est pas

1. A. Bournet, de la Criminalilé comparée en France et en Italie, th. de-Lyon, 1884.

2. Bertillon, Étude démographique sur le divorce et la séparation de corps (Ann. de démographie, 1882).

3. M. Séglas en a cité d’intéressants exemples (Ann. de méil. psych., 1887, t. V. p. 411). — Gœthe (les Affinités électives) a

douteux que le vice et le crime donnent souvei lieu à des accouplements du même genre et tendan naturellement à la destruction :.

Aux faits précédents qui semblent trahir une in: potence progressive de la race, coïncidant avec une augmentation de la recherche des jouissances, peut ajouter l’augmentation progressive de la domesticité ?, qui était à Paris de 112031 en 1872, à qui est montée à 178 532 en 1801. En 1872, 58 622 domestiques étaient attachées aux personnes vivant de leurs revenus et aux personnes exerçant des profes sions libérales; en 1881, il y en avait 82 511 . Ces , Chiffres semblent indiquer d’une pari que les riches ont de plus en plus besoin des excitations du luxe & de secours étrangers, et que les pauvres ont de plu en plus de tendance à sacrifier leur liberté et leur dignité à un bien-être relatif acquis avec le moins de peine possible par un travail stérile. Il faut remarquer d’ailleurs que ce sacrifice est souvent le préludt d’une évolution décidémeñt antisociale. Parent Duchâtelet a montré que les femmes issues de h domesticité fournissaient un contingent considérable à la prostitution; et les statistiques récentes mor-

| peut-être eu en vue cette attraction morbide en nous mur trant une fille sujette à des crises de somnambulisme et à dé céphalées localisées, et douée d’une sensibilité métallique par ticulière, qui finit par se suicider après avoir allumé trois personnages, parmi lesquels un plus exaltë meurt de son amour.

1. P. Jacoby, Etudes sur la sélection dans ses rapports ax l’hérédité chez l'homme, in-80, 1881. -

2. G. Salomon, la Domesticité (Nouvelle Revue, février: 1886.

3. La population de Paris était en 1872 de 1 988 806 habi tants et de 2 269 023 en 1881.

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trent qu’on peut attribuer à la domesticité un plus grand nombre d’accusés qu'aux ouvriers du commerce, de l’agriculture et de l’industrie.

. On a accusé ‘, et non sans raison je pense, la sélection militaire de jouer un rôle important dans la dégénérescence physiologique. Elle enlève à la reproduction, pour un temps ou définitivement, les sujets les plus propres à la lutte pour l'existence et par conséquent les moins nés pour le crime; tandis que les plus impropres à la procréation d’enfants aptes à la lutte pour l'existence pullulent d’autant plus facilement qu'ils n'ont pas de concurrents. Ceux qui ont défendu l’idée de la perfectibilité indéfinie avant ou après Condorcet ! (Vico, Lessing, Turgot, Price, Priestley, Kant, Herder, Saint-Simon, etc., etc.) n’ont en vue que les adaptations intellectuelles d’un petit nombre, sans tenir compte de la dégradation organique. L’émigration toujours croissante des paysans vers les grandes villes fournit de nombreux faits pour établir la réalité de ce double effet. Les habitants des campagnes les mieux doués se portent vers les villes, attirés par la multiplicité des excitations qu’ils se promettent d’y trouver. Dans ce nouveau milieu, il leur faut soumettre leur intelligence à un travail à la fois inaccoutumé et exagéré. L'action excessive de leur système nerveux ne peut se maintenir qu’au détriment des autres fonctions; aussi voit-on les populations des campagnes s’engouffrer dans les grandes villes, où elles disparais-

1. Tschouriloff, Etude sur la dégénérescence physiologique des peuples civilisés (Revue d’Anthropologie, 1816.

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