CHAPITRE XV LE TRAITEMENT DE LA CRIMINALITÉ
L'expérience a montré que les dégénérés ne sont pas fnodifiés par les peines; et il semble établi que c’est surtout en se tenant sur la défensive permanente que la société peut espérer à la fois les tenir en respect et modérer leur multiplication progressive faute de moyens d’existence. Mais sont-ce là les seuls remèdes préventifs qui puissent être tentés contre l'invasion de la criminalité sous ses différentes iormes ?
A côté des moyens répressifs violents, des mesures
coercitives de toutes sortes, on en a proposé d’autres | ve que l'on pourrait désigner sous le nom de moyens de douceur. On a pensé par exemple que l’instruction et l'éducation étaient capables de développer les sentiments moraux ‘. Il y a longtemps que ce moyen est jugé par la statistique criminelle. Le traitement moral des criminels n’a guère plus de chance de suc-
4. Laville. De l'hérédité de limitation et l'éducation au point de vue de l'hygiène mentale. Th. Bordeaux, 1883.
cès que le traitement moral des aliénés, et pour les
mêmes causes : ce n’est pas avec des arguments, ce n'est pas avec des syllogismes que l’on peut suppléer à des défectuosités organiques. « Tous les êtres, se dit le Bouddha ‘, qu’ils soient infimes, médiocres ou élevés, qu'ils soient très bons, moyens ou très mau-
vais, peuvent être rangés en trois classes : un tiers .
est dans le faux et y restera; un tiers est dans le vrai, un tiers est dans l’incertitude..…. Que j’enseigne la loi ou que je n’enseigne pas la loi, cette partie des êtres qui est certainement dans le faux ne la connaîtra pas; que J'enseigne ou que je n’enseigne pas la loi, cette partie des êtres qui est certainement dans le vrai, la connaîtra; mais cette partie des êtres
qui est dans l'incertitude si j'enseigne la loi, la con- .
naitra; si je n’enseigne pas la loi, elle ne la connaîtra pas. »
L'éducation et l’instruction n’ont de prise que sur un nombre limité d'individus qui ne sont pas décidément orientés vers le mal par la défectuosité de leur organisation, et chez lesquels il est possible de
multiplier et de développer les motifs de se conformer
aux lois de l’utilité générale. Ce n’est que dans cette mesure que l'instruction peut concourir à nous délivrer du mal : « Laliberté de l’homme ne consiste pas, dit Littré ? en ce qu’un motif plus faible l'emporte sur le plus fort; cela est impossible; elle consiste à aug-
1. Barthélemy Saint-Hilaire, le Bouddha et sa Religion, 186%, p. 32.
2. Littré, Origine de l’idée de justice (Revue de philosophie posilive, 1870, t. VI, p. 171).
Le.
menter le nombre des motifs dans l’esprit de l’individu, afin que leur conflit l’éclaire et le soustraie à la toute-puissance d’un motif unique. Plus un être vivant est bas dans l'échelle zoologique, plus un être humain est bas dans l’échelle psychique, moins il a de motifs à sa disposition, et plus il est exposé à être la proie d’un seul, qui, s’il est mauvais, l’entraineri à tout mal. Or le moyen capital d'augmenter pour chacun la somme des motifs est l'éducation. » Mais cet effet de l’éducation est subordonné au dévelop pement intellectuel; or il paraît certain que l’intelligence est primitivement atteihte chez les candidats au crime.
Quant à la possibilité de corriger les causes excitantes de la perversité, l'expérience est aussi loin de
la démontrer. Le problème de la misère n’est p& près d’avoir sa solution, précisément parce que k
principale cause de la misère réside dans une infé-
- riorité organique. Le luxe qui est un autre facteur te puissant de la criminalité, est aussi la conséquent
d’une dégradation contre lequel les lois sont restées et resteront à jamais impuissantes.
On peut ranger encore parmi les conditions étiologiques de la criminalité certaines excitations toxiques et en particulier l’abus de l’alcool. Il semblerait au premier abord qu’il fût plus facile dy opposer un frein par des mesures fiscales; mais de ce côté encore l’expérience démontre l’inanité des lois. Les moyens de restriction qui ont pour base l'établissement d’un monopole de l’état n’ont pa fait leurs preuves; ils sont d’ailleurs en contradic-
tion flagrante avec les lois naturelles de l’économie sociale, et il est à craindre qu'ils ne fassent que reculer la solution de la question en la dénaturant.
Un autre ordre d'’influences qui joue un rôle important dans l'excitation de la criminalité, c’est exemple. Nous avons vu ailleurs la démonstration expérimentale de ce fait que l’idée d’un acte, c’est déjà l’acte qui commence ‘. Non seulement l’exemple du crime, mais son évocation par la publicité des procès criminels, par les descriptions malsaines de certains littérateurs plus avides de gain que de bonne renommée, sont des procédés on ne peut plus propres à propager le crime. Il semble que ces sortes d'excitations soient assimilables aux outrages aux mœurs et pourraient être passibles des mêmes mesures légales; mais on ne songe pas à des mesures de ce genre, parce qu’il est impossible de déterminer les limites dans lesquelles elles sont
applicables ou efficaces. En réalité la thérapeutique
prophylactique du crime basée sur les données étiologiques manque encore absolument de faits expérimentaux sur lesquels elle puisse:s’appuyer.
L’ineffrcacité des peines tant comme moyen préventif ou d’intimidation que comme moyen curatif ou de répression ne fait guère de doute pour personne; la vulgarisation de l’enseignement de la loi ne peut être que d’une grande utilité.
Le seul moyen curatif qui soit en voie d'étude et auquel l'expérience semble être favorable est l’as-