‹ Dégénérescence (volume 2)Chapitre 56 sur 60 · Lombroso, Génie et Folie , p · texte numérisé non relu

Lombroso, Génie et Folie , p

2. « L’auteur renvoie ici expressément au livre intitulé : Thalysie ou le Salut de l’humanité , de A. Gleizès.... Sans une connaissance exacte des résultats consignés dans ce livre, des recherches si précises qui semblent avoir absorbé la vie entière d’un des plus sympathiques et des plus profonds Français, il pourrait être difficile d’obtenir l’attention... pour la régénération de la race humaine ». Richard Wagner, Religion et Art. Écrits et Poèmes complets , t. X, p. 307, note.

3. » L’appel séduisant d’Alberich aux nixes étale le dur et mordant son N, qui répond si excellemment à toute sa manière d’être comme à la force négative du drame, de même qu’il forme le con-

LE CULTE DE RICHARD WAGNER

E. de Hagen, etc. Mais les relations les plus importantes de ce genre étaient celles qui l’unissaient au pauvre roi Louis II. Wagner trouva en lui l’ame qu’il lui fallait; en lui il trouva la pleine compréhension de ses doctrines et de ses créations. On peut affirmer que c’est Louis de Bavière qui a créé le culte de Wagner. C’est seulement quand le roi fut devenu le protecteur déclaré du musicien, que celui-ci et ses tendances acquirent une importance pour l’histoire de la civilisation : non seulement parce que Louis II offrit à Wagner les moyens de réaliser ses rêves artistiques les plus somptueux et les plus audacieux, mais surtout parce qu’il mit l’éclat de sa couronne au service de la tendance wagnérienne. Qu’on songe, en effet, combien l’immense majorité du peuple allemand est profondément monarchique, avec quel tremblotement de genoux respectueux le buveur de bocks salue la calèche de cour, même vide; quels battements de cœur de délicieux enthousiasme la vue d’un prince provoque chez la demoiselle bien élevée! Et ici un roi véritable, et de plus un roi admirablement beau, jeune, entouré d’une légende, dont la folie passait alors auprès de toutes les âmes sentimentales pour un « idéalisme » sublime, étalait un enthousiasme sans bornes pour un artiste et renouvelait en une bien plus large mesure les rapports de Charles- Auguste avec Gœthe! A partir de ce moment, Wagner

traste le plus accusé avec le W moelleux des esprits des eaux. Quand ensuite il s’apprête à grimper du côté des jeunes filles, les allitérations Gl et Schl, alliées au léger et glissant F, marquent drastiquement la glissade sur le rocher glissant. Woglinde lui crie pour ainsi dire : A vos souhaits! quand il éternue, en employant cette allitération si appropriée : Pr (Fr) ». Cité par Hansiick, Slations musicales, p. 255.

LE MYSTICISME

devait naturellement devenir l’idole de tous les cœurs « loyalistes ». On était fier de partager le goût du roi « idéal ». La musique de Wagner devint une musique royale bavaroise avec couronne et blason, en attendant de devenir plus tard une musique impériale allemande. En tête du mouvement wagnérien s’avance, comme cela était logique, un roi dément.

Louis II pouvait mettre Wagner à la mode chez le peuple allemand tout entier (à l’exception toutefois des Bavarois révoltés des prodigalités de leur roi), mais le prosternement d’humbles sujets n’aurait pas à lui seul enfanté un fanatisme wagnérien. Pour que la simple mode Wagner grandît jusqu’à celui-ci, un autre élément encore devait se mettre de la partie : l’hystérie de l’époque.

Cette hystérie n'est pas encore répandue en Allemagne au degré où elle l’est en France et en Angleterre, mais elle n’y manque pas non plus, et, depuis un quart de siècle, elle y gagne de plus en plus de terrain. L’Allemagne en a été préservée, plus longtemps que les peuples de l’Ouest, par le développement plus faible de la grande industrie et par l’absence de grandes villes proprement dites. Mais, dans la dernière génération, ces deux bienfaits lui ont été surabondamment accordés ; deux grandes guerres ont fait le reste, pour rendre le système nerveux du peuple allemand accessible aux influences pernicieuses des grandes villes et des fabriques.

Les effets de la guerre sur les nerfs de ceux qui y ont pris part n’ont pas encore été étudiés systématiquement^ et pourtant ce serait là un travail bien utile et bien nécessaire. La science sait quels désordres une seule forte émo-

LE CULTE DE RICHARD WAGNER

tion morale, un danger de mort soudain, par exemple, produit dans l’homme; elle a noté des centaines et des milliers de cas où des personnes sauvées d’une noyade, présentes à l’incendie d’un navire ou à un accident de chemin de fer, menacées par un assassin, etc., ont ou perdu la raison, ou ont été prises de maladies nerveuses graves et longues, souvent incurables. En temps de guerre, de nombreuses centaines de mille hommes sont exposées à toutes ces impressions terribles à la fois. Pendant des mois entiers, de cruelles mutilations ou une mort brusque les menacent à chaque pas. Ils ont fréquemment devant eux le spectacle de la dévastation, de l’incendie, des plus horribles blessures et d’effroyables monceaux de cadavres. En même temps, on exige énormément de leurs forces; ils doivent marcher jusqu’à ce qu’ils tombent et ne peuvent compter ni sur une nourriture ni sur un sommeil suffisants. Et ces centaines de milliers d’hommes ne subiraient pas l’effet qu’un seul de ces événements, enregistrés en nombre incalculable par la guerre, peut, la chose ■est prouvée, amener avec lui? Qu’on ne vienne pas dire que le soldat, en campagne, est émoussé contre les horreurs qui l’entourent. Cela signifie simplement qu’elles cessent d’exciter l’attention de sa conscience. Mais elles n’en sont pas moins perçues par les sens et leurs centres cérébraux et n’en laissent pas moins leurs traces dans le système nerveux. Si le soldat ne remarque pas à l’instant même le profond ébranlement et même la désorganisation qu’il subit, cela non plus ne prouve rien. L’ « hystérie traumatique », la « moelle épinière des chemins de fer » (raihvay-spine), les maladies nerveuses consécutives

Max Nordau. — Dégénérescence. I — 24

LE MYSTICISME

à un choc moral, n’apparaissent, elles aussi, souvent que plusieurs mois après l’événement qui les a occasionnées.

Je crois qu’on ne peut pas mettre en doute que chaque grande guerre est une cause d’hystérie des masses, et que le plus grand nombre des soldats rapportent d’une campagne, quoique complètement à leur insu, une vie nerveuse quelque peu dérangée. Cette affirmation, il est vrai, s’applique bien moins au vainqueur qu’au vaincu, car le triomphe est une des plus hautes jouissances que puisse éprouver un cerveau d’homme, et l’action dynamogène de cette jouissance est bien faite pour contrecarrer les influences destructives des impressions de guerre. Mais elle aura de la peine à les contre-balancer complètement, et le vainqueur, lui aussi, laisse sur le champ de bataille et au bivouac une bonne portion de force nerveuse et de santé morale.

La « brutalisation des masses » après chaque guerre est devenue un lieu commun. Cette expression procède de l’observation qu’à la suite d’une campagne la manière d’être du peuple devient plus brusque et plus grossière, et que la statistique enregistre un plus grand nombre d’actes de violence. Le fait est exact, mais son interprétation superficielle. Si le soldat rentré dans ses foyers s’emporte plus facilement et va jusqu’à s’armer du couteau, ce n’est pas parce que la guerre l’a rendu plus brutal, mais parce qu’elle l’a rendu plus irritable. Or,, cette irritabilité augmentée n’est qu’une des formes de la débilité nerveuse.

Sous l’influence des deux grandes guerres, en y rattachant le développement de la grande industrie et l’accrois-

LE CULTE DE RICHARD WAGNER

sement des grandes villes, l’hystérie a donc, depuis 1870, gagné chez le peuple allemand considérablement de terrain, et nous ne tarderons pas à rattraper l’avance peu enviable que les Anglais et les Français avaient sur nous dans cette direction. Seulement, chaque hystérie, comme chaque folie, comme chaque maladie, reçoit de la nature du malade son aspect particulier. Le degré de culture, le caractère, les penchants et les habitudes du détraqué donnent au détraquement sa couleur spéciale. Chez les Anglais, enclins de tout temps à la dévotion, la dégénérescence et l’hystérie devaient revêtir une teinte mysticoreligieuse. Chez les Français, avec leur bon goût si développé et leur passion si répandue pour toutes les activités artistiques, il était naturel que l’hystérie prît une direction artistique et conduisît aux extravagances que nous savons dans la peinture, la littérature et la musique. Nous autres Allemands ne sommes en général ni très pieux ni très cultivés sous le rapport esthétique. Notre compréhension pour le beau dans l’art s’exprime le plus souvent par ces exclamations idiotes : « Charmant! Ravissant! », que la demoiselle bien élevée glapit indifféremment, d’une voix de tète aiguë et en montrant le blanc des yeux, à l’aspect d’un caniche tondu d’une manière drôle ou devant la Vierge de Holbein du musée de Darmstadt, et par le grognement de satisfaction avec lequel le bon bourgeois, à l’audition d’un orphéon, met le nez dans son verre de bière. Non pas que le sens du beau nous manque par nature; je crois au contraire que, tout au fond de nous, nous le possédons plus que la plupart des autres peuples; mais ce sens, par la défaveur des circonstances, n’a pu

atteindre son développement complet. Depuis la guerre de Trente Ans nous avons été trop pauvres, nous avons eu à combattre trop durement avec les nécessités de la vie, pour qu’il nous restât quoi que ce fût à donner à un luxe quelconque, et les classes dirigeantes de notre peuple, profondément romanisées, esclaves de la mode française, étaient devenues si étrangères aux masses, que celles-ci, pendant deux siècles, ne purent avoir la moindre part à la culture, au goût, aux satisfactions esthétiques des classes supérieures séparées d’elles par un abîme infranchissable. Donc, le peuple allemand, dans sa grande majorité, ne s’intéressant pas à l’art et s’en préoccupant peu, l’hystérie allemande ne pouvait être non plus une hystérie artistique et esthétique.

Elle prit d’autres formes, en partie abominables, en partie ignobles, en partie ridicules. L’hystérie allemande se manifeste par l’antisémitisme, la forme la plus dangereuse de la folie des persécutions, dans laquelle l’individu qui se croit persécuté devient un persécuteur sauvage et capable de tous les crimes (le « persécuté-persécuteur » des aliénistes français) *. L’hystérique allemand s’occupe anxieusement, à la façon des hypocondriaques et des hémorroïdaires, de sa chère santé. Ses délires pivotent autour de ses transpirations et de ses fonctions alvines. Il s’éprend de fanatisme pour la camisole de flanelle de Jæger et pour le gruau que moulent eux-mêmes les végétariens. Il tombe en une violente émotion devant les asper-

1. Legrand du Saulle nomme le persécuteur qui se croit persécuté « persécuté actif ». Voir son livre fondamental : Le délire des ■persécutions. Paris, 1871, p. 194.

LE CULTE DE RICHARD WAGNER

sions d’eau froide et les courses à pieds nus sur l’herbe humide, tant prônées par Kneipp. En même temps, il s’excite en un amour maladif pour les animaux (la « zoophilie » de Magnan) à cause des souffrances de la grenouille utilisée dans les recherches physiologiques, et comme note fondamentale de toute cette folie antisémitique, végétarienne, anti-vivisectionniste, jægerolâtre et kneippophile, perce un chauvinisme teuton mégalomane contre lequel nous a mis vainement en garde le noble empereur Frédéric. Tous ces troubles divers apparaissent en général simultanément, et, neuf fois sur dix, on ne se trompera pas si l’on tient l’adepte de Jæger pour un chauvin, l’enthousiaste de Kneipp pour un fanatique du pain de gruau, et le défenseur de la grenouille avide du sang des professeurs, pour un antisémite.

L’hystérie de Wagner revêtit, elle, toutes les formes de l’hystérie allemande. 11 pouvait dire de lui-même, en modifiant légèrement le Homo sum de Térence : « Je suis un déséquilibré, et nul trouble intellectuel ne m’est étranger ». Il pouvait, comme antisémite, rendre des points au pasteur Stœcker ’. Il maniait la phraséologie chauvine avec une maîtrise inimitable 2. N'a-t-il pas été jusqu’à faire accroire à sa chapelle d’hystériques hypnotisés que c’étaient des figures foncièrement allemandes, les héros de ses pièces, — ces Français, ces Brabançons, ces Islandais et Norvégiens, ces femmes de la Palestine,

1. Richard Wagner, Le Judaïsme dans la musique. Écrits et Poèmes complets, t. V, p. 83; Éclaircissements sur le Judaïsme dans la musique, t. VIII, p. 299.

2. Id., Art allemand et Politique allemande. Écrits et Poèmes complets , t. VIII, p. 39; Qu'est-ce qui est allemand? t. X, p. SI et passim.

LE MYSTICISME

tous ces êtres fabuleux qu’il était allé chercher dans les poésies provençales et dans celles des trouvères, dans la saga du Nord, dans l’Évangile, et qui, — à part Tannhæuser et Les Maîtres chanteurs , — n’ont pas une seule goutte de sang allemand dans les veines, une seule fibre allemande dans leur corps! C’est de la même façon qu’un charlatan hypnotiseur faisait accroire à ses victimes, en des représentations publiques, qu’elles mangeaient des pêches, tandis que ce n’étaient que des pommes de terre crues. Wagner se fit le défenseur du végétarisme, et comme le fruit nécessaire pour nourrir le peuple de cette façon n’existe abondamment que dans les contrées chaudes, il conseilla, sans hésiter, de « diriger une émigration rationnelle des peuples vers la péninsule de l’Amérique du Sud, qui, affirme-t-on, est seule en état, grâce à sa productivité tout à fait surabondante, de nourrir la population actuelle de toutes les parties du monde 1 ». Il brandit son épée chevaleresque contre les physiologistes qui se livrent à des expériences sur les animaux2. Il ne s’enthousiasma pas pour la laine, parce que personnellement il préférait la soie, et c’est là l’unique lacune dans ce tableau d’ailleurs si complet. Wagner n’a pas été témoin de la grandeur du vénérable curé Kneipp ; sans quoi il aurait vraisemblablement aussi trouvé des paroles profondes pour la sublimité incomparablement allemande des pieds mouillés et pour la puissance rédemptrice des arrosements du genou.

1. Richard Wagner, Religion et Art. Écrits et Poèmes complets. t. X, p. 311.

2. Id., Lettre ouverte à M. Ernest de Weber, auteur de l’écrit : Les Chambres de torture de la science. Écrits et Poèmes complets, t. X.

LE CULTE DE RICHARD WAGNER 375

Quand donc l’amitié romanesque du roi Louis de Bavière pour Wagner eut enfin donné à celui-ci le prestige nécessaire et attiré sur lui l’attention générale de l’Allemagne, quand le peuple allemand eut appris à connaître Wagner avec ses particularités, tous les mystiques du meurtre rituel juif, des chemises de laine, du menu végétal et des cures sympathiques, durent le saluer par des cris d’allégresse, car il était la personnification de toutes leurs obsessions. Sa musique, ils l’acceptaient simplement par-dessus le marché. L’immense majorité de ses fanatiques n’y comprenait rien. Les émotions que leur faisaient éprouver les œuvres de leur idole ne provenaient ni des chanteurs ni de l’orchestre, mais en partie de la beauté pittoresque des tableaux scéniques, et en plus grande partie des délires particuliers qu’ils apportaient avec eux au théâtre et dont ils honoraient en Wagner le porte-parole et le champion.

Je ne vais cependant pas jusqu’à prétendre que c’est uniquement le chauvinisme à skat *et l'idéalisme héroïque des cures naturelles, du riz aux fruits, du « les juifs à la porte » et du gilet de flanelle, qui faisaient battre plus vite, dans une émotion délicieuse, les cœurs des fidèles de Wagner à l’audition de sa musique. Cette musique était certainement aussi de nature à enchanter des hystériques. Ses forts effets d’orchestre amenaient chez eux des états hystériques, — à l’hôpital de la Salpétrière, à Paris, ou produit fréquemment l’hypnose en frappant soudainement sur un gong, — et la nature informe de la mélodie sans fin répondait complètement à la rêvasserie vagabonde de leur propre

Page 1