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Lombroso, Génie et Folie, p

un type humain répandu et incarner une loi biologique générale. Or, cette qualité n’est pas seulement le partage des poésies symbolistes, mais de toutes les poésies. Nul véritable poète n’a jamais éprouvé le besoin de traiter un fait anecdotique absolument sans exemple antérieur et ne se produisant qu’une fois, ou un être monstrueux n'ayant pas son pareil dans l'humanité. Ce qui l’attache aux hommes et à leurs destinées, c’est précisément leur connexion avec l’humanité tout entière et avec les lois générales de la vie humaine. Plus est visible dans la destinée de l'individu l’action des lois générales, plus l’homme individuel incarne de ce qui vit dans tous les hommes, et plus l’un et l’autre sont attrayants pour le poète. Il n’est pas, dans toute la littérature de l'humanité, une seule œuvre reconnue comme remarquable qui ne soit symbolique en ce sens, dont les personnages, leurs passions et leurs destins, n’aient une signification typique dépassant de beaucoup leur cas particulier. C'est donc une sotte prétention des symbolistes, de revendiquer cette qualité pour les seules œuvres de leur tendance. Ils prouvent, d’ailleurs, qu'ils ne comprennent pas du tout leur propre formule, car ces mêmes théoriciens de l’école, qui réclament de la poésie qu’elle soit « un symbole inscrit dans un homme », déclarent en même temps que seul « le cas rare, unique », mérite d'occuper le poète, — c’est-à-dire le cas qui ne signifie rien que lui-même, qui est, par conséquent, le contraire d’un symbole *.

4. Qu'il me soit permis de rappeler ici à ce sujet que, dès 1885, c’est-à-dire avant la publication du soi-disant programme symboliste, je posais cette thèse dans mes Paradoxes (édition populaire, 2 partie,.p. 253), que le poète devait « dire à la majorité de ses

Nous avons vu maintenant que le symbolisme, de même que le préraphaélisme anglais auquel il a emprunté quelques-uns de ses mots d'ordre et de ses sentimenis, n’est autre chose qu’une forme du mysticisme des dégénérés débiles et émotifs. Les tentatives de quelques suiveurs du mouvement pour introduire un sens dans le balbutiement de ses chefs et prêter à ce mouvement une sorte de programme, ne résistent pas un instant à la critique, mais s’affirment comme des radotages graphomanes sans le plus petit fonds de vérité et de bon sens. Un jeune écrivain français non hostile, assurément, à des innovations raisonnables, M. Hugues Le Roux, caractérise très justement le groupe des symbolistes, quand il dit d’eux : « Ridicules ankylosés, insupportables les uns aux autres, ils vivent incompris du public; plusieurs, de leurs amis; quelques-uns, d'eux-mêmes. Poètes ou prosateurs, leurs procédés sont identiques : plus de sujets, plus de sens, mais des juxtapositions, des mots éclatants, musicaux (?), des attelages de rimes prodigieux, des totaux de couleurs et de sons imprévus, des bercements, des heurts, des hallucinations et des suggestions provoquées ‘ ».

lecteurs le profond Tat twam asi! (Ceci, c’est toi!) du sage hindou », et « pouvoir répéter à l’homme sain normalement développé, avec le vieux Romain : C’est toi qui es le sujet de la fable! »; en d’autres termes, que la poésie doit être « symbolique » en ce sens qu’elle montre des hommes, des destins, des sentiments et des lois vitales généraux.

1. Hugues Le Roux, Portraits de cire. Paris, 1891, p. 129-130.

LE TOLSTOIÏISME

Le comte Léon Tolstoï est devenu, dans ces dernières années, un des écrivains les plus cités et probablement aussi les plus lus de l'univers. Chacune de ses paroles éveille un écho chez tous les peuples civilisés. Sa forte action sur les contemporains est indéniable. Mais ce n’est pas une action artistique. On ne l’imite pas encore, au moins pour le moment. Il ne s’est formé autour de lui aucune école à la façon des écoles préraphaélite et symboliste. Les écrits déjà très nombreux auxquels il a donné lieu sont explicatifs ou critiques; ce ne sont pas des créations poétiques sur le modèle des siennes. L'influence qu'il exerce sur la manière de penser et de sentir contemporaine est une influence morale qui s'adresse infiniment plus à la grande masse des lecteurs qu’au cercle restreint des ambitieux littéraires cherchant un chef. Ce n’est donc pas une théorie esthétique, mais une concep-

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tion du monde, qu'on peut définir par le nom de tolstoïsme.

Pour démontrer que le tolstoïsme est une aberration |

saire d'examiner critiquement d’abord Tolstoï lui-même, \

intellectuelle, une forme de dégénérescence, il est néces- Au puis le public qui s’enthousiasme pour ses idées. | : Tolstoï est à la fois poète et philosophe, cette dernière

qualité dans le plus large sens, c’est-à-dire également théologien, moraliste et sociologue. En tant que créateur d'œuvres d'imagination, il occupe une très haute place, bien qu’il n’atteigne pas la valeur de son compatriote Tourgueneff, qu'il semble actuellement avoir fait reculer dans l'estime de la-foule. Tolstoï ne possède pas la pondération artistique superbe de Tourgueneff, chez lequel il n’y a-jamais un mot de trop, jamais de longueur ni de digressions, et qui, authentique et grandiose créateur d'hommes, plane à la façon d’un Prométhée au-dessus de ses figures, auxquelles il insuffle la vie. Les plus grands admirateurs de Tolstoïi eux-mêmes admettent qu’il est prolixe, se perd dans les détails, et ne sait pas toujours dans leur multitude relever avec un goût sûr l'essentiel et sacrifier ce qui n’est pas indispensable. M. de Vogüé dit, en parlant de La Guerre et la Paix : « L’appellation de roman convient-elle bien à cette œuvre compliquée?.. Le fil très simple et très lâche de l’action romanesque sert à rattacher des chapitres d'histoire, de politique, de philosophie, empilés pêle-mèêle dans cette polygraphie du monde russe. Le plaisir y veut être acheté comme dans les ascensions de montagne; la route est parfois ingrate et dure, on se perd, il faut de l'effort et

Max Norpau. — Dégénérescence. I — 17

de la peine... Les esprits passionnés pour l’histoire ne seront pas sévères à ce fouillis de personnages, à cette succession d'incidents banals qui encombrent l’action. En sera-t-1l de même pour ceux qui ne cherchent dans la fiction romanesque qu'un divertissement? Ceux-là, Tolstoï va dérouter toutes leurs habitudes. Cet analyste minutieux ignore ou dédaigne la première opération de l'analyse, si naturelle au génie français; nous voulons que le romancier choisisse, qu'il sépare un personnage, un fait, du chaos des êtres et des choses, afin d'étudier isolément l’objet de son choix. Le Russe, dominé par le sentiment de la dépendance universelle, ne se décide pas à trancher les mille liens qui rattachent un homme, une action, une pensée, au train total du monde * ».

M. de Vogüé voit les choses remarquablement juste, mais il ne sait pas les interpréter. Il a nettement caractérisé, à son insu, la méthode avec laquelle un dégénéré mystique envisäge le monde et en décrit le phénomène. Nous savons que ce qui constitue la particularité de la pensée mystique, c’est le manque d'attention. C'est celle-ci qui, dans le chaos des phénomènes, fait le choix et les groupe de facon qu'ils rendent claire une idée prédominante dans l'esprit de l’observateur. Si elle manque, le tableau du monde apparaît à celui-ci comme un écoulement monotone d'états énigmatiques qui apparaissent et disparaissent sans connexion et restent absolument imexpressifs pour la conscience. Ce fait primordial de la vie psychique, Île lecteur doit toujours l'avoir présent à l'esprit. L'homme

4. Ve E. M. de Vogüé, Le Roman russe. Paris, 1888, p. 293 et sqq.

LE TOLSTOÏSME ‘ad

attentif se trouve actif en face de l'univers; l'homme inattentif est passif. Celui-là le règle d’après un plan qu'il a élaboré dans son esprit; celui-ci subit le tumulte de ses impressions, sans tenter de les organiser, de les séparer et de les assembler. Il y a la même différence que dans la reproduction du monde par un bon peintre ou par

une plaque photographique. Le tableau supprime certains

traits et en met d’autres en relief, de sorte qu'il laisse immédiatement reconnaître soit quelque acte ou spectacle extérieur, soit quelque émotion intérieure du peintre. La photographie reflète sans choix le phénomène entier avec tous ses détails, de sorte qu’elle ne prend une signification que si l’observateur y applique l'attention que la plaque sensible n'a pu exercer. Remarquons d’ailleurs que la photographie elle-même n’est pas non plus une reproduction fidèle de la réalité, car la plaque sensible n'est telle que pour certaines couleurs; elle enregistre le bleu et le violet, et n’éprouve du jaune et du rouge

qu’une faible impression, ou qu’une impression nulle. A la sensibilité de la plaque chimique correspond l’émoti-

vité du dégénéré. Celui-ei aussi fait un choix dans le phé-

nomène, non d’après la loi de l'attention consciente, mais d’après l'instinct de l'émotivité inconsciente. Il perçoit ce

qui s'accorde avec ses émotions; ce qui ne s'accorde pas |

avec elles n’existe pas pour lui. Ainsi naît la méthode de travail signalée par M. de Vogüé dans les romans de Tolstoï. Les détails sont uniformément perçus et placés sur le même plan, non d’après leur importance pour l’idée fondamentale, mais d’après leur rapport avec l'émotion du poète. D’idée fondamentale, du reste, il n’y en a pas,

ou à peine. Le lecteur doit commencer par la mettre dans le roman, comme il la mettrait dans la nature même, dans un paysage, dans une foule, dans la succession des événements historiques.

Le roman est seulement écrit parce que le poète a ressenti de fortes émotions, acerues par certains traits du tableau du monde se déroulant devant ses yeux. C’est ainsi que le roman de Tolstoï ressemble à la peinture des préraphaëélites : une abondance de détails merveilleusement exacts‘, une idée fondamentale mystiquement vague et à peine apercevable ?, une profonde et forte émotion *. C'est ce que sent clairement aussi M. de Vogüé, mais de nouveau sans pouvoir se l'expliquer. « Par une singulière et fréquente contradiction, dit-il, cet esprit troublé, flottant, qui baigne dans les brumes du nihilisme, est doué d’une lucidité et d’une pénétration sans pareilles pour l'étude scientifique des phénomènes de la vie. Il à la vue nette, prompte, analytique, de tout ce qui est sur terre. On dirait l'esprit d’un chimiste anglais dans l’âme d’un bouddhiste hindou; se charge qui pourra d'expliquer cet étrange accouplement : celui qui y parviendra expli-

4. Voir dans La Guerre et la Paix (OEuvres complètes de Léon Tolstoï, traduites en allemand, avec l'autorisation de l’auteur, par Raphaël Lœæœwenfeld, Berlin, 1892, t. V à VIII) : les conversations des soldats, 4r° partie, p. 252; la scène d’avant-poste, p. 314 et sqq.; la description des troupes en marche, p. 332; la mort du comte Besoukhow, p. 142-145; la chasse à courre, 2° partie, p. 383- 407, etc.

2. Même ouvrage : les pensées du prince Andréi blessé, 1re partie, p. 516; la conversation du comte Pierre avec le franc-maçon et martiniste Basdjejew, 2° partie, p. 106-114 et sqq.

3. Ibid. : l'aventure de la princesse Marie avec son prétendant, 1e partie, p. 410-423; l'accouchement de la petite princesse, 2e partie, p. 58-65; tous les endroits où le comte Rostow voit le tsar Alexandre ou ceux dans lesquels l’auteur parle de Napoléon I”, etc.

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quera toute la Russie... Ces phénomènes qui lui offrent un terrain si sûr quand il les étudie isolés, il en veut connaître les rapports généraux, il veut remonter aux lois qui gouvernent ces rapports, aux causes inaccessibles. Alors, ce regard si clair s’obscurcit, l'intrépide explorateur perd pied, il tombe dans l’abime des contradictions philosophiques: en lui, autour de lui, il ne sent que le néant et la nuit * ».

M. de Vogüé souhaite une explication de cet « étrange accouplement » de la plus grande clarté dans la perception des détails, et de l'incapacité complète de comprendre leurs rapports les uns avec les autres. Cette explication, mon lecteur la possède maintenant. La pensée mystique, la pensée sans attention de l’émotif, amène à sa conscience des images isolées qui peuvent être très nettes, quand elles se rapportent à son émotion; mais cette pensée n’est pas capable de rattacher raisonnablement les unes aux autres ces images isolées, parce qu'elle manque pour cela de l'attention nécessaire.

Ainsi donc, quelque grandioses qualités que possèdent les œuvres d'imagination de Tolstoï, ce n’est pas à celles-ci qu'il est redevable de sa réputation universelle et de son action sur les contemporains. On s’accordait à voir dans ses romans des productions remarquables, mais, pendant de longues années, ni La Guerre et la Paix, ni Anna Karénine, ni les petits récits, n’eurent beaucoup de lecteurs en dehors de la Russie, et la critique ne payait son tribut d’admiration à leur auteur que sous réserve. En

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