The Journal of mental science, janvier
2. Legrand du Saulle, Le délire des persécutions. Paris, 1871, p. 512.
3. Morel, Du délire panophobique des aliénés gémisseurs. Annales médico-psychologiques. 1871, deuxième volume, p. 322.
4. Maurice Mæterlinck, Serres chaudes. Nouvelle édition. Bruxelles, 1890.
Et tout ce qu’il y a sous votre coupole!
Et sous mon âme en vos analogies!
Les pensées d’une princesse qui a faim, L’ennui d’un matelot dans le désert, Une musique de cuivre aux fenêtres des incurables.
Allez aux angles les plus tièdes!
On dirait une femme évanouie un jour de moisson, Il y a des postillons dans la cour de l’hospice;
Au loin, passe un chasseur d’élans devenu infirmier.
Examinez au clair de lune!
(Oh! rien n’y est à sa place!)
On dirait une folle devant les juges,
Un navire de guerre à pleines voiles sur un canal, Des oiseaux de nuit sur des lys,
Un glas vers midi,
(Là-bas sous ces cloches !)
Une étape de malades dans la prairie,
Une odeur d’éther un jour de soleil.
Mon Dieu! mon Dieu! quand aurons-nous la pluie, Et la neige et le vent dans la serre!
Ces successions de mots idiots sont intéressantes au point de vue psychologique, car elles laissent reconnaître avec une clarté instructive ce qui se passe dans un cerveau détraqué. La conscience n’élabore plus une idée fondamentale ou centrale. Les représentations surgissent telles que l'association d’idées purement mécanique les évoque. Nulle attention ne cherche à mettre de l’ordre dans le tumulte des images qui vont et qui viennent, à séparer celles qui n’ont pas de rapports raisonnables entre elles, à . supprimer celles qui se contredisent, et à unir logiquement en une série unitaire celles qui sont apparentées.
Voyons encore, dans ces poésies, quelques exemples d’une suite d'idées exclusivement dominée par l’associa-
tion d’idées affranchie de tout contrôle. Voici une pièce
intitulée Cloches de verre.
O cloches de verre!
Etranges plantes à jamais à l'abri!
Tandis que le vent agite mes sens au dehors!
Toute une vallée de l’âme à jamais immobile!
Et la tiédeur enclose vers midi!
Et les images entrevues à fleur du verre!
N’en soulevez jamais aucune!
On en a mis plusieurs sur d’anciens clairs de lune. Examinez à travers leurs feuillages :
Il y a peut-être un vagabond sur le trône,
On a l’idée que des corsaires attendent sur l'étang, Et que des êtres antédiluviens vont envahir les villes.
On en a placé sur d’anciennes neiges.
On en a placé sur de vieilles pluies.
(Ayez pitié de l’atmosphère enclose!)
J'entends célébrer une fête un dimanche de famine,
Il y a une ambulance au milieu de la maison,
Et toutes les filles du roi errent un jour de diète à travers
[les prairies.
Examinez surtout celles de l’horizon!
Elles couvrent avec soin de très anciens orages. [marais! Oh ! il doit y avoir quelque part une énorme flotte sur un Et je crois que les cygnes ont couvé des corbeaux !
(On entrevoit à peine à travers les moiteurs)
Une vierge arrose d’eau chaude les fougères, Une troupe de petites filles observe l’ermite en sa cellule, Mes sœurs sont endormies au fond d’une grotte vénéneuse!
Attendez la lune et l’hiver, Sur ces cloches éparses enfin sur la glace.
En voici une autre, Ame.
Mon âme!
O mon âme vraiment trop à l'abri!
Et ces troupeaux de désirs dans une serre!
Attendant une tempête sur les prairies!
Allons vers les plus malades : | Ils ont d’étranges exhalaisons. [mère.
Au milieu d’eux, je traverse un champ de bataille avec ma On enterre un frère d’armes à midi,
Tandis que les sentinelles prennent leur repas.
Allons aussi vers les plus faibles :
Ils ont d’étranges sueurs;
Voici une fiancée malade,
Une trahison le dimanche
Et de petits enfants en prison.
(Et plus loin, à travers la vapeur.)
Est-ce une mourante à la porte d’une cuisine ?
Ou une sœur épluchant des légumes au pied du lit d’un [incurable ?
Allons enfin vers les plus tristes :
(En dernier lieu, car ils ont des poisons.) Oh! mes lèvres acceptent les baisers d’un blessé!
[tours de mon âme!
Toutes les chätélaines sont mortes de faim, cet été, dans les Voici le petit jour qui entre dans la fête!
J'entrevois des brebis le long des quais Et il y a une voile aux fenêtres de l'hôpital!
Il y a un long chemin de mon cœur à mon âme!
Et toutes les sentinelles sont mortes à leur poste!
[de mon âme!
Il y a eu un jour une pauvre petite fête dans les faubourgs On y fauchait la ciguë un dimanche matin; Et toutes les vierges du couvent regardaient passer les Sur le canal, un jour de jeûne et de soleil. [vaisseaux Tandis que les cygnes souffraient sous un pont vénéneux ; On émondait les arbres autour de la prison, On apportait des remèdes une après-midi de juin, Et des repas de malades s’étendaient à tous les horizons!
Mon âme! [cela !
Et la tristesse de tout cela, mon âme! et la tristesse de tout
Rien ne serait plus aisé que de composer, sur le modèle de ces « poésies », d’autrés pièces qui dépasseraient
même celles de Mæterlinck, celle-ci par exemple : © fleurs!
Et l’on gémit si lourdement sous ces très anciens impôts! , Un sablier contre lequel le chien aboïe en mai,
Et l'étrange enveloppe de lettre du nègre qui n’a pas dormi. Une grand’mère qui mangerait des oranges
Et ne pourrait écrire!
Des matelots en ballon, mais bleus! bleus!
Sur le pont ce crocodile,
Et l'agent de la police à la joue enflée
Fait des signes, silencieux!
O0! deux soldats dans l’étable,
Et le rasoir est ébréché!
Mais ils n’ont pas gagné le gros lot.
Et sur la lampe il y a des taches d'encre, etc.
Mais à quoi bon parodier Mæterlinck? Son genre ne supporte aucune parodie, vu qu'il atteint déjà les bornes extrèmes de l’idiotie, et il n’est pas non plus très digne de la part d’un esprit sain de se moquer d'un pauvre | diable d’idiot.
Quelques poésies de Mæterlinck sont simplement composées d’assonances rapprochées les unes des autres sans égard au sens et à la signification, comme, par exemple, la courte pièce intitulée Ennu :
Les paons nonchalants, les paons blancs ont fui, Les paons blancs ont fui l’ennui du réveil;
Je vois les paons blancs, les paons d'aujourd'hui, Les paons en allés pendant mon sommeil, | Les paons nonchalants, les paons d'aujourd'hui, Atteindre indolents l'étang sans soleil,
J'entends les paons blancs, les paons de l’ennui, Attendre indolents les temps sans soleil.
On s’explique le choix de ces mots : ils renferment
presque tous la voyelle nasale « en » ou «an » ou « aon ». C’est un cas de cette forme d’écholalie qui n'est pas rare chez les aliénés. Un tel malade dit, par exemple (en allemand) : Man kann dann ran Mann wann Clan Bann Schwan Hahn, et il continue à débiter avec monotonie cette psalmodie, jusqu'à ce qu'il se fatigue ou qu'un mot prononcé devant lui devienne le point de départ d'une nouvelle série de rimes.
Quand on lit avec quelque attention les poésies de Mæterlinck, on reconnait bientôt que les images confuses qui s'y suivent pêle-mêle, comme dans un rêve, sont empruntées à un cercle très restreint de représentations qui renferment une émotion, soit pour tout le monde, soit seulement pour lui, « Étrange », « vieux », « lointain », sont les adjectifs qu'il répète continuellement; ils ont cela de commun qu’ils indiquent quelque chose de vague, de difficile à reconnaître, de reculé jusqu’à l’extrème horizon, et répondent ainsi au nébuleux penser mystique. Un autre adjectif qui le fait rêver est « lent ». Il produit aussi cet effet sur les symbolistes français, qui pour cette raison l’aiment beaucoup. Ils l’associent manifestement à la représentation des mouvements du prêtre lisant sa messe, et il éveille en eux les émotions de la foi mystique. Ils trahissent cette association d'idées, en ce qu'ils emploient fréquemment « lent » à côté de « hiératique ». Mæterlinck songe en outre continuellement à des hôpitaux avec leurs malades et à tout ce qui en fait partie (religieuses, remèdes, opérations chirurgicales, bandages, etc.), à des canaux couverts de bateaux et de cygnes, et à des princesses. Les hôpitaux, ainsi que les canaux qui forment
un trait du paysage belge, sont peut-être liés aux premières impressions de son enfance et produisent en lui, pour cette raison, des émotions. Mais les princesses enfermées dans des tours, souffrant la faim, s’égarant, pateaugeant à travers les marais, etc., lui sont incontestablement demeurées dans l'imagination à la suite de la lecture des puériles ballades des préraphaélites, dont celle de Swinburne a été reproduite, comme échantillon, dans un chapitre précédent. Hôpitaux, canaux, princesses : tels sont les tableaux qui reparaissent toujours, avec l'opiniàtreté d’obsessions, et qui, seuls, laissent apercevoir quelques contours un peu arrêtés, au milieu du chaos nébuleux de son galimatias. |
Quelques-unes des poésies de Mæterlinck sont écrites
/ dans la forme poétique traditionnelle; d’autres, au con-
traire, n ont ni mesure ni rime, et consistent en lignes de prose de longueur arbitrairement changeante, non à la facon des poésies libres de Gœthe ou des Lieder de la mer du Nord de Henri Heine, qui voguent d'un mouvement rythmique fortement accusé, mais aussi sourdes, cahotantes et boiteuses qu’une énumération d'inventaire. Ces pièces sont une imitation servile des éjaculations de Walt Whitman, cet Américain fou pour lequel Mæterlinck, conformément à la loi d'attraction mutuelle des aliénés entre eux, devait nécessairement éprouver de la sympathie.
Je voudrais placer ici quelques remarques sur Walt Whitman, qui est également une des idoles auxquelles les dégénérés et les hystériques des deux mondes dressent depuis quelque temps des autels. Lombroso le range