Verworn emploie le mot « chémotropisme
PARNASSIENS ET DIABOLIQUES
sent, et ne leur permet plus d’arriver jusqu’à l’effet réellement chimiotactique, mais évite le plus souvent les matières troublantes avant qu’elles puissent exercer une répulsion réelle directe. La connaissance acquise par l’individu devient héréditaire, se transforme en faculté organisée de l’espèce, et l’organisme ressent subjectivement comme un malaise qui peut s’accroître jusqu’à la douleur, l’avertissement qu’une nocivité agit sur lui et qu’il ait à s’y soustraire. Échapper à la douleur devient une fonction capitale de l’organisme, qu’il ne peut négliger plus ou moins sans expier cette négligence par sa ruine.
Chez l’être humain, les faits ne se passent pas autrement qu’ils viennent d’être décrits ici. L’expérience organisée héréditairement de l’espèce l’avertit de la nocivité des actions auxquelles il est fréquemment exposé. Scs postes avancés contre les forces naturelles hostiles sont ses sens. Le goût et l’odorat lui donnent, en ce qui concerne les matières chimiotactiquement répulsives, l’impression du dégoût et de la fétidité; les différentes espèces de sensations cutanées lui rappellent, par le sentiment de la douleur, du chaud ou du froid, qu’un contact donné est défavorable pour lui; l’œil et l’oreille le mettent en garde par la sensation du criard, du strident, de la dissonance, contre les effets mécaniques de certains phénomènes physiques, et les centres cérébraux supérieurs répondent aux nocivités reconnues de nature composite ou à leur représentation par la réaction également composite du déplaisir à ses différents degrés de vivacité, depuis le simple malaise jusqu’à l’horreur, à l’indignation, à l’épouvante ou à la fureur.
l’égotisme
Le porteur de cette expérience héréditaire organisée est l’inconscient; c’est donc à lui aussi qu'est confiée la défense contre les nocivités simples, apparaissant fréquemment; la répugnance à des impressions de goût et d’odorat nuisibles, la peur des animaux et des phénomènes naturels dangereux, etc., sont devenues en lui un instinct auquel l’organisme s’abandonne sans réflexion, c’est-à-dire sans intervention de la conscience. Mais l’organisme humain n’apprend pas seulement à distinguer et à éviter ce qui lui est directement préjudiciable à luimême ; il agit de même à l’égard de ce qui le menace non comme individu, mais comme être social, comme membre d’une société organisée; l’antipathie à l’égard des actions qui nuisent à l’existence ou à la prospérité de la société devient aussi chez lui un instinct. Seulement, cet enrichissement de la connaissance organisée de l’inconscient représente un degré élevé de développement que beaucoup d’êtres humains n’atteignent pas. Les instincts sociaux sont ceux que l’homme a acquis en dernier lieu, et, conformément à la loi connue, il les perd en premier lieu lorsqu’il rétrograde dans son développement organique.
La conscience n’a l’occasion de constater le danger des phénomènes et de défendre contre lui l’organisme, que si ces phénomènes sont ou tout nouveaux ou très rares, de sorte qu’ils ne peuvent être connus et redoutés héréditairement; ou bien s’ils renferment en eux beaucoup d’éléments différents et n’agissent pas directement, mais par leurs conséquences plus ou moins éloignées, de sorte que leur connaissance exige une activité de représentation et de jugement compliquée.
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Le déplaisir est donc toujours une connaissance instinctive ou consciente de la nocivité d’un phénomène. Son contraire, le plaisir, n’est pas seulement, comme on l’a quelquefois soutenu, l’absence de déplaisir, — c’est-àdire un état négatif, — mais quelque chose de positif. Chaque partie de l’organisme a des besoins déterminés qui s’affirment comme tendance consciente ou inconsciente, comme penchant ou désir; la satisfaction de ces besoins est ressentie comme un plaisir qui peut s’accroître jusqu’à la volupté. Le premier de tous les besoins de chaque organe est de fonctionner. Sa simple activité est déjà pour lui, tant qu’elle ne va pas au-delà de son pouvoir, une source de plaisir. L’activité des centres nerveux consiste à recevoir des impressions et à les transformer en aperceplions et en mouvements. Cette activité leur procure des sentiments de plaisir. Ils ont en conséquence un fort désir de recevoir des impressions, pour être mis par elles en activité et éprouver des sentiments de plaisir.
Voilà à grands traits l’iiistoire naturelle des sentiments de plaisir et de déplaisir. Le lecteur qui la connaîtra n’éprouvera aucune difficulté à comprendre la nature de l'aberration.
L’inconscient est soumis aux mêmes lois biologiques que le conscient. Le porteur de l’inconscient est le même tissu nerveux, — quoique peut-être une autre partie du système, — dans lequel est élaborée aussi la conscience. L’inconscient est aussi peu infaillible que la conscience. 11 peut être plus hautement développé ou arriéré dans son développement, être stupide ou intelligent. Si l’inconscienl est incomplètement développé, il distingue mal et juge
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faussement, il se trompe dans la connaissance de ce qui lui est nuisible ou favorable, l’instinct devient incertain ou obtus. Alors nous avons l’indifférence envers le laid, le répugnant, l’immoral.
Nous savons que chez les dégénérés apparaissent divers arrêts de développement et des mal formations. Certains organes ou systèmes entiers d’organes s’arrêtent à un degré de développement qui répond à l’enfance, même à la vie fœtale. Si les centres cérébraux les plus élevés du dégénéré s’arrêtent dans leur développement à un degré très peu avancé, il devient un imbécile ou uu idiot. Si l’arrêt de développement frappe les centres nerveux de l’inconscient, le dégénéré perd les instincts qui se manifestent dans 1 être normal comme dégoût et répulsion contre certaines nocivités; son inconscient, pourrais-je dire, souffre d’imbécillité ou d’idiotisme.
Nous avons vu de plus, dans le précédent chapitre, que l’impressionnabilité des nerfs et du cerveau du dégénéré est obtuse. Il ne perçoit pour ce motif que les impressions fortes, ce ne sont que celles-ci qui excitent ses centres cérébraux à cette activité cogitative et motrice qui lui donne des sentiments de plaisir. Or, les impressions désagréables sont naturellement plus fortes que les impressions agréables ou indifférentes, car, si elles n’étaient pas plus fortes, nous ne les éprouverions pas comme douloureuses et elles ne pousseraient pas l’organisme à faire des efforts pour se défendre. Pour se procurer donc les sentiments de plaisir qui sont liés à l’activité des centres cérébraux, pour satisfaire le besoin de fonctionnement propre aux centres cérébraux comme à tous les autres organes, le
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dégénéré cherche les impressions qui sont assez fortes pour exciter à l’activité ses centres obtus et paresseux; mais ces impressions fortes sont justement celles que l’homme sain ressent comme douloureuses ou répugnantes. Ainsi s’expliquent les aberrations ou perversions des dégénérés. Ils ont le désir de fortes impressions, parce que celles-ci seules mettent leur cerveau en activité, et celte action souhaitée sur leurs centres n’est exercée que par les impressions que les êtres sains redoutent à cause de leur violence, c’est-à-dire les impressions douloureuses, répugnantes et révoltantes.
Dire que chaque être humain a en secret une certaine prédilection pour le mal et l’abominable, c’est une sottise; la seule petite étincelle de vérité que renferme cette aflirmation absurde, c’est que l’être humain normal, lui aussi, devient obtus dans la fatigue ou l’épuisement par maladie, c’est-à-dire qu’il tombe dans l’état qui, chez le dégénéré, est l’état permanent. Alors il offre naturellement les mêmes phénomènes que nous avons constatés chez celui-ci, mais à un bien moindre degré. Il peut alors trouver du plaisir au crime et à la laideur, et à celui-là plutôt qu’à celle-ci; car les crimes sont des nocivités sociales, tandis que les laideurs sont la forme visible de forces nuisibles à l’individu; or, les instincts sociaux sont plus faibles que les instincts de conservation, ils s’assoupissent par conséquent plus tôt, et, pour cette raison, la répulsion contre le crime disparait plus tôt que celle contre la laideur. En tout cas, cet état est chez l'être normal aussi une aberration, mais imputable à la fatigue et qui n’existe pas chez lui, comme chez le dégénéré, d’une façon permanente et ne forme pas
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le trait fondamental caché de son être, ainsi que le prétendent les sophistes qui le calomnient.
Une ligne de développement ininterrompue mène des romantiques français aux parnassiens, et l’on peut déjà distinguer en ceux-là tous les germes des aberrations qui nous apparaissent en plein épanouissement chez ceux-ci. Nous avons vu dans le livre précédent combien leur poésie est extérieure et indigente d’idées, comme ils exaltèrent leur imagination fort au-dessus de l’observation de la réalité, et quelle importance ils assignèrent à leur monde de rêve. Sainte-Beuve qui, au début, faisait partie lui-même de leur groupe, dit à ce sujet, avec une complaisance qui prouve qu’il ne croit pas exprimer un blâme : « Les romantiques... avaient une pensée, un culte, l’amour de l’art, la curiosité passionnée d’une expression vive, d’un tour neuf, d’une image choisie, d’une rime brillante; ils voulaient à chacun de leurs cadres un clou d'or. (Image remarquablement fausse, soit dit en passant. On peut désirer pour un tableau un riche cadre, mais quant au clou qui supporte celui-ci, on aura égard à sa solidité et non à sa préciosité). « Enfants si vous le voulez, mais enfants des Muses, et qui ne sacrifièrent jamais à la grâce vulgaire 1 ».
Retenons cet aveu : les romantiques étaient des enfants; ils l’étaient dans leur inaptitude à comprendre le monde et les hommes, dans le sérieux et l’ardeur avec lesquels ils se livraient à leurs jeux de rimes, dans la naïveté avec laquelle ils se mettaient au-dessus des prescriptions de
1. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. XIV, p. 70. Article du 2 octobre 1857 sur les poésies complètes de Théodore de Banville.
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moralité et de bon sens à l’usage des adultes. Que l’on exagère un peu cette puérilité, sans lui associer la force d’imagination sauvage et exubérante d’un Victor Ilugo et son don d’association d’idées rapide comme l’éclair et évoquant les plus étonnantes antithèses, et l’on obtient la figure littéraire de Théophile Gautier, que l’imbécile Barbey d'Aurevilly a pu nommer d’une haleine avec Gœthe *, pour la seule raison, probablement, que le son du nom du grand poète allemand dans la prononciation française a une certaine ressemblance avec celui de Gautier, mais dont un de ses admirateurs, M. J. -K. Huysmans, dit : « Des Esseintes (le héros de son roman) arrivait aussi à se désintéresser de l’œuvre de Gautier; son admiration pour l’incomparable peintre qu’était cet homme était allée en se dissolvant de jour en jour, et maintenant il demeurait plus étonné que ravi par ses descriptions en quelque sorte indifférentes. L’impression des objets s’était fixée sur son œil si perceptif, mais elle s’y était localisée, n’avait pas pénétré plus avant dans sa cervelle et dans sa chair; de même qu’un prodigieux réflecteur, il s’était constamment borné à réverbérer, avec une impersonnelle netteté, des alentours 2 ».
Quand M. Huysmans regarde Gautier comme un miroir impersonnel de la réalité, il est victime d’une illusion optique. En vers comme en prose, Gautier est un ouvrier mécanique qui enfile les uns à la suite des autres des adjectifs étincelants, sans y entendre malice. Ses descriptions ne donnent jamais un contour net de l’objet qu’il