‹ DégénérescenceChapitre 11 sur 56 · Barbey d’Aurevilly, Gœthe et Diderot. Paris · texte numérisé non relu

Barbey d’Aurevilly, Gœthe et Diderot. Paris

2. J.-K. Huysmans, A rebours. Quatrième mille. Paris, 1892, p. 251.

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veut peindre. Elles rappellent ces mosaïques grossières de la dernière période byzantine, dont les différentes pierres sont du lapis-lazuli, de la malachite, de la chrysoprase et du jaspe, et qui produisent pour ce motif l’impression d’une richesse barbare, mais laissent à peine reconnaître encore un dessin. Dans son égotisme dépourvu de toute sympathie pour le monde extérieur, il ne soupçonne pas ce que son spectacle renferme de douleurs et de joies, et de même qu’il ne ressent rien à son aspect, il ne peut non plus, avec ses tentatives distraites et maniérées pour le rendre, éveiller chez le lecteur d’émotion d’aucune sorte. Les seules émotions dont il est capable, — abstraction faite de l’orgueil et de la vanité, — sont les excitations sensuelles ; aussi ne trouve-t-on dans ses œuvres d’alternance qu’entre la froideur glaciale et la lasciveté.

Si l’on exagère le culte de la forme de Théophile Gautier et sa lubricité, et si à son indifférence envers le monde et les hommes on associe l’aberration qui la fait dégénérer en prédilection pour le mal et le répugnant, on a devant soi la figure de Baudelaire. Nous devons nous y arrêter, car Baudelaire est, plus encore que Gautier, le chef intellectuel et le modèle des parnassiens, et son influence domine d'une manière toute-puissante une partie de la génération actuelle des poètes et écrivains français, et aussi des poètes et écrivains anglais.

Il n’est pas besoin de démontrer longuement que Baudelaire était un dégénéré. 11 est mort de paralysie générale, après s’être vautré de longs mois dans les degrés les plus abjects de la démence. Mais quand bien même une fin aussi horrible n’aurait pas mis le diagnostic à l'abri de

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toute attaque, celui-ci ne serait pas douteux, Baudelaire ayant accusé toute sa vie tous les stigmates intellectuels de la dégénérescence. Il était à la fois mystique et érolomane ', mangeur de haschich et d’opium 2, il se sentait attiré d’une façon caractéristique par les autres dégénérés, aliénés ou dépravés, et appréciait, par exemple, le plus parmi les écrivains le richement doué mais aliéné Edgar Poe et le mangeur d’opium Thomas de Quincey. Il traduisit les récits du premier en leur consacrant une étude biographique et critique enthousiaste, et il emprunta aux Confessions d'un mangeur d'opium du second un extrait important qu’il accompagna d’un commentaire exubérant.

Les particularités de l’esprit de Baudelaire se révèlent à uous dans le recueil de ses poésies auquel il a donné un titre trahissant à la fois la connaissance qu’il avait de lui-même et son cynisme : Les Fleurs du Mal. Le recueil n’est pas complet. Il y manque quelques pièces qui ne circulent que manuscrites, parce qu’elles sont trop infâmes

t. Paul Bourget, op. cit., p. 6 : « Il est libertin, et des visions dépravées jusqu’au sadisme troublent ce même homme qui vient d’adorer le doigt levé de sa Madone. Les mornes ivresses de la Venus vulgaire, les capiteuses ardeurs de la Vénus noire, les raffinées délices de la Vénus savante, les criminelles audaces de la Vénus sanguinaire, ont laissé de leur ressouvenir dans les plus spiritualisés de ses poèmes. Il s’échappe un relent d’alcôve infâme de ces... vers... » Et p. 19 : «... Il n’en va pas ainsi pour l’àme mystique, — et celle de Baudelaire en était une. Car cetle âme ne se contentait pas d’une foi dans une idée. Elle voyait Dieu. Il était pour elle non pas un mot, non pas un symbole, non pas une abstraction, mais un Être, en la compagnie duquel l’âme vivait comme nous vivons avec un père qui nous aime ».

2. Théophile Gautier, qui fut lui-même membre d’un club de haschisch, cherche, il est vrai, à nous faire accroire {Les Fleurs du Mal, p. 57 et sqq.), que Baudelaire s’est adonné à l’usage des poisons narcotiques seulement dans un but d’ « expérience physiologique » ; mais nous connaissons le penchant de tous les dégénérés à présenter des impulsions dont ils rougissent comme de libres actes de volonté pour lesquels ils ont toutes sortes d’explications palliatives,

Mxx Nordau. — Dégénérescence. II — G

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pour supporter la pleine publicité du livre de débit courant. Mais je veux emprunter mes citations seulement aux vers imprimés, qui suffisent entièrement à caractériser leur auteur.

Baudelaire hait la vie et le mouvement. Dans la pièce intitulée Les Hiboux , il nous montre ces oiseaux qui se tiennent rangés, immobiles, sous les ifs noirs, et continue :

Leur attitude au sage enseigne Qu’il faut en ce monde qu’il craigne Le tumulte et le mouvement.

L’homme ivre d’une ombre qui passe Porte toujours le châtiment D’avoir voulu changer de place.

La Beauté dit d’elle-même, dans la pièce de ce nom :

Je hais le mouvement qui déplace les lignes;

Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Autant il abhorre le naturel, autant il aime l’artificiel. Voici comment il dépeint son monde idéal (Rêve parisien) :

De ce terrible paysage Que jamais œil mortel ne vit,

Ce matin encore l’image,

Vague et lointaine, me ravit...

J’avais banni de ces spectacles Le végétal irrégulier...

Je savourais dans mon tableau L’enivrante (!) monotonie Du métal, du marbre et de l’eau.

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Babel d’escaliers et d’arcades,

C'était un palais infini,

Plein de bassins et de cascades Tombant dans l’or mat ou bruni;

Et des cataractes pesantes,

Comme des rideaux de cristal,

Se suspendaient, éblouissantes,

A des murailles de métal.

Non d’arbres, mais de colonnades Les étangs dormants s’entouraient,

Où de gigantesques naïades,

Comme des femmes, se miraient.

Des nappes d’eau s’épanchaient, bleues, Entre des quais roses et verts,

Pendant des millions de lieues,

Vers les confins de l’univers;

C’étaient des pierres inouïes Et des flots magiques; c’étaient D’immenses glaces éblouies Par tout ce qu'elles reflétaient.

Et tout, même la couleur noire, Semblait fourbi, clair, irisé...

Nul astre d’ailleurs, nuis vestiges De soleil, même au bas du ciel,

Pour illuminer ces prodiges,

Qui brillaient d’un feu personnel (!).

Et sur ces mouvantes merveilles Planait (terrible nouveauté!

Tout pour l’œil, rien pour les oreilles!) Un silence d’éternité.

C’est là le monde qu’il se représente et qui l’enthousiasme : pas de plante « irrégulière », pas de soleil, pas d’aslres, nul mouvement, nul bruit, rien que métal et

l’égotisme

verre; c’est-à-dire quelque chose comme un paysage en fer-blanc de Nuremberg, seulement plus grand et de matière un peu plus riche, un jouet pour l’enfant d'un millionnaire américain souffrant de la folie de richesse des parvenus, avec une petite lampe électrique à l'intérieur et une mécanique qui tourne lentement les cascades et fait glisser les nappes d’eau de verre. Tel doit être nécessairement l’aspect de l’idéal qu’un dégénéré égotiste se compose de l’univers. La nature le laisse froid ou le repousse, parce qu’il ne l’aperçoit ni ne la comprend. Là où l'homme sain voit le tableau du monde extérieur, l’égotiste est entouré d’un vide noir dans lequel flottent tout au plus des formes nébuleuses incomprises. Pour échapper à son horreur, il projette, lui, comme d’une lanterne magique, les ombres colorées des représentations qui remplissent sa conscience; mais ces représentations sont rigides, paresseuses, monotones et enfantines comme les centres cérébraux malades et débiles qui les élaborent.

L’incapacité de l’égotiste d’éprouver avec justesse les impressions extérieures et la peine avec laquelle son cerveau travaille, sont aussi la clef de l'épouvantable ennui dont se plaint Baudelaire et du profond pessimisme avec lequel il contemple le monde et la vie. Écoutons-le dans Le Voyage :

Nous avons vu partout...

Le spectacle ennuyeux de l’immortel péché :

La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide, r. Sans rire s’adorant et s’aimant sans dégoût;

L’homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,

Esclave de l’esclave et ruisseau dans l'égout;

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Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote;

La fête qu’assaisonne et parfume le sang;...

Et les moins sots, hardis amants de la démence,

Fuyant le grand troupeau parqué parle Destin,

Et se réfugiant dans l’opium immense (!).

— Tel est du globe entier l’éternel bulletin...

O Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l’ancre!

Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons!

Nous voulons...

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe?

Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

Ce cri désespéré vers du « nouveau » est la plainte naturelle d’un cerveau qui aspire au sentiment de plaisir du fonctionnement et réclame avidement une excitation que ses nerfs sensoriels impuissant ne peuvent lui donner. Qu’un homme sain se représente l’état d’esprit où il tomberait si on l’enfermait dans une cellule où ne parviendraient à lui nul rayon, nul bruit, nul parfum du monde extérieur. Il aura alors une exacte idée de l’état d’âme permanent de 1 égoliste, que l'imperfection de son système nerveux isole éternellement de l’univers, de son bruit joyeux, de ses tableaux changeants, de son agitation captivante. Baudelaire ne peut que s’ennuyer horriblement, car son esprit n’apprend réellement rien de nouveau et d amusant et est forcé de s’enfoncer sans relâche dans la contemplation de son « moi » souffreteux et geignant.

Les seuls tableaux qui peuplent le monde de sa pensée sont des tableaux sombres, haineux et abominables. 11 dit ( Un Mort joyeux) :

Dan» une terre grasse et pleine d’escargots

Je veux cieuser moi-même une fosse profonde

L’ÉGOTISME

Où je puisse à loisir étaler mes vieux os

Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde...

Plutôt que d’implorer une larme du monde,

Vivant, j’aimerais mieux inviter les corbeaux A saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.

O vers! noirs compagnons sans oreille et sans yeux, Voyez venir à vous un mort libre et joyeux!

Dans La Cloche fêlée, il dit de lui-même :

...Mon âme est fêlée, et lorsqu’en ses ennuis Elle veut de ses chants peupler l’air froid des nuits,

Il arrive souvent que sa voix affaiblie

Semble le râle épais d’un blessé qu’on oublie

Au bord d’un lac de sang, sous un grand tas de morts.

Spleen :

...Mon triste cerveau...

C’est... un immense caveau

Qui contient plus de morts que la fosse commune.

— Je suis un cimetière abhorré de la lune

Où, comme des remords, se trament de longs vers...

Horreur sympathique :

Cieux déchirés comme des grèves,

En vous se mire mon orgueil!

Vos vastes nuages en deuil

Sont les corbillards de mes rêves,

Et vos lueurs sont le reflet De l’Enfer où mon cœur se plaît !

Le Coucher du soleil romantique :

Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage,

Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage, Des crapauds imprévus et de froids limaçons.

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Danse macabre. Le poète, parlant à un squelette :

Aucuns t’appelleront une caricature,

Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair,

L'élégance sans nom de l'humaine armature.

Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher!...

Une Charogne :

Uappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,

Ce beau matin d’été si doux :

Au détour d'un sentier une charogne infâme Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,

Brûlante et suant les poisons,

Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique Son ventre plein d'exhalaisons...

Et le ciel regardait la carcasse superbe (1)

Comme une fleur s’épanouir.

La puanteur était si forte, que sur l’herbe Vous crûtes vous évanouir...

— Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,

A cette horrible infection,

Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,

Vous, mon ange et ma passion!

Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces,

Après les derniers sacrements,

Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,

Moisir parmi les ossements...

Ce à quoi Baudelaire se complaît le plus, c’est à ces tableaux de mort et de pourriture que je pourrais citer en plus grand nombre encore, si je ne croyais que ces exemples suffisent. Mais à côté de l’effroyable et du répugnant, c’est le maladif, le criminel et le lubrique qui exercent sur lui la plus forte attraction.

Le Rêve d'un curieux :

Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse?...

Spleen :

Mon chat sur le carreau cherchant une litière Agite sans repos son corps maigre et galeux...

Le Vin du solitaire :

Un baiser libertin de la maigre Adeline...

Le Crépuscule du soir :

Voici le soir charmant, ami du criminel;...

Et l'homme impatient se change en bêle fauve...

La Destruction :

Sans cesse à mes côtés s’agite le Démon...

Je l’avale et le sens qui brûle mon poumon Et l’emplit d’un désir éternel et coupable...

Il me conduit...

Haletant et brisé de fatigue, au milieu Des plaines de l’Ennui, profondes et désertes,

EL jette dans mes yeux...

Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,

Et l’appareil sanglant de la Destruction!

Dans Une Martyre, il décrit complaisamment et en détails une chambre à coucher dans laquelle une jeune courtisane, présumablement jolie, a etc égorgée; l’assassin lui a coupé la tête et l’a emportée; le poète n’esl curieux que de savoir une chose :

L homme vindicatif que tu n’as pu, vivante,

.Malgré tant d’amour, assouvir,

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Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante L’immensité de son désir?

Femmes damnées , pièce consacrée à la pire aberration de femmes dégénérées, se termine par cette apostrophe extatique aux héroïnes du vice contre nature :

0 vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres,

De la réalité grands esprits contempteurs,

Chercheuses d’infini, dévotes et satyres,

Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs,

Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,

Pauvres sœurs, je vous aime autant que je vous plains...

Préface :

Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie,

N’ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins Le canevas banal de nos piteux destins,

C’est que notre âme, hélas! n’est pas assez hardie...

ÎMais s’il n’est pas assez hardi pour commettre lui-même des crimes, il ne laisse pas douter un instant qu’il les aime et les préfère de beaucoup à la vertu, de même qu’il préfère aux belles saisons les « lins d’automne, hivers, printemps trempés de boue » ( Brumes et Pluies). Il est « hostile à l’univers plutôt qu'indifférent » ( Les sept Vieillards). Le spectacle de la douleur le laisse froid, et si l’on répand des larmes devant lui, elles n’évoquent dans son esprit que l’image d’un paysage aux eaux courantes.

Madrigal triste :

Que m’importe que tu sois sage?

Sois belle! et sois triste! Les pleurs Ajoutent un charme au visage,

Comme le fleuve au paysage.

l’égotisme

Dans la lutte entre Abel et Caïn , il prend sans hésiter parti pour celui-ci :

Race d’Abel, dors, bois et mange;

Dieu te sourit complaisamment.

Race de Gain, dans la fange Rampe et meurs misérablement.

Race d’Abel, ton sacrifice Flatte le nez du Séraphin.

Race de Caïn, ton supplice Aura-t-il jamais une lin?

Race d’Abel, vois tes semailles Et ton bétail venir à bien;

Race de Caïn, tes entrailles

Hurlent la faim comme un vieux chien.

Race d’Abel, chauffe ton ventre A ton foyer patriarcal;

Race de Caïn, dans ton antre Tremble de froid, pauvre chacal!

Ah ! race d’Abel, ta charogne Engraissera le sol fumant!

Race de Caïn, ta besogne N’est pas faite suffisamment.

Race d’Abel, voici ta honte :

Le fer est vaincu par l’épieu!

Race de Caïn, au ciel monte Et sur la terre jette Dieu !

S’il prie, c’est le diable ( Les Litanies de Satan) :

Gloire et louange à toi, Satan, dans les hauteurs Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs De l’Enfer, où, vaincu, tu rêves en silence!

Fais que mon âme un jour, sous l’Arbre de Science,

Près de toi se repose...

PARNASSIENS ET DIABOLIQUES

Ici se mêle, à l’aberration, ce mysticisme qui ne fait jamais défaut chez le dégénéré. L’amour du mal ne peut naturellement revêtir la forme de l’adoration du diable, du diabolisme, que si l’on est croyant, si l’on tient le surnaturel pour une chose réelle. Celui-là seul qui est enraciné avec tous ses sentiments dans la foi religieuse, cherchera, s’il souffre d’aberration morale, une volupté dans l’adoration de Satan, dans l’outrage passionné adressé à Dieu et au Sauveur, dans la profanation des symboles de la foi, ou voudra aiguillonner sa volupté contre nature par le péché mortel et la damnation infernale, en lui sacrifiant dans la « messe noire », en présence d’un vrai prêtre consacré, et en parodiant hideusement toutes les formes de la liturgie.

A côté du diable, Baudelaire n’adore qu’une puissance encore : la volupté. Il la supplie ainsi ( La Prière d'un 'païen) :

Ah! ne ralentis pas tes flammes!

Réchauffe mon cœur engourdi,

Volupté, torture des âmes!...

Volupté, sois toujours ma reine!

Pour compléter le portrait de cet esprit, citons encore deux de ses particularités. 11 souffre premièrement d’angoisses perpétuelles, comme le témoigne sa pièce : Le Gouffre, qui a la valeur d’une confession :

— ...Tout est abîme, — action, désir, rêve,

Parole! et sur mon poil qui tout droit se relève Mainte fois de la peur je sens passer le vent.

En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève,

Le silence, l'espace affreux et captivant...

Sur le fond de mes nuits, Dieu, de son doigt savant, Dessine un cauchemar multiforme et sans Irève.

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J’ai peur du sommeil comme on a peur d’un grand trou, Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où;

Je ne vois qu’infini par toutes les fenêtres,

Et mon esprit, toujours du vertige hanté,

Jalouse du néant l’insensibilité.

Baudelaire décrit ici assez exactement celte obsession des dégénérés que l’on a nommée « la peur des abîmes » (cremnophobie) *. Sa seconde particularité est sa préoccupation des odeurs. Il y est attentif, les interprète, elles provoquent en lui toutes sortes de sensations et d’associations d’idées. Il s’exprime ainsi à ce sujet dans Correspondances :

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,

— Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,

Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l'encens,

Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

Il aime la femme avec son odorat... (« Le parfum de tes charmes étranges », A une Malabaraise) , et ne manque jamais, en décrivant une maîtresse, de mentionner ses exhalaisons.

Parfum exotique :

Quand les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne, Je respire l’odeur de ton sein chaleureux,

Je vois se dérouler des rivages heureux Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone.

t. Dr E. Régis, Manuel pratique de médecine mentale , 2e édition. Paris, 1S92, p. 219.

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La Chevelure :

O toison, moutonnant jusque sur l’encolure!

0 boucles! O parfum chargé de nonchaloir!...

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,

Tout un monde lointain, absent, presque défunt,

Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique!

Naturellement, il préfère aux bonnes odeurs les parfums qui, pour l’homme sain, constituent une puanteur. La pourriture, la décomposition, la pestilence ravissent son nez.

Le Flacon :

11 est de forts parfums pour qui toute matière Est poreuse. On dirait qu'ils pénètrent le verre...

Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,

D'où jaillit toute vive une âme qui revient.

Voilà le souvenir enivrant qui voltige Dans l'air troublé; les yeux se ferment; le vertige Saisit l’àme vaincue et la pousse à deux mains Vers un gouffre obscurci de miasmes humains;

11 la terrasse au bord d’un gouffre séculaire,

Où, Lazare odorant déchirant son suaire,

Se meut dans son réveil le cadavre spectral D’un vieil amour ranci, charmant et sépulcral.

Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire Des hommes, dans le coin d’une sinistre armoire Quand on m’aura jeté, vieux flacon désolé,

Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé,

Je serai ton cercueil, aimable pestilence!

Le témoin de ta force et de ta virulence,

Cher poison préparé par les anges!...

Nous connaissons maintenant tous les traits dont se compose le caractère de Baudelaire. 11 a le « culte de soi-

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même 1 », il abhorre la nature, le mouvement, la vie; il rêve un idéal d’immobilité, de silence éternel, de symétrie et d’artiticiel ; il aime la maladie, la laideur, le crime; tous ses penchants sont opposés en une profonde aberration à ceux des êtres sains; ce qui charme son odorat, c’est l’odeur de pourriture; son œil, la vue des charognes, delà sanie et de la douleur d’autrui; il se sent à l’aise dans la saison d’automne boueuse et nébuleuse; ses sens ne sont excités que par le plaisir contre nature. 11 se plaint d’un effroyable ennui et de sentiments d’anxiété; son esprit n’est rempli que de représentations sombres, son association d’idées travaille exclusivement avec des images tristes ou répugnantes ; la seule chose qui puisse le distraire et l’intéresser est le mal : meurtre, sang, luxure, mensonge. Il adresse ses prières à Satan et aspire à l’enfer.

11 a essayé de faire passer ses particularités pour une comédie et une pose étudiée. Il dit dans une note placée en tête de la première édition (1857) des Fleurs du Mal : « Parmi les morceaux suivants, le plus caractérisé... n’a été considéré, du moins par les gens d’esprit, que pour ce qu’il est véritablement : le pastiche des raisonnements de l’ignorance et de la fureur. Fidèle à son douloureux programme, l’auteur a dû, en parfait comédien, façonner son esprit à tous les sophismes, comme à toutes les corruptions. Cette déclaration candide n’empêchera pas sans doute les critiques honnêtes de le ranger parmi les théologiens de la populace, etc. » Quelques-uns de ses admirateurs acceptent cette explication ou font semblant de

1. Les Fleurs du Mal , p. 5. — Le mot est de Théophile Gautier.

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l’accepter. « Son intense dédain du vulgaire », susurre suavement M. Paul Bourget, « éclate en paradoxes outranciers, en mystifications laborieuses... Chez beaucoup de lecteurs, même des plus fins, la peur d’être dupes de ce grand dédaigneux empêche la pleine admiration 1 ». Le mot est devenu un lieu commun critique pour Baudelaire : il est un « mystificateur »; tout, chez lui, n’est que tromperie; lui-même ne sent et ne croit rien de ce qu’il exprime dans ses poésies. C’est du radotage et rien d’autre. Un rhéteur de l’espèce de M. Paul Bourget, égrenant de la paille et frisant des rognures de papier, peut croire qu’un homme libre intérieurement est capable de conserver artificiellement toute sa vie l’attitude d’un galérien et d’un aliéné, en sachant qu’il joue seulement une comédie. L’homme du métier sait que le choix d’une pose à la Baudelaire est à lui seul une preuve de trouble cérébral profond. La psychiatrie a constaté que les personnes qui simulent avec quelque persévérance la folie, même dans un but raisonnable, comme, par exemple, certains criminels mis en accusation, pour échapper au châtiment, sont presque sans exception réellement folles 2,

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