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et fait semblant ensuite d’avoir démontré la même chose au sujet de la moralité. Or, aujourd’hui, il ne vient à l’idée d’aucun homme raisonnable de demander à la poésie d'enseigner les vérités scientifiques, et, depuis des générations, nul poète sérieux n’a songé à exposer dans un poème didactique l’astronomie ou la physique. La seule question que certains esprits voudraient considérer comme ouverte est celle de savoir si l’on peut exiger ou non de la poésie d’être morale, et c’est à celte question que Baudelaire répond par une affirmation non prouvée et par une échappatoire artificieuse.

Je ne veux pas m’arrêter ici à cette question. Non qu’elle m’embarrasse et que je prétende l’éviter, mais parce que sa discussion me semble mieux à sa place quand nous étudierons les disciples du Parnasse, les décadents et les esthètes, qui ont poussé la doctrine jusqu’à l’extrême. Je ne contredis donc pas pour le moment l’aftirmation des parnassiens que la poésie n’a pas à se soucier de moralité. Le poète doit rester « au-delà du bien et du mal ». Mais cela ne peut raisonnablement que signifier une impartialité absolue, cela ne peut que vouloir dire que le poète, en considérant une action ou un aspect quelconques, prétend simplement se trouver en face d’un spectacle qu’il juge uniquement d’après sa beauté ou sa laideur, sans même demander s’il est moral ou non. Un poète de ce genre devra donc voir nécessairement autant de belles choses que de laides, autant de choses morales que d’immorales. Car, somme toute, les choses morales et belles dans l’humanité et dans la nature sont au moins aussi fréquentes que leur contraire, et doivent même pré-

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valoir. Car nous considérons comme laid ou ce qui représente une déviation des lois qui nous sont familières et auxquelles nous nous sommes adaptés, ou ce en quoi nous reconnaissons la manifestation d’une nocivité quelconque pour nous; et nous sentons comme immoral ce qui est contraire à la prospérité ou à l’existence même de la société. Or, le seul fait que nous avons cru trouver des lois est une preuve que les phénomènes qui répondent aux lois reconnues, et par suite nous sont agréables, doivent être beaucoup plus nombreux que les phénomènes contradictoires de ceux-ci, et par suite, laids; et, de même, l’existence de la société est une preuve que les forces conservatrices et favorables doivent être plus vigoureuses que les forces destructrices, c’est-à-dire immorales. Aussi, dans une poésie qui, sans doute, ne s'occupe pas de la moralité, mais qui, comme elle l’affirme, serait véritablement impartiale, le moral devrait-il être représenté dans une mesure au moins égale, et même un peu supérieure, à l’immoral. Mais dans la poésie des parnassiens, ce n’est pas le cas. Elle se complaît presque exclusivement dans le dépravé et le laid. Théophile Gautier célèbre, dans Mademoiselle de Maupin, la sensualité la plus basse, qui, si elle devait devenir la loi générale, ramènerait l’humanité à l’état des sauvages vivant en promiscuité sexuelle sans amour individuel et sans forme quelconque de famille; Sainte-Beuve, d’ailleurs plus romantique que parnassien, bâtit au plaisir sensuel, dans son roman de Volupté , un autel sur lequel les antiques adorateurs asiatiques d’Astarolh pourraient, sans hésitation, accomplir leur culte; M. Catulle Mendès, qui commença sa car-

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rière littéraire par une condamnation pour outrage aux mœurs que lui attira sa pièce de théâtre : Le Roman d'une Nuit , exalte dans des œuvres postérieures, dont je ne veux même pas citer les titres, une des formes les plus répugnantes de la luxure contre nature; Baudelaire chante les charognes, les maladies, les criminels et les prostituées; bref, si l’on contemple le monde dans le miroir de la poésie parnassienne, on éprouve l impression qu’il se compose exclusivement de vices, de crimes et de pourriture, sans le moindre mélange d’émotions saines, d’aspects réjouissants dans la nature et d’êtres humains sentant et agissant honnêtement. En contradiction perpétuelle avec lui-même, comme il convient à un vrai dégénéré, le même Baudelaire, qui ne veut pas, à un endroit, que la poésie soit confondue avec la moralité, dit à un autre endroit : « L’art moderne a une tendance essentiellement démoniaque. Et il semble que cette part infernale de l’homme, que l’homme prend plaisir à s’expliquer à lui-même, augmente journellement, comme si le diable s’amusait à la grossir par des procédés artificiels, à l’instar des engraisseurs, empâtant patiemment le genre humain dans ses basses-cours pour se préparer une nourriture plus succulente 1 ».

Ce n’est plus là de l’indifférence envers la vertu ou le vice, c’est une prédilection absolue pour celui-ci et de l’aversion pour celle-là. Les parnassiens ne se tiennent pas du tout « au-delà du bien et du mal », mais enfoncés jusqu’au cou dans le mal et aussi loin que possible du

1. Ouvrage cité d’Eugène Crépet : Les Poètes français, t. IV, p. 641-642.

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bien. Leur « impartialité » feinte à l'égard du spectacle de la moralité et de l’immoralité est, en réalité, un parti pris passionné pour l’immoral et l’abject. On a donc eu tort de vouloir les caractériser par 1’ « impassibilité ». De même qu’ils manquent de sentiment seulement envers leurs semblables et non envers eux-mêmes, ils ne sont froids et indifférents aussi qu’envers le bien, non envers le mal; celui-ci les attire au contraire autant et les emplit autant de sentiments de plaisir, que le bien attire et réjouit la majorité saine des hommes.

Cette prédilection pour le mal a été aperçue par beaucoup d'observateurs, et bon nombre ont essayé de l’expliquer philosophiquement. Dans une conférence sur Le Mal comme objet de la représentation poétique, Franz Brentano dit : « Puisque ce qui est exposé dans la tragédie paraît si peu désirable et réjouissant, cela suggère l’idée que ces explications (du plaisir que l’on y goûte) sont moins à chercher dans l’excellence du sujet que dans un besoin particulier du public auquel seules les choses ainsi exposées répondent... L’homme éprouverait-il par hasard, de temps en temps, le besoin d’une émotion douloureuse et aspirerait-il à la tragédie comme à une chose qui satisfasse ce besoin de la façon la plus efficace et l’aide, pour ainsi dire, à pleurer une bonne fois de bon cœur?... Si pendant longtemps n’ont régné en nous aucune des passions que les tragédies excitent, le pouvoir de les ressentir demande de nouveau, en quelque sorte, à se manifester, et c’est la tragédie qui nous y aide; nous sentons douloureusement, il est vrai, les émotions, mais en même temps nous éprouvons un apaisement bienfaisant de notre besoin

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Je crois avoir fait cent fois semblables observations, moins sur moi-même que sur les autres, sur ceux, par exemple, qui dévorent avec avidité le récit d’un nouvel assassinat qu’ils lisent dans leur journal 1 ». Le professeur Brenlano confond ici avant tout, avec une regrettable légèreté, le mauvais et le triste, deux conceptions absolument différentes. La mort d’un être aimé, par exemple, est triste, mais on ne peut rien y trouver de mal, c’est-à-dire d'immoral, à moins que, avec une argutie subtile, on ne prétende interpréter comme une immoralité l’action des forces naturelles dissolvant l’individu. Il donne ensuite comme une explication ce qui n’est qu’une paraphrase tout à fait superficielle. Pourquoi prend-on plaisir au mal? Parce que... nous avons évidemment en nous un penchant à prendre plaisir au mal ! Opium facit dormire quia est in eo virtus dormitiva. M. Fr. Paulhan a traité la question plus sérieusement, mais avec lui non plus nous n’allons pas bien loin. « Un esprit contemplatif, large,

, curieux, pénétrant, avec des tendances morales profondes, mais qui peuvent s’oublier en grande partie pendant la recherche scientifique ou la contemplation esthétique, avec aussi quelquefois une légère perversion naturelle ou simplement une tendance marquée vers certains plaisirs, quels qu’ils soient, qui ne sont pas un mal par eux-mêmes et peuvent même être un bien, mais dont l’abus est un mal, telles sont les raisons d’être des sentiments (de l’amour du mal) qui nous occupent. L’idée du mal, en

1. Franz Brentano, Le Mal comme objet de la représentation poétique. Conférence faite à la Société des amis de la littérature, à Vienne. Leipzig, 1892, p. 17.

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flattant un goût, trouve un point d’appui solide, et il y a une raison de plus pour qu’elle soit agréable, en ce qu’elle satisfait idéalement un penchant que la raison empêche de satisfaire réellement jusqu’à satiété ». De nouveau cette suite d’idées qui tourne en cercle comme un chat qui joue et se mord la queue : nous avons du goût pour le mal parce que nous trouvons du goût au mal. L’impuissance de raisonnement que M. Paulhan révèle ici est d’autant plus surprenante que, quelques pages plus haut, il s’est approché de bien près de la vraie solution de l’énigme. « Il est des états morbides », dit-il, « où l’appétit se déprave; le malade avale avec avidité du charbon, de la terre, ou pis encore. Il en est d’autres où la volonté est viciée et le caractère détraqué par quelque endroit. Les exemples pathologiques sont frappants, et le cas du marquis de Sade est un des plus caractéristiques... On jouit parfois des maux qu’on éprouve soi-même aussi bien que de ceux des autres. Les sentiments de la volupté, de la douleur et de la pitié, dont la psychologie s’est occupée, paraissent déceler parfois une véritable perversion, et contenir comme élément l’amour de la douleur pour la douleur même... Souvent on a affaire à des gens qui veulent leur bien premièrement et puis le mal d’autrui. L’un ou l’autre état spécialement psychique sont visibles dans bien des cas de méchanceté, par exemple dans ce fait d'un riche fabricant accusant faussement un jeune homme qui va se marier d’être atteint d’une maladie vénérienne et maintenant son affirmation pour le plaisir,... ou encore du jeune gredin qui savoure le plaisir du vol au point de s’écrier : « Quand même je serais riche, je voudrais voler

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toujours ». — La vue même de la souffrance physique n’est pas toujours désagréable, bon nombre de personnes la recherchent... La perversion ici est probablement de tout temps et de tout pays... L’on dirait qu’il peut entrer dans l’esprit d’un homme de notre âge une certaine joie de déranger l’ordre de la nature, qui ne paraît pas s’être manifestée autrefois avec une pareille intensité. C’est une des mille formes du repliement sur soi qui caractérise notre civilisation avancée 1 ». Ici M. Paulhan touche au nœud de la question, sans le remarquer et sans s’y arrêter. L’amour du mal n’est pas quelque chose d’universellement humain, il est une « aberration » et une « perversion » et « une des mille formes du repliement sur soi », autrement dit, d’une façon plus brève et plus claire : de l’égotisme.

La littérature criminaliste et psychiatrique enregistre des centaines de cas d’aberration dans lesquels le malade a ressenti une prédilection passionnée pour le mal et l’horrible, pour la souffrance et la mort. Je me contenterai de citer un exemple caractéristique. « Dans l’automne de 1884 mourut en prison, en Suisse, une femme nommée Marie Jeanneret, qui avait assassiné un certain nombre de personnes. Après une bonne éducation elle s’était consacrée au soin des malades, non par amour de la bienfaisance, mais pour satisfaire une passion folle. Les souffrances, les gémissements et les contorsions des malades la remplissaient d’une volupté secrète. Elle suppliait à genoux et en pleurant les médecins de la laisser assister aux opérations dangereuses, afin de pouvoir satis-

1. Fr. Paulhan, Le nouveau mysticisme. Paris, 1891, p. 94. Voir d’ailleurs tout le chapitre : L’amour du mal, p. 57-00.

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faire ses désirs. L’agonie d’un être humain lui offrait la plus vive jouissance. Sous prétexte d’une maladie d’yeux, elle avait consulté plusieurs médecins oculistes et leur avait soustrait de la belladone et d’autres poisons. Sa première victime fut son amie; d’autres suivirent, sans que les médecins auxquels elle se recommandait comme gardemalade eussent des soupçons, d'autant moins qu’elle changeait fréquemment de séjour. Une tentative manquée à Vienne amena la découverte : elle n’avait pas empoisonné moins de neuf personnes, mais n’en éprouvait ni repentir ni honte. En prison, son vœu le plus ardent était de tomber gravement malade, pour pouvoir se repaître dans la glace de ses propres contorsions 1 ».

Ainsi nous reconnaissons, à la lumière de l’observation clinique, la véritable nature des parnassiens. Leur impassibilité, en tant que simple indifférence à l’égard de la souffrance d’autrui, de la vertu et du vice, procède de leur égotisme et est une conséquence de leur obtusion, qui leur rend impossible de se représenter assez vivement un processus du monde extérieur, par conséquent aussi la douleur, le vice ou la laideur, pour pouvoir y répondre

1. Oswatd Zimmermann, La volupté de ta souffrance : contributions à la connaissance du sentiment humain dans l’art et dans la vie, 2e édition refondue. Leipzig, 1885, p. 111. Ce livre esl sans valeur au point de vue des idées, car il reproduit, en langage volontairement ampoulé et en aspirant visiblement à la profondeur », les radotages les plus imbéciles du trio Édouard de Hartmann, Nietzsche et Gustave Jæger. Mais l’auteur, qui a de la lecture, a dans certains chapitres, particulièrement dans celui intitulé ■■ l’Association de la volupté et de la cruauté » (p. 107 et sqq.), compilé soigneusement des matériaux utiles. (Le cas Jeanneret, d’abord publié par Châtelain dans les Annales médico-psychologiques, a été cité aussi par Kraiït-Ebing, Manuel de psycho pathologie légale, 3e édition. Stuttgart, 1892, p. 248).

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par les réactions normales, l’aversion, l’indignation ou la pitié; mais là où l’impassibilité constitue une prédilection déclarée pour le mal et l’horrible, il nous faut voir en elle la même aberration qui fait de l’imbécile un cruel tortionnaire d’animaux 1 et de Marie Jeanneret, citée plus haut, une décuple empoisonneuse. Toute la différence consiste dans le degré de l’impulsion. Est-elle assez forte, elle a pour conséquence des actes cruels et des crimes. Est-elle élaborée par les centres malades avec une force insuffisante, elle peut être satisfaite par la seule imagination, par des manifestations poétiques ou artistiques.

Naturellement, on a tenté de défendre l’aberration comme quelque chose de justifié et de voulu, et même de l’ériger en distinction intellectuelle. C’est ainsi que M. Paul Bourget met dans la bouche des décadents, avec de pelits artifices de style qui ne permettent pas de douter un instant qu’il exprime sa propre opinion, le raisonnement suivant : « Nous nous délectons dans ce que vous appelez nos corruptions de style, et nous délectons avec nous les raffinés de notre race et de notre heure. Il reste à savoir si notre exception n’est pas une aristocratie, et si, dans l’ordre de l’esthétique, la pluralité des suffrages représente autre chose que la pluralité des ignorances... C’est une duperie de ne pas avoir le courage de son plaisir

1. Sollier, op. cit., p. 123 : « L’imbécile est raffiné dans ses persécutions, et cela sciemment. Il aime à voir souffrir. Il écorche un oiseau vivant, rit de l’entendre crier et de le voir se débattre. Il arrache les pattes à une grenouille, la regarde un moment souffrir, puis, brusquement, l’écrase ou la tue d’une autre façon, comme fait un des imbéciles de Bicêtre... L’imbécile est aussi cruel pour ses semblables que pour les animaux, et cela jusque dans ses plaisanteries. C’est ainsi qu’il rira méchamment et se moquera d’un camarade qui se sera estropié ».

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intellectuel. Complaisons-nous donc dans nos singularités d’idéal et de forme, quitte à nous y emprisonner dans une solitude sans visiteurs 1 ».

Il semble à peine nécessaire de faire remarquer qu’avec ces arguments, par lesquels M. Bourget anticipe toute la « philosophie » délirante de Nietzsche, chaque crime peut être glorifié comme une action « aristocratique ». L’assassin a « le courage de son plaisir intellectuel », la pluralité qui ne l’approuve pas est une pluralité d’ « ignorants », il se complaît dans ses « singularités d’idéal » et doit tout au plus, pour ce motif, se laisser enfermer dans « une solitude sans visiteurs », c’est-à-dire, pour parler simplement, en prison, si « la pluralité des ignorances » ne le fait pas pendre ou guillotiner. Le décadent Maurice Barrés n’a-t-il pas, avec la théorie de M. Bourget, défendu et justifié Chambige?

Ce même théoricien antipathique de l'égotisme antisocial le plus abject nie aussi qu’on puisse parler d’esprit malade ou sain. « Il n’y a », dit-il, « ni maladie ni santé de l’âme, il n’y a que des états psychologiques, au point de vue de l’observateur sans métaphysique, car il n’aperçoit dans nos douleurs et dans nos facultés, dans nos vertus et dans nos vices, dans nos voûtions et dans nos renoncements, que des combinaisons, changeantes, mais fatales et partant normales, soumises aux lois connues de l’association des idées. Un préjugé seul, où réapparaissent la doctrine antique des causes finales et la croyance à un but défini de l'univers, peut nous faire considérer comme natu-

1. Paul Bourget, Essais de psychologie contemporaine. Paris, 1883,

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rels et sains les amours de Daphnis et de Chloë dans le vallon, comme artificiels et malsains les amours d’un Baudelaire 1 ».

Pour ramener cette niaise sophistique à sa juste valeur, le bon sens n’a qu’à rappeler l’existence des asiles d'aliénés. Mais le bon sens n’a pas droit de suffrage chez des rhéteurs de l’espèce de M. Paul Bourget. Nous lui répondrons donc, avec un sérieux qu’il ne mérite pas, qu’en effet chaque manifestation vitale, celles du cerveau comme de tout autre organe, est l’effet nécessaire et seul possible des causes qui les occasionnent, mais que, d’après l’état de l’organe et de ses parties élémentaires, son activité nécessaire et naturelle en soi peut être utile ou nuisible à l’organisme total. Si le monde a un but, c’est là une question qu’on peut laisser indécise, mais l’activité de toutes les parties de l’organisme a néanmoins sinon le but, du moins l’effet incontestable de conserver l’organisme total; si elle ne produit pas cet effet et si, au contraire, elle le contrecarre, elle est nuisible à l’organisme total, et pour une pareille activité nuisible de certains organes, la langue a formé le mot de « maladie ». Le sophiste qui nie qu’il y ait de la maladie et de la santé doit logiquement nier aussi qu’il y ait de la vie et de la mort, ou du moins que la mort ait une importance quelconque. Car en fait, étant donnée une certaine activité de ses parties que nous nommons maladive, l’organisme total périt, tandis qu’avec une activité d'une autre nature, que nous qualifions de saine, il vit et prospère. Tant que

1. Paul Bourget, Essais de psychologie contemporaine. Paris, 1883, p. 12-13.

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M. Bourget ne pose pas la thèse que la douleur est aussi agréable que le plaisir, la décrépitude aussi satisfaisante que la vigueur, et la mort aussi désirable que la vie, il prouve qu’il ne sait pas ou n’ose pas tirer de sa prémisse la conclusion juste qui en ferait apparaître immédiatement l’absurdité.

Toute la théorie qui doit expliquer et justifier la prédilection pour le mal n’a d’ailleurs été imaginée qu’après coup. Le penchant pour le mal et l'horrible existait d’abord, et il n’était pas une conséquence de considérations philosophiques et d’auto-persuasion. Nous avons simplement ici un nouveau cas de cette méthode de notre conscience, si souvent constatée au cours de cette étude, qui consiste à inventer des causes rationnelles aux instincts et actes de l’inconscient.

Il s’agit, dans la prédilection des parnassiens pour l’immoral, le criminel et le laid, seulement d’une aberration organique et de rien d’autre. Prétendre que des penchants de ce genre existent dans tout homme, même le meilleur et le plus sain, et sont simplement étouffés par lui, tandis que les parnassiens leur lâchent la bride, c’est là une affirmation arbitraire et non prouvée. L’observation et la marche entière du développement historique de l’humanité la contredisent.

Qu’il y ait dans la nature répulsion et attraction, personne ne le niera. Un coup d’œil sur les pôles magnétiques, sur les électrodes positifs et négatifs, suffit pour établir ce fait. Nous retrouvons ce phénomène chez les êtres vivants les plus inférieurs. Certaines matières les attirent, d’autres les repoussent. 11 ne peut s’agir là d’un

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penchant ou d’une expression de volonté. Il faut plutôt considérer le processus comme un fait purement mécanique ayant vraisemblablement sa raison dans des conditions moléculaires qui nous sont encore inconnues. La microbiologie donne à l’attitude des micro-organismes vis-à-vis des matières attrayantes et répulsives le nom de « chémotaxis » ou chimiotaxie, formé par Pfeffer Dans les organismes supérieurs, les conditions ne sont pas naturellement si simples. Chez eux aussi, il est vrai, la raison dernière des inclinations et des aversions est sûrement chimiotactique, mais l’action de la chimiotaxie doit nécessairement s’y manifester sous une autre forme. Une simple cellule telle que le bacille, par exemple, s’éloigne aussitôt quand elle pénètre dans le rayon d’un corps chimique qui la repousse. Mais la cellule constituant une partie d’un organisme supérieur n’a pas cette liberté de mouvement. Elle ne peut changer par elle-même de place. Est-elle maintenant repoussée chimiotactiquement, elle ne peut échapper à l’action nuisible et doit y rester exposée, mais subit des troubles dans son activité vitale. Ceux-ci sont-ils assez graves pour nuire aux fonctions de l’organisme total, celui-ci en obtient connaissance, s’efforce de percevoir leur cause, la découvre aussi en règle générale, et fait pour la cellule souffrante ce que celle-ci ne peut faire seule : il la soustrait à l’action répulsive. L’organisme acquiert nécessairement de l’expérience en ce qui concerne sa défense contre les nocivités. Il apprend à connaître les conditions dans lesquelles elles apparais-

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