Paul Bourget, op. cit., p
2. Ch. -J. -J. Sazaret, Étude sur la simulation de la folie. Nancy, 1888. Cet écrit d’un débutant, qui renferme une réunion utile d’observations cliniques, est particulièrement amusant en ce que toutes les observations citées par l’auteur démontrent exactement le contraire de ce qu’il se propose de démontrer. Après avoir établi luiméme (p. 22) que « les victimes de l’hvstérie sont très portées à simuler toute sorte de maladies », il dit (p. 29) : « Les gens frappés d’aliénation mentale simulent parfois la folie; ce fait est rare, mais cependant il a été constaté, et s’il ne l’a pas été plus souvent, c’est, croyons nous, qu’on s’est borné à un examen superficiel et qu’on n’a pas analysé certains actes ». Le fait est si peu rare, qu’il se laisse démontrer dans chaque observation citée par l’auteur. Dans le cas de Bailtarger (2" observation), la soi-disant simulatrice
L’ÉGOTISME
quoique pas au degré qu’elles affichent, de même que le penchant à s’accuser ou à se vanter de crimes imaginaires est un symptôme connu d’hystérie. L’affirmation de Baudelaire lui-même, que son satanisme n’est qu’un rôle étudié, n’a aucune espèce de valeur. Comme cela se produit si fréquemment chez les dégénérés supérieurs, il sent tout au fond de lui que ses aberrations sont maladives, immorales et anti-sociales, et que tous les gens normaux le mépriseraient ou le prendraient en pitié, s'ils étaient convaincus qu’il est véritablement ce qu’il se vante d’être dans ses poésies ; il recourt en conséquence à l’excuse enfantine que les malfaiteurs ont souvent aussi à la bouche, «que tout ça n’était pas sérieux ». Peut-être aussi la conscience de Baudelaire éprouvait-elle une horreur sincère des instincts pervers de son inconscient, et cherchait-il à se faire accroire à lui-même qu’avec son satanisme il se moquait des philistins. Mais une telle palliation après coup ne donne pas le change au psychologue et n’a aucune importance pour son jugement.
avait été enfermée huit ans auparavant dans un asile d’aliénés comme folle très authentique; dans le cas de Morel (4° observ.), le simulateur « eut, à la vue d’une lancette, de véritables crises de nerfs », ce qui est nettement de l’aichmophobie et un stigmate certain de dégénérescence; dans la 6e observation, Morel admet que « l’extravagance de l’observé, sa crainte du poison (ainsi, iophobie prononcée!), et le fait de ramasser des ordures, indiquent un désordre mental possible » ; le cas de Foville (10e observ.) « avait un certain nombre d’aliénés dans sa famille »; le cas de Legrand du Saulle (18e observ.) était « fils de femme hystérique, petit-fils d’aliéné » ; le cas de Bonnet et Delacroix (19e observ.) « compte des aliénés parmi ses ascendants »; le cas de Billod (22e observ.) •« a souvent présenté des troubles et du délire »; etc. Tous ces prétendus simulateurs étaient des aliénés à ne s’y point méprendre, et le fait qu’ils ont intentionnellement exagéré les symptômes de leur délire, n’était qu’une preuve de plus de leur aliénation.
DÉCADENTS ET ESTHÈTES
De même que, à la mort d’Alexandre le Grand, ses généraux s’abattirent sur l’empire du conquérant et s’emparèrent chacun d'un lambeau, ainsi les imitateurs que Baudelaire trouva parmi ses contemporains et la génération suivante, — beaucoup même sans attendre sa folie ni sa mort, — prirent possession d’une de ses particularités, pour l’exploiter littérairement. L’école de Baudelaire reflète le caractère du maître, mais singulièrement décomposé; elle est devenue en quelque sorte le prisme qui détaille celte lumière en ses rayons élémentaires. Sa folie anxieuse (anxiomanie) et sa prédilection pour la maladie, la mort et la pourriture (nécrophilie), sont échues en partage, comme nous l’avons vu dans le volume précédent, à M. Maurice Rollinat. M. Catulle Mendès a hérité de ses aberrations sexuelles et de sa lubricité, et les pornographes français actuels s’appuient en outre sur elles pour prouver la « raison d’être artistique » de leur dépravation. M. Jean Richepin, dans La Chanson des Gueux, lui a emprunté sa glorification du crime, et a de plus enflé à la
Max Nordau. — Dégénérescence. II — 7
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grosseur de tout un épais volume, de la façon la plus vide et la plus ennuyeuse, dans Les Blasphèmes , les imprécations et les prières au diable de Baudelaire. Son mysticisme alimente les symbolistes qui, à son exemple, prétendent percevoir des rapports mystérieux entre les couleurs et les sensations des autres sens, avec cette différence qu’ils entendent les couleurs, alors que, lui, les sentait, ou, si l’on aime mieux, qu’ils ont un œil dans l’oreille, tandis que, lui, voyait avec le nez. Nous retrouvons chez Paul Verlaine son mélange de volupté et de piété; Swinburne a établi un dépôt anglais de son sadisme composé de lubricité et de cruauté, de son mysticisme et de son amour du crime, et je crains bien que Giosuè Carducci lui-même, d’ailleurs si riche de son propre fonds et si personnel, n’ait coulé des regards vers les Litanies de Satan, quand il écrivit sa célèbre Ode à Satan.
Le diabolisme de Baudelaire a été cultivé particulièrement par Villiers de l’Isle-Adam et Barbey d’Aurevilly. Ces deux hommes ont en commun, outre l’air de famille général des dégénérés, une série de traits particuliers. Villiers et Barbey s’attribuaient, comme le font fréquemment les déséquilibrés, une extraction fabuleuse; celui-là prétendait être un descendant du célèbre maréchal et grand-maître de Malte (qui en cette qualité n’était pas marié, bien entendu), comte de l’Isle-Adam, et il réclama un jour, par une lettre adressée à la reine d’Angleterre, en vertu de son droit d’héritage, la restitution de Malle. Barbey ajouta à son nom le surnom nobiliaire d’Aurevilly, et parla, sa vie durant, de sa noble race qui n’existait pas. Tous deux étalaient théâtralement un catholicisme fanatique, mais se délectaient en même temps à des blasphèmes étudiés
DÉCADENTS ET ESTHÈTES
contre Dieu *. Tous deux se complaisaient à des étrangetés de costume et d’existence, et Barbey avait l’habitude des graphomanes, déjà connue de nous, d’écrire ses lettres et ses travaux littéraires avec des encres de différentes couleurs. Villiers de lTsle-Adam , et plus encore Barbey d’Aurevilly, créèrent une poésie du culte du diable qui rappelle les dépositions les plus folles des sorcières du moyen âge mises à la torture. Barbey est allé, sous ce rapport, probablement jusqu’à la limite de l’imaginable. Son livre Le Prêtre marié pourrait être écrit par un contemporain des brûleurs de sorcières ; mais il est encore dépassé par Les Diaboliques , recueil d’histoires démentes où hommes et femmes se vautrent dans la luxure la plus hideuse, en invoquant continuellement le diable, en le célébrant et le servant. Tout ce qui, dans ces délires, est invention, Barbey l’a volé, sans l’ombre de vergogne, aux livres du marquis de Sade; ce qui seul lui appartient en propre, c’est la tournure catholico-i héolologique qu’il donne à ses abjections. Si je ne parle qu’en expressions générales des livres mentionnés ici, sans entrer dans les détails, sans en résumer les récits ni en citer de passages caractéristiques, c’est que ma démonstration n’exige pas ce plongeon dans l’ordure et qu’il me suffit d’indiquer de loin du doigt la sentine qui témoigne de l’action de Baudelaire sur ses contemporains.
Barbey, l’imitateur de Baudelaire, a lui-même trouvé un imitateur en M. Joséphin Péladan, dont le premier roman,
1. Fr. Paulhan, op. cit., p. 92. « En affectant une foi de séminariste, il (Villiers) se délectait à blasphémer. Il considérait le droit au blasphème comme sa propriété particulière... Ce Breton catholique fréquentait Satan encore plus que Dieu ».
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Vice suprême , occupe une place éminente dans la littérature du diabolisme. M. Péladan, qui ne s’était pas encore hissé à la dignité de grand-roi assyrien, définit dans son livre ce qu’il entend par le « vice suprême » : « Qu’on nie Satan! La sorcellerie a toujours des sorciers... des esprits supérieurs qui n’ont pas besoin de grimoire, leur pensée étant une page écrite par l’enfer, pour l’enfer. Au lieu du chevreau, ils ont tué en eux l’âme bonne, et vont au sabbat du Verbe. Ils s’assemblent pour profaner et souiller l’idée. Le vice qui est ne leur suffit pas; ils inventent, ils s’émulent dans la recherche du mal nouveau, et s’ils le trouvent, s’applaudissent. Où est la pire, de la sabazie du corps ou de celle de l’esprit, de l’action criminelle ou de la pensée perverse? Raisonner, justifier, héroïser le mal, en établir le rituel, en démontrer l’excellence, est- ce pas pis que le commettre? Adorer le démon ou aimer le mal, terme abstrait ou concret du fait identique. Il y a de l’aveuglement dans la satisfaction de l’instinct, et. de la démence dans la perpétration du méfait; mais concevoir et théoriser exigent une opération calme de l’esprit qui est le Vice suprême 1 ». Baudelaire a exprimé cela avec bien plus de concision dans ce seul vers : « La conscience dans le mal 5 ».