Les Fleurs du Mal , p
Têle à tête sombre et limpide Qu’un cœur devenu son miroir!
Puits de vérité, clair et noir,
Où tremble une étoile livide,
Un phare ironique, infernal,
Flambeau des grâces sataniques,
Soulagement et gloire uniques,
— La conscience dans le Mal!
DÉCADENTS ET ESTHÈTES
Le même Villiers de l’Isle-Adam, qui a emprunté à Baudelaire son diabolisme, s’est approprié la prédilection de celui-ci pour l’artificiel et l’a élevée, dans son roman L'Ève future, jusqu’à une hauteur drolatique. Dans ce livre moitié fantastique, moitié satirique et fou au total, il imagine, comme prochain développement de l’humanité, un état dans lequel la femme de chair et de sang sera supprimée et remplacée par une machine à laquelle il laisse, ce qui est un peu contradictoire, la forme d’un corps féminin, et qu’il suffira de mettre à point à l'aide d’une vis pour obtenir immédiatement d’elle tout ce que l’on désire : amour, caprices, infidélité, dévouement, toutes les perversions, tous les vices. C’est réellement plus artificiel encore que les paysages de fer-blanc et de verre de Baudelaire!
Un disciple postérieur, M. Joris-Karl Huysmans, est plus instructif que tous ces imitateurs qui n’ont développé que l’un ou l’autre côté de Baudelaire, car il s’est soumis à la tâche difficullueuse de composer, avec les divers traits isolés qui se trouvent dispersés dans les poésies et écrits en prose du « maître », une figure humaine, et de nous présenter le baudelairisme incarné et vivant, pensant et agissant. Le livre dans lequel il nous montre son décadent modèle a pour titre : A rebours.
Le mot « décadent » a été emprunté par les critiques français, entre 1850 et 1860, à l'histoire de l’empire romain finissant, pour désigner la manière d’être des Théophile Gautier et notamment des Baudelaire, et, aujourd’hui, les disciples de ces deux écrivains et de leurs imitateurs antérieurs le revendiquent comme un titre d’honneur. Autrement que pour les expressions « préra-
L’ÉGOTISME
phaélites » et « symbolistes », nous possédons pour celleci une explication exacte du sens que ceux qui parlent de « décadence » et de « décadents » attachent à ces mots.
« Le style de la décadence », dit Théophile Gautier, « .... n’est autre chose que l’art arrivé à ce point de maturité extrême que déterminent à leurs soleils obliques (!) les civilisations qui vieillissent : style ingénieux, compliqué, savant, plein de nuances et de recherches, reculant toujours les bornes de la langue, empruntant à tous les vocabulaires techniques, prenant des couleurs à toutes les palettes, des notes à tous les claviers, s’efforçant à rendre la pensée dans ce qu'elle a de plus ineffable, et la forme en ses contours les plus vagues et les plus fuyants, écoutant pour les traduire les confidences subtiles de la névrose, les aveux de la passion vieillissante qui se déprave, et les hallucinations bizarres de l’idée fixe tournant à la folie. Ce style de décadence est le dernier mot du Verbe sommé de tout exprimer et pousse a 1 extrême outrance. On peut rappeler, à propos de lui, la langue marbrée déjà des verdeurs de la décomposition et comme faisandée du Bas- Empire romain, et les raffinements compliqués de l’école byzantine, dernière forme de l’art grec tombé en déliquescence; mais tel est bien l’idiome nécessaire et fatal des peuples et des civilisations où la vie factice a remplacé la vie naturelle et développé chez l’homme des besoins inconnus. Ce n’est pas chose aisée, d’ailleurs, que ce style méprisé des pédants, car il exprime des idées neuves avec des formes nouvelles et des mots qu’on n’a pas entendus encore. A l’encontre du style classique, il admet l’ombre, et dans cette ombre se meuvent confusément les larves des
DÉCADENTS ET ESTHÈTES
supei slitions, les fantômes hagards de l’insomnie, les terreurs nocturnes, les remords qui tressaillent et se retournent au moindre bruit, les rêves monstrueux qu’arrête seule l’impuissance, les fantaisies obscures dont le jours étonnerait, et tout ce que l’âme, au fond de sa plus profonde et dernière caverne, recèle de ténébreux, de difforme et de vaguement horrible »,
Ces mêmes idées que Gautier exprime approximativement dans ce galimatias, Baudelaire les énonce en ces termes : « Ne semble-t-il pas au lecteur, comme à moi, que la langue de la dernière décadence latine, — suprême soupir d’une personne robuste déjà transformée et préparée pour la vie spirituelle, — est singulièrement propre à exprimer la passion telle que l’a comprise et sentie le monde poétique et moderne? La mysticité est l’autre pôle de cet aimant dont Catulle et sa bande, poètes brutaux et purement épidermiques, n’ont connu que le pôle sensualité. Dans cette merveilleuse langue, le solécisme et le barbarisme me paraissent rendre les négligences forcées d’une passion qui s’oublie et se moque des règles. Les mots, pris dans une acception nouvelle, révèlent la maladresse charmante du barbare du Nord agenouillé devant la beauté romaine. Le calembour lui-même, quand il traverse ces pédantesques bégayements, ne joue-t-il pas la grâce sauvage et baroque de l’enfance? 1 »
Le lecteur qui a présent à l’esprit le chapitre sur la psychologie du mysticisme reconnaît naturellement aussitôt ce qui se cache derrière le verbiage de Gautier et