J -K. Huysmans, A rebours, p
DÉCADENTS ET ESTHÈTES
de la barbarie croissante des mœurs et du goût des lecteurs, de l’étroitesse d’esprit et de l’ignorance grammaticale des écrivains, et de l’intrusion d’éléments barbares dans son vocabulaire, mais très éloigné d’exprimer « des idées neuves avec des formes nouvelles » et de prendre « des couleurs à toutes les palettes »; il frappe, au contraire, par sa maladresse à rendre les pensées les plus simples et par son profond appauvrissement. La langue allemande, elle aussi, a eu une pareille période de décadence. A la suite de la guerre de Trente Ans, ses meilleurs écrivains eux-mêmes, un Moscherosch, un Zinkgref, un Scliup, étaient, avec « leurs périodes de longue haleine et embrouillées » et « leur attitude aussi entortillée que raide », à peu près « incompréhensibles 1 »; la grammaire montrait les pires difformités, le vocabulaire pullulait de mots étrangers y pénétrant de force, mais l’allemand de cette époque désolée n’était sûrement pas « décadent » au sens des définitions de Gautier, Baudelaire et Huysmans. La vérité est que ces dégénérés ont attribué arbitrairement leur propre état d’âme aux auteurs de la décadence romaine et byzantine, à un Pétrone, mais surtout à un Commodien de Gaza, à un Ausone, à un Prudence, à un Sidoine Apollinaire, etc., et ont créé d’après leur propre modèle ou leurs instincts maladifs un « homme idéal de la décadence romaine », comme Jean-Jacques Rousseau a inventé le sauvage idéal et Chateaubriand l’Indien idéal, et l’ont transporté par leur propre imagination dans un
1. Henri Kurz, introduction aux écrits « simpliciens ». Leipzig, 1863, V‘ partie, p. li. Voir aussi ses remarques sur l’allemand de Grimmelshausen (l’auteur du Simplieissimus), p. xlv et sqq.
l’égotisme
passé fabuleux ou dans un pays lointain. M. Paul Bourget est plus honnête, quand il renonce à citer charlatanesquement les auteurs latins du Bas-Empire et décrit ainsi la « décadence », sans se préoccuper de l’opinion des parnassiens ses maîtres : « Par le mot décadence on désigne volontiers l’état d’une société qui produit un trop grand nombre d'individus impropres aux travaux de la vie commune. Une société doit être assimilée à un organisme. Comme un organisme, en effet, elle se résout en une fédération d’organismes moindres, qui se résolvent eux-mêmes en une fédération de cellules. L’individu est la cellule sociale. Pour que l’organisme total fonctionne avec énergie, il est nécessaire que les organismes composants fonctionnent avec énergie, mais avec une énergie subordonnée; et pour que ces organismes moindres fonctionnent euxmêmes avec énergie, il est nécessaire que leurs cellules composantes fonctionnent avec énergie, mais avec une énergie subordonnée. Si l’énergie des cellules devient indépendante, les organismes qui composent l’organisme total cessent pareillement de subordonner leur énergie à l’énergie totale, et l’anarchie qui s’établit constitue la décadence de l’ensemble 1 ».
Très juste. Une société en décadence « produit un trop grand nombre d’individus impropres aux travaux de la vie commune » ; ces individus sont précisément les dégénérés; « ils cessent de subordonner leur énergie à l’énergie totale », parce qu’ils sont égotistes et que leur développement rabougri n’est pas parvenu à la hauteur