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Paul Bourget, op. cil., p

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où l’individu atteint sa jonction morale et intellectuelle avec la totalité, et leur égotisme rend nécessairement les dégénérés anarchistes, c’est-à-dire ennemis de toutes les institutions qu’ils ne comprennent pas et auxquelles ils ne peuvent s’adapter. Ce qui est bien caractéristique, c’est que M. Bourget, qui voit tout cela, qui reconnaît que « décadent » est synonyme d’inaptitude aux fonctions régulières et de subordination aux tâches sociales, et que la conséquence de la décadence est l’anarchie et la ruine de la communauté, n’en justifie pas et n’en admire pas moins les décadents, notamment Baudelaire. C’est là « la conscience dans le mal » dont parle son maître.

Nous voulons maintenant examiner le décadent idéal que M. Huysmans nous dessine si complaisamment et si en détail dansai rebours,. D'abord un mot sur l’auteur de ce livre instructif. M. Huysmans, le type classique de l’hystérique sans originalité qui est la victime prédestinée de chaque suggestion, commença sa carrière littéraire en imitateur fanatique de M. Zola et excréta à cette première période de son développement des romans et des nouvelles dans lesquels, comme dans Marthe, il dépassa de beaucoup son modèle en malpropreté. Puis il se détourna, par un brusque changement d’idée qui est également bien hystérique, du naturalisme, accabla cette tendance et M. Zola lui-même des plus violentes injures, et se mit à singer les diaboliques, en particulier Baudelaire. Un lien commun réunit d’ailleurs ses deux manières si opposées : sa lasciveté. Celle-là est restée la même. 11 est comme « décadent » langoureux tout aussi vulgairement obscène qu’il l’était comme « naturaliste » brutal.

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A rebours peut à peine s’appeler un roman, et M. Huysmans, du reste, ne nomme pas son livre ainsi. Celui-ci n’expose pas une histoire, n’a pas d’action, et s’offre comme une sorte de peinture ou de biographie d’un homme dont les habitudes, les sympathies et les antipathies, les idées sur tous les sujets possibles, notamment sur l’art et la littérature, nous sont contés en grand détail. Cet homme s’appelle des Esseintes et est le dernier porteur d’un antique titre ducal français.

Le duc Jean des Esseintes est physiquement un gringalet anémique et nerveux, l’héritier de tous les vices et de toutes les dégénérescences d’une race épuisée. « Les des Esseintes marièrent, pendant deux siècles, leurs enfants entre eux, usant leur reste de vigueur dans les unions consanguines... La prédominance de la lymphe dans le sang apparaissait ». (Cet emploi d’expressions techniques et de phrases vides d’apparence scientifique est particulier à beaucoup d’écrivains dégénérés modernes et à leurs imitateurs. Ils sèment ces mots et ces expressions autour d’eux comme le « valet instruit » d’une farce allemande connue sème autour de lui ses bribes de français, mais sans être plus au courant de la science que celui-ci n’est au courant de la langue française). Des Esseintes fut élevé chez les jésuites, perdit de bonne heure ses parents, mangea en noces stupides, qui l’accablaient d’ennui, la majeure partie de son patrimoine, et se retira bientôt de la société, qui lui était devenue insupportable. « Son mépris de l’humanité s’accrut; il comprit enfin que le monde est, en majeure partie, composé de sacripants et d’imbéciles. Décidément, il n’avait aucun espoir de découvrir chez

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autrui les mêmes aspirations et les mêmes haines, aucun espoir de s’accoupler avec une intelligence qui se complût, ainsi que la sienne, dans une studieuse décrépitude. Énervé, mal à l’aise, indigné par l'insuffisance des idées échangées et reçues, il devenait comme ces gens qui sont douloureux partout; il en arrivait à s’écorcher constamment l’épiderme, à souffrir des balivernes patriotiques et sociales débitées, chaque matin, dans les journaux... Il rêvait à une thébaïde raffinée, à un désert confortable, à une arche immobile et tiède où il se réfugierait loin de l’incessant déluge de la sottise humaine ».

Il réalise ce rêve. Il liquide ses biens, achète des rentes sur l’État, réunit de la sorte un revenu annuel de cinquante mille livres, découvre une « bicoque » à vendre tout près de Paris, dans un endroit écarté, sans voisins, l'acquiert, et commence alors à s’organiser suivant son goût.

« L’artifice paraissait à des Esseintes la marque distinctive du génie de l’homme. Comme il le disait, la nature a fait son temps; elle a définitivement lassé, par la dégoûtante uniformité de ses paysages et de ses ciels, l’attentive patience des raffinés. Au fond, quelle platitude de spécialiste confiné dans sa partie, quelle petitesse de boutiquière tenant tel article à l’exclusion de tout autre, quel monotone magasin de prairies et d'arbres, quelle banale agence de montagnes et de mers! » (P. 31).

Il bannit en conséquence de son horizon tout ce qui est naturel, et il s’entoure d'artificiel. Il dort dans la journée et ne quitte le lit que vers le soir, pour passer la nuit à lire, à rêver, dans son rez-de-chaussée éclairé à jour. Il

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ne franchit jamais le seuil de sa maison. Il ne veut voir personne, et même son vieux domestique et sa femme doivent faire leur besogne pendant qu’il dort, de façon à ne pas apparaître à ses yeux. 11 ne reçoit ni lettres ni journaux, n’apprend rien du monde extérieur. Il n’a jamais d’appétit, et quand, par hasard, celui-ci se réveillait, « il trempait ses rôties enduites d’un extraordinaire heurre dans une tasse de thé, un impeccable mélange de Si-a- Fayoune, de Mo-you-Tann et deKhansky, des thés jaunes, venus de Chine en Russie par d’exceptionnelles caravanes » (P. 61).

Sa salle à manger « ressemblait à la cabine d’un navire », avec « sa petite croisée ouverte dans la boiserie, de même qu’un hublot dans un sabord ». Elle était insérée dans une pièce plus grande percée de deux fenêtres, dont l’une était placée juste en face du hublot pratiqué dans la boiserie. Un grand aquarium occupait tout l’espace compris entre le hublot et cette fenêtre; le jour traversait donc, pour éclairer la cabine, la croisée, dont les carreaux avaient été remplacés par une glace sans tain, puis l'eau. « Quelquefois, dans l’après-midi, lorsque, par hasard, des Esseintes était réveillé et debout, il faisait manœuvrer le jeu des tuyaux et des conduits qui vidaient l’aquarium et le remplissaient à nouveau d’eau pure, et il y faisait venir des gouttes d’essence colorées, s’offrant, à sa guise ainsi, les tons verts ou saumâtres, opalins ou argentés, qu’ont les véritables rivières, suivant la couleur du ciel, l’ardeur plus ou moins vive du soleil, les menaces plus ou moins accentuées de la pluie, suivant, en un mot, l’état de la saison et de l’atmosphère. Il se

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figurait alors être dans l’entre-pont d’un brick, et curieusement il contemplait de merveilleux poissons mécaniques, montés comme des pièces d’horlogerie, qui passaient devant la vitre du sabord et s’accrochaient dans de fausses herbes; ou bien, tout en aspirant la senteur du goudron, qu’on insufflait dans la pièce avant qu’il y entrât, il examinait, pendues au mur, des gravures en couleur représentant, ainsi que dans les agences des paquebots et des Lloyd, des steamers en route pour Valparaiso et la Plata » (P. 27).

Ces poissons mécaniques sont décidément plus remarquables que le paysage en fer-blanc de Baudelaire. Mais ce rêve de quincaillier retiré des affaires et devenu idiot n’est pas l’unique jouissance dn duc des Esseintes, qui méprise si profondément « la sottise et la vulgarité des hommes », bien qu’aucune de ses connaissances sans doute n’aurait eu l’idée d’une ânerie pareille à ces poissons mécaniques à mouvement d’horlogerie. Quand il veut tout particulièrement jouir, il compose et se joue une symphonie gustative. Il s’est fait construire une armoire contenant une série de petits barils à liqueurs. Une tige peut rejoindre tous les robinets, les asservir à un mouvement unique, de sorte qu’il suffit de toucher un bouton dissimulé dans la boiserie, pour que toutes les cannelles remplissent de liqueur les « imperceptibles » gobelets placés au-dessous d’elles. Des Esseintes nomme cette armoire son « orgue à bouche ». (Que l’on remarque toutes ces complications risibles pour se procurer de plusieurs barils un peu de liqueur! Comme s il est besoin pour cela de tout ce mécanisme à n’en pas finir !) « L’orgue se trouvait alors ouvert. Les tiroirs

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étiquetés « flûte, cor, voix céleste », étaient tirés, prêts à la manœuvre. Des Esseintes buvait une goutte, ici, là, se jouait des symphonies intérieures, arrivait à se procurer, dans le gosier, des sensations analogues à celles que la musique verse à l’oreille. Du reste, chaque liqueur correspondait, selon lui, comme goût, au son d’un instrument. Le curaçao sec, par exemple, à la clarinette dont le chant est aigrelet et velouté; le kummel au hautbois dont le timbre sonore nasille; la menthe et l’anisette à la flûte, tout à la fois sucrée et poivrée, piaulante et douce; tandis que, pour compléter l’orchestre, le kirsch sonne furieusement delà trompette; le gin et le whisky emportent le palais avec leurs stridents éclats de pistons et de trombones, l’eau-de-vie de marc fulmine avec les assourdissants vacarmes des tubas, pendant que roulent les coups de tonnerre de la cymbale et de la caisse frappés à tour de bras, dans la peau de la bouche, par les rakis de Chio et les mastics! ». Il joue ainsi « des quatuors d’instruments à cordes... sous la voûte palatine, avec le violon représentant la vieille eau-de-vie, fumeuse et fine, aiguë et frêle; avec l’alto simulé parle rhum plus robuste, plus ronflant, plus sourd »; avec le vespétro comme violoncelle, le bitter comme contrebasse; la chartreuse verte en était le mode majeur, la bénédictine le mode mineur, etc. (P. 63).

Des Esseintes n’entend pas seulement la musique des liqueurs, il renifle aussi la couleur des parfums. De même qu’il a un orgue à bouche, il possède une galerie de tableaux nasale, c’est-à-dire un nombre considérable de flacons renfermant toutes les substances odorantes possibles. Quand ses symphonies du goût ne lui causent plus de

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plaisir, il se joue un air olfactif. « Assis dans son cabinet de toilette, devant sa table,... une petite fièvre l’agita, il fut prêt au travail... Avec ses vaporisateurs, il injecta dans la pièce une essence formée d'ambroisie, de lavande de Milcham, de pois de senteur, de bouquet, une essence qui, lorsqu’elle est distillée par un artiste, mérite le nom qu’on lui décerne, « d’extrait de pré fleuri »; puis, dans ce pré, il introduisit une précise fusion de tubéreuse, de fleur d’oranger et d’amande, et aussitôt d’artificiels lilas naquirent, tandis que des tilleuls s’éventèrent, rabattant sur le sol leurs pâles émanations. Ce décor posé en quelques grandes lignes,... il insuffla une légère pluie d’essences humaines et quasi-félines, sentant la jupe, annonçant la femme poudrée et fardée, le sléphanolis, l’ayapana, l’opoponax, le Chypre, le champaka, le sarcanthus, sur lesquels il juxtaposa un soupçon de seringa, afin de donner, dans la vie faclice du maquillage qu’ils dégageaient, un (leur naturel de rires en sueur (!), de joies qui se démènent au plein soleil » (P. 154-157).

Nous avons vu comme M. Iluvsmans suit servilement à la lettre, dans ses caquetages sur le thé, les liqueurs et les parfums, le précepte fondamental des parnassiens, qui consiste à évenlrer les dictionnaires spéciaux. 11 a évidemment dû copier les catalogues des voyageurs en parfumeries et en savons, en thés et en liqueurs, pour réunir son érudition de prix courants.

Que des Esseintes, à ce régime, devienne malade, cela n’est pas surprenant. Son estomac refuse toute nourriture, ce qui rend possible le suprême triomphe de son amour pour l’artificiel : on est obligé de le nourrir avec des lave-

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ments peptonisés, c’est-à-dire d'une manière absolument opposée à la manière naturelle.

J’omets beaucoup de détails, pour ne pas devenir trop prolixe; par exemple, une description sans fin des tons associés aux couleurs (P. 17-20); celle d’orchidées qu'il aime, parce qu’elles ont pour lui une apparence de dartres, de cicatrices, de croûtes, d’ulcères et de chancres, paraissent couvertes de pansements, plaquées d’axonge noire mercurielle, d’onguents verts de belladone (P. 120); une exposition du côté mystique des pierres précieuses et demi-précieuses (P. 57-60), etc. Je ne veux plus que signaler quelques autres particularités du goût de ce décadent-type.

« La verve sauvage, le talent âpre, éperdu de Goya, le captait; mais l’universelle admiration que ses œuvres avaient conquise le détournait néanmoins un peu, et il avait renoncé, depuis des années, à les encadrer... En effet, si le plus bel air du monde devient vulgaire, insupportable, dès que le public le fredonne, dès que les orgues s’en emparent, l’œuvre d'art qui ne demeure pas indifférente aux faux artistes, qui n’est point contestée par des sots, qui ne se contente pas de susciter l’enthousiasme de quelques-uns, devient, elle aussi, par cela même, pour les initiés, polluée, banale, presque repoussante » (P. 134).

L’exemple de l'orgue est un truc destiné à égarer le lecteur inaüenti. Si un bel air devient insupportable, joué sur les orgues, c’est que les orgues jouent d’une façon fausse, criarde et dénuée d’expression, c’est-à-dire modifient l’essence même de l’air et l’abaissent à la vulgarité; mais l’admiration du plus grand nigaud lui-même ne change

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absolument rien à l’œuvre d’art, et ceux qui l’ont aimée pour ses qualités retrouveront toutes ces qualités complètes et intactes, même quand les millions de regards de philistins insensibles auraient rampé sur elle. La vérité est que le décadent crevant de sotte vanité trahit ici involontairement son fond le plus intime. Ce garçon-là n’a, en fait, pas la moindre compréhension de l’art et est complètement inaccessible au beau, comme à toutes les impressions extérieures; pour savoir si une œuvre d’art lui plaît ou non, il ne regarde pas l’œuvre d’art, oh non! il lui tourne le dos, mais étudie anxieusement les mines des gens qui se tiennent devant elle; sont-ils enthousiasmés, le décadent méprise l’œuvre; restent-ils indifférents ou paraissent-ils même se fâcher, il l’admire avec conviction. L’homme banal cherche toujours à penser, à sentir, à faire la même chose que la foule ; le décadent, lui, cherche exactement le contraire. Tous deux tirent donc leur manière de voir et leurs sentiments non de leur intérieur, mais se les laissent dicter par la foule. Tous deux manquent de personnalité, et ils doivent avoir constamment les yeux fixés sur la foule, pour trouver leur route. Le décadent est donc simplement un homme banal avec le signe minus , qui, absolument comme celui-ci, seulement en sens contraire, se dirige d’après la foule, mais se rend toutefois les choses bien plus difficiles que l'homme banal et se fait continuellement du mauvais sang, tandis que celui-ci reste joyeux. On peut résumer ceci dans une proposition : le snob décadent est un philistin atteint de la manie de contradiction et anti-social, sans le moindre sentiment pour l’œuvre d’art elle-même.

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Entre ses séances dégustatives et olfactives, des Esseintes lit parfois aussi. Les seules œuvres qui lui plaisent sont naturellement celles des parnassiens et des symbolistes les plus excessifs. Car il trouve en eux (P. 266) « l’agonie de la vieille langue qui, après s’être persillée de siècle en siècle, finissait par se dissoudre, par atteindre ce deliquium de la langue latine qui expirait dans les mystérieux concepts et les énigmatiques expressions de saint Boniface et de saint Adhelme. Au demeurant, la décomposition de la langue française s’était faite d’un coup. Dans la langue latine, une longue transition, un écart de quatre cent? ans existait entre le verbe tacheté et superbe de Clandien et de Rutilius et le verbe faisandé du vme siècle. Dans la langue française aucun laps de temps, aucune succession d’âge n’avait eu lieu ; le style tacheté et superbe des de Goncourt et le style faisandé de Verlaine et de Mallarmé se coudoyaient à Paris, vivant en même temps, à la même époque, au même siècle ».

Nous connaissons maintenant le goût d'un décadent-type dans tous les sens. Jetons encore un coup d’œil sur son caractère, sa moralité, son sentiment, ses vues politiques.

11 a un ami, d'Aigurande, qui songe un jour à se marier. « Se basant sur ce .fait que d’Aigurande ne possédait aucune fortune et que la dot de sa femme était à peu près nulle, il (des Esseintes) aperçut, dans ce simple souhait, une perspective infinie de ridicules maux ». Il encouragea en conséquence (!) son ami à commettre cette folie, et ce qui devait arriver arriva : le jeune couple manqua d’argent, tout devint sujet à aigreurs et à querelles, bref, la vie leur fut insupportable; lui, s’amusa au dehors; elle, « quêta,

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parmi les expédients de l’adultère, l’oubli de sa vie pluvieuse et plate ». D’un commun avis, ils résilièrent leur bail et requérirent la séparation de corps. « Mon plan de bataille était exact, s’était alors dit des Esseinles, qui éprouva cette satisfaction des stratégistes dont les manœuvres, prévues de loin, réussissent ».

Une aulre fois il se croise un soir, rue de Rivoli, avec un garçon d’environ seize ans, un enfant « pâlot et futé » qui fumait une mauvaise cigarette et lui demande du feu. Des Esseintes lui offre d’aromatiques cigarettes turques, lie conversation avec lui, apprend que sa mère est morte, que son père le bat, et que le garçon travaille chez un cartonnier. « Des Esseintes l’écoutait pensif. — Viens boire, dit-il. Et il l’emmena dans un café où il lui fit servir de violents punchs. L’enfant buvait, sans dire mot. — Voyons, fit tout à coup des Esseintes, veux-tu t’amuser, ce soir? c’est moi qui paye ». Et il emmène le malheureux dans une maison publique, où sa jeunesse et son trouble étonnent les filles. Tandis qu’une des donzelles entraîne l'enfant, la tenancière demande à des Esseintes quelle idée il a eue là de leur amener ce galopin. Le décadent répond (P. 95) : « Je tâche simplement de préparer un assassin. Ce garçon est vierge et a atteint l’âge où le sang bouillonne; il pourrait courir après les fillettes de son quartier, demeurer honnête, tout en s’amusant... Au contraire, en l’amenant ici, au milieu d’un luxe qu’il ne soupçonnai même pas et qui se gravera forcément dans sa mémoire; en lui offrant, tous les quinze jours, une telle aubaine, il prendra l’habitude de ces jouissances que ses moyens lui interdisent ; admettons qu’il faille trois mois pour qu’elles

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lui soient devenues absolument nécessaires;... eh bien! au bout de ces trois mois je supprime la petite rente que je vais te verser d’avance pour cette bonne action, et alors il volera, afin de séjourner ici... Il tuera, je l’espère, te monsieur qui apparaîtra mal à propos tandis qu’il tentera de forcer son secrétaire. Mors, mon but sera atteint; j’aurai contribué, dans la mesure de mes ressources, à créer un gredin, un ennemi de plus pour cette hideuse société qui nous rançonne». Et il quitte ce premier soir le pauvre enfant souillé, en lui disant : « Retourne au plus vite chez ton père... Fais aux autres ce que tu ne veux pas qu’ils te fassent ; avec cette maxime tu iras loin. — Bonsoir. Surtout ne sois pas ingrat. Donne-moi le plus tôt possible de tes nouvelles, par la voie des gazettes judiciaires ».

Il voit des gamins pauvres du village qui se battent pour un morceau de pain noir recouvert de fromage mou. Il ordonne aussitôt qu’on lui apprête une tartine pareille, et dit à son domestique : « Jetez cette tartine à ces enfants qui se massacrent sur la route. Que les plus faibles soient estropiés, n’aient part à aucun morceau et soient, de plus, rossés d’importance par leurs familles quand ils rentreront chez elles les culottes déchirées et les yeux meurtris; cela leur donnera un aperçu de la vie qui les attend » (P. 226).

S’il songe à la société, ce cri s’échappe de sa poitrine : « Eh! croule donc, société! meurs donc, vieux monde! » (P. 293).

Pour que les lecteurs ne soient pas en peine de la suite des destins de des Esseintes, ajoutons qu’une grave maladie nerveuse l’atteint dans sa solitude, et que son

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médecin exige impérieusement qu’il retourne à Paris, rentre dans la vie commune. Un second roman de M. Huysmans, Là-bas , nous montre ensuite ce que des Esseintes fait à Paris. 11 écrit une histoire de Gilles de Rais, l’assassin sadique du xve siècle, sur lequel le livre de Moreau (de Tours) traitant des aberrations sexuelles a visiblement appelé l’attention de la bande des diaboliques, en général profondément ignorante, mais érudite sur cette matière spéciale de l’érotomanie, et cela fournit l’occasion à M. Huysmans de fouiller et de renifler avec une satisfaction porcine dans les ordures les plus effroyables. 11 expose en outre dans ce livre le côté mystique du décadentisme, il nous montre des Esseintes devenu dévot, mais allant en même temps à la « messe noire » avec une femme hystérique, etc. Je n’ai aucune raison pour m’occuper de ce livre aussi répugnant que niais. Ce que j’ai voulu, c’est montrer l’homme idéal du décadentisme.

Le voilà, le « surhomme » que rêvent Baudelaire et ses disciples, et auquel ils cherchent à ressembler : physiquement, malade et faible; moralement, un lieffé coquin; intellectuellement, un idiot sans nom qui passe son temps à choisir arlistement les couleurs des étoffes qui doivent tapisser sa chambre, à observer les mouvements de poissons mécaniques, à flairer des parfums et à lécher des liqueurs. Son invention la plus corsée, c’est de veiller la nuit et de dormir le jour, et de tremper sa viande dans son thé. L’amour et l’amitié lui sont inconnus. Son sens artistique consiste à guetter l’attitude des gens en face d’une œuvre, pour prendre immédiatement l’attitude opposée. Son inadaptabilité complète se révèle en ce que

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chaque contact avec le monde et les hommes lui cause des douleurs. Il rejette naturellement sur ses semblables la cause de son malaise et vocifère contre eux comme une poissarde. Il les qualifie en masse de coquins et d’imbéciles, et profère à leur adresse d’horribles malédictions anarchistes. Ce crétin se regarde comme infiniment supérieur aux autres, et sa sottise inouïe n’a d’égale que son adoration grotesque de lui-même. Il possède cinquante mille francs de rente et doit aussi les posséder, car un lamentable sire pareil ne serait pas en état d’arracher un sou à la société et un grain de blé à la nature. Parasite de la plus basse espèce, sorte de sacculus humain ', il serait condamné, s’il était pauvre, à mourir misérablement de faim, au cas où la société, dans sa bonté mal employée, ne lui assurerait pas le nécessaire dans un asile d’idiots.

Si M. Huysmans nous a montré dans son des Esseintes le décadent avec prédominance de perversion de tous les instincts, c’est-à-dire le complet baudelairien anti-nature avec folie esthétique et diabolisme anti-social, un autre représentant en vue de la littérature décadente, M. Maurice Barrés, incarne le pur égotisme du dégénéré incapable d’adaptation. 11 a consacré jusqu’ici au « culte du moi » une série de quatre romans, et commenté en outre

1. Le sacculus est un cirripède qui vit à l’état de parasite dans le canal intestinal de certains crustacés. Il représente la plus profonde transformation régressive d’un être vivant primitivement d’une organisation plus élevée. Il a perdu tous ses organes différenciés et ne forme plus en substance qu’une vésicule (d’où son nom : petit sac) qui s’emplit des sucs de l’hôte absorbés par le parasite à l'aide de quelques vaisseaux qu’il envoie dans la paroi intestinale de celui-ci. Cet être rabougri a si peu gardé de choses d’un animal indépendant, qu’on l’a tenu longtemps pour une excroissance maladive de l’intestin de son hôte.

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les trois premiers dans une brochure presque plus précieuse pour noire enquête que les romans mêmes, en ce que tous les sophismes par lesquels la conscience s’efforce d’expliquer mensongèrement les obsessions de l’inconscient malade apparaissent ici commodément résumés en une sorte de système philosophique.

Quelques mots sur M. Maurice Barrés. Il commença par faire parler de lui en défendant dans la presse parisienne son ami Chambige, un cultivateur logique de son « moi ». Puis il devint député boulangiste, et plus tard il canonisa Marie Baschkirtseff, une dégénérée morte jeune de phtisie, atteinte de folie morale, d’un commencement de délire des grandeurs et de la persécution ainsi que d’exaltation érotique morbide, sous l’invocation de «Notre- Dame du Sleeping » *. Ses romans : Sous l'œil des Barbares, Un Homme libre, Le Jardin de Bérénice et L'Ennemi des lois, sont construits d’après la formule artistique établie par M. Huysmans. Le tableau d’un être humain, de sa vie intellectuelle et de ses destinées extérieures monotones à peine modulées, donne à l’auteur prétexte d’exprimer ses propres idées sur toutes les choses possibles : sur Léonard de Vinci et Venise 2, sur un musée de province et l’art industriel du moyen âge 3, sur Néron 4, Saint-Simon, Fourier, Marx et Lassalle B. Jadis il était d’usage d’utiliser en articles de journaux ou de revues, que l’on publiait ensuite en volumes, ces excur-

1. Maurice Barrés, Trois stations de psychothérapie. Paris, 1892. — Deuxième station.

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