Le Jardin de Bérénice, p. 245 et sqq
5. Maurice Barres, L'Ennemi des lois. Paris, 1893, p. 63, 88, 170.
L'ÉGOTISME
sions sur tous les terrains possibles. Mais l’expérience a appris que le public ne témoigne pas beaucoup d’intérêt à ces recueils d’articles, et les décadents ont eu l’habile idée de les relier ensemble au moyen d’un fil de récit à peine perceptible et de les servir aux lecteurs comme des romans. Les romanciers anglais du siècle précédent, puis Stendhal, Jean-Paul et Gœthe lui-même, ont connu aussi ces broderies de réflexions personnelles de l’auteur sur le canevas du récit, mais chez eux (à l’exception peut-être de Jean-Paul) ces intercalations étaient au moins subordonnées à l’ensemble de l’œuvre. Il était réservé à M. Huysmans et à son école de faire d’elles le principal et de transformer le roman, de poésie épique en prose qu’il était, en un mélange hybride des Essais de Montaigne, des Parerga et Paralipomena de Schopenhauer, et des épanchements de Journal d’une pensionnaire de couvent.
M. Barrés ne cache nullement que, dans ses romans, il a dépeint son propre être et qu’il se tient pour le représentant typique d’une espèce. « Ces monographies... sont, dit-il, un renseignement sur un type de jeune homme déjà fréquent et qui, je le pressens, va devenir plus nombreux encore parmi ceux qui sont aujourd’hui au lycée... Ces livres... seront consultés dans la suite comme documents 1 ».
Quelle est la nature de ce type? Répondons à cette question dans les termes mêmes de l’auteur. Le héros des romans est « un peu lettré, orgueilleux, raffiné et désarmé » (Examen, P. 11); « un jeune bourgeois pâli,
1. Maurice Barrés, Examen de trois idéologies. Paris, 1892, p. 14.
DÉCADENTS ET ESTHÈTES
affamé de tous les bonheurs » (P. 26); « découragé du contact avec les hommes » (P. 3 Zi); il est un de ceux « qui se trouvent dans un état fâcheux au milieu de l’ordre du monde,... qui se sentent faibles devant la vie » (P. 45). Peut-on imaginer une description plus complète du dégénéré incapable d’adaptation, mal outillé en vue de la lutte pour l’existence, et haïssant et craignant, par celte raison, le monde et les hommes, mais secoué en même temps de désirs maladifs?
Ce pauvre être délabré, que la faiblesse de volonté de son cerveau imparfait et le perpétuel tumulte de ses organes malsains rendent nécessairement égotiste, élève ses infirmités à la hauteur d’un système qu’il proclame orgueilleusement (P. 18) : « 11 convient que nous nous en tenions à la seule réalité, au Moi » (P. 45). « 11 n’y a qu’une chose que nous connaissions et qui existe réellement... Cette seule réalité tangible, c’est le Moi, et l’univers n’est qu’une fresque qu’il fait belle ou laide. Attachons-nous à notre Moi, protégeons -le contre les étrangers, contre les Barbares ».
Qu’entend-il par les Barbares? Ce sont les « êtres qui delà vie possèdent un rêve opposé à celui qu’il (le héros d’un de ses livres) s’en compose. Fussent-ils par ailleurs de fins lettrés, ils sont pour lui des étrangers et des adversaires ». Un jeune homme « contraint par la vie à fréquenter des êtres qui ne sont pas de sa patrie psychique » éprouve « un froissement ». « Ah! que m’importe la qualité d’âme de qui contredit une sensibilité! Ces étrangers qui entravent ou dévoient le développement de tel Moi délicat, hésitant et qui se cherche, ces barbares
l’égotisme
par qui plus d’un jeune homme impressionné et faillira à sa destinée et ne trouvera pas sa joie de vivre, je les hais » (P. 23). « Soldats, magistrats, moralistes, éducateurs », ce sont là les Barbares qui mettent obstacle au développement du « moi » (P. 43). En un mot, le « moi » qui ne peut s’orienter dans l’ordre social, regarde comme scs ennemis tous les représentants et les défenseurs de cet ordre. Ce qu’il voudrait, ce serait « se livrer sans réaction aux forces de son instinct » (P. 25), distinguer « où sont ses curiosités sincères, la direction de son instinct, sa vérité » (P. 47). Cette idée d'affranchir l’instinct, la passion, l’inconscient, de la surveillance de la raison, du jugement, de la conscience, revient des centaines de fois dans les romans de l’auteur. « Le goût tient lieu de moralité » ( L'Ennemi des lois, P. 3). « Homme, et homme libre, puissé-je accomplir ma destinée, respecter et favoriser mon impulsion intérieure, sans prendre conseil de rien du dehors! » (P. 22). « Société tracée au cordeau! Vous offrez l’esclavage à qui ne se conforme pas aux définitions du beau et du bien adoptées par la majorité. Au nom de l’humanité, comme jadis au nom de Dieu et de la Cité, que de crimes s’apprêtent contre l’individu ! » (P. 200). « Il n’y a pas à contraindre les penchants de l’homme, mais à leur adapter la forme sociale » (P. 97). (Qu’il fût beaucoup plus simple d’adapter à la forme sociale faisant loi pour des millions d’hommes, les penchants d’un seul homme, c’est là une idée qui ne vient pas même à notre philosophe!).
Il est absolument logique que M. Barrés, après nous avoir montré dans ses trois premiers romans ou « idéo-
DÉCADENTS ET ESTHÈTES
logies » le développement de son « cultivateur du moi », fasse devenir celui-ci anarchiste et « ennemi des lois ». Mais il sent lui-même qu’on lui objectera ajuste titre que la société ne peut exister sans une loi et un ordre quelconques, et il cherche à prévenir cette objection en aftirmant que chacun sait se conduire lui-même, que l’instinct est bon et infaillible : « Ne sentez-vous pas, dit-il (P. 177), que notre instinct a profité du long apprentissage de notre race parmi les codes et les religions? ». Il avoue donc que « religions et codes » ont leur utilité et leur nécessité, mais seulement à une période primitive de l’histoire humaine. Lorsque les instincts étaient encore sauvages, mauvais et déraisonnables, ils avaient besoin de la discipline de la loi. Mais maintenant ils sont tellement parfaits, que ce guide et ce maître ne leur est plus nécessaire. Il y a pourtant encore des criminels? Que faire de ceux-ci? « En les étouffant de baisers et en prévenant leurs besoins, on les empêche de nuire ». Je voudrais bien voir M. Barrés obligé, dans une attaque nocturne, à employer sa méthode de défense contre des assassins.
Se laisser mener par ses instincts, c’est, en d’autres termes, faire l’inconscient maître de la conscience, subordonner les centres nerveux les plus élevés aux centres inférieurs. Or, tout progrès repose sur ce que les centres les plus élevés exercent de plus en plus d’autorité sur l'organisme entier, que le jugement et la volonté domptent et dirigent de plus en plus sévèrement les instincts et les passions, que la conscience empiète toujours davantage sur le domaine de l’inconscient et s’annexe toujours de nouvelles parties de celui-ci. Certes, l’instinct exprime un
l’égotisme
besoin directement senti dont la satisfaction procure un plaisir direct. Mais ce besoin est souvent celui d’un unique organe, et sa satisfaction, quoique agréable à l’organe qui la réclame, peut être nuisible et même mortelle à l’organisme total. Puis, il y a des instincts anti-sociaux dont la satisfaction, il est vrai, n’est pas directement nuisible à l’organisme même, mais rend difficile ou impossible sa vie en commun avec l’espèce, plus mauvaises, par conséquent, ses conditions vitales, et prépare indirectement sa ruine. Le jugement seul est appelé à opposer à ces instincts la représentation des besoins de l’organisme total et de l’espèce, et la volonté a la lâche d’assurer à la représentation rationnelle la victoire sur l’instinct suicide. Le jugement peut se tromper, car il est le résultat du travail d’un instrument supérieurement différencié et délicat qui, comme toute machine fine et compliquée, se dérange et refuse le service plus facilement qu’un outil plus simple et plus grossier; l’instinct, — cette expérience de l’espèce héritée et organisée, — est, en règle générale, plus sur; cela doit être certainement admis. Mais où est le malheur, si le jugement se trompe une fois dans une défense qu’il oppose à l’instinct? L’organisme, la plupart du temps, n’est alors privé que d’un sentiment momentané de plaisir, il souffre donc au plus un dommage négatif; mais la volonté aura fait un effort, acquis de la vigueur par l’exercice, et cela est pour l’organisme un profit positif qui balance, certes, presque toujours ces dommages négatifs.
Et toutes ces considérations présument la santé parfaite de l’organisme, car dans celle-ci seulement travaillent normalement aussi bien l’inconscient que la conscience.
DÉCADENTS ET ESTHÈTES
Mais nous avons vu plus haut que l'inconscient, lui aussi, est soumis à la maladie; il peut être stupide, obtus et aliéné comme la conscience; alors il cesse complètement d'être sûr; alors les instincts sont des guides aussi dépourvus de valeur que des aveugles ou des gens ivres; alors l’organisme, s’il s’abandonne à eux, doit aboutir à la ruine et à la mort; la seule chose qui puisse parfois alors le sauver est la vigilance constante, anxieuse, tendue, du jugement, et comme celui-ci n’est jamais capable, par ses propres ressources, de résister à une forte cohue d’instincts révoltés et faisant rage, il doit aller demander du renfort au jugement de l’espèce, c’est-à-dire à une loi, à une moralité reconnues quelconques.
Telle est la folle aberration des « cultivateurs du moi » : tombant dans le même défaut que les superficiels psychologues du xviue siècle, qui reconnaissaient seulement la raison, ils ne voient qu’une partie de la vie intellectuelle de l'homme : son inconscient; ils veulent recevoir leur loi uniquement de l’instinct, mais négligent complètement de voir que l'instinct peut dégénérer, tomber malade, s’épuiser, et devenir alors aussi inutilisable comme législateur qu’un fou furieux ou un idiot.
M. Barrés contredit d’ailleurs à chaque pas ses propres théories. Tandis qu’il prétend croire que les instincts sont toujours bons, il dépeint, avec les expressions de la plus tendre admiration, maintes de ses héroïnes comme de vrais monstres moraux. La « petite princesse », dans L’Ennemi des lois, est un des Esseintes féminin; elle se vante d’avoir été, enfant, « le fléau de la maison » (P. 146). Elle considérait ses parents comme ses « ennemis »
L’ÉGOTISME
(P. 149). Elle aime les enfants « moins que les chiens » (P. 284). Naturellement, elle se donne aussitôt à chaque homme qui lui tape dans l’œil, car, autrement, à quoi cela servirait-il d’être une « cultivatrice du moi » et une adepte de la loi de l’instinct? Tels apparaissent les êtres bons de M. Barrés, qui n’ont plus besoin de loi, parce qu’ils ont « profité du long apprentissage de notre race ».
Quelques traits encore pour compléter le portrait intellectuel de ce décadent. Il fait raconter par sa « petite princesse » : « Quand j’avais douze ans, j'aimais, sitôt seule dans la campagne, à ôter mes chaussures et à enfoncer mes pieds nus dans la boue chaude. J’y passais des heures, et cela me donnait dans tout le corps un frisson de plaisir ». M. Barrés ressemble à son héroïne. Il éprouve « un frisson de plaisir dans tout le corps », quand il « s’enfonce dans la boue chaude ».
« Il n’est pas un détail de la biographie de Bérénice qui ne soit choquant », — ainsi débute le troisième chapitre du Jardin de Bérénice ; — « je n’en garde pourtant que des sensations très fines ». Cette Bérénice était une marcheuse de l’Eden-Théàtre, que sa mère et sa sœur aînée avaient vendue toute petite à de vieux criminels, et qu’un amant arracha plus tard à la prostitution qui avait déjà souillé son enfance. Cet amant meurt et lui laisse une fortune considérable. Le héros du roman, qui l’a connue enfant du ruisseau, rencontre la veuve illégitime à Arles, où il se présente comme candidat boulangiste à la députation, et il reprend avec elle ses anciennes relations. Ce qui le charme le plus dans leurs rapports et exalte au plus haut degré sa jouissance, c’est l’idée du vif amour qu’elle a
DÉCADENTS ET ESTHÈTES
porté à son défunt amant et de l’abandon avec lequel elle a reposé dans ses bras. « Ma Bérénice qui sur ses lèvres pâles et contre ses dents éclatantes garde encore la saveur des baisers de M. de Transe (l’amant en question)... Le jeune homme qui n’est plus lui a laissé de passion ce qu’en peut contenir un cœur de femme » (P. 138). Le sentiment que M. Barrés cherche à enguirlandera l’aide d’nn phébus d’expressions ampoulées, est simplement l’émoustillement bien connu que des pécheurs séniles éprouvent à la vue des exploits érotiques des autres. Tous ceux qui sont au courant de la vie parisienne savent ce qu'on entend à Paris par un « voyeur ». M. Barrés se révèle ici comme « voyeur » métaphysique. Et pourtant il voudrait faire croire que cette petite pierreuse, dont il expose les sales aventures avec la chaleur de l’amour et l’enthousiasme du dilettante, est en réalité un symbole; ce n’est que comme symboliste qu’il prétend l’avoir conçue. « On voit une jeune femme autour d’un jeune homme. N’est-ce pas plutôt l’histoire d’une âme avec ses deux éléments, féminin et mâle? Ou encore, à côté du Moi qui se garde, veut se connaître et s’affirmer, la fantaisie, le goût du plaisir, le vagabondage, si vif chez un être jeune et sensible?1 ». On est en droit de lui demander où est le « symbolisme » dans les détails biographiques scabreux de « Petite-Secousse », nom qu’il donne à son « symbole ».
La maladie et la corruption exercent sur lui l’attraction baudelairienne habituelle. « Quand Bérénice était petite fille, dit-il (P. 72), j’avais beaucoup regretté qu’elle n’ait