Fr. Galton, Nalural Inheritance. Londres
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ment, scientifiquement, ses idées sur l’hérédité. Comme nous le verrons plus loin, ces idées ont leur racine dans son mysticisme; l’œuvre de Lucas n’a été pour lui qu'une trouvaille heureuse dont il s’est emparé avec joie, parce qu’elle lui offrait la possibilité de draper d’un mantelet scientifique son obsession mystique.
Une chose des plus réjouissantes, ce sont ses excursions sur le terrain médical, qu’il ne se refuse dans presque aucune de ses pièces. Le pasteur Rorlund, des Soutiens de la société, vante les dames de son entourage comme des espèces de « sœurs de charité qui préparent de la charpie » (P. 7). Faire de la charpie! Dans le siècle de l’antisepsie et de l’asepsie! Ibsen n’a qu’à s'aviser d’entrer, avec sa charpie, dans n’importe quelle salle de chirurgie : il sera étonné de l’accueil qu’on lui fera, à lui et à sa charpie! Le Dr Stockmann, d 'Un Ennemi du peuple, soutient (P. 176) qu’une eau pleine de « millions de bacilles » est extrêmement nuisible à la santé, lorsqu’on s’y baigne. Les bacilles dont il peut seulement s’agir, comme cela ressort de toute la pièce, sont les bacilles typhiques d’Eberth. Il peut être exact que l’on gagne le bouton de Biskra et peut-être aussi le béribéri en se baignant dans des eaux contaminées; mais le Dr Stockmann et Ibsen citeraient difficilement un seul cas où quelqu’un aurait attrapé la fièvre typhoïde en se baignant dans de l’eau peuplée de bacilles. Un voyage à l’étranger, est-il dit dans Maison de poupée , devait sauver la vie de Helmer (P. 192). Cela peut être vrai pour un Européen qui se trouve aux tropiques ou pour quelqu’un qui habite une contrée à fièvre paludéenne; mais il n’y a pas en Norvège
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de maladie aiguë dans laquelle « un voyage à l’étranger » doive « sauver la vie » de quelqu’un. On lit plus loin, dans la même pièce, ces paroles du Dr Rank : « Ces jours -ci, j’ai entrepris l’examen général de mon état intérieur. C’est la banqueroute. Avant un mois, peutêtre, je pourrirai au cimetière... 11 ne me reste plus qu'un seul examen. Sitôt que je l’aurai fait, je saurai à peu près quand le dénouement commencera » (P. 216). Le Dr Rank souffre, d’après sa propre déclaration, d’une maladie de la moelle épinière (il parle d’ « épine dorsale », mais ne le reprenons pas trop sévèrement pour celte fausse expression); Ibsen pense évidemment à un tabes. Or, il n’y a dans cette maladie absolument aucun signe qui puisse permettre de prédire avec certitude la mort quelques semaines auparavant; il n’y a non plus aucun « examen interne » auquel pourrait procéder sur lui-même le malade, s’il est médecin, pour se renseigner « quand le dénouement commencera », et il n’y a aucune forme de tabes qui permette au malade un mois avant sa mort (mort non accidentelle, mais déterminée par la maladie), d’assister à un bal, d’y boire beaucoup de vin de Champagne, et de prendre ensuite, en termes touchants, congé de ses amis. Aussi innocemment enfantin que le tableau clinique de Rank est celui de la maladie d’Oswald Alving ( Les Revenants). Après tout ce qui a été dit dans la pièce du mal qu’Oswald a hérité de son père, il ne peut s’agir que de deux diagnostics : syphilis héréditaire tardive ou démence paralytique. Il n’y a pas à songer à la première maladie, carOswald est dépeint comme un modèle de force et de santé viriles (M“° Alving. — J’en sais un
qui a échappé corps et âme à la corruption. Regardez-le plutôt, pasteur » (P. 49). Et s’il peut arriver dans des cas tout à fait exceptionnels, excessivement rares, que le mal ne se soit pas manifesté longtemps après que la victime ait atteint sa vingtième année, le malade présente cependant déjà depuis sa première enfance certains phénomènes de dégénérescence qui ne permettent pas, même à l’amour aveugle et à l’orgueil d’une mère, de vanter son « corps », comme le fait Mmo Alving. Quelques petits traits s’appliqueraient à la démence paralytique, comme, par exemple, l’excitation sensuelle d'Oswald, la -naïve impudence avec laquelle il parle devant sa mère des amours de ses amis de Paris (P. 55), ou donne expression au plaisir que lui cause l’apparition « superbe » de Régine (P. 104), la légèreté avec laquelle il forge, au premier aspect de cette tille, des plans de mariage, etc. *. A côté toutefois de ces traits exacts, mais subordonnés, il en apparaît d’autres infiniment plus importants qui excluent absolument le diagnostic de « démence paralytique ». On ne trouve chez Oswald aucune trace de la folie des grandeurs qui, à la première phase de cette maladie, ne fait jamais défaut; il est anxieux et abattu, tandis que le paralytique général se sent tout à fait heureux et voit la vie complètement en rose, et il pressent et redoute l’explosion de la folie, ce que je n’ai jamais observé, pour ma part, chez le paralytique, ni n’ai trouvé indiqué par n’importe quel clinicien. Enfin, la démence se produit avec une soudaineté et un caractère
1. KralTt-Ebing, Psychopathia sexualù, p. 139. L’auteur cite ici, comme caractéristiques pour le premier stade de la paralysie générale, tous les traits en question : conversations libidineuses, sansgêne dans les rapports avec l’autre sexe, projets de mariage.
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complet que l’on constate uniquement dans lamanie aiguë; seulement, la description donnée d’Oswald dans la dernière scène, avec son immobilité, sa voix « sourde et atone », son mot une demi-douzaine de fois murmuré machinalement, idiotement : « le soleil! le soleil! », — cela ne répond à aucun degré au tableau de la manie aiguë.
Le poète, naturellement, n’a pas besoin de connaître la pathologie. Mais quand il prétend décrire la vie réelle, il doit être sincère. Il ne faut pas qu’il se vante d’exactitude et d’observation scientifiques, uniquement parce que celles-ci sont réclamées ou tout au moins préférées par l’époque. Plus ignorant en pathologie est le poète, plus ses tableaux cliniques donnent une preuve sûre de sa véracité. Comme il ne peut, en sa qualité de profane, les emprunter à son imagination en rattachant ensemble des expériences cliniques et des souvenirs de lectures, il est nécessaire qu’il ait vu de ses propres yeux chaque cas représenté, pour le présenter exactement. Shakespeare, lui non plus, n’était pas médecin : et, d’ailleurs, que savaient eux-mêmes les médecins de son temps! Et pourtant nous pouvons aujourd’hui encore diagnostiquer sans hésitation la démence sénile de Lear, la faiblesse de volonté par épuisement nerveux (aboulie neurasthénique) d’Hamlet, la manie aiguë à teinte érotique d’Ophélie, la mélancolie aux hallucinations de la vue de lady Macbeth. Pourquoi? Parce que Shakespeare introduisait dans ses créations des choses véritablement vues. Ibsen, au contraire, a librement inventé ses malades, et il n’est pas besoin de démontrer que cette méthode ne pouvait, entre les mains du profane, que fournir des résultats risibles.
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A son imagination s’offre une situation touchante ou émouvante : celle d'un homme qui prévoit avec certitude sa mort prochaine inévitable et s’élève, après une lutte tragique contre son instinctif amour de la vie, jusqu’à la philosophie de renoncement des stoïciens, ou celle d’un jeune homme qui adjure sa mère de le tuer, quand se manifestera chez lui la folie qu’il attend avec effroi. Cette situation est invraisemblable; peut-être ne s’est-elle jamais présentée; en tout cas, Ibsen ne l’a jamais vue. Mais elle serait d’une grande beauté poétique, ferait un grand effet sur la scène, si elle se présentait. En conséquence, Ibsen fabrique tranquillement les maladies nouvelles inconnues d'un Dr Rank ou d'un Oswald Alving, dont la marche pourrait rendre possibles ces situations. Tel est le procédé du poète, dont ses admirateurs vantent le réalisme et l’observation exacte!
Sa clarté d’esprit, son amour de la liberté, sa modernité ! Ceux qui ont lu les œuvres d’Ibsen avec attention et avec impartialité n’en croient pas leurs yeux, quand ils voient ces mots appliqués à lui. Nous allons donner immédiatement des preuves abondantes de la clarté de sa pensée. Son amour de la liberté, examiné de près, nous apparaîtra comme de l’anarchisme, et sa modernité consiste, au fond, en ceci que, dans ses pièces, on construit des chemins de fer ( Les Soutiens de la société ), qu’on y caquette de bacilles [Un Ennemi du 'peuple), qu’il y est question de banques (. Maison de poupée), que les élections et les luttes de partis politiques y jouent un rôle ( L’Union des jeunes, Rosmersholm), tout cela badigeonné extérieurement, sans rapports intimes avec les vraies forces
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agissantes du poème. Cet homme « moderne », cet « apôtre de la liberté » se fait de la presse et de ses fonctions l’idée que s’en fait un garçon de bureau de la police, et il poursuit les journalistes de la haine, aujourd’hui comique, d'un flaireur de démagogues aux environs de 1830. Tous les journalistes qu’il présente, — et ils sont nombreux dans ses pièces, — Pierre Mortensgaard dans Rosmersholm, Hovstad et Billing dans Un Ennemi du peuple, Aslasken dans L'Union des jeunes, sont ou des bohèmes pochards, ou de pauvres crève-de-faim aux genoux vacillants, qui tremblent constamment à l’idée d’être rossés ou jetés à la porte, ou des drôles sans principes qui écrivent pour celui qui les paye. 11 a de la question sociale une idée si claire, qu’il nous présente un contremaître se livrant à de sourdes menées parmi ses ouvriers et menaçant de la grève, parce que des machines vont être employées sur le chantier! {Les Soutiens de la société , P. h h). Il considère le peuple avec le beau mépris des grands propriétaires féodaux. Quand il le mentionne, c’est avec une raillerie mordante ou un dédain aristocratique des plus orgueilleux *.
La plupart de ses vues n’appartiennent d’ailleurs à aucun temps, mais sont des émanations de sa bizarrerie personnelle; elles ne peuvent donc être ni modernes ni le contraire. Quant à celles qui sont moins baroques et ont leur racine dans une époque déterminable, elles ont poussé dans le cercle d’idées d’habitants d’un Landerneau
t. Rébecca (à B rende!). — Il faudra vous adresser à Pierre Mortensgaard. Biiexdel. — Pardon, madame, — quel est cet idiot? »
( liosmersholm , p. 215). Voir la plate parodie de la sccne du forum du Jules César de Shakespeare dans Un Ennemi du peuple (4e acte), et la caractéristique de la « foule » dans Brund (b* acte).
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du premier tiers de ce siècle. L’étiquette de « moderne » lui a été appliquée arbitrairement par Georges Brandès *, une des apparitions littéraires les plus antipathiques du siècle. Brandès, un parasite de la gloire ou du renom des autres, a exercé toute sa vie le métier d’un « hommeorchestre » qui, mettant à la fois en branle, à l’aide de la tête, de la bouche, des mains, des coudes, des genoux et des pieds, dix instruments bruyants, exécute sa danse devant les poètes et les écrivains, et, son vacarme opéré, va faire sa quête parmi le public assourdi. Il s’est pressé assidûment contre chacun de ceux qui, depuis un quart de siècle, ont, pour une raison quelconque, attiré la foule, et il a débité sur leur compte des phrases de rhéteur et de sophiste, tant qu’il trouvait pour elles de l’écoulement. Orné de quelques plumes arrachées aux ailes altières du génie de Taine, la bouche pleine de Stuart Mill, dont il a entrevu l’étude Sur la Liberté, probablement sans la lire et certainement sans la comprendre, il s’introduisit auprès de la jeunesse Scandinave, et, mésusant de la confiance de celle-ci obtenue par ces moyens, il a fait de son empoisonnement moral systématique la tâche de sa vie. 11 lui prêcha l’évangile de la passion et embrouilla, avec un zèle et une opiniâtreté vraiment diaboliques, toutes ses notions, en donnant les noms les plus attrayants et les plus estimables aux choses abjectes et pitoyables qu’il lui vantait. On a toujours cru que c’est une faiblesse et une lâcheté de céder à ses instincts bas, condamnés par le jugement, au lieu de les combattre et de les étouffer. Si Brandès avait dit à la
1. Dans son livre intitulé : Esprits modernes. Francfort, 1888.
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jeunesse à laquelle il parlait : « Renoncez à votre jugement! Sacrifiez le devoir à vos appétits! Laissez-vous maîtriser par vos sens ! Que votre volonté et votre conscience soient comme une plume devant la tempête de vos convoitises! », — les meilleurs d’entre ses auditeurs auraient craché devant lui. Mais il leur dit : « Obéir à ses sens, c’est avoir du caractère. Celui qui se laisse guider par sa passion est une individualité. L’homme à la volonté forte méprise la discipline et le devoir et suit chaque caprice, chaque tentation, chaque désir de son ventre ou de ses autres organes »; et ces choses basses, ainsi présentées, n’avaient plus le caractère repoussant qui éveille la défiance et sert d’avertissement. Annoncés sous les noms de « liberté » et d’ « autonomie morale », la débauche et le dérèglement trouvent facilement accès dans les meilleurs milieux, et la perversité, dont on se détournerait si elle apparaissait comme telle, semble aux esprits insuffisamment informés, lorsqu’on la déguise en modernité, attrayante et désirable. 11 est compréhensible qu’un éducateur qui change la salle d’école en une taverne et en une maison de joie ait du succès et attire du monde. Il court, il est vrai, le danger d’être assommé par les parents, si ceux-ci viennent à apprendre ce qu’il enseigne à leurs enfants; mais les élèves ne se plaindront guère et n’auront garde de manquer aux leçons d’un aussi agréable professeur. C’est avec une méthode pareille que Georges Brandès s’acquitta de ses fonctions d’éducateur, et ceci explique qu’il ait pu obtenir sur la jeunesse de son pays une influence que ne lui auraient certainement pas acquise ses écrits vides d’idées, d’une prolixité sans fin.
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Brandès découvrit dans Ibsen de la révolte contre la loi morale régnante, en môme temps que la glorification des instincts bestiaux; il le célébra donc aussitôt à coups de trompette, en dépit de son étonnante physionomie arriérée de 1830, comme un « esprit moderne », et il recommanda ses œuvres, en clignant de l’œil, aux adolescents avides de savoir auxquels il sert de maître de plaisir. Mais ce « moderne », ce « réaliste » à l’observation « scientifique » exacte, est en réalité un mystique et un anarchiste égotiste. L’examen détaillé de ses particularités intellectuelles nous fera reconnaître, entre celles-ci et celles de Richard Wagner, une ressemblance qui ne doit pas nous surprendre, puisque les traits semblables sont précisément des stigmates de dégénérescence et sont, par cette raison, communs à beaucoup de dégénérés supérieurs, ou à tous.
Ibsen est fils d’un peuple rigoureusement religieux, et il a grandi dans une famille croyante. Les impressions d’enfance ont été décisives pour sa vie. Son penser n’a jamais pu effacer le pli théologique de son éducation première. Le catéchisme et la Bible sont devenus pour lui les bornes qu’il n’a jamais pu franchir. Ses phrases à résonance libre penseuse contre le christianisme oflîciel (. Br and , Rosmersholm, etc.), son persiflage de la croyance réglée de pasteurs (le Manders des Revenants, le Rorlund des Soutiens de la société , le doyen de Brand) , sont un écho de son maître intellectuel, le théosophe Sœren Kierkegaard (1815-1855), qui était zélateur d’un autre christianisme, il est vrai, que le christianisme ordonné par l’État et pourvu de décrets de nomination et d’appointements, mais néanmoins d’un christianisme sévère, exclusif.
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réclamant l’homme tout entier. Peut-être Ibsen se regardet-il lui-même comme un libre penseur. C’est ce qu’a fait aussi Wagner. Mais que prouve cela? C’est qu’il ne voit pas clair dans sa propre pensée et dans sa propre manière de sentir. « C’est chose curieuse, dit Herbert Spencer, de voir combien généralement les hommes restent en fait attachés à des doctrines qu’ils ont rejetées de nom, gardant la substance après qu’ils ont abandonné la forme. En théologie, nous avons pour exemple Carlyle; étant étudiant, il croit abjurer la croyance de ses pères, mais il ne jette que l’écaille et il conserve le contenu; ses conceptions de l'univers et de l'homme, sa conduite prouvent qu’il est resté un des plus fervents calvinistes écossais 1 ». Si Spencer, lorsqu’il écrivait cela, avait connu Ibsen, il l’aurait peut-être cité comme second exemple. De même que Carlyle est toujours resté calviniste écossais, Ibsen est toujours resté protestant norvégien à la façon de Sœren Kiergegaard, c’està-dire protestant avec un violent mysticisme à la Jacob Bœhm, à la Swedenborg ou à la Pusey, qui trouve facilement un pont jusqu’au catholicisme d’une sainte Thérèse ou d’un Piuysbrœck l’Admirable.
Trois idées fondamentales du christianisme sont constamment présentes à son esprit, et autour d’elles pivote, comme autour d’autant d’axes, toute l’activité de son imagination poétique. Ces trois idées centrales, immuables, véritables obsessions qui surgissent de l’inconscient dans sa vie intellectuelle, sont le péché originel, la confession, et le sacrifice de soi-même ou la rédemption.
1. Herbert Spencer, L’Individu contre l'État. Traduit de l’anglais par J. Gerschel, 3e édition. Paris, 1892, p. 117.
Les caqueteurs esthétiques ont parlé du motif de l’hérédité, qui reparaît dans toutes les œuvres d’ihsen avec une persistance qui ne peut échapper même à la plus faible attention, comme d’un motif scientifique moderne, comme d’un motif darwiniste. C’est en fait le péché originel de saint Augustin qui revient toujours, et il trahit sa nature théologique d’abord en ce qu’il apparaît à côté des deux autres motifs théologiques, la confession et la rédemption, et, ensuite, par la nature caractéristique de la transmission héréditaire. Nous avons vu plus haut, en effet, que ce dont héritent les personnages ibséniens, c’est toujours d’une maladie (cécité, ataxie locomotrice, démence), d'un vice (habitude du mensonge, légèreté, impudicité, obstination), ou d’une lacune (inaptitude à la gaieté), mais jamais d’une qualité, d’une particularité utile ou agréable. Or, on hérite de ce qui est bon et sain au moins aussi fréquemment que de ce qui est mauvais et morbide, — beaucoup plus fréquemment même, disent quelques observateurs. Si donc Ibsen avait réellement voulu montrer en activité la loi de la transmission héréditaire dans le sens de Darwin, il nous aurait au moins offert un exemple, un seul, de la transmission héréditaire de bonnes qualités. Mais on n’en rencontre pas un seul dans tous ses drames. Ce que ses personnages ont de bon leur vient on ne sait d’où; ils n’ont jamais hérité que du mal. La douce Hedwige, dans Le Canard sauvage , devient aveugle comme son père Werlé. Mais de qui tient-elle son imagination rêveuse et opulente et son cœur aimant et dévoué? Son père est un sec égoïste, et sa mère une ménagère débrouillarde pratique, entièrement terre-à-terre. Elle ne peut donc avoir
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hérité ni de l’un ni de l’autre ses belles qualités. Elle ne leur doit que sa maladie d’yeux. L'hérédité est, chez Ibsen, uniquement une affliction, le châtiment des fautes des pères, et cette hérédité exclusive, la science ne la connaît pas ; seule la théologie la connaît, et elle a nom : le péché originel.
Le second motif théologique d’Ibsen est la confession ; dans presque toutes ses pièces celle-ci est le but où aboutit toute l’action. Et il n’est pas question ici d’un aveu de fautes auquel les circonstances contraignent un coupable dissimulé, de la révélation inéluctable d’un méfait caché, mais de l’ouverture volontaire d’une âme fermée, de la découverte voluptueusement auto-torturante d’une vilaine tare intérieure, du repentant : « C’est ma faute! c’est ma très grande faute ! », gémi par le pécheur s’effondrant sous le poids lourd de sa conscience, s’humiliant et confessant pour trouver la paix intime, — bref, de la vraie confession telle que l’Église l’exige. Helmer (. Maison de poupée) enseigne à sa femme Nora (P. 198) : « Plus d’un peut se relever moralement, à condition de confesser son crime et de subir sa peine... Pense seulement : un pareil être, avec la conscience de son crime, doit mentir et dissimuler sans cesse. 11 est forcé de porter un masque même dans sa propre famille : oui, devant sa femme et ses enfants ». Ce n’est pas la faute qui est pour lui le grand mal, mais la dissimulation de celle-ci, et l’expiation de cette faute consiste dans son aveu « public », c’est-à-dire dans la confession. Dans la même pièce, Mme Linde confesse sans nécessité extérieure, simplement pour obéir à l’instinct qui la pousse (P. 2 hh) : « Et moi aussi, je suis une naufragée...
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je n’avais pas le choix », et elle développe de nouveau un peu plus loin la théorie de la confession (P. 2/i7) : « 11 faut que Helmer sache tout; ce fatal mystère doit se dissiper. 11 faut qu’ils s’expliquent; assez de cachotteries et de fauxfuyants ».
Mlle Hessel, dans Les Soutiens de la société , exige en ces termes la confession (P. 90) : « Tu es, loi, l'homme le plus considéré de la ville, le plus heureux, le plus riche, le plus puissant et le plus honoré, toi qui as laissé accabler un innocent sous le poids de la faute! — Bernick. Pensestu que je ne sache pas mes torts envers lui? Et que je ne serais pas heureux de les effacer? — M"e Hessel. De quelle façon? Par un aveu public? — Bernick. Pourrais-tu vraiment exiger cela? — Mlle Hessel. Mais quel autre moyen de réparer une aussi grave injustice? ». Et Johann aussi dit (P. 96) : « ... Dans deux mois je suis de retour. — Bernick. A ton retour, tu parleras? — Johann. A mon retour, il faudra que le coupable assume la responsabilité de sa faute ». Et Bernick accomplit effectivement la confession exigée de lui, par pure contrition, car, lorsqu’il le fait, toutes les preuves de son crime sont anéanties et il n’a plus rien à craindre des autres. 11 fait celte confession dans les termes les plus édifiants (P. 137-1A0) : « Nous devons, avant tout, confesser la vérité, la vérité qui, hélas! jusqu’ici, dans aucune circonstance, n’a présidé à nos acles. Moi-même je n’ai pas, je l’avoue, travaillé toujours pour vos propres intérêts; je me rends compte maintenant que le désir d’augmenter mon importance et ma considération a été le but de la plupart de mes actes... Mon inenttion primitive était de tout garder... 11 faut
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d’abord que mes concitoyens apprennent à me connaître... Une ère nouvelle commence aujourd’hui. Le passé avec son hypocrisie, ses mensonges, sa fausse honnêteté et ses convenances fallacieuses, ne devra plus être pour nous qu’un musée ouvert pour notre instruction... Mes chers concitoyens, je veux en finir avec ce mensonge, car le mensonge était sur le point de pénétrer mon être tout entier. Vous saurez tout. C’est moi qui étais le coupable, il y a quinze ans, etc. »
Rosmersholm, lui, n’a pas d’autre sujet que la confession de tous devant tous. Dès la première visite de Kroll, Rébecca demande à Rosmer de se confesser (P. 205). « Rébecca ( qui s'est approchée de Rosmer , lui dit à demivoix, sans être remarquée du recteur) : Parle ! — Rosmeb [de même). Pas ce soir. — Rébecca [à demi-voix). Si, maintenant ». Comme il n’obéit pas immédiatement, elle veut parler pour lui (P. 210). « Rébecca. ...Je vais vous dire franchement. — Rosmer [vivement). Non, non, attendez! Pas encore! ». Mais Rosmer le fait bientôt lui-même (P. 222) : « Kroll. En ce qui nous concerne, nous sommes à peu près d’accord surtout, ou au moins sur les questions fondamentales. — Rosmer [doucement). Non, nous ne le sommes plus. — Kroll [faisant un brusque mouvement pour se lever). Qu’est-ce à dire? — Rosmer [le retenant). Reste assis, je t’en prie, Kroll. — Kroll. Que veux-tu dire? Je ne le comprends pas. Parle clairement! — Rosmer. 11 s’est fait un renouveau dans mon esprit. Un nouveau rayon de jeunesse m’a frappé... Et voilà comment j’en suis là,., moi aussi. — Kroll. Où cela, où en es-tu? — Rosmer. Au même point que tes enfants. — Kroll. Toi? loi! Mais
Max Nordau. — Dégénérescence. II — 14
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c’est impossible! Tu dis que... — Rosmer. Je suis du même côté que Laurent et que Hilda. — Kroll ( baissant la tête). Renégat! Jean Rosmer est un renégat!... Est-ce là le langage qui convient à un prêtre? — Rosmer. Je ne suis plus prêtre. — Kroll. Oui, mais... la foi de ton enfance? — Rosmer. Je ne l’ai plus. Je l’ai abandonnée... Les esprits ont besoin de paix, de joie, de réconciliation. Voilà pourquoi je me mets sur les rangs, me donnant ouvertement pour ce que je suis... — Rébecca. Enfin, le voilà en route pour le sacrifice. (Que l’on remarque cette désignation purement théologique de l’action de Rosmer). — Rosmer. Maintenant que tout est ait, j’éprouve un grand soulagement. Tu vois bien, je suis tout à fait calme ». Comme Rosmer, Rébecca se confesse aussi devant le recteur Kroll (P. 292 et sqq.) : « Oui, recteur, Rosmer et moi, nous nous tutoyons. C’est une suite naturelle des relations qui existent entre nous... Asseyons-nous, mes amis, tous les trois. Je vais tout vous dire. — Rosmer [lui obéissant involontairement) . Qu'as-tu, Rébecca? D’où te vient ce calme effrayant? Qu’y a-t-il? — Rébecca. Je te raconterai ce qui s’est passé... Il faut que la lumière se fasse : ce n’est pas toi, Rosmer, — toi tu es innocent, — c’est moi qui ai attiré — qui ai été amenée à attirer Félicie dans le chemin où elle s’est perdue... le chemin qui l’a conduite au torrent. Maintenant vous savez tout l’un et l’autre. — Rosmer. Tu as tout confessé, Rébecca? — Rébecca. Oui ». Non, elle n’a pas tout confessé encore. Mais elle se hâte d’achever devant Rosmer la confession commencée devant Kroll (P. 307) : « Rosmer. Tu as encore un aveu à faire? — Rébecca. Oui, et le plus grand.
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— Rosmeiî. Que veux-tu dire? — Rébecca. Il s’agit d’une chose que tu n’as jamais soupçonnée, et qui jette du jour et de l'ombre sur tout le reste, etc. »
Ellida, dans La Dame de la mer (P. 25), confesse à Arnholm l’histoire de ses fiançailles insensées avec le marin étranger. Arnholm comprend si peu la nécessité de cette confession sans rime ni raison, qu’il demande tout étonné :
« Mais à quoi bon me raconter que vous n’étiez pas libre? »
— « Parce que j’ai besoin de me confier à quelqu’un », répond simplement — et suffisamment — Ellida.
Dans Hedda Gabier, les inévitables confessions ont eu lieu avant le début de la pièce. « Oui, Hedda, dit Lœvborg (P. J 47), et le jour où je me suis confessé à vous! où je vous ai raconté ce que personne ne savait alors, vous avouant que j’avais passé le jour et la nuit en folies. Oui, des journées et des nuits entières! O Hedda! quelle force y avait-il en vous pour m’obliger à vous faire de tels aveux?... N’était-ce pas le désir de me purifier qui vous animait, quand je venais vous demander un refuge, me confesser à vous? ». Il se confessait, pour obtenir l’absolution.
Le motif de la confession occupe également sa place dans Le Canard sauvage, mais il y est supérieurement raillé. La scène dans laquelle Gina confesse à son mari son ancienne liaison avec Werlé, est une des plus magnifiques du théâtre contemporain. (P. 121 et sqq.)
Hjalmar. — Est-ce vrai, est-ce possible, qu’il y ait eu quelque chose entre toi et Werlé à l’époque où tu servais dans la maison?
Gina. — Ce n’est pas vrai. Pas celle fois-là. M. Werlé était
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après moi, ça c’est juste. Et madame a cru toutes sortes de choses... Après ça, j’ai quitté le service.
Hjalmar. — C’est donc plus tard!
Gina. — Oui. Alors je suis rentrée à la maison, comme lu sais. Mère n’était pas si bien que tu pensais, Ekdal; elle m’a chanté ceci et cela. A celte époque M. Werlé était déjà veuf, tu comprends.
Hjalmar. — Et alors? Voyons...
Gina. — Enfin, il vaut peut-être mieux que tu le saches, il n’a pas démordu avant d’avoir tout ce qu’il voulait.
Hjai.mar ( joignant les mains). — Et c’est là la mère de mon enfant! Comment as-tu pu me cacher une telle chose?
Gina. — Oui, ça n’est pas bien à moi. J’aurais dû te l’avouer depuis longtemps.
Hjalmar. — Tu aurais dû me le dire tout de suite. Au moins, j’aurais su qui tu étais.
Gina. — M’aurais-tu épousée tout de même, dis?
Hjalmar. — Comment peux-tu le supposer!
Gina. — Voilà pourquoi je n’ai rien osé dire...
Hjalmar. — Dis-moi, n’as-tu pas gémi chaque jour, à chaque minute, sur ce tissu de mensonges que tu as filé autour de moi, comme une araignée? Réponds-moi! N’as-lu pas vécu, depuis, torturée de remords et d’angoisses?
Gina. — Ah! mon cher Ekdal, j’ai eu, ma foi, bien assez à faire, à penser à la maison et à la vie de tous les jours.
Nous devons remarquer qu’il est à peu près impossible de donner une exacte idée, dans une traduction, du ton déclamatoire de Hjalmar ni de la placide bonhomie de Gina.
Plus loin est impitoyablement parodiée l’idée de la délivrance et de la purification de soi-même par la confession (P. 125) : Grégoire. Eh bien! Mes chers amis! Ce n'est donc pas fait? — Hjalmar ( d’une voix sombre).. C’est fait. — Grégoire. C’est fait?... Cette grande liquidation qui
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devait servir de point de départ à une existence nouvelle, à une vie, à une communauté basée sur la vérité, délivrée de tout mensonge .. Celte grande liquidation aurait dû t’initier à des vues plus élevées. — Hjalmar. Oui, naturellement... C’est-à-dire, jusqu’à un certain point. — Grégoire. Car rien au monde ne peut être comparé à la joie de pardonner à la pécheresse et de l’élever jusqu’à soi par l’amour ».
L’assassin Avinain, en route pour la guillotine, résumait l’expérience de sa vie dans cet apophtegme : « N’avouez jamais! » Mais c’est là un conseil que peuvent suivre seulement des gens très forts de volonté et d'esprit sain. Une représentation vive tend violemment à se transformer en mouvement. Le mouvement qui exige le moins d’effort est celui des petits muscles du larynx, de la langue et des lèvres, c’est-à-dire des organes du langage. Celui donc qui porte dans sa tête une représentation particulièrement vive, éprouve le besoin de détendre les groupes cellulaires de son cerveau dans lesquels elle est élaborée, en leur permettant de transmettre leur excitation aux organes du langage. En un mot, il a le désir de parler. Et s’il est faible, si la force inhibitrice de sa volonté ne l’emporte pas sur l’impulsion motrice qui est suscitée par le centre de représentation, il éclatera, arrive ensuite ce qui pourra. Cette loi psychologique a toujours été connue des hommes, comme le montre la littérature, depuis la fable du roi Midas jusqu’au Raskolnikow de Dostojewski, et l’église catholique fournit une preuve de plus de sa profonde connaissance de la nature humaine, lorsqu’elle transforma la confession du christianisme primitif devant la communauté assemblée,
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qui devait être une humiliation de soi-même et une expiation, en la confession auriculaire, qui se propose pour but l’allégement et la détente délicieuse et sans danger, et constitue pour les êtres moyens un besoin psychique de premier ordre. C’est à ce genre de confession qu' Ibsen pense vraisemblablement à son insu. (« Parce que j’ai besoin de me confier à quelqu’un », dit Ellida). Dégénéré lui-même, il ne peut se représenter que la vie intellectuelle des dégénérés, chez lesquels les appareils d’inhibition sont toujours en désordre, et qui, pour cette raison, ne peuvent se soustraire au besoin de se confesser, lorsque dans leur conscience vit n’importe quoi qui les occupe et les émeut.
La troisième et plus importante obsession théologique d’Ibsen est celle de l’acte sauveur du Christ, du rachat des •coupables par acceptation volontaire de leur faute. Cette dévolution du péché sur une brebis expiatoire occupe dans le théâtre d’Ibsen la même place que dans celui de Richard Wagner. Le motif de la brebis expiatoire et de la •rédemption est constamment présent à son esprit, — non toujours clair et compréhensible, sans doute, mais, conformément à la confusion de son penser, diversement dénaturé, obscurci et contre-ponctuellement transformé. Tantôt les personnages d’Ibsen prennent volontairement et joyeusement la croix, comme cela répond à l’idée du Christ; tantôt elle leur est mise par force ou par ruse sur les épaules, ce qui représente une raillerie, — des théologiens diraient diabolique, — de cette idée; tantôt le sacrifice pour d’autres est sincère, tantôt il n’est que de l’hypocrisie; les effets qu’lbsen tire du motif reparaissant sans
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cesse sont, suivant ses différentes métamorphoses, tantôt élevés, moraux et émouvants, tantôt bassement drolatiques ou repoussants.
11 est question, dans Les Soutiens de la société, d’un scandale qui a eu lieu des années avant le commencement de la pièce. Le mari de la comédienne Dorff, rentrant un soir à son logis, trouva avec elle un étranger qui se sauva immédiatement par la fenêtre. L’événement provoqua dans le Landerneau norvégien un immense éclat et un grand scandale. Immédiatement après, Johann Tœnnesen disparut en Amérique. Tout le monde le tint pour le « coupable ». En réalité, le coupable était son beau-frère, Bernick. Johann s’était volontairement chargé de la faute de celui-ci. A son retour d’Amérique, le pécheur et la brebis expiatoire parlent de l’incident (P. 58) :
Bernick. — Johann, enfin, nous sommes seuls! Laisse-moi te remercier !
Johann. — De quoi?
Bernick. — Maison, patrie, bonheur familial, situation, je te dois tout.
Johann. — J’en suis ravi...
Bernick. — Merci, merci du fond du cœur! Il n’y a pas un homme sur mille qui aurait fait ce que tu as fait pour moi en cette circonstance!
Johann. — Ce n’était que justice... Il fallait bien que l’un prît la faute à son compte.
Bernick. — Mais qui devait prendre cette responsabilité, si ce n’est le coupable?
Johann. — Halte-là! Ce devait être l’innocent, car j’étais sans famille et j’étais libre. Toi, tu avais, au contraire, ta vieille mère à soigner, et puis ne venais-tu pas de te fiancer avec Betty? Elle t’aimait tant! Que serait-elle devenue si elle avait appris...
Bernick — C’est vrai, c’est vrai... Et pourtant, que tu
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aies été assez généreux pour te laisser attribuer celle faute, et partir!
Johann. — N’aie pas de remords... Il fallait te sauver. N’étais-tu pas mon ami?
Ici le motif de la brebis expiatoire est employé d’une façon normale et rationnelle. Aussitôt après il apparaît une seconde fois dans la même pièce, mais défiguré. Bernick met à la mer, l’envoyant à sa perte certaine, en dépit de la résistance du contremaître Aune, V « Indian Girl » à la quille pourrie. Mais tandis qu’il dresse le plan de son assassinat collectif, il s’apprête aussi à mettre le crime sur le compte de l’innocent Aune (P. 83) :
Krapp. — Je suis parvenu au prix de grandes difficultés jusqu’à la cale, et j’ai fait là, monsieur le consul, d’étranges constatations.
Bernick. — Je ne puis pas croire, monsieur Krapp ; je ne puis ni ne veux croire à rien de semblable de la part d’Aune.
Krapp. — J’en suis désolé, mais c’est la vérité vraie... Un vrai travail de gâte-métier. L’ « Indian Girl », je le jure, n’ira pas jusqu’à New-York.
Bernick. — C’est affreux! Quelles ont été ses intentions, d’après vous?
Krapp. — Il veut probablement jeter le discrédit sur les nouvelles machines...
Bernick. — Et pour cela il sacrifie la vie de plusieurs personnes... Une chose aussi monstrueuse! Écoutez, monsieur Krapp, il faudra examiner cela. Pas un mot à personne!... A midi, pendant le repos, faites une nouvelle inspection. J1 faut que nous ayons une certitude absolue... Je ne veux pas que l’on m’accuse d’être le complice d’un tel crime. Je tiens à garder ma conscience pure.
Le motif de la brebis expiatoire prend également, dans Les Revenants , une allure de parodie. L’asile fondé par
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Mmc Alving est réduit en cendres. Le menuisier Engstrand, ce coquin de comédie, parvient à persuader à l’idiot Manders que c’est lui, Manders, qui est cause de l’incendie. Et comme le pasteur est désespéré, en pensant aux conséquences judiciaires possibles, Engstrand va à lui et dit (P. 119) : « Jacques Engstrand n’est pas homme à abandonner un généreux bienfaiteur à l’heure du péril , comme on dit (!). — Le pasteur. Oui , mon cher, mais comment?... — Engstrand. Jacques Engstrand est comme l’ange du salut, pour ainsi dire, monsieur le pasteur! — Le pasteur. Non, non, voilà ce que je ne pourrai pas accepter, bien cerlainement. — Engstrand. Et pourtant cela sera. J’en sais un, moi, qui, une fois déjà, a pris sur lui la faute d’autrui. — Le pasteur. Jacques! (Il lui serre la main.) Vous êtes un homme rare ».
Dans Maison de poupée , le motif s’épanouit avec une grande beauté. Nora s’attend avec certitude que son mari prendra la faute sur lui, quand il découvrira la fausse traite signée par sa femme, et elle est résolue à ne pas accepter son sacrifice (P. 232). « Nora. Écoute une chose, Christine : il faut que tu me serves de témoin... S'il y avait quelqu’un qui voulût tout prendre, prendre toute la faute sur lui... tu comprends... Dans ce cas, tu dois témoigner que c’est faux, Christine. Je ne suis pas hors de moi; j’ai tout mon bon sens, et je te dis : Personne d’autre ne l’a su, j’ai agi seule, toute seule... Un prodige... va s’opérer... Mais c’est si terrible, Christine; il ne faut pas que cela arrive; je ne veux à aucun prix ». Elle voit venir, en proie à la plus profonde émotion, le pro-
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dige attendu : le renouvellement du sacrifice du Christ dans un milieu étroit de petits bourgeois, — « Je suis l’agneau de Dieu qui porte les péchés du monde », — et comme le prodige n’arrive pas, alors a lieu dans son âme l’immense transformation qui est le véritable sujet de la pièce. Nora explique cela à son mari avec la plus grande clarté (P. 275) : « Je n’ai pas songé un instant que tu pourrais te plier aux conditions de cet homme. Je croyais si fermement que tu lui dirais : Allez et publiez tout!... Quand cela aurait eu lieu,., que tu allais paraître, prendre tout sur toi, et dire : Je suis coupable... C’était là le prodige que j’espérais avec terreur. Et c’est pour empêcher cela que je voulais mourir ».
Dans Le Canard sauvage, le motif de la brebis expiatoire ne reparaît pas moins de trois fois et constitue la force motrice de toute l’action. Les coupes illicites dans les forêts de l’État pour lesquelles le vieux Ekdal a jadis été condamné, n’ont pas été commises par lui, mais par Werlé (P. 33) : « Werlé. J’ignorais les entreprises du lieutenant Ekdal. — Grégoire. Le lieutenant Ekdal ignorait sûrement lui-même la portée de ses entreprises. — Werlé. C’est bien possible. Mais un argument sans réplique, c’est qu’il a été condamné et que j’ai été acquitté. — Grégoire. Oui, je sais bien qu’il n’y avait pas de preuves. — Werlé. En acquittement est un acquittement. Pourquoi remuer ces vieilles histoires qui m’ont blanchi les cheveux avant l’âge?... Je suis allé aussi loin qu’il m’a été possible, sans m’exposer aux soupçons et aux mauvais propos... J’ai procuré à Ekdal de la copie dans les bureaux, et je le paye beaucoup plus que son ouvrage ne vaut ». Werlé
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s’est donc déchargé de sa faute sur Ekdal, et celui-ci a succombé sous le poids de la croix. Plus loin, quand Hjalmar sait que la petite Hedwige n’est pas sa fille et qu’il la renie, l’idiot Grégoire Werlé dit à la fillette inconsolable (P. 147) : « Et si vous le lui sacrifiiez de plein gré? — Hedwige (se levant). Le canard sauvage? — Grégoire. Si, de votre plein gré, vous lui sacrifiiez ce que vous avez de plus précieux au monde? — Hedwige. Croyez-vous que ça servirait à quelque chose? — Grégoire. Essayez, Hedwige. — Hedwige (à voix basse, les yeux brillants). Oui, j’essayerai ». Ici donc Hedwige ne doit pas se sacrifier elle-même, mais elle doit sacrifier un animal favori, ce qui rabaisse le motif du chrétien au païen. Enfin il apparaît une troisième fois. Hedwige ne peut se résoudre, au dernier moment, à tuer le canard, et elle préfère tourner le pistolet contre sa propre poitrine, rachetant ainsi la vie du volatile par sa propre vie. Cette conclusion cruelle est douloureuse et niaise, parce qu’elle est inutile; l’effet poétique serait pleinement atteint si Hedwige, au lieu de mourir, ne se blessait que légèrement; car, par cela aussi, elle aurait fourni la preuve qu’elle était très sérieusement résolue à témoigner son amour à son père par le sacrifice de sa jeune existence, et à rétablir la paix entre lui et sa mère. Mais ce n’est pas ma tâche de faire de la critique esthétique; j’abandonne volontiers cela aux délayeurs de phrases. Je n’ai à démontrer ici que le triple retour du motif de la brebis expiatoire dans Le Canard sauvage.
À sa troisième apparition, le motif subit une transformation caractéristique. Hedwige se sacrifie, non pour
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expier une faute, — car elle ignore la faute de sa mère, — mais pour accomplir une œuvre d’amour. Ici, l’élément mvstico-théologique de la rédemption recule presque donc jusqu’à devenir imperceptible, et il ne reste pour ainsi dire que l’élément purement humain de la joie qu’on éprouve à se sacrifier pour autrui, — besoin qui n’est pas rare chez les femmes bonnes, qui est une manifestation de l’instinct de maternité non satisfait, parfois aussi s’ignorant lui-même, et en même temps la forme la plus noble et la plus sainte d’altruisme. Ibsen montre ce besoin chez beaucoup de ses figures féminines, dont on ne remarquerait pas immédiatement l’origine dans le mysticisme religieux du poète, si les nombreuses autres conjugaisons du motif de la brebis expiatoire ne nous avaient déjà appris à le reconnaître avec sûreté même dans ses obscurcissements. Hedwige constitue la transition de la forme théologique du sacrifice volontaire à la forme purement humaine. L’enfant fantasque pousse la renonciation, conformément au dogme, jusqu’à l’abandon de sa vie; les autres femmes d’Ibsen, du caractère desquelles elle fournit la clef, vont seulement jusqu’à l’abnégation amoureusement active. Elles ne meurent pas pour les autres, mais elles vivent pour les autres. Mrae Linde, de Maison de poupée, ressent cette soif de sacrifice (P. 245) : « Il me faut travailler pour pouvoir supporter l’existence, dit-elle à Krogstad; tous les jours de la vie, aussi loin que vont mes souvenirs, je les ai passés au travail. C’était ma meilleure et mon unique joie. Maintenant, me voici seule au monde; je sens un abandon, un vide affreux. Ne songer qu’à soi, cela détruit tout le charme du travail. Voyons, Krogstad, trouvez- moi
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pour qui et pour quoi travailler... — Krogstad. Pourriez-vous vraiment faire ce que vous dites? Avez-vous connaissance de tout mon passé? — Mm0 Linde. Oui.
— Krogstad. Vous connaissez ma réputation, ce qu’on dit de moi. — Mme Linde. Si je vous ai bien compris tout à l’heure, vous pensez que j’aurais pu vous sauver.
— Krogstad. J’en suis certain. — Mme Linde. N’est-ce pas à refaire? — Krogstad. Christine! Vous avez bien réfléchi à ce que vous dites?... — Mrae Linde. J'ai besoin d’un être à qui tenir lieu de mère, et vos enfants ont besoin d’une mère ». Ici le motif n’est pas déguisé jusqu’à en être méconnaissable. Krogstad est un coupable mis au ban de la société. Si M,n° Linde lui offre de vivre pour lui, c’est certainement avant tout par instinct maternel ; mais dans ce sentiment naturel résonne aussi l’idée mystique de la rédemption du pécheur par l’amour affranchi d’égoïsme. Ellida (dans La Dame de la mer), veut regagner le rivage de Skjoldviken, où elle est née, parce qu’elle croit ne plus avoir rien à faire dans la maison de Wangel. A l’annonce de son dessein, sa belle-fille Hilde montre un profond désespoir. Cela révèle à Ellida que celle-ci, dont elle se croyait haïe, a une vive affection pour elle, et alors naît chez elle la pensée de pouvoir vivre pour quelqu’un, ce qui lui fait dire, rêveuse (P. 117) : « Ah!... Y aurait-il peut-être une tâche à remplir ici? ». Dans Rosmersholm, Rébecca dit à Kroll (P. 197) : « Tant que M. Rosmer trouvera ma présence agréable ou utile, je suppose que je resterai ici. — Kroll ( la regardant avec émotion). Savezvous bien qu’il y a de la grandeur dans la conduite d’une femme qui sacrifie ainsi toute sa jeunesse à faire le bonheur
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des autres! — Rébecca. Mon Dieu! quel autre intérêt l’existence peut-elle m’offrir? ». Dans les Soutiens de la société se meuvent deux de ces touchantes âmes dévouées, Mlle Martha. Bernick et Mlle Lona Hessel. Mlle Bernick a élevé Dina, fruit d’un adultère, et lui a consacré sa propre vie (P. 66) : « MUe Martha. J’ai été une mère pour la pauvre enfant et je l’ai élevée aussi bien que j’ai pu. — Johann. C’est pour cela que lu as brisé ta vie? — MUe Martha. Je n’ai pas brisé ma vie ». Elle aime Johann; mais quand elle voit qu’il se sent attiré vers Dina, elle les unit tous deux. Elle s’explique au sujet de l’événement dans une scène excessivement touchante avec la demi-sœur de Johann, Mlle Hessel (P. 121).
Lona. — Maintenant nous sommes seules, Martha. Tu perds Dina, et moi je perds Johann.
Martha. — Toi?... Lui?...
Lona. • — Ah! je l’aurais perdu quand même, je le sens. 11 voulait déjà voler de ses propres ailes, et c’est pour cela que je lui ai fait croire que je souffrais du mal du pays.
Martha. — Pour cela? Maintenant, je comprends pourquoi tu es revenue; mais il te réclamera, Lona.
Lona. — De quelle utilité une vieille demi-sœur comme moi lui serait-elle désormais? L’homme n’hésite pas à briser bien des affections pour arriver au bonheur.
Martha. — Hélas! c’est vrai.
Lona. — Nous nous consolerons ensemble, Martha.
Martha. — Que puis-je être pour toi?
Lona. — Nous sommes deux mères d’adoption qui avons perdu nos enfants et qui restons toutes seules.
Martha. — Oui, toutes seules. C’est pourquoi je puis te le dire à celte heure : je l’ai aimé...
Lona ( lui saisissant la main). — Martha!... Est-ce vrai?
Martha. — Toute ma vie se résume là ; je l’ai aimé et je l'ai
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attendu. Je me disais sans cesse : il va revenir,. il reviendra. Et voilà qu’il est revenu, mais sans me voir.
Lona. — Tu Tas aimé! El c’est toi qui fais son bonheur!
Martha. — Est- ce qu’il était possible, parce que je l’aimais, que je ne le veuille pas heureux! Oui, je l’ai aimé. 11 a été le maître unique de toute ma vie depuis le jour de son départ... 11 est passé sons me voir!
Lona. — C’est Dina qui t’a rejetée dans l'ombre, Martha.
Martha. — El c’est un grand bonheur qu’il en ait été ainsi! Nous étions du même âge quand il est parti; mais quand il est revenu, ô quel affreux moment! J’ai bien senti que j’étais son aînée de dix ans. Là-bas, sous le soleil clair et joyeux, il respirait la jeunesse et la force dans une atmosphère plus pure; tandis que moi, ici, je filais,... je filais...
Lona. — Tu filais l’écheveau de son bonheur, Martha.
Martha. — Oui, je filais de l’or. Je n’ai point d’amertume. N’est-ce pas, Lona, que nous avons été pour lui deux bonnes sœurs?
Dans Hedda Gabier, M1Ie Tesman, la tante de l’imbécile Tesman, est la mère au louchant sacrifice. Elle l’a élevé, elle lui donne, quand il se marie, la plus forte partie de sa modeste rente. « Ah! tante, bêle le pauvre idiot, lu ne te fatigueras jamais de te sacrifier pour moi! ». « Mon cher enfant, y a-t-il pour moi d’autre bonheur au monde que d’aplanir ton chemin?, — répond la bonne âme, — toi qui n’as eu ni père ni mère pour te chérir » (P. 39). Et quand, plus tard, la sœur paralysée de Mlle Tesman est morte, cette conversation a lieu entre celle-ci et Hedda (P. 222) : « Hedda. Vous serez bien seule à l’avenir, mademoiselle Tesman. — Mlle Tesman. Oui, les premiers jours. Mais j’espère que cela ne durera pas longtemps. La petite chambre de Pdna ne doit pas rester vide... — Tesman. Vraiment? Qui vas-tu y loger?
L’ÉGOTISME
Hein? — Mlle Tesman. Hélas! il est toujours facile de trouver quelque pauvre malade qui manque de soins et d'affection. — Hedda. Vous auriez donc le courage devons charger une fois encore d’une pareille croix? — M1Ic Tesman. Une croix! Que Dieu vous pardonne, mon enfant, cela n’a pas été une croix pour moi. — Hedda. Mais si vous avez maintenant une personne étrangère? — MUe Tesman. Oh! on est vite ami avec les malades. Et puis j’ai si grand besoin, moi aussi, de vivre pour quelqu’un ».
Les trois obsessions christo-dogmatiques du péché originel, de la confession et du sacrifice de soi-même, qui, comme nous l’avons vu, remplissent le théâtre d’Ibsen de la première ligne à la dernière, ne sont pas la seule marque de son mysticisme. Celui-ci se trahit encore par toute une série d’autres particularités qui seront rapidement indiquées.
En tête se place la nature étonnamment chaotique de son penser. On n’en croit point ses yeux, quand on lit que ses flagorneurs ont eu l’audace de vanter précisément en lui la « clarté » et la « netteté » de ce penser. Ces gens-là s’imaginent-ils donc que jamais un homme capable de jugement ne lira une ligne d’Ibsen? Une idée aux contours nets est chez le dramaturge norvégien une rareté extraordinaire. Tout nage et ondoie nébuleusement dans un pêle-mêle informe, comme nous sommes habitués à le voir chez les dégénérés débiles. Et si une fois il a pu saisir quelque chose avec une difficulté pénible et l’exprimer d’une façon jusqu’à un certain point compréhensible, il se hâte infailliblement, quelques pages plus loin ou au moins dans la pièce suivante, de dire exactement le
contraire. On parle des « idées » d’Ibsen sur la moralité, et de sa « philosophie ». 11 n’a pas formé une seule proposition sur la moralité, une seule conception du monde et de la vie, qu’il ne se soit réfuté lui-même ou raillé d’une façon juste.
Il semble prêcher l’amour libre, et son éloge de l’impudicité que ne tient en bride aucun empire sur soi-même, aucun égard aux contrats, aux lois et à la morale, a même fait de lui, aux yeux d’un Georges Brandès et de semblables protecteurs de la « jeunesse qui veut un peu s’amuser », un « esprit moderne ». Mrae Alving ( Les Revenants, P. 81) traite de « crime » l’acte du pasteur Manders la repoussant après qu’elle eut quitté son mari et se fut jetée à son cou. Cette dame pleine de tempérament pousse sans façons Régine dans les bras de son fds, quand celui-ci lui fait connaître en termes effrontés qu’il éprouverait du plaisir à la posséder (P. 106-110). Et cette même Mme Alving parle dans les termes de la plus profonde indignation morale de son défunt époux comme d’un « homme déchu » (P. 63), et le qualifie une fois encore devant son fils d’« homme perdu » (dans l’original il y a ici « et forfaldcnt Menneske », une épithète que l’on a l’habitude d’accoler aux femmes déchues), et pourquoi? Parce qu’il a eu des liaisons faciles avec des femmes ! Mais, alors, est-il permis ou non, d’après Ibsen, d’assouvir le désir de la chair chaque fois qu’il s'éveille? Si cela est permis, comment Mm0 Alving en vient-elle à parler avec mépris de son mari? Si cela n’est pas permis, comment a-t-elle osé s’offrir au pasteur Manders et faire l’entremetteuse entre Régine et son propre demi-frère? Ou bien
Max Nordau. — L)ô"üaércsceQ-,'0. II — 15
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la loi morale est-elle valable seulement pour l’homme et non pour la femme? Un proverbe anglais dit : « Ce qui pour l’oie est de la sauce est aussi de la sauce pour le jars ». Ibsen ne partage visiblement pas l'avis de la sagesse populaire. Une femme qui se sauve de son époux légal et court après un amant (M‘”e Elvsted et Eylert Lœvborg, d 'Hedda Gabier), ou qui offre à un homme de former une union libre avec elle, quoique rien ne les empêcherait de se marier tous deux sans tant de façons, comme le font d’autres contribuables raisonnables (Mn,° Linde et Krogstad , de Maison de poupée) , ces femmes ont le plein applaudissement et la sympathie d’Ibsen. Mais si un homme séduit une fille et prend soin généreusement de son existence ultérieure (Werléet Gina, du Canard sauvage), ou s’il a des relations avec une femme mariée (le consul Bernick et la comédienne Dorff, des Soutiens de la société), c’est là un crime tel, que le coupable en reste marqué toute sa vie et est cloué au pilori par le poète avec la cruauté d’un bourreau du moyen âge.
La même contradiction s’exprime aussi sous une autre forme plus générale. Une fois, Ibsen défend rageusement celte thèse, que l’individu obéisse seulement à « sa propre loi », c'est-à-dire à chacun de ses caprices, à chacune de ses obsessions même, qu’il « s’épanouisse », suivant la locution idiote de ses commentateurs. Mlle Martha Bernick dit à Dina ( Les Soutiens de la société, P. 120) : »< Promets-moi de le rendre heureux (son fiancé). — Dîna. Je ne veux pas le promettre, je hais les promesses, toute chose arrive par la volonté de Dieu. (C’est-à-dire,
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comme l’instant le suggère à la tête capricieuse). — Mlle Màrtha. Oui, oui, c’est vrai. Reste ce que tu es, fidèle et sincère à toi-même. — Dîna. Je serai fidèle et sincère à moi même, tante ». Rosmer (. Rosmersliolm , P. 220) dit avec admiration du gueux Brendel : « Dans tous les cas, il a eu le courage de vivre à sa guise 11 me semble que cela vaut bien quelque chose ». Rébccca (même pièce, P. 310) se plaint ainsi : « Rosmersliolm m’a énervée. 11 a mutilé ma force et ma volonté. Il m’a abîmée. Le temps est passé où j’aurais pu oser n’importe quoi;... maintenant une loi étrangère m’a subjuguée ». Et plus loin : « C’est l’esprit des Rosmer qui a été contagieux pour ma volonté... et l’a rendue malade... Elle a été pliée sous des lois qui lui étaient étrangères ». Eylert Lœvborg gémit semblablement ( Iledda Gabier, P. 212) : « Celle vie... je n’ai pas la force de la mener. Impossible de recommencer. Cette femme (Tliéa Elvsted, avec sa douce violence aimante) a détruit en moi tout courage et toute audace ». Mais d’une façon absolument opposée à cette manière de voir, Régine ( Les Revenants, P. 126) proclamant en ces termes son « droit de s’épanouir » : « Je ne puis pas rester ici à m’user au profit de gens malades... Une fille pauvre, ça doit employer sa jeunesse... Et moi aussi, madame, j’en possède de la joie de vivre », Ibsen fait répondre par Mme Alving : « Hélas, oui! ». Cet « hélas! » est renversant. Ilélas! pourquoi « hélas? ». Régine n’obéit-elle pas à sa « loi », si elle satisfait sa « joie de vivre », et, comme elle l’explique aussitôt après, entre dans la maison de joie pour matelots que fonde le menuisier Engslrand? Comment Mmc Alving peut-elle proférer
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cet « hélas! », puisqu’elle aussi obéissait à « sa loi » eu s’offrant comme maîtresse au pasteur Manders, et puisqu’elle voulait aussi aider son fds à obéir à sa « loi », lorsqu’il a jeté les yeux sur Régine? C’est qu’lbsen sent, dans ses moments lucides, que cela peut avoir son danger d’ « obéir à sa loi», et cet « hélas! » de Mm0 Alving lui échappe comme un aveu. Dans Le Canard sauvage, il raille très abondamment son propre dogme. Il y a là un candidat, Molvik, qui obéit aussi à sa « loi ». Celte loi lui prescrit de ne rien apprendre, d’esquiver ses examens, et de passer les nuits dans les tavernes. Le railleur Relling affirme à ce sujet (P. 103) : « Cela le prend comme une suggestion. Il faut alors que j’aille nocer avec lui. Le candidat Molvik est un démoniaque, voyez-vous!... Et les natures démoniaques ne peuvent pas marcher droit dans ce monde; il faut qu’elles fassent des détours de temps en temps ». Et pour qu’aucun doute ne subsiste sur la véritable pensée de Relling, il déclare lui-même plus tard (P. 156) : « Que diable voulez-vous que cela signifie, un « démoniaque? » Une blague que j’ai inventée pour lui entretenir la vie; si je n’avais pas fait cela, il y a bon nombre d’années que ce pauvre cochon d’ami pataugerait dans le désespoir et le mépris de lui-même ».
C’est la vérité : Molvik est un lamentable débile qui ne peut triompher de sa paresse et de son ivrognerie; abandonné à lui-même, il se reconnaîtrait pour le misérable qu’il est et se mépriserait aussi profondément qu'il le mérite; mais voilà qu’arrive Relling, qui qualifie de « démoniaque » son manque de caractère, et maintenant l’enfant a un beau nom dont Molvik peut faire parade
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devant lui-même et devant les autres. Ibsen fait absolument la même chose que son Relling. La faiblesse de volonté incapable de résister aux instincts bas et pitoyables, il la célèbre comme « la volonté de s’épanouir », comme « liberté d’un esprit qui n’obéit qu’à sa propre loi », et la recommande comme unique règle d’existence. Mais, autrement que Relling, il ignore en général qu’il pratique simplement une tromperie que je ne puis nullement, avec Relling, envisager comme pieuse et charitable, et il croit à ses propres simagrées. Généralement, dis-je, mais pas toujours. Çà et là, comme dans Le Canard sauvage, il reconnaît son égarement et le châtie, et son sentiment tout à fait intime est si peu influencé par sa phrase trompeuse de dégénéré à volonté débile, qu'il trahit involontairement et inconsciemment dans toutes ses inventions sa profonde horreur des hommes qui « obéissent à leur propre loi pour s’épanouir ». 11 punit le chambellan Alving dans son fils et le fait maudire par sa veuve, parce qu’« il s est épanoui ». Il impute à crime au consul Bernick, au marchand Werlé, de « s’être épanouis », celui-là, en sacrifiant pour lui son beau-frère Jean et en contant fleurette à Mme Dorff, celui-ci, en déchargeant sa faute sur Ekdal et en séduisant Gina. Il entoure d’une auréole les tètes glorifiées de Rosmer et de Rébecca, parce qu’ils ne se sont pas « épanouis », mais, au contraire, repliés dans la mort, parce qu’ils n’ont pas obéi à « leur propre loi », mais à la loi des autres, à la loi morale universelle qui les a anéantis. Chaque fois qu’un de ses personnages a agi dans le sens de ses doctrines et a fait ce qui lui était agréable, sans tenir compte des mœurs et de la loi, il
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éprouve une telle contrition et une telle torture, qu’il ne peut retrouver le calme et la joie avant d’avoir déchargé sa conscience par la confession et l’expiation.
L’ « épanouissement » de l’être humain apparaît chez Ibsen aussi dans la forme d’un individualisme intransigeant. Le « moi » est la seule chose réelle, le « moi » doit être cultivé et développé, comme le prêche aussi M. Maurice Barrés, indépendamment d’Ibsen. Le premier devoir de chaque être humain est d’être déférent envers son « moi-», de satisfaire ses exigences, de lui sacrifier tout égard pour les autres. Lorsque Nora veut abandonner son mari, celui-ci s’écrie (P. 272) : « Tu ne songes pas à ce qu’on en dira? — Nora. Je ne puis pas m’arrêter à cela. Je sais seulement que, pour moi, c’est indispensable.
— Helmer. Ah! c’est révoltant! Ainsi, tu trahirais tes devoirs les plus sacrés? — Nora. Que considères-tu comme mes devoirs les plus sacrés? — Helmer... Ne sont-ce pas tes devoirs envers ton mari et tes enfants?
— Nora. J’en ai d’autres tout aussi sacrés. — Helmer. ...Quels seraient ces devoirs? — Nora. Mes devoirs envers moi-même. — Helmer. Avant tout, tu es épouse et mère. — Nora. Je ne crois plus à cela. Je crois qu’avant tout je suis un être humain au même titre que toi — ou au moins que je dois essayer de le devenir ». Qswald (. Les Revenants ) dit à sa mère avec une brutalité triomphante (P. 130) : « Je ne puis pas m’occuper d’autrui; j’ai assez de penser à moi-même ». Comment, dans la même pièce, Régine accentue son « moi » et les droits de celui-ci, nous l’avons déjà vu. Stockmann {Un Ennemi du peiqüe) proclame en ces termes le droit du « moi » en
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face de la majorité, en face de l’espèce (P. 268) : « Je me bornerai à vous parler d’un seul de ces mensonges... C’est cet axiome suivant lequel la basse classe, la grande masse du peuple serait l’élite de la nation, le peuple même; que l’homme du peuple, que tous ces êtres imparfaits et inexpérimentés auraient le même droit de juger, de diriger et de gouverner, que les quelques hommes véritablement nobles d’esprit ». Et, P. 310 : « Je veux seulement fourrer dans les têtes de ces stupides mâtins que les plus perfides des hommes libres ce sont les libéraux,., que les égards que l’on a pour certaines convenances mettent la morale et la justice sens dessus dessous, si bien que la vie finit par devenir insupportable... Maintenant je suis l’homme le plus puissant de la ville... Je viens de faire une grande découverte... la voici : l’homme le plus puissant du monde, c’est celui qui est le plus seul ». Mais ce même Stockmann, qui ne veut pas entendre parler de la « basse classe », de la « grande masse du peuple », comme il dit dans sa tautologie insupportable, qui ne sent son « moi » puissant que dans une solitude majestueuse, traite (P. 2ü7) ses concitoyens de « vieilles femmes »., parce que « tous ne pensent qu’à leurs familles et non à la société ». Et dans cette même pièce de Maison de poupée où Ibsen applaudit si décidément, cela est visible, à Nora déclarant qu’elle a « seulement des devoirs envers elle-même » et ne peut en avoir envers d’autres, sans en excepter son mari et ses enfants, il stigmatise son époux Helmer comme un pitoyable jeannot. parce que, lorsqu’elle lui avoue le faux dont elle s’est rendue coupable, il ne songe avant tout qu’à sa propre réputation, c’est-à-dire
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au « devoir envers lui-même », et ne s’occupe que de lui, et nullement de sa femme ! Ici se renouvelle le phénomène constaté au sujet des vues d’Ibsen sur la moralité sexuelle. L’impudicité est un crime chez l’homme et n’est permise qu’à la femme. De même, la farouche affirmation du « moi » n’est un mérite que chez la femme. L’homme n’a pas le droit d’être égoïste. Comme Ibsen raille l’égoïsme, par exemple chez Bernick ( Les Soutiens de la société), quand il fait dire naïvement par celui-ci, au sujet de sa sœur Martha, qu’elle est « tout à fait insignifiante », et qu’il ne la désire pas autrement (P. 63) : « Dans une grande maison comme la nôtre, il est toujours bon d’avoir une de ces personnes simples à qui l’on peut toujours se fier. — Joiiann. Oui, mais elle? — Bernick. Elle? Comment? Elle ne manque pas de gens auxquels elle peut s’intéresser. Elle a moi, Betty, Olaf et moi. Ni l’homme ni la femme ne doivent penser à soi d’abord ». Et comme Ibsen condamne durement ( Hedda Gabier , P. 75) l’égoïsme du mari de Mme Elvsted, en mettant dans la bouche de celle-ci ces mots amers : « Il n’a de véritable affection que pour lui-même. Et peut-être un peu pour les enfants » !
Mais le plus curieux, c’est que ce philosophe de l’individualisme ne condamne pas seulement d’une manière expresse l’égoïsme chez l’homme comme un vice bas, mais qu’il admire inconsciemment aussi chez la femme le plus haut désintéressement comme une perfection angélique. « Le devoir le plus sacré est celui envers moimême », braille-t-il dans Maison de poupée. Et les seules figures touchantes et aimables qui réussissent à cet individualiste irréductible sont pourtant les saintes femmes
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qui vivent et meurent seulement pour les autres, ces lledwige, ces demoiselles Bernick et Hessel, cette tante Tesman, etc., qui ne songent jamais à leur « moi », mais font du sacrifice de tous leurs instincts et de tous leurs désirs pour le bonheur des autres, leur unique tâche sur la terre. Cette contradiction violente jusqu’à en être ridicule s’explique très bien par la nature d’esprit d’Ibsen. Son obsession mystico-religieuse du sacrifice volontaire pour les autres est nécessairement plus forte que son élu cubration pseudo-philosophique sur l’individualisme.
Parmi les « idées morales » d’Ibsen, on compte aussi sa soi-disant soif de vérité. Ce qui est sûr, c’est qu’il fait assez de phrases à ce sujet. « Pense seulement, dit Helmer à Nora (P. 199) : Un pareil être, avec la conscience de son crime, doit mentir et dissimuler sans cesse. Il est forcé de porter un masque même dans sa propre famille : oui, devant sa femme et ses enfants. Et quand on songe aux enfants, c’est épouvantable... Parce qu’une pareille atmosphère de mensonge apporte une contagion et des principes malsains dans toute une vie de famille ». « N’y a-t-il pas une voix de mère qui vous défende de briser l'idéal de votre fils? », demande le pasteur Manders dans Les Revenants (P. 77), quand Mme Alving a révélé à son fils 1’ « immoralité » de son défunt époux. A quoi celle-là répond avec superbe : « Et la vérité, donc! ». M"° Lona Hessel ( Les Soutiens de la société, P. 72) prêche au consul Bernick : « C’est sans doute par considération pour cette société que, pendant quinze ans, lu as été fidèle à ce mensonge? — Bkrnick. A ce mensonge?... Tu appelles cela?... — Lona. Des mensonges, de triples
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mensonges ; mensonges envers moi, mensonges envers Betty, mensonges envers Johann... Ne penses-tu jamais que tu devrais confesser ce mensonge? — Bernick. Que je sacrifie volontairement mon bonheur domestique et ma situation sociale? — Lona. Enfin, quel droit as-tu à ton bonheur? ». Et plus loin (P. 90) : « C’est un mensonge qui a fait de toi l’homme que tu es. — Bernick. A ce moment-là, il ne nuisait à personne... — - Lona. A personne? Sonde un peu ta conscience, et demande-toi si vraiment il n’en est résulté aucun mal pour toi ». Bernick rentre effectivement en lui, et peu avant sa confession a lieu un dialogue très édifiant entre lui et la sévère gardienne de sa conscience (P. 125) : « Bernick. Oui, oui, le mensonge est la cause de tout. — Lona. Pourquoi ne pas rompre avec le mensonge, alors!... Dis-moi quel bonheur tu trouves en ces hypocrisies et ces duperies. — Bernick. J’ai mon fils pour lequel je dois travailler... Une époque viendra où la vérité se fera enfin place dans la vie sociale; peut-être aura-t-il une existence plus heureuse que son père. — Lona. Et cet édifice sera construit sur un mensonge? As-tu réfléchi à l’héritage que tu lui laisseras? ». La famille Stockmann, d 'Un Ennemi du peuple, a sans cesse la vérité à la bouche. « On fait autant de mensonges à l’école qu’à la maison, déclame leur fille Pétra (P. 171); chez soi, il faut se taire; à l’école, il faut mentir aux enfants... 11 nous faut débiter un tas de choses auxquelles nous ne croyons pas nous-mêmes... Si j’en avais les moyens, je fonderais une école où tout serait arrangé différemment ». La vaillante jeune fille se brouille avec un journaliste qui avait des vues de mariage sur elle,
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mais manquait de véracité (P. 229) : « Je vous en veux de n’avoir pas été franc avec papa. Vous lui avez parlé comme si c’était l’intérêt de la vérité et de la société que vous aviez surtout à cœur... Vous n’êtes pas l’homme que vous paraissiez être. Et voilà ce que je ne vous pardonnerai jamais... jamais ». « C’est grâce à un odieux mensonge, s’écrie de son côté le père Stockmann (P. 209), que notre jeune société suce, pour se nourrir, la richesse des autres ». Et plus tard (P. 275) : « J’aime tant ma ville natale, que je préférerais la ruiner que de la voir prospérer sur uu mensonge... Il faut faire disparaître comme des animaux nuisibles tous ceux qui vivent dans le mensonge ! Vous finirez par pestiférer tout le pays ; vous arriverez à ce que le pays entier mérite d’être anéanti ». Tout cela serait certainement très beau, si nous ne savions pas que ce culte ardent de la vérité n'est qu’une des formes sous laquelle apparaît, dans la conscience d’Ibsen, l’obsession religioso-mystique du sacrement de confession, et s’il ne prenait soin, suivant son habitude, de détruire toute croyance trop hâtive à la sincérité de sa phraséologie, en la raillant lui-même. Il a créé, dans le Grégoire Werlé du Canard sauvage, la meilleure caricature de ses confesseurs de la vérité. Grégoire parle absolument le même langage que M110 Lona Hessel, Pétra Stockmann et son père, mais, dans sa bouche, il a pour but d’exciter le rire. « Et voilà cette nature confiante, ce grand enfant, ditil de son ami Hjalmar (P. /il), le voilà pris dans un blet de perfidies, habitant sous le même toit qu’une femme de cette espèce, sans se douter que son foyer, comme il l’appelle, repose sur un mensonge... J’ai enfin trouvé un
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but à ma vie ». Ce but consiste à opérer Hjalmar de sa cataracte morale. C’est ce qu’il fait aussi. « Tu es tombé dans une mare empoisonnée, Hjalmar, lui dit-il (P. 101), tu as contracté une maladie latente, et tu as plongé pour mourir dans l’obscurité... Calme-toi. Je saurai te repêcher, car, vois-tu, depuis hier, j’ai, moi aussi, un hut d’existence ». Et, un peu après, à son père : « Quant à Hjalmar, je puis le sauver du mensonge et de la dissimulation où il est en train de tomber ». Le railleur Relling accommode de la façon qu’il convient l’idiot qui, en poursuivant son « but d’existence », désunit Hjalmar et sa femme, détruit leur foyer paisible, et pousse Hedwige à la mort. « Votre cas est très compliqué, lui dit-il (P. 155). D’abord, cette mauvaise fièvre d’équité... Je tâche d’entretenir en lui le mensonge vital. — Grégoire. Le mensonge vital? J’aurai mal entendu. — Relling. Non. J’ai dit le mensonge vital. C’est ce mensonge, voyez-vous, qui est le principe stimulant... Si vous ôtez le mensonge vital à un homme ordinaire, vous lui enlevez en même temps le bonheur ». Quelle est maintenant la véritable opinion d’Ibsen? Doit-on aspirer à la vérité ou mijoter dans le mensonge? Ibsen est-il avec Stockmann ou avec Relling? Il nous doit la réponse à ces questions, ou plutôt il y répond affirmativement et négativement avec la même ardeur et la même puissance poétique.
Une autre « idée morale » d’Ibsen qui a le plus exercé les bavardages de ses enfants de chœur, c’est celle du « véritable mariage ». Il n’est pas facile, à la vérité, de découvrir ce que son cerveau mystique se représente par ces mots mystérieux; mais on peut néanmoins tenter de le
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deviner par cent indications obscures de son théâtre. Il semble ne pas approuver que la femme considère le mariage comme un simple établissement. Presque dans toutes ses pièces il revient là-dessus avec la monotonie qui lui est propre. Tout le malheur de M"'e Alving s’explique ( Les Revenants) parce qu’elle a épousé le chambellan pour son argent, parce qu’elle s’est vendue (P, 68). « Les sommes qu’année par année j’ai consacrées à cet asile forment — je l’ai exactement calculé — le montant d’un avoir qui, dans le temps, faisait considérer le lieutenant Alving comme un bon parti... Je ne veux pas qu’il passe (cet argent) aux mains d’Oswald ». Ellida, « la Dame de la mer », chante la même chanson (P. 107) : « Un malheur devait nécessairement résulter d’un pareil mariage, fait dans de telles conditions... Il est inutile de cacher la vérité plus longtemps en essayant de nous mentir l’un à l’autre... Oui, nous mentons. Ou, au moins, nous nous cachons la vérité. Parce que la vérité, la pure et entière vérité, c’est que tu es venu là-bas, et que tu m’as achetée... Je n’ai pas été meilleure et plus digne que toi. J’ai consenti à ce marché. Je me suis vendue... Je me trouvais là, sans volonté, abandonnée, solitaire. Aussi je t’acceptai dès que tu arrivas et que tu m’offris de partager ta vie ». Hedda Gabier dit à peu près dans les mêmes termes (P. 109) : « Puisqu’il voulait à toute force avoir le droit d’assurer mon avenir à moi, je ne vois pas pourquoi je l’aurais refusé ». Elle ne voit pas pourquoi elle l’aurait refusé ; mais son déchirement intérieur, sa fièvre incessante, son suicide final, sont la conséquence de ce qu’elle a laissé « assurer son avenir ». Ce même motif a fait
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aussi le malheur d’une autre femme de la même pièce, M'ne Elvsted. D’abord gouvernante dans la maison de son futur époux, elle dut bientôt se charger du ménage. Puis elle se laissa épouser, quoique tout, en son mari, lui fût « antipathique » et qu’ils n’eussent pas « une pensée en commun ». Ibsen condamne l’homme qui se marie pour de l’argent, non moins que la femme qui laisse « assurer son avenir ». La déchéance morale de Bernick ( Les Soutiens de la société , P. 71) provient avant tout de ce qu’il a épousé non MUe Lona Hessel, qu’il aimait, mais une autre : « Ce n’est point un nouvel amour qui m’a décidé à rompre avec toi. C’est sa fortune qui est la cause unique de mon choix ».
Ainsi donc, on ne doit pas se marier en vue d’un avantage. C’est là un principe avec lequel chaque homme raisonnable et moral se déclarera chaleureusement d’accord. Mais pourquoi alors se marierait-on? 11 ne peut y avoir à cela qu’une réponse raisonnable : « Par inclination ». Mais c’est ce qu’lbsen ne veut pas non plus. Le mariage de Nora et de Helmer est un pur mariage d’amour. Il aboutit à une brusque rupture. Wangel ( La Darne de la mer) a également épousé Ellida par inclination. Elle le constate expressément (P. 108) : « Tu n’avais fait que me voir, tu m’avais adressé à peine quelques paroles, enfin tu me désirais ». Et alors elle se sent étrangère à lui et veut le quitter. Ainsi : Mme Alving, Ellida Wangel, Hedda Gabier, M,ne Elvsted se marient par intérêt et font de cette manière le malheur de leur vie. Nora se marie par amour, et devient profondément malheureuse. Le consul Bernick épouse une jeune fille parce qu’elle est riche, et
il paye cette faute de sa ruine morale. Le docteur Wahgel épouse une jeune fdle parce qu’elle lui plaît, et, en récompense, elle veut abandonner son foyer et lui. Quelle conclusion tirer de tout cela? Que le mariage de raison est mauvais, et que le mariage d’amour n’est guère meilleur? Que le mariage en général ne vaut rien et devrait être aboli? Ce serait là au moins une déduction et une solution. Ce n’est pas celle à laquelle Ibsen arrive. L’inclination seule ne suffit’pas, même si, comme dans le cas de Nora, elle est réciproque. Une chose encore est nécessaire : l’homme doit devenir l’éducateur de sa femme. Il doit la faire participer à tout ce qui le concerne, faire d’elle une compagne à droits absolument égaux, avoir en elle une conliancc illimitée. Autrement, elle reste éternellement une étrangère dans sa maison. Autrement, le mariage n’est pas un « vrai mariage ». « Je n’ai aucun droit à réclamer mon mari pour moi seule , confesse Ellida (P. 35), car moi-même j’ai aussi une vie de souvenirs à laquelle les autres restent étrangers ». Dans la même pièce, Wangel s’accuse ainsi (P. 99) : « J’aurais dû être un père pour elle, et un guide en même temps ; j’aurais dû faire mon possible pour développer et éclaircir ses idées. Malheureusement, je n’en ai rien fait... Je voulais l’avoir telle qu’elle était ». Mme Be'rnick se plaint ainsi (Les Soutiens de la société , P. 141) : « J’ai cru pendant longtemps que je t’avais possédé, puis reperdu; je comprends à celte heure que lu ne m’avais jamais appartenu »; et Mlle Lona Hessel tire, par avance, la morale de l’histoire (P. 124) : « Celle que tu as choisie à ma place n’auraitelle pu remplir ce rôle auprès de toi? — Burnick. Dans
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tous les cas, clic n’a pas été la compagne qu’il me fallait. — Lona. Parce que tu ne l’as jamais initiée à ta vie; parce que tu n’as jamais eu avec elle de rapports sincères et libres ». Le recteur Kroll (dans Rosmersholm ) a traité sa femme d’après la même méthode : il l’a intellectuellement comprimée, et il est douloureusement surpris quand elle finit par se révolter contre son tyran domestique qui l’a si assidûment éteinte (P. 204) : « Elle, qui tous les jours de sa vie, dans les grandes choses comme dans les petites, a partagé mes opinions, approuvé ma manière de voir, elle n’est pas bien loin de se ranger, sous plus d’un rapport, du côté des enfants. D’après elle, ce qui arrive est de ma faute. J’exerce une action déprimante sur la jeunesse! Comme si cela n’était pas indispensable... Enfin, voilà comment j’ai la discorde chez moi. Bien entendu, j’en parle le moins possible. Ces choses-là ne doivent pas transpirer ».
Sur ce point aussi on se déclarera complètement d’accord. Le mariage, assurément, ne doit pas être seulement une union des corps, mais aussi une communauté des âmes; assurément, l’homme doit élever le niveau intellectuel de la femme, bien que, — faisons tout de suite celte remarque, — ce rôle d’éducateur et de tuteur assigné à juste titre par Ibsen à l’homme, exclue résolument la pleine égalité intellectuelle des deux époux également réclamée par lui. Mais comment s’accordent avec ces vues sur les véritables rapports de l’homme vis-à-vis la femme, ces paroles de Nora à son mari (P. 270) : « Je veux songer avant tout à m’élever moi-même. Tu n’es pas homme à me faciliter cette tâche. Je dois l’entreprendre seule. Voilà pourquoi je vais te quitter ». On se frotte les yeux et l’on se demande si l’on a
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bien lu. Quel est alors le devoir de lepoux dans le « véritable mariage »? Doit-il élever le niveau intellectuel de sa femme? Wangel, Mme Bernick, Mlle Lona Hesseb, Mmo Kroil l’affirment. Mais Nora le rue rageusement et repousse toute aide. Far à da se! Elle veut s’élever et se former elle-même! Si cette contradiction déroute déjà complètement, Ibsen se moque bien plus encore des pauvres gens qui voudraient aller lui demander des règles de morale, en raillant selon son habitude (dans Le Canard sauvage ) tout ce que, dans ses autres pièces, il a prêché sur le « véritable mariage ». Là se déroule, entre le sinistre idiot Grégoire et le mordant Relling, un dialogue ébaudissant (P. 127) : « Grégoire. Je veux fonder une véritable union conjugale. — Relling. Vous croyez donc que l’union des Ekdal n'est pas ce qu’il faut? — Grégoire. Elle vaut autant que beaucoup d’autres, malheureusement. Mais, quant à être une véritable union conjugale, non, elle ne l’est pas encore. — IIjalmar. Tu n’as jamais songé aux droits de l’idéal, Relling? — Relling. Des sornettes, mon garçon! Mais excusez-moi, monsieur, si je vous demande combien de véritables unions conjugales vous avez vues dans votre vie. Voyons, là, en chiffres ronds? — Grégoire. A vrai dire, je ne crois pas en avoir vu une seule. — Relling. Ni moi non plus ». Et plus incisive encore est la raillerie que distillent les paroles de IIjalmar (P. 137) : « Il y a quelque chose de révoltant, à mon avis, à voir que ce n’est pas moi, mais lui (le vieux Werlé), qui contracte en ce moment une véritable union conjugale... Ton père et Mmo Sœrby vont contracter un pacte basé sur une entière franchise de part et d’autre. Il n’y a pas de cachotteries entre eux, pas de
Max Nordau. — Dégénérescence. Il — 16
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mensonge derrière leurs relations. Si j’ose m’exprimer ainsi (!), ils se sont accordé l’un à l’autre indulgence plénière pour tous leurs péchés ». Ainsi, personne encore n’a vu de « véritable mariage », et quand ce miracle a lieu une fois par hasard, il s’effectue chez M. Werlé et Mrac Soerby, — chez M. Werlé, qui confesse à son épouse qu’il a séduit des jeunes filles et envoyé à sa place de vieux amis en prison, et chez Mrae Sœrby, qui confie à son mari qu’elle a eu jadis des rapports intimes avec tous les gens imaginables. C’est une plate imitation de la scène du Raskolnihow de Dostojewski, où l’assassin et la fille de joie unissent, après une confession contrite, leurs deux existences souillées et brisées; seulement, chez Ibsen, le motif de la scène est dépouillé de sa grandeur sombre et rabaissé jusqu’au ridicule et au vulgaire.
Quand, chez ce dernier, les femmes découvrent qu’elles ne vivent pas dans le « véritable mariage », leur époux devient soudainement pour elles un « homme étranger », et elles abandonnent sans plus de façons leur foyer et leurs enfants, — les unes, comme Nora, pour « retourner dans son pays d’origine, où elle trouvera plus facilement à vivre »; les autres, comme Ellida, sans se préoccuper de ce qu’elles deviendront; les troisièmes, comme MmeAlving et Hedda Gabier, pour courir bride abattue auprès d’un amant et s’élancer à son cou. Ces départs, eux aussi, ont été excellemment parodiés par Ibsen, et d’une façon doublement grotesque, parce que le rôle ridicule du « fileur » tragique est départi à un homme. « Je devrai bien, dans la neige et dans la tourmente, déclame Hjalmar (Le Canard sauvage, P. 16G), aller de maison en maison chercher
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un abri pour mon vieux père et pour moi ». Et il s’en va effectivement, mais, naturellement, pour revenir le lendemain, la crête basse, et pour déjeuner consciencieusement. Vraiment, il n'y a rien de plus à dire contre la niaiserie des départs emphatiques à la Nora, qui sont devenus l'évangile de tous les hystériques des deux sexes, Ibsen lui-même nous ayant, par la création de son Hjalmar, épargné cette peine.
Nous n’en avons pas encore fini avec les radotages de notre poète sur le mariage. Il semble exiger qu’aucune jeune lille ne se marie avant d’être complètement mûrie, avant qu’elle possède l’expérience de la vie et la connaissance du monde et des hommes.
« Comment suis-je préparée à élever les enfants?, ditNora (P. 271). C’est une tâche qui est au-dessus de mes forces... Je veux songer avant tout à m’élever moi-même... Je n’ai plus le moyen de songer à ce que disent les hommes et à ce qu’on imprime dans les livres... — Helmer. Tu ne comprends rien à la société dont lu fais partie. — Noua. Non, je n’y comprends rien. Mais je veux y arriver ».
Le meilleur moyen, pour une jeune tille, d’acquérir la maturité nécessaire, c’est de courir les aventures, de connaître de près le plus de gens possible, de tenter, autant que faire se peut, des expériences avec quelques hommes, avant de se lier définitivement. Une jeune fille est à point pour le mariage quand elle a atteint un âge respectable, a tenu quelques intérieurs, peut-être aussi mis au monde plusieurs enfants, et prouvé ainsi à elle-même et aux autres qu’elle est apte à être maîtresse de maison et mère. Ibsen ne dit pas cela expressément, mais c'est la seule conclusion raisonnable qu’on puisse déduire de son théâtre.
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Le grand réformateur ne soupçonne pas qu’il prêche là une chose que l’humanité a essayée il y a longtemps et rejetée comme n’étant pas ou n’étant plus avantageuse. Le mariage à l’essai pour plus ou moins de temps, la préférence accordée à des fiancées ornées d’une riche expérience amoureuse et de quelques enfants, tout cela a déjà existé. Ibsen peut apprendre tout ce qui lui est nécessaire à ce sujet auprès de son demi-compatriote le professeur Westermarck, d’Helsingfors Mais il ne serait pas un dégénéré, s’il ne regardait pas comme un progrès le retour à un état de choses antique depuis longtemps franchi, et ne prenait pas pour l’avenir le passé lointain.
Résumons son canon du mariage, tel qu’il ressort de son théâtre. Il ne faut pas se marier par intérêt (Hedda Gabier, Mm0 Alving, Bernick, etc.). Il ne faut pas se marier par amour (Nora, Wangel). Un mariage de raison n’est pas un véritable mariage. Mais se marier parce que l’on se plaît l’un l’autre, cela ne vaut rien non plus. Il faut d’abord se connaître tous deux à fond, pour entrer dans le mariage avec la pleine approbation de la raison (Ellida). L’homme doit être pour la femme un précepteur et un éducateur (Wangel, Bernick). La femme ne doit pas se laisser élever et instruire par l’homme, mais acquérir toute seule les connaissances nécessaires (Nora). Si la femme vient à découvrir que son mariage n’est pas un « véritable mariage », elle se sépare de l’homme, car il est un étranger (Nora, Ellida). Elle se sépare aussi de ses enfants, car des
■1. Édouard Westermarck, The history ofhuman marriage. Londres, 1892, Macmillan. Voir particulièrement les deux chapitres sur « les formes du mariage humain » et « la durée du mariage ».
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enfants qu’elle a eus d’un étranger ne peuvent naturellement aussi être que des étrangers. Mais elle doit en même temps rester avec l’homme et essayer de faire de lui, étranger, son homme à elle (Mmc Bernick). Le mariage n’est pas destiné à unir deux êtres d’une façon durable. Quand, chez l’un, quelque chose ne convient pas à l’autre, ils se rendent leur alliance et s’éloignent chacun de leur côté. (Nora,Mmc Alving, Ellida, MmcElvsted). Lorsqu’un homme abandonne une femme, il commet un grand crime. (Bernick, Werlé). Et, tout bien résumé, il n’v a pas de véritable mariage (Relling). Telle est la doctrine d’Ibsen sur le mariage. Elle ne laisse rien à désirer sous le rapport de la clarté. Elle suffit complètement à établir le diagnostic de l’état intellectuel du poète norvégien.
Son mysticisme, abstraction faite de ses obsessions religieuses et de ses contradictions renversantes, se manifeste aussi en absurdités dont une intelligence saine serait absolument incapable. Nous avons vu qu’Ellida veut quitter son mari parce que son mariage n’est pas un véritable mariage et que son époux est pour elle un étranger. Pourquoi est-il pour elle un étranger? Parce qu’il Ta épousée sans qu’ils se connussent bien l’un l’autre. '« Tu n'avais fait que me voir, tu m’avais adressé à peine quelques paroles ». Elle n’aurait pas dû se vendre. « Plutôt travailler comme une misérable, en gardant ma liberté et ma volonté ». De ceci on ne peut raisonnablement tirer que cette conclusion : c’est qu’Ellida est d’avis qu’un vrai mariage n’est possible que si l’on connaît à fond son fiancé et si on le choisit en pleine liberté. Elle est persuadée que ces conditions existaient chez le premier aspirant à sa
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main. « Le premier mariage! il aurait pu devenir l’union vraie et parfaite ». Or, la même Ellida dit, quelques pages plus haut (P. 53), qu’elle ne savait absolument rien sur le compte de ce fiancé; elle ne connaissait même pas son nom, et, en effet, il n’est jamais question de lui, dans la pièce, que comme de « l’étranger ». (Wangel. Et as-tu d’autres renseignements sur lui? — Ellida. Je sais seulement qu’il s’était engagé très jeune comme mousse à bord d’un navire et qu’il avait fait de très longs voyages.
— Wangel. Et tu ne sais rien de plus? — Ellida. Non. Nous ne causions jamais de cela. — Wangel. De quoi donc parliez-vous? — Ellida. De la mer surtout! ») Et elle se fiança avec lui parce qu’ « il disait : Il le faut.
— Wangel. Il le faut? Tu n’avais donc pas de volonté?
— Ellida. Jamais, quand il était près de moi ». Ainsi, Ellida doit quitter le Dr Wangel parce qu’elle ne l’a pas suffisamment connu avant son mariage, et elle doit s’en aller avec « l’étranger » au sujet duquel elle ne sait rien du tout. Son union avec le Dr Wangel n’en est pas une, parce qu’elle ne l’a pas accomplie en pleine liberté de volonté, mais son union avec T « étranger » sera une union « vraie et parfaite », bien que, en se fiançant avec lui, elle n’eût « pas de volonté ». Il est véritablement humiliant, après un tel exemple de profonde confusion mentale, de perdre plus de paroles au sujet de l’état intellectuel d’un homme. Mais puisque cet homme est élevé par des fous et des fanatiques à la hauteur d’un grand moraliste et d’un poète de l’avenir, l’observateur aliéniste ne peut s’épargner la tâche de mettre encore en évidence ses autres absurdités.
Dans ccttomême Dame de la mer , Ellida renonce à son projet de quitter son époux Wangel et de s’en aller avec « l’étranger », dès que Wangel lui dit (P. 1/il), « avec une douleur résignée » : « Maintenant choisis ta route. Tu es libre, complètement libre ». Alors elle reste avec Wangel; c’est lui qu’elle élit. « D’où vient le changement qui s'est fait en toi?», demande Wangel, et se demande le lecteur avec lui. « Tu ne comprends donc pas, répond Ellida toute vaporeuse, que le changement s’est fait, et qu’il devait forcément se faire, dès que lu me laissas libre d’agir ». Ce second choix est donc destiné à former opposition au premier, quand Ellida se fiança avec Wangel. Or, toutes les conditions, sans exception aucune, sont restées les mêmes. Ellida est maintenant libre, parce que Wangel lui rend expressément sa liberté; mais elle était plus libre encore quand Wangel, n’ayant aucun droit sur elle, n’avait pas besoin de commencer par l’affranchir. Nulle contrainte extérieure ne fut exercée sur elle à l'occasion des fiançailles, pas plus que, ensuite, à l’occasion de sa détermination ultérieure. Sa résolution dépendait exclusivement d’elle-même, alors comme aujourd’hui. Si elle ne se sentait pas libre en se mariant, c’était, d’après sa propre explication, parce qu’à ce moment elle était pauvre et se laissa séduire par l’appât du bien-être. Mais, à cet égard, rien n’a changé. Elle n’a, depuis son mariage, fait aucun héritage, du moins Ibsen ne nous l’apprend pas. Elle est aussi pauvre qu’elle l’a jamais été Si elle quitte Wangel, elle retombera dans la même situation pénible qu’elle n’a pu supporter étant jeune fille. Si elle reste avec lui, elle est mise à l’abri du besoin, comme elle l’espérait en consen-
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tant à devenir sa femme. Où est donc le contraste entre le manque de liberté d’alors et la liberté actuelle, qui doit expliquer le changement? Il n’existe pas. 11 ne se trouve que dans le penser trouble d’Ibsen. Si toute celte histoire de pirates d’Ellida, de Wangel et de « l’étranger » est destinée à signifier ou à prouver quelque chose, ce ne peut être que ceci : à savoir qu’une femme doit commencer par vivre quelques années à l’essai avec son mari, avant de pouvoir se lier définitivement, et que, le temps de l’épreuve écoulé, il doit lui être loisible de s’en aller ou de rester, afin que sa décision ait de la valeur. L’unique sens de la pièce est donc un non-sens : le mariage à l’essai.
Nous retrouvons cette même absurdité dans l’idée fondamentale, les prémisses et les déductions de presque toutes ses pièces. La maladie d’Oswald Alving, dans Les Revenants, est présentée comme le châtiment des péchés de son père et de la faiblesse morale de sa mère, qui a épousé par intérêt un homme qu’elle n’aimait pas. Or, l’état d’Oswald est la conséquence d’un mal qu’on peut gagner sans dépravation aucune. C’est une vieille idée niaise de membres bigots de ligues contre l’immoralité, qu’une maladie contagieuse est la suite et le châtiment de la débauche. Les médecins savent cela mieux. Ils connaissent des centaines, des milliers de cas où un jeune homme est empoisonné pour toute sa vie, sans avoir commis autre chose qu’un péché véniel selon les vues régnantes. Même le saint mariage ne protège pas contre ce malheur, sans parler des cas où médecins, nourrices, etc., ont contracté la maladie dans l’accomplissement de leurs devoirs, en dehors de toute faute charnelle. Le radotage d’Ibsen ne prouve
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donc rien de ce que, d’après lui, il doit prouver. Le chambellan Alving pouvait être un monstre d’immoralité, sans pour cela tomber malade lui-même ni avoir un fils aliéné, et son fils pouvait être aliéné, sans que son père fût plus coupable que tous les hommes qui ne sont pas restés chastes jusqu’à leur mariage. Qu’Ibsen cependant n’ait pas voulu écrire un traité édifiant à la louange de la continence, il le témoigne désagréablement en laissant Mme Alving se jeter dans les bras du pasteur Manders et accoupler hors mariage, par l’entremise de la mère, le fils avec sa propre sœur, et en mettant en outre dans la bouche d’Oswald un panégyrique du concubinage qui est d’ailleurs une des choses les plus incroyables que l’on rencontre chez l’incroyable Ibsen. « Eh! que voulez-vous qu’ils fassent? répond-il au pasteur épouvanté (P. 54). Un jeune artiste pauvre, une jeune fille pauvre... Il faut beaucoup d’argent pour se marier ». Je ne puis supposer qu’une chose : c’est que l’innocent habitant d’une petite ville norvégienne n’a jamais vu de scs propres yeux une « union libre » et a tiré l’idée qu’il s’en fait uniquement des profondeurs de son âme irritée, en anarchiste, contre l’ordre de choses existant. Les habitants des grandes villes qui ont journellement l’occasion de voir des douzaines, des centaines d’unions libres, riront de bon cœur des fantaisies enfantines d’Ibsen, dignes d’un collégien lubrique. Le mariage civil ne coûte, en tous les pays du monde, que quelques sous, infiniment moins que le premier repas offert par le jeune homme à la jeune fille qu’il a déterminée à venir habiter avec lui, et le mariage religieux, loin de coûter quelque chose, rapporte aux époux de l’argent comptant,
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des objets de toilette et de ménage, quand ils sont assez peu délicats pour les accepter. Il y a partout des sociétés pieuses qui consacrent beaucoup d’argent à la régularisa tion des unions libres. Quand les gens se mettent ensemble sans officiers de l’état-civil ni prêtres, ce n’est probablement jamais pour épargner les frais de mariage, mais c’est ou bien par légèreté coupable ou parce que l’un des deux a l’arrière-pensée de ne pas se lier et de s’offrir du plaisir sans assumer de devoirs sérieux; ou enfin, dans les quelques cas qu’un homme moral peut approuver ou au moins excuser, — quand, de part ou d’autre, existe un obstacle légal au-dessus duquel tous deux s’élèvent, forts de leur amour et justifiés devant eux-mêmes par leur résolution sérieuse de vivre fidèles l’un à l’autre jusqu’à la mort.
Pour revenir de cette sous-absurdité à l'absurdité capitale de la pièce, le chambellan Alving, qui s’est abandonné au plaisir de la chair en dehors du mariage, est puni dans son propre corps et dans ses enfants Oswald et Régine. Cela est très édifiant et aura certainement du succès aux conférences pastorales, quoique absurde et faux au plus haut degré. Mentionnons seulement accessoirement qu’Ibsen lui-même recommande et vante continuellement l’impudicité, 1’ « épanouissement de soi-même ». Mais quelle conclusion tire M"’c Alving du cas de son mari? Qu’on doit rester chaste et pur, comme le fait Bjœrnson dans sa pièce intitulée Le Gantai Non. Elle en conclut que l’ordre moral existant et la loi sont mauvais! « Ah! cet ordre et ces prescriptions! déclame-t-elle (P. 75), il me semble parfois que ce sont eux qui causent tous les malheurs de ce monde!... Tous ces liens, tous ces égards
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me sont devenus insupportables. Je ne peux pas... Je veux me dégager, je veux la liberté ». Qu’esl-ce que l’histoire d’Alving, au nom du ciel ! a de commun avec l’ordre et la loi, et qu’est-ce que la « liberté » vient faire dans ce Credo ? Quel rapport ont avec la pièce les sots discours de celte femme, à moins qu’ils n’y soient simplement collés pour provoquer les applaudissements des spectateurs radicaux du poulailler? A Tahiti ne régnent ni 1’ « ordre » ni la « morale » au sens de Mme Alving. Là, les beautés brunes jouissent de toute la « liberté » à laquelle aspire cette dame, et les hommes « s’épanouissent » au point que les officiers de marine, qui ne sont pas précisément bégueules, détournent avec honte les yeux. Et là justement la maladie du chambellan Alving est si répandue, que tous les jeunes Tahitiens devraient, d’après la doctrine médicale d’Ibsen, être des Oswalds.
Mais c’est une habitude constante de celui-ci, qui se révèle dans toutes ses pièces : il met dans la bouche de ses personnages des phrases à effet d’orateurs de réunions populaires de la plus basse espèce, phrases qui n’ont absolument rien à voir avec les événements de la pièce. « La religion, je ne sais pas au juste ce que c’est, dit INora au moment de se séparer de son mari (P. 273)... Là-dessus je ne sais que ce que m’en a dit le pasteur Hansen en me préparant à la confirmation. La religion, c’est ceci, c’est cela. Quand je serai seule et affranchie, je vais examiner cette question comme les autres. Je verrai si le pasteur disait vrai... J’apprends aussi que les lois ne sont pas ce que je croyais; mais que ces lois soient justes, c’est ce qui ne peut m'entrer dans la tète ». Or, son cas
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n’a aucun rapport avec la doctrine religieuse du pasteur Hansen et l’excellence ou l’injustice des lois. Nulle loi au monde, bonne ou mauvaise, ne peut admettre qu’un enfant signe un chèque du nom de son père, à l’insu de celui-ci, et toutes les lois au monde permettent non seulement au juge, mais lui font une obligation de rechercher les motifs d’une action coupable, bien qu’lbsen mette cette sottise dans la bouche de Ivrogstad (P. 193) : « Les lois ne se préoccupent pas des motifs ». Toute cette scène, en vue de laquelle pourtant la pièce a été écrite, est là comme un corps étranger et ne procède pas organiquement d’elle. Si Nora veut abandonner son mari, cela ne peut raisonnablement arriver que parce qu’elle découvre qu’il ne l’aime pas aussi passionnément qu’elle l’a souhaité et espéré. Mais la folle hystérique tient un discours enflammé contre la religion, les lois, la société, qui sont tout à fait innocentes de la faiblesse de caractère et du manque d’amour de son époux, et elle s’en va comme un Coriolan féminin qui montre le poing à sa patrie. Bernick, voulant confesser ses fautes, fait précéder ses aveux de ces paroles (Les Soutiens de la société , P. 139) : « Ce moment est propice pour faire son examen de conscience. Une ère nouvelle commence aujourd’hui. Le passé, avec son hypocrisie, ses mensonges, sa fausse honnêteté et ses convenances fallacieuses, ne devra plus être pour nous qu’un musée ouvert pour notre instruction », etc. « Parlez pour vous, monsieur Bernick, parlez pour vous! », pourrait-on crier au vieux bavard qui généralise sur ce ton de prédicateur son cas tout personnel. « Je vais vous parler de la grande découverte que j’ai faite ces derniers jours ,
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s’écrie Stockmann dans Un Ennemi du peuple (P. 260), à savoir que tonies nos sources de vie inleliecluelle sont empoisonnées et que notre société civile repose sur le sol corrompu du mensonge ». Cela peut être exact en soi, mais aucun des événements de la pièce ne donne à Stockmann le droit d’aboutir raisonnablement à cette conclusion. Même dans la république de Platon, il pourrait arriver qu’un drôle, plus bête d’ailleurs encore que méchant, se refuse à nettoyer une source reconnue empoisonnée, et un fou seul pourrait tirer de ce fait isolé et de la conduite d’une clique de philistins d’un Landerneau norvégien impossible, cette thèse générale : « Notre société repose sur le mensonge ». Dans Rosmersholm , Brendel dit, sur un ton prophétique obscur et profond où frissonne un pressentiment (P. 215) : « Nous traversons un temps d'orage, une période équinoxiale ». Cette phrase aussi, si juste qu’elle puisse être en soi, n’a aucun rapport avec la pièce, car Rosmersholm n’a pas ses racines dans le temps, et l'on n’aurait pas besoin d’y changer un seul mot essentiel pour transporter l'action, à son gré, au moyen âge ou dans l’empire romain, en Chine ou dans le royaume des Incas, à n'importe quelle époque ou dans n’importe quel pays oii se trouvent des femmes hystériques et des hommes idiots.
On connaît la façon dont les bretteurs qui cherchent des affaires amènent la querelle. « Monsieur, qu’avez-vous à me regarder ainsi? ». « Excusez-moi, je ne vous ai pas regardé ». « Alors je mens? ». « Je n’ai rien dit de pareil ». « Vous me donnez pour la seconde fois un démenti. Vous allez m’en rendre compte ». C’est là la méthode d’Ibsen. Ce qu’il veut, c’est faire sur la société,
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l’État, la religion, les lois et la morale, des phrases anarchistes. Mais au lieu de les publier, comme Nietzsche, sans suite, en brochures, il les pique au hasard dans ses pièces, où elles apparaissent aussi inattendues que les couplets chantés dans les farces naïves de nos pères. Qu’on les nettoie de ces phrases ainsi collées, et un Georges Brandès lui-même ne pourra plus les prôner comme des pièces « modernes », car il ne restera plus que des tissus d’absurdités qui n’appartiennent à aucun temps, à aucun lieu, et dans lesquels émergent çà et là quelques scènes et quelques figures -accessoires poétiquement belles, qui ne changent rien à la folie de l’ensemble. Ibsen commence toujours, en effet, par trouver une thèse, c’est-à-dire une phrase anarchiste. Ensuite il cherche à élucubrer des êtres et des événements destinés à rendre sensible et à prouver cette thèse; mais ses facultés poétiques, et notamment sa connaissance de la vie et des hommes, n’y suffisent pas. Car il traverse le monde sans le voir, et son regard est toujours plongé dans son propre intérieur. Contrairement au mot du poète, « tout ce qui est humain lui est étranger », et son propre « moi » seul l’occupe et captive son attention. C’est ce qu’il avoue lui-même franchement dans une pièce de vers connue, où il dit : « La vie est un combat contre le spectre qui habite les voûtes du cœur et du cerveau. Être poète, c’est comparaître à son propre tribunal 1 ». « Le spectre qui habile les voûtes du cœur et du cerveau », ce sont les obsessions et les impulsions dans la lutte contre
At leve — er Kamp med Trolde Hjertet og Iîjernens Hvaelv;
At digte — det er at holde Dommedag over sig selv.
lesquelles se dépense, en effet, la vie du dégénéré supérieur; et qu’une poésie qui n’est qu’ « une comparution du poète à son propre tribunal » ne puisse refléter l’existence humaine générale coulant librement et à grands Ilots, mais simplement les arabesques confuses ornant les murs de l’étroite et sombre cellule d’une bizarre existence isolée, c’est ce qui est clair comme le jour, il voit l’image du monde comme avec un œil d’insecte; un petit trait isolé qui se montre au hasard devant l’une des facettes d’un pareil œil à cul de bouteille, il le saisit bien et le reproduit nettement. Mais ses rapports avec le phénomène entier, il ne les comprend pas, et son organe visuel est inapte à embrasser un tableau d’ensemble un peu étendu. Ainsi s’explique que de tout petits détails et des figures tout à fai t accessoires sont parfois pris fidèlement sur nature, mais que les événements principaux et les personnages centraux de son théâtre étonnent toujours par leur absurdité et leur caractère étranger à toutes les réalités du monde. C’est dans Brand, vraisemblablement, que l’absurdité d’Ibsen remporte son plus grand triomphe. Les critiques des pays du Nord ont répété à satiété que cette folle pièce est la traduction dramatique du fou dilemme : Ou — • Ou — de Sœren Kierkegaard. Ibsen montre un toqué qui « veut être tout ou rien », et qui prêche la même chose à ses concitoyens. Ce qu’il entend au juste par ces mots si ronflants, la pièce ne l’indique nulle part, même par une syllabe. Néanmoins Brand réussit à entraîner aussi ses concitoyens dans sa folie, et, un beau jour, il sort avec eux du village et les conduit dans des solitudes montagneuses impraticables. Ce qu'il médite, personne ne le sait ni ne
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le soupçonne. Le sacristain, qui semble avoir la tête un peu plus solide que les autres, finit par trouver étrange cette promenade absolument dénuée de sens dans la montagne, et il demande à Brand où il les mène et quel est le but de cette ascension. A quoi Brand lui fait cette merveilleuse réponse (P. 150) : « Combien de temps durera la lutte? (c’est-à-dire l’ascension de la montagne, car il n’est pas question d’autre lutte dans la pièce!) Elle durera jusqu’à la fin de la vie. Jusqu’à ce que vous ayez fait tous les sacrifices, que vous soyez affranchis du pacte, jusqu’à ce que vous le vouliez, le vouliez fermement. (« Le ». Quoi, le? aucune explication à ce sujet!) Jusqu’à ce que tout doute disparaisse, que rien ne vous sépare de : tout ou rien. Et vos sacrifices? Toutes les idoles qui remplacent pour vous le Dieu éternel ; les chaînes d’esclaves étincelantes et dorées avec les lits où vous bercez votre mollesse. Le prix de la victoire? L’unité de la volonté, l’élan de la foi, la pureté des âmes ». Naturellement, à l’audition de cette folie, les bonnes gens retrouvent leur raison et regagnent leur logis; mais le forcené Brand joue l’offensé parce que ses concitoyens ne veulent pas s’essoufler à gravir la montagne , pour vouloir « cela » , pour atteindre « tout ou rien », et arriver à 1’ « unité de la volonté ». Car tout cela semble habiter sur les montagnes, et non seulement la liberté que, autrefois, les poètes allaient y chercher. (« La liberté habite les montagnes », a dit Schiller.)
Et cependant Brand est une remarquable figure. Ibsen a créé là, inconsciemment, un type très instructif de ces déséquilibrés qui courent, déclament et agissent sous une
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impulsion *, qui reparlent sans cesse, avec une passion farouche, du « but » qu’ils veulent atteindre, dussent-ils y sacrifier leur vie, mais qui ne soupçonnent pas eux-mêmes quel est en somme ce but, ni ne sont capables de le désigner d’une façon intelligible à d’autres. Grand croit ([lie la force qui le pousse est sa propre volonté inflexible. Cette force est en réalité son impulsion inflexible, que sa conscience cherche vainement à saisir et à interpréter à l’aide d’un flot de paroles incompréhensibles.
L’absurdité d’Ibsen n'apparaît pas toujours aussi nettement que dans les exemples cités jusqu’ici. Elle se manifeste fréquemment en phrases confuses et vagues exprimant bien l’état d’un esprit qui s’efforce de formuler en paroles une représentation vaporeuse surgissant en lui, mais qui n’en a pas la force et se perd dans un marmottement machinal privé de sens. On peut distinguer chez Ibsen trois sortes de phrases de ce genre. Les unes ne disent absolument rien et ne contiennent pas plus d'idée que le « tra la la » que l’on met sur un air quand on ne s’en rappelle plus les paroles. Elles sont un symptôme de l’arrêt temporaire du fonctionnement des centres cérébraux de l'idéation 1 2, et apparaissent aussi, chez les hommes sains, dans l’état de profonde fatigue, sous forme d’intercalations d’embarras dans le discours hésitant. Chez
1. Dr Wilhelm Griesinger, Pathologie et thérapeutique des maladies psychiques à l'usage des médecins et des étudiants , 5e édition complètement refondue et augmentée par le Dr Willibald Levinstein-Schleger, Berlin, 1S92 : p. 143, sur les impulsions maladives; p. 147, sur l’énergie de volonté accrue.
2. W. Griesinger, op. cit., p. 77 : « Le ralentissement de la pensée peut se produire... par l’état de paresse à la suite d’une dépression mentale, par l’inertie complète jusqu’à l’arrêt de la pensée ».
Max Nordau. — Dégénérescence. II — 17
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l’épuisé héréditaire, elles existent à letat permaneni. Les autres affectent l’apparence de la profondeur et d’allusions significatives à quelque chose de non exprimé, mais un examen sérieux les fait reconnaître, elles aussi, comme un tintement de mots vides d’où est absente toute idée. Les troisièmes, enfin, sont si manifestement et si incontestablement des idioties, que même les profanes s’entreregarderaient effrayés et se sentiraient obligés d’avertir discrètement la famille, si, à la table du café, leurs compagnons en disaient de pareilles.
Je veux donner quelques exemples de chacune de ces trois sortes de phrases.
D’abord les phrases ne disant absolument rien, intercalées entre des mots intelligibles, et qui indiquent une paralysie temporaire des centres d’idéation.
Dans La Dame de la mer , Lyngstrand dit (P. 6) : « Je suis pour ainsi dire un peu faible ». Que le lecteur apprécie ce : « pour ainsi dire »! Lyngslrand, qui est sculpteur, parle de ses projets artistiques (P. 30) : « Je compte aussitôt que possible me mettre à une grande œuvre, un groupe, — comme on nomme cela. — Arniiolm. Est-ce tout? — Lyngstrand. Non, il y a encore une autre personne, ce qu’on appelle une figure ». Comme Ibsen fait de Lyngstrand un imbécile, on pourrait croire qu’il lui a mis à dessein dans la bouche ces tours de phrases idiots. Mais, dans Hedda Gabier, Brack, un bon vivant rusé et spirituel, dit (P. 109) : « Quant à moi, vous savez bien que j’ai toujours éprouvé un respectueux éloignement pour les liens matrimoniaux, comme ça en général, madame Hedda ». Brendel dit, dans Rosmers -
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holm, P. 216 : « Tu comprends, quand les rêves d’or venaient me visiter,., je les transformais en vers, en visions, en images. Tout cela dans de grands contours, — tu comprends. Oh! combien j’ai joui, savouré dans ma vie! Les joies mystiques du développement intérieur, — toujours dans de grands contours. Le recteur Kroll (même pièce, P. 210) dit : « Une famille qui pendant bientôt plusieurs siècles a été la première du district ». Pendant bientôt plusieurs siècles! Cela signifie : il n’y a pas encore plusieurs siècles, mais « bientôt » il y aura « plusieurs siècles ». « Bientôt » doit donc enfermer en lui « plusieurs siècles ». Par quel miracle? Le Canard sauvage nous offre les conversations idiotes voulues et exagérées jusqu’à l’impossibilité des messieurs « gras », « chauves » et « myopes », mais aussi cette remarque de Gina, qui ne nous est nullement présentée comme idiote (P. h7) : « Tu es contente d’avoir une bonne nouvelle à annoncer à papa lorsqu’il rentre le soir! — Hedwige. Oui, la maison est tout de suite plus gaie. — Gina. Oh, oui! il y a du vrai là-dedans ». Dans la conversation entre Ekdal, Grégoire et Hjalmar au sujet du canard sauvage, on lit (P. 70) : « — Ekdal. Il faisait la chasse en bateau, comprenez-vous ?\\ tire dessus. Mais il voit si mal, votre père. Hum! Il n’a fait que l’estropier. — Grégoire. Quelques plombs dans le corps. — Hjalmar. Oui, comme ça, deux ou trois plombs... — Grégoire. Et le voici maintenant parfaitement heureux dans ce grenier. — Hjalmar. Oui, mon cher, parfaitement heureux. Il a engraissé. C’est vrai qu’il est là depuis si longtemps, qu’il aura oublié la vie sauvage, et c’est tout ce qu’il faut. — Grégoire. En cela
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tu as certainement raison , Hjalmar ». Et dans un dialogue entre Hedwige et Grégoire Werlé (P. 89) : « H Edwige. Si j’avais appris à tresser (des corbeilles), j’aurais pu faire le nouveau panier pour le canard. — Grégoire. Mais oui, et c’était là votre affaire avant tout. — Hedwige. Oui, puisque le canard est à moi. — Grégoire. C'est ce qu'il est ».
A présent, quelques exemples de phrases à l’apparence excessivement profonde, mais qui, en réalité, ne signifient rien ou ne sont que des sottises.
Mmo Linde ( Maison de poupée, P. 178) s’exprime ainsi : « Il faut bien avouer que ce sont surtout les malades qui ont besoin d’être soignés », à quoi Rank répond avec profondeur : « Voilà. C’est là la manière de voir qui change la société en hôpital ». Que signifie cette méditative parole d’oracle? Rank pense-t-il que la société est un hôpital parce qu’elle soigne ses malades, et qu’elle serait bien portante si elle ne les soignait pas? Les malades non soignés seraient-ils moins malades? S'il croit cela, il croit une sottise. Ou bien, doit-on laisser mourir les malades sans leur donner de soins, et se débarrasser ainsi d’eux? S’il prêche cela, il prêche une barbarie et un crime, choses qui ne s’accordent pas avec le caractère de Rank tel qu’il est dessiné dans la pièce. Que l’on tourne et retourne comme on veut ces paroles mystérieusement obscures, on n’y trouvera jamais qu’une sottise ou un manque de sens.
Rosmer ( Rosmersholm , P. 223) dit qu’il veut « employer toutes les forces de son être à ce but unique : l’avènement, dans ce pays, du vrai jugement populaire ». Et, chose
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étonnante, les personnes auxquelles il dit cela font toutes semblant de comprendre ce qu’est le « vrai jugement populaire 1 ». Rosmer donne d’ailleurs, sans qu’on les lui demande, quelques explications de sa sentence pythique. « Je désigne au jugement populaire sa vraie mission,... celle de donner la noblesse à tous les hommes du pays... en affranchissant les esprits et en purifiant les volontés... Je veux les réveiller. C’est à eux d'agir ensuite... par leur propre force. 11 n’en existe pas d’autre... Les esprits ont besoin de paix, de joie, de réconciliation ». Rébecca lui répète son programme (P. 262) : « Tu voulais te jeter dans la vie active, dans la vie intense d’aujourd’hui, comme tu disais. Aller de foyer en foyer porter la parole de liberté, gagner les esprits et les volontés, donner la noblesse aux hommes, partout à la ronde — élargissant ton cercle de plus en plus. La noblesse! — Rosmer. La noblesse et la joie ! — Rébecca. Oui, et la joie. — Rosmer. Car c’est la joie qui ennoblit les esprits ». On ne peut se représenter que comme quelque chose de très joyeux cette action de Rosmer « allant de foyer en foyer », « élargissant son cercle de plus en plus », « donnant la noblesse et la joie aux gens auxquels il s’adresse », en les « réveillant », en « purifiant leur volonté », et en fondant ainsi le « vrai jugement populaire ». Ce galimatias, il est vrai, n’est pas compréhensible, mais il doit néanmoins signifier quelque chose d’agréable, car Rosmer dit expressément
t. Le traducteur français a eu le tort de remplacer ici les mots • jugement populaire » par ceux de « souveraineté populaire », dont il n’est pas le moins du monde question dans le texte original.
(Sole du traducteur
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qu’il a besoin de «joie» pour créer des « êtres de noblesse ». Et, malgré cela, Rébecca découvre soudainement (P. 212) que « l’esprit des Rosmer ennoblit, mais tue le bonheur ». Comment? Rosmer tue le bonheur quand il va « de foyer en foyer », « réveille », « purifie », « porte la liberté », etc., et « donne la noblesse et la joie » ? Le mol « joie » implique pourtant au moins un peu de bonheur, et cependant l’éducation des hommes en « êtres joyeux et nobles doit tuer le bonheur » ! Que Rosmer trouve (P. 306) que « la mission d’ennoblir les esprits ne lui convient pas du tout, et que, du reste, la cause en elle-même est si désespérée », cela est jusqu’à un certain point compréhensible, quoique l’on n’explique pas en vertu de quelle expérience il est arrivé à changer ainsi de manière de voir. Quant au mot de Rébecca sur l’effet mortel de l’esprit de Rosmer, il reste absolument inintelligible.
M'ne Alving ( Les Revenants, P. 124) cherche à expliquer et à excuser les égarements de son défunt mari par le verbiage suivant : « Ah ! si tu avais connu ton père alors qu’il était encore un tout jeune lieutenant. La joie de vivre! il semblait la personnifier... Il communiquait la gaieté, il répandait un air de fête autour de lui. Et puis cette force indomptable, cette plénitude de vie qu’il possédait!.... Et voilà que ce joyeux enfant, — car il était comme un enfant dans ce temps-là, — se trouve fixé dans une demi-grande ville qui n’avait aucune joie à lui offrir, mais des plaisirs seulement. Pas de but à atteindre : il n’avait qu’un emploi. Pas un travail où tout son esprit eût pu s’exercer : rien cpi’une occupation. Pas un seul camarade capable de sentir ce que c’est que la joie de vivre :
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rien que des compagnons d’oisiveté et d’orgie ». Ces oppositions ont l’air de quelque chose ; mais si l’on s’applique sérieusement à chercher en elles une idée précise, elles s’envolent en fumée. « But », « emploi », « travail », « occupation », « camarades », « compagnons d’orgie », — ces mots ne forment pas par eux-mêmes des contrastes, mais deviennent tels par l’individualité. Chez un vrai homme, ils coïncident complètement. Chez un homme bas, ils entrent en conflit. La ville grande ou petite n’a rien à faire avec cela. Pour Kant, dans le petit Kœnigsbcrg du siècle précédent, 1’ « emploi » était le « but » et le « travail » « l’occupation », et il choisissait des « compagnons » de façon qu’ils fussent en même temps ses « camarades », au moins en tant qu’il pouvait en avoir. Et, à l’inverse, il n’y a pas, même dans la plus grande capitale, d’occupation et de cercle où un dégénéré qui porte en lui la désorganisation pourrait se trouver à l’aise et sentir son intérieur harmonieux.
Dans Hedda Gabier, nous rencontrons en foule de ces mots qui ont l’air de dire beaucoup et qui, en réalité, ne disent rien. « Ah! tu as pourtant senti le besoin de vivre! », crie àf la jeune femme Lœbvorg (P. 152), qui semble convaincu de lui avoir expliqué par ce mot quelque chose. Et Hedda dit (P. 167) : «Je le vois déjà couronné de pampre, intrépide et ardent ». (P. 176) « Et Eylert Lœvborg, couronné de pampre, est en train de lui lire son manuscrit ». (P. 182) « Avait-il du pampre dans les cheveux? ». (P. 197) « C’est donc ainsi que cela s’est passé ! Il n’y a pas eu de couronne de pampre ». (P. 215) « IIedda. Ne pourriez-vous agir en sorte que cela (sa mort) se fit en beauté?
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— Loevborg . En beauté? ( Souriant ) Avec du pampre dans les cheveux? ». « Avec du pampre dans les che-, veux », « le besoin de vivre », ce sont là des mots qui, dans le rapport donné, ne signifient absolument rien, mais ouvrent le champ à la songerie. Dans un petit nombre de cas, Ibsen emploie ces expressions nébuleuses rêveusement confuses d’une façon artistiquement justifiée, comme, par exemple, dans ce passage des Soutiens de la société (P. 53) : « Rorlund. Dites-moi, Dina, pourquoi aimezvous être avec moi? — Dîna. Parce que vous m’apprenez ce qui est beau. — Rorlund. Ce qui est beau? Qu’y a-t-il de beau dans ce que je puis vous apprendre? — Dîna. Si... ou plutôt ce n’est pas que vous m’appreniez rien ; mais quand vous parlez, il me semble que je m’envole dans ce qui est beau. — Rorlund. Qu’est-ce que vous entendez par le beau? — Dîna. Je n’ai jamais réfléchi à cela.
— Rorlund. Eh bien! réfléchissez-y. Voyons, qu’entendezvous par le beau? — Dîna. Le beau — c’est — quelque chose de — magnifique et de — bien loin d’ici! ». Dina est une jeune fille qui vit dans des conditions tristes et pénibles. Il est psychologiquement exact qu’elle résume toute son aspiration vague vers une existence nouvelle et heureuse dans un mot de coloris émotionnel tel que le mot « beau ». 11 en est de même de ce dialogue entre Grégoire et Hedwige (Le Canard sauvage, P. 90) : « Grégoire. Et puis il a été (le canard sauvage) au fond des mers.
— Hedwige. Pourquoi dites-vous : au fond des mers?
— Grégoire. Comment devrais-je dire autrement? — Hedwige. Vous pourriez dire : au fond de la mer ou au fond de l'eau. — Grégoire. Pourquoi pas au fond des
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mers? — Hedwige. Cela me semble si drôle quand d’autres disent : le fond des mers. — Grégoire. Pourquoi cela?... — Hedwige. Voilà : toutes les fois que je pense à tout ça ensemble, à ce qu’il y a là-dedans, je me dis que le grenier et ce qu’il contient s’appelle d’un seul nom : le fond des mers. Mais c’est si bête,... puisque c’est tout simplement un grenier (l'endroit où vit le canard sauvage, où sont remisés les vieux arbres de Noël, où le vieil Ekdal chasse le lapin, etc.) ». Hedwige est une enfant exaltée à l’âge de la puberté (Ibsen regarde comme nécessaire de constater expressément que sa voix mue et qu’elle joue volontiers avec le feu) ; il est donc naturel qu’elle frissonne de pressentiments, de rêves et d’instincts obscurs, et introduise dans des expressions poétiques désignant quelque chose de lointain et de sauvage, telles que « le fond des mers », tout l’incompréhensible et le fabuleux qui bouillonnent en elle. Mais quand ce sont, au lieu de fillettes à l’âge de puberté, des personnes adultes, dépeintes comme raisonnables, qui emploient des expressions de ce genre, ce n’est plus là une rêverie psychologiquement justifiée, mais une faiblesse cérébrale pathologique.
Parfois ces mots revêtent la nature d’une obsession. Ibsen les répète opiniàtrément, sans but visible, en leur attribuant une signification mystérieuse. C’est ainsi qu’apparaît, par exemple, dans Les Revenants , le mot obscur « joie de la vie ». (P. 108) « Oswald. C’est la joie de vivre que je voyais devant moi (en voyant Régine) ». (P. 109) « M"‘° Alving. Que me disais -tu de la joie de vivre? — Oswald. Oh, mère, la joie de vivre!... Vous ne la connaissez guère, dans le pays ». (P. 120) « Mère,
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as-tu remarqué que tout ce que j’ai peint tourne autour de la joie de vivre? La joie de vivre, partout et toujours ». (P. 123) : « Mme Alving. Tout à l’heure, lorsque tu as parlé de la joie de vivre, tout s’est éclairé pour moi, et j’ai vu sous un nouveau jour ma vie entière... Ah! si tu avais connu ton père... La joie de vivre! Il semblait la personnifier ». Dans Hedda Gabier, le mot « beauté » joue un rôle semblable. (P. 217) « Hedda. Servezvous-en vous-même maintenant du (pistolet). Et puis, en beauté, Eylert Lœvborg! ». (P. 240) « Hedda. Je dis qu’il y a là-dedans de la beauté (dans le suicide de Lœvborg) ». (P. 245) « C’est une délivrance de savoir qu’il y a tout de même quelque chose d’indépendant et de courageux en ce monde, quelque chose qu’illumine un rayon de beauté involontaire. Et voici maintenant qu’il a fait quelque chose de grand, où il y a un reflet de beauté » . Le « pampre dans les cheveux » de la même pièce appartient également à cette catégorie de mots qui répondent à une obsession . L’usage d’expressions mystérieuses incompréhensibles pour l’auditeur et que celui qui les emploie ou bien invente librement ou auxquelles il donne un sens propre s’écartant de l’usage habituel, est un des phénomènes les plus fréquents chez les malades d’esprit. Griesinger y insiste à différents endroits *, et A. Marie donne quelques exemples caractéristiques de mots et de phrases inventés ou employés dans un sens autre que le sens habituel, con-
1. W. Griesinger, op. cit., p. 170. Il nomme la formation de mots nouveaux « phraséomanie ». Kussmaul donne « à la formation de mots nouveaux incompréhensibles ou à l’emploi de mots connus dans un sens tout à fait étranger •>, le nom de paraphasia vesana.
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stamment répétés par des aliénés '. Ibsen n est pas un malade d’esprit complet, il est vrai, mais seulement un habitant du pays-frontière, un « mattoïde ». La manière d’employer comme formules des expressions semblables ne va donc pas jusqu’à l’invention de néologismes, tels que A. Marie en cite. Mais qu’il attribue aux expressions « beauté », « joie de vivre », « besoin de vivre », etc., un sens secret qu’un raisonnement sain ne leur reconnaît pas, c’est ce qui ressort d’une façon suffisamment claire des exemples cités.
Donnons enfin quelques spécimens de pur radotage répondant à des conversations en rêve et aux discours incohérents et insensés de fiévreux et de malades souffrant de manie aiguë. Ellida dit [La Dame de la mer, P. 19) : « L’eau des fjords est malade. Oui, malade, et je crois qu’elle nous rend malades aussi ». (P. 53) « Nous parlions (Ellida et « l’étranger ») des mouettes, des aigles et de tous les autres oiseaux de l'Océan, tu sais. Et alors il me semblait, ligure-toi, que tous ces êtres devaient être de la même race que lui... Moi! il me semblait à la lin que
1. D' A. Marie, Études sur quelques symptômes des délires systématisés et sur leur valeur. Paris, 1892, chapitre n : « Bizarreries du langage. Néologismes et incantations conjuratrices parlées ». Tanzi cite, entre autres, les exemples suivants : Un malade répétait continuellement: Questo vero e non falso (c’est vrai et pas faux); un autre commençait chaque phrase par les mots : Parola di Dio (parole de Dieu); un troisième disait : Via la brutta bestia (dehors la vilaine bête!), et faisait en même temps un signe de bénédiction de la main droite; un quatrième rabâchait constamment: Voila foglio (tournez la page); un cinquième s’écriait sur le Ion du commandement : Lips acs livi eux lips sux! etc. Un malade de KralTt-Ebing (op. cit., p. 130) formait, entre autres, les mots suivants (en allemand) : Magnetismusambosarbeitswelten (en français : vagues de travail d’enclume à magnétisme), Augengedankenausstrahlung (rayonnement d’idées des yeux), Glückseligkeitsbetten (lits de félicité), Ohrenschlussmaschine (machine à fermeture des oreilles), etc.
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moi aussi je leur étais apparentée... ». (P. 73) : « Je crois que si nous nous étions accoutumés, dès notre naissance, à vivre sur mer, dans la mer même, nous serions peut-être beaucoup, beaucoup plus parfaits que nous ne le sommes, meilleurs aussi et plus heureux. — Arnholm [plaisantant). Soit, mais le mal est sans remède. Ainsi nous avons fait fausse route en devenant des animaux terrestres au lieu de devenir des animaux marins. Malheureusement, il est trop tard pour changer. — Ellida. Vous dites là une triste vérité, que nous connaissons tous. Et voilà pourquoi nous souffrons tous d’une peine secrète. Croyez-moi, la mélancolie de l’humanité vient de là (!) ». Et le Dr Wangcl, qui nous est dépeint comme un homme raisonnable, dit de son côté (P. 98) : « Elle (Ellida) est si variable, si inconséquente. — Arnholm. Cela vient probablement de son état d’esprit malade. ■ — Wangll. Pas exclusivement. Ce doit être congénital. Ellida appartient aux gens de mer. Voilà la véritable raison! »
Il faut insister sur ce fait que précisément les absurdités, les phrases dépourvues de sens, vagues, affectant la profondeur, les mots mystérieux à aspect de formules et les radotages de rêve, ont essentiellement contribué à acquérir à Ibsen son public spécial. Ils permettent aux hystériques mystiques de rêver, comme Dina au mot « beau » et Hedwige à l’expression « au fond des mers ». Comme ils ne signifient rien, un esprit inaltentivement vagabondant peut mettre en eux ce que lui suggère le jeu de son association d’idées sous l'influence de son émotion momentanée. Ils sont en outre une matière excessivement fertile pour les « compréhensifs », aux yeux desquels il
l’ibsénisme
ne peut y avoir aucune obscurité. Les « compréhensifs » expliquent toujours tout. Plus l’idiotie est immense, d’autant plus compliquée, plus spirituelle et plus complète est leur interprétation, et d’autant plus grand l’orgueil du haut duquel ils contemplent le « philistin » qui se refuse énergiquement à voir dans du galimatias autre chose que du galimatias.
Dans une farce des plus réjouissantes du théâtre du Palais-Royal, Le Homard , un mari qui rentre subitement chez lui, le soir, surprend un inconnu auprès de sa femme. Celle-ci ne perd pas la tête et dit à son mari que, se trouvant tout à coup mal, elle a envoyé la bonne chercher le premier médecin venu, et que ce monsieur est justement le docteur. Le mari remercie l'amant d’être accouru si vite, et lui demande s’il a déjà prescrit quelque chose. L’amant, qui naturellement n’est pas médecin, cherche à s’esquiver, mais l’époux anxieux persiste à demander une prescription, et le galant, qui se sent inondé d’une sueur froide, doit s’exécuter. Le mari jette un coup d’œil sur l’ordonnance; ce sont des signes absolument illisibles. « Et le pharmacien pourra lire cela? », demande l’époux inquiet. « Comme de l’imprimé », assure le faux médecin, qui veut de nouveau s’éclipser. Mais le mari l’adjure de rester et le retient jusqu’au retour de la bonne de chez le pharmacien. La voici. Le galant se prépare à une catastrophe. Pas du tout. La bonne apporte une potion, une boite de pilules et des poudres. « Le pharmacien vous a donné cela? », demande le galant abasourdi. « Mais certainement ». « Sur mon ordonnance? ». « Naturellement, sur votre ordonnance », répond la tille surprise. « Le pharmacien
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se serait-il trompé? », interrompt l’époux anxieux. « Non, non », se hâte de riposter le galant; mais il contemple longuement les médicaments et devient rêveur.
Les « compréhensifs » sont comme le pharmacien du Homard. Ils lisent couramment toutes les ordonnances ibséniennes, même celles — et particulièrement celles — qui ne renferment pas de caractères, mais simplement un griffonnage sans signification. C’est que c’est leur métier de livrer des pilules et des électuaires critiques lorsqu’on leur présente un bout de papier signé d’un soi-disant médecin, et ils les livrent sans broncher, que le papier porte écrit n’importe quoi — ou rien du tout. N’est-il pas caractéristique que la seule chose qu’un de ces « compréhensifs », le mystique M. E. M. de Vogüé, trouve à vanter chez Ibsen, soit précisément une de ces phrases sans signification que j’ai citées plus haut *?
Un dernier stigmate du mysticisme d’Ibsen doit également être signalé : son symbolisme. Le canard sauvage, dans la pièce de ce nom, est le symbole de la destinée d’IIjalmar, et le grenier à côté de l’atelier de photographe, celui du « mensonge vital » dont, selon Relling, chaque homme a besoin. Dans La Dame de la mer , Lyngstrand
1. V‘° E. M. de Vogüé, Les Cigognes. Revue des Deux Mondes , 15 février 1892, p. 922. « Ibsen aurait gagné notre créance, ne fûtce que par quelques axiomes (?) qui repondent à nos défiances actuelles, comme, celui-ci... dans Rosmersholm : « L’esprit des Rosmer ennoblit, mais il tue le bonheur ». Je suis convaincu que les « compréhensifs » comprendraient et interpréteraient sans difficulté aucune même l’expression « petites armoires d’appétit d’aperception », qu’employait volontiers une démente du professeur viennois Meynert, ou les paroles d’une malade de Griesinger (op. cit., p. 176), disant que « la supérieure la transportait dans le ton latéral militaire et dans le retard des dents », si on ne les prévenait pas que ces phrases-là émanent de fous enfermés.
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veut sculpter un groupe qui doit devenir le symbole d’Ellida, de même que 1’ « étranger » aux « yeux changeants de poisson » est le symbole de la mer, et celle-ci, à son tour, celui de la liberté, de sorte que 1’ « étranger » serait en vérité le symbole d’un symbole. Dans Les Revenants, l’incendie de l'asile est le symbole de l’anéantissement du « mensonge vital » d’Alving, et la pluie, pendant toute la pièce, celui de l’état d’âme oppressé et chagrin des personnages mis en action. Les pièces antérieures, Empereur et Galiléen, Brand, Peer Gynt, fourmillent littéralement de symboles. Chaque figure, chaque accessoire de théâtre a une signification qui s'ajoute à la vraie, et chaque mot renferme un double sens. Nous connaissons déjà, par la « Psychologie du mysticisme », cette particularité qu’a la pensée mystique de soupçonner des rapports obscurs entre les phénomènes. Elle cherche précisément à s’expliquer l’enchaînement des représentations complètement incohérentes surgissant dans la conscience par le jeu de l’association d’idées automatique, en attribuant à ces représentations des rapports cachés, mais essentiels, les unes avec les autres. Les « compréhensifs » croient avoir tout dit quand ils démontrent, avec une mine importante et une grande satisfaction d’eux-mèmes, que 1’ « étranger », dans La Dame de la mer, signifie la mer, et la mer la liberté. Ils oublient complètement que l’on n’a pas seulement à expliquer ce que le poète s’est imaginé sous son symbole, mais en premier lieu et particulièrement, comment et pourquoi il a eu l’idée de se servir de symboles. Un poète à l’esprit clair appelle, conformément au mot connu du satirique français, « un chat,
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un chat ». Cela laisse déjà supposer un trouble de l’activité intellectuelle, que d’imaginer un « étranger aux yeux de poisson », pour exprimer une idée aussi simple que celle-ci : les personnes délicates qui vivent dans des conditions étroites éprouvent le profond désir d’une existence libre, grande, sans entraves. Chez les aliénés, le penchant à allégoriser et à symboliser est très ordinaire. « Des arabesques compliquées, des figures symboliques, des gestes et des attitudes cabalistiques, des interprétations étranges de faits naturels, des jeux de mots, des néologismes et des expressions particulières, choses fréquentes dans la paranoïa, donnent au délire une coloration vive et grotesque 1 », dit Tanzi, qui voit dans le symbolisme des aliénés, comme l’a fait Meynert avant lui, un atavisme. Le symbolisme est en effet, chez les hommes à un bas degré de civilisation, la forme habituelle de la pensée. Nous savons pourquoi. Leur cerveau n’est pas encore formé à l’attention, il est encore trop faible pour supprimer les associations d’idées déraisonnables, et il rapporte tout ce qui passe parla conscience à un phénomène quelconque qu’il perçoit à l’instant même ou dont il se souvient.
D’après tous les stigmates intellectuels d’Ibsen que nous avons énumérés, — ses obsessions théologiques du péché originel, de la confession et de la rédemption, les absurdités de ses inventions, les contradictions perpétuelles de ses opinions incertaines, son mode d’expression vague ou dépourvu de sens, son onomatomanie et son symbolisme, — on pourrait le ranger parmi les dégénérés mystiques dont
1. Tanzi, I neologismi in rapporto col delirio cronico. Turin, 1890.
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je me suis occupé dans le volume précédent. On est néanmoins justifié de le placer parmi les égotistes, parce que, dans sa pensée, l’exacerbalion maladive de sa conscience du « moi » est encore plus frappante et plus caractéristique que son mysticisme même. Son égotisme prend la forme de l'anarchisme. Il est en état de révolte constante contre tout ce qui existe. Il n’exerce pas à l’égard de cela une critique raisonnable, il ne montre pas, par exemple, ce qui est mauvais, pourquoi c’est mauvais et comment on pourrait l'améliorer; non : il lui reproche simplement d’exister, et il n’a qu’un désir : le détruire. « Tout ruiner », tel était le programme politique de certains révolutionnaires de 1 8 Zi 8 , et ce programme est resté celui d’Ibsen. Il le résume avec une netteté qui ne laisse rien à désirer dans sa pièce de vers connue : A mon ami ï Orateur révolutionnaire. Il y célèbre le déluge comme « l’unique révolution qui n’ait pas été faite par un bousilleur s’arrêtant à moitié chemin », mais le déluge lui-même n’a pas été assez radical. « Nous voulons le refaire plus radicalement, mais nous avons besoin pour cela d’hommes et d’orateurs. Vous vous chargez d’inonder le jardin terrestre; moi, je place avec délices une torpille sous l’arche1 ». Dans une série de lettres que son cornac Georges Brandès offre à l’édification des adorateurs d’Ibsen, le poète donne des échantillons plastiques de ses théories 2. L’État doit être détruit, la Commune de Parisa malheureusement gâché celte belle et
1. Il convient de remarquer l’épaisse fumée authentiquement mystique de cette pensée. Le poète veut tout détruire, même l’arche qui renferme les restes sauvés de la vie terrestre; lui, cependant, se voit placé en dehors de la destruction, c’est-à-dire qu’il survivra à I’ancantissement terrestre général.