Georges llrandès, op. cit., p. 431, 433, 43S, etc
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riche idée par une exécution maladroite. La lutte pour la liberté n’a pas pour but la conquête de la liberté, mais elle est son propre but. Lorsque l’on croit posséder la liberté et qu’on cesse de lutter, on prouve qu’on l’a perdue. La chose méritoire dans la lutte pour la liberté est l’étal de révolte permanente contre toutes les choses existantes, que cette lutte présuppose. Il n’y a rien de sûr ni de durable. « Qui me garantit que, dans la planète Jupiter, deux fois deux ne font pas cinq? » (Celte réflexion est une manifestation évidente de la folie du doute, qui dans ces dernières années a été beaucoup étudiée i). 11 n’y a pas de véritable mariage. Les amis sont un luxe coûteux. « Ils m’ont longtemps empêché de devenir moi-même ». Le culte du « moi » est l’unique tâche de l’homme. Il ne doit s’en laisser détourner par aucune loi ni par aucune considération.
Ces idées qu’il exprime lui-même dans ses lettres, il les met aussi dans la bouche de ses personnages dramatiques. J’ai déjà cité un certain nombre de phrases égotistes et anarchistes de M,ne Alving et de Nora. Dans Les Soutiens de la société , Dina dit (P. 23) : « Si je pouvais m’en aller!... Je ne vivrais pas avec des gens... si convenables et si moraux... Je vois arriver ici tous les jours M"es Hilda
1. J. Cotard, Études sur les maladies cérébrales et mentales. Paris, 1891. Dans ce livre, pour la première fois, le « délire des négations » est reconnu et décrit comme une forme de la mélancolie. Le troisième congrès des aliénistes français, qui eut lieu à Blois du lcc au 6 août 1892, consacra presque toutes ses séances à la folie du doute. Dans un travail de F. Raymond et F.-L. Arnaud Sur certains cas d’aboulie avec obsession interrogative et trouble des mouvements ( Annales médico-psychologiques, Y série, t. XVI), on lit à la page 202 : « Les malades se préoccupent de questions insolubles de leur nature : la création, la nature, la vie, etc. Pourquoi les arbres sont-ils verts? Pourquoi l’arc-en-ciel est-il de sept couleurs? Pourquoi les hommes ne sont-ils pas aussi grands que les maisons? », etc.
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Rummel et Nella Holt, que l’on amène afin de me servir d’exemples. Mais jamais je ne serai aussi bien élevée qu’elles, et je ne le veux pas non plus! ». (P. 56) « Ce que je voudrais savoir surtout, c’est si les gens de là-bas (de l’Amérique) sont... très... très... excessivement moraux,... s’ils sont aussi convenables, aussi honnêtes qu’ici. — Johann. Dans tous les cas, ils ne sont pas aussi mauvais qu’on le pense. — Dîna. Vous ne me comprenez pas. Au contraire, je voudrais qu’ils ne fussent pas si convenables et si vertueux ». (P. 118) « J’ai peur de tant de respectabilité! — Map.tha. Comme nous avons souffert ici de mœurs, de bienséance! Révolte-toi, Dina! 11 surviendra quelque événement qui éclaboussera toute cette respectabilité ». Dans Un Ennemi du peuple, Slockmann déclare (P. 262) : « Je ne peux pas supporter ce qu’on appelle les chefs... Ils gênent toujours un homme libre, n'importe où il se trouve et quoi qu’il fasse, et je voudrais, de concert avec vous, inventer le moyen de les anéantir comme des animaux nuisibles ». (P. 264) « Les ennemis les plus dangereux de la vérité et de la liberté parmi nous, c’est la majorité compacte. Oui, la maudite majorité compacte et libérale... La majorité n’a jamais raison... La minorité a toujours raison ». Quand Ibsen n’attaque pas la majorité avec sérieux, il la raille; — lorsque, par exemple, il confie à de grotesques philistins la tâche de défendre la société, ou fait trahir par de soi-disant radicaux l’hypocrisie de leur libéralisme. ( Les Soutiens de la société , P. 205. Le préfet de la ville : « Tu veux attaquer tes supérieurs; c’est ton habitude. Tu ne peux tolérer d’autorité au-dessus de toi ». Rosrnersholm, P. 251. Mor-
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tensgaard, le journaliste posant pour l’anti-clérical : « Nous avons bien assez de libres penseurs, monsieur le pasteur. J’allais dire que nous en avons trop. Ce dont le parti a besoin, ce sont des éléments religieux, — quelque chose qui impose le respect à tous. C’est ce qui nous manque terriblement ».)
Dans le même dessein de raillerie anarchiste, c’est toujours par des idiots ou par de méprisables pharisiens qu’il fait prendre la défense du devoir. « Quel droit avons-nous au bonheur? », dit l’imbécile pasteur Manders (Les Revenants, P. 58). « Non, nous devons faire notre devoir, madame, et votre devoir était de demeurer auprès de l’homme que vous aviez une fois choisi et auquel vous attachait un lien sacré ». Dans Les Soutiens de la société , c’est au coquin Bernick qu’est dévolue la tâche d’affirmer la nécessité de la subordination de l’individu à la société. (P. 63) « Ni l’homme ni la femme ne doivent penser à soi d’abord. Nous devons tous prêter notre appui à une société quelconque, grande ou petite ». Le non moins pitoyable préfet d 'Un Ennemi du 'peuple sermonne ainsi son frère Stockmann (P. 163) : « Tu as, en tout cas, un penchant invincible à te frayer ta route où bon te semble, et c’est inadmissible dans une société bien réglée. L’individu doit se soumettre à l’intérêt général ».
On voit le truc. Pour rendre ridicule et méprisable l’idée du devoir et de la subordination nécessaire de l’individu à la société, Ibsen prend comme porte-paroles de cette idée des personnages ridicules et méprisables. Par contre, ce sont les figures sur lesquelles il entasse tous les trésors de son amour, qui sont chargées de défendre la révolte contre le
devoir, d’invectiver ou de railler les lois, les mœurs, les institutions, la discipline de soi-même, et de proclamer un égotisme sans scrupules comme l’unique guide dans la vie.
Les racines psychologiques des instincts anti-sociaux d'Ibsen nous sont bien connues. Elles sont l’incapacité d’adaptation du dégénéré et le malaise perpétuel qui en découle au milieu de conditions auxquelles il ne peut s’accommoder par suite de ses défectuosités organiques. « Le criminel », dit Lombroso, « est, par sa nature névrotique et impulsive et par haine des institutions qui l’ont frappé ou qui l’entravent, un rebelle politique perpétuel latent, qui trouve dans les émeutes le moyen de satisfaire doublement ses passions, en même temps qu’il les voit, pour la première fois, approuvées par un nombreux public1 ». Celte remarque s’applique pleinement à Ibsen, avec cette petite variante qu’il est seulement un criminel théorique, parce que ses centres moteurs ne sont pas assez vigoureux pour transformer en action ses représentations anarchiquement criminelles, et qu’il trouve non dans la révolte, mais dans son activité de poète dramatique, les moyens de satisfaire ses instincts de destruction.
L’incapacité d’adaptation d’Ibsen fait de lui non seulement un anarchiste, mais aussi un misanthrope, et elle l’emplit d’une profonde lassitude de vivre. La doctrine de 1’ « ennemi du peuple » est contenue dans l’exclamation de Stockmann : « L’homme le plus puissant du monde, c’est celui qui est le plus seul », et dans Rosmersholm
1. C. Lombroso et IL Lasehi, Le crime politique et les révolutions par rapport au droit, à l’anthropologie criminelle et à la science du gouvernement. Traduit de l’italien par A. Bouchard. Paris, 1892, t. I, p. 195.
Brendel dit (P. 216) : « J’aime à jouir dans la solitude, car alors je jouis dix fois, vingt fois plus ». Ce même Brendel gémit plus tard, avec une gaieté mal jouée (P. 312) : « Je rentre chez moi. J’ai la nostalgie du grand néant... Pierre Mortensgaard ne veut jamais plus qu’il ne peut. Pierre Mortensgaard est capable de vivre sans aucun idéal. Et c’est là, vois-tu, c’est là que gît tout le secret de la • lutte et de la victoire. C’est là le comble de la sagesse en ce monde... La nuit noire, c’est encore là ce qu’il y a de mieux. Que la paix soit avec vous! ». Les paroles de Brendel sont particulièrement significatives, car, d’après le témoignage de M. Aug. Ehrhard, Ibsen a voulu se dépeindre lui-même dans ce personnage b Aussi celte petite indication de Brendel (P. 218) : « Ulric Brendel n’a pas coutume de forcer les portes de ces sortes d’institutions (les sociétés d’abstinence absolue) », n’est-elle pas complètement à négliger. Ce qui s’exprime dans ces passages, c’est le « dégoût des gens » et le « tædium vitæ » des aliénistes, phénomènes qui ne sont jamais absents des formes dépressives de l’aliénation mentale.
Outre son mysticisme et son égotisme, ce qui frappe encore chez Ibsen, c’est l’extraordinaire indigence de son monde d’idées, qu’il faut également considérer comme un stigmate intellectuel de dégénérescence. Des juges superficiels ou ignorants, qui apprécient la richesse intellectuelle d’un artiste d’après le nombre de volumes qu’il a produits,
1. Auguste Ehrhard, op. cit., p. 412 : « II (Ibsen) se donne luimême un rôle pour nous faire part, d’une manière directe, de ses désillusions.... C’est sous la figure fantastique et tourmentée d’UIric Brendel qu’il se présente à nous. Ne nous laissons pas tromper par le déguisement original dont il s’affuble. Ulric Brendel, le fou, n’est personne autre que Henrik Ibsen, l’idéaliste (?) ».
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croient avoir victorieusement réfuté le reproche d’infécondité soulevé contre un dégénéré, en montrant la grosse pile de ses œuvres. Ce genre de preuve ne prend pas, naturellement, auprès de l’homme compétent. L’histoire littéraire des fous enregistre nombre de déments qui ont écrit et publié des douzaines d’épais volumes. 11 faut que, pendant de longues années, à peu près nuit et jour, ils aient manié la plume avec une hâte fiévreuse; mais cette activité infatigable ne peut, en dépit de ses abondants résultats typographiques, être qualifiée de féconde, tous ces livres compacts n’offrant pas une seule pensée utilisable. Nous avons vu que Richard Wagner n’a jamais été capable, comme poète, d’inventer une fable, une figure, une situation, mais qu’il a toujours vécu aux dépens des vieux poèmes ou de la Bible. Ibsen possède presque aussi peu de véritable force créatrice personnelle que son parent intellectuel, et comme il dédaigne le plus souvent, dans son orgueil de mendiant, de faire des emprunts à d’autres poètes doués du don créateur ou aux traditions populaires débordantes de vie, ses productions, examinées de près et à fond, paraissent encore infiniment plus pauvres que celles de Wagner. Si nous ne nous laissons pas éblouir par l’art des variations d’un contre-pointiste exceptionnellement adroit en technique dramatique et si nous poursuivons les thèmes qu’il met en œuvre avec tant d’habileté, nous reconnaîtrons bientôt leur désespérante monotonie.
Au centre de toutes ses pièces (à l’exception des pièces romanliques de sa première période, celle de la pure imitation) se tiennent deux figures, toujours les mêmes, qui, en dernière analyse, n’en font qu’une, mais une fois
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avec le signe négatif, une autre fois avec le positif, thèse et antithèse dans le sens hégélien : l’être humain qui obéit uniquement à sa loi intérieure, c’est-à-dire à son égotisme, le proclamant avec audace et truculence, et celui qui, au fond, n’agit aussi qu’en vertu de son égotisme, mais qui n’a plus le courage de l’affîchér ouvertement et feint le respect de la loi des autres, de la manière de voir de la majorité; donc l’anarchiste avoué et violent, et sa contre-partie, l’anarchiste rusé et lâchement fourbe.
Celui qui aftirme son égotisme est, sauf une exception, toujours incarné dans une femme. L’exception est Brand. L’hypocrite, par contre, est toujours un homme, sauf, de nouveau, une exception : dans Iledda Gabier, en effet, le motif n’est pas pur; il se mêle dans son être, au franc anarchisme, un peu d’hypocrisie. Nora, Mme Alving ( Les Revenants) , Selma Bratsberg ( L'Union des jeunes ), Dina, MUe Lona Hessel, Mme Bernick [Les Soutiens de la société ), Hedda Gabier, Ellida Wangel, « la Dame de la mer », la Bébecca de Rosmersholm , sont une seule et même figure, mais vue en quelque sorte à différentes heures du jour, et, pour cette raison, sous une lumière différente. Les unes sont sur le mode majeur, les autres sur le mode mineur, celles-ci sont davantage hystériquement détraquées, celleslà moins, mais, dans leur essence, elles ne sont pas semblables seulement, elles sont identiques. Selma Bratsberg s’écrie (P. 229) : « Notre malheur? Le supporter ensemble? Tu me trouves maintenant assez bonne pour cela?... Non, je ne puis pas plus longtemps me taire! rester hypocrite et menteuse! Vous allez tout savoir... Oh! comme vous vous êtes mal conduits à mon égard! Vous
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avez honteusement agi, tous!... Comme j’ai ambitionné d’avoir une petite part de vos soucis! Mais quand j’interrogeais, on me rebutait avec une douce plaisanterie ! Vous m’avez habillée comme une poupée; vous avez joué avec moi comme on joue avec un enfant... Je vais m’en aller, te quitter... Laisse-moi! Laisse-moi! ». Et Nora (P. 270): « J'ai vécu des pirouettes que je faisais pour toi, Forvald... Toi et papa, vous avez été bien coupables envers moi. À vous la faute, si je ne suis bonne à rien... J’ai cru l’être (heureuse), je ne l’ai jamais été... J’ai été gaie, voilà tout... Notre maison n’a pas été autre chose qu’une salle de récréation. J’ai été poupée-femme chez toi, comme j’avais été poupée-enfant chez papa... Voilà pourquoi je vais te quitter... Je veux m’en aller tout de suite ». Ellida (P. 111, 122) : « Ce que je veux, c’est que nous nous mettions d’accord pour nous dégager l’un de l’autre, volontairement... Je ne suis pas celle que tu croyais épouser. Toi-même, en ce moment, tu t’en aperçois, et maintenant nous pouvons nous quitter de plein gré, volontairement... Ici rien ne m’attire, rien ne me retient. Je suis sans racine dans ta maison, Wangel ». Selma menace de s’en aller, Ellida est résolue à s’en aller, Nora s’en va, Mmc Alving s’en est allée. Le pasteur Manders dit à cette dernière ( Les Revenants , P. 60) : « Vous n’avez jamais tendu qu’à l’affranchissement de tout joug et de toute loi. Jamais vous n’avez voulu supporter une chaîne quelle qu’elle fût. Tout ce qui vous gênait dans la vie, vous l’avez rejeté sans regret, sans hésitation, comme un fardeau insupportable, n’écoutant que votre bon plaisir. Il ne vous convenait plus d’être épouse, et vous vous êtes libérée de
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votre mari; il vous semblait incommode d’être mère, et vous avez envoyé votre fils parmi les étrangers ». Mme Bernick était, comme ses sosies, une étrangère dans sa maison. Mais elle, elle ne veut pas s’en aller, elle veut rester et tenter de conquérir son mari [Soutiens de la société , P. 141) : « J’ai cru pendant longtemps que je t’avais possédé, puis reperdu; je comprends à cette heure que tu ne m’avais jamais appartenu, mais que tu vas être à moi ». Dina, dans la même pièce, ne peut encore s’en aller, car elle n’est pas encore mariée; mais elle donne à son idée de révolte cette forme, qui répond à son état de jeune fille (P. 11-9) : « Je serai votre femme... Mais je veux d’abord travailler, devenir quelqu'un... Être une chose que l’on prend, non, cela ne me conviendrait pas ». Rébecca, elle non plus, n’est pas mariée mais elle part cependant (. Rosmersholm , P. 305) : « Je pars. — Rosmer. Tout de suite? — Rébecca. Oui... vers le Nord. C’est de là que je viens. — Rosmer. Mais tu n’as plus rien qui t’y appelle. — Rébecca. Ici non plus, rien ne me retient. — Rosmer. Que comptes-tu faire? — Rébecca. Je n’en sais rien. Tout ce que je désire, c’est que cela finisse ».
Maintenant, la contre-partie : l’égoïste hypocrite qui satisfait son égotisme sans heurter la société. Cette figure se présente successivement sous les noms de Forvald, de Helmer, du consul Bernick, du vicaire Rorlund, du pasteur Manders, du bourgmestre Stockmann, de Werlé, une fois aussi un peu sous celui d’Hedda Gabier, toujours avec les mêmes idées et les mêmes mots. Helmer s’écrie, après les aveux de sa femme Nora (P. 262) : « Oh! le terrible réveil!... Absence de religion, absence de morale,
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absence de tout sentiment de devoir!... Il pourrait ébruiter la chose... et, en ce cas, on me soupçonnerait peut-être d'avoir été complice de ta criminelle action... Il faut que je le contente d'une façon ou d’une autre. Il s’agit d'étouffer l’affaire à tout prix ». Le pasteur Manders fait entendre ces paroles en différentes occasions : « On n’a vraiment pas besoin de rendre compte à chacun de ce qu’on lit et de ce qu’on pense entre ses quatre murs... Nous ne pouvons pourtant pas nous livrer aux mauvais jugements et nous n’avons nullement le droit de scandaliser l'opinion... Vous avez déserté, en exposant votre nom et votre réputation, et vous avez été sur le point de perdre par-dessus le marché la réputation des autres. N'était-ce pas trop inconsidéré de venir chercher un refuge chez moi?... La vie de famille n’est malheureusement pas toujours aussi pure qu’elle devrait être. Mais une chose comme celle à laquelle vous faites allusion (des unions incestueuses) ne se sait jamais,... du moins avec certitude ». Le vicaire Rorlund : « Voyez comme la vie de famille 's’en va! Voyez avec quelle audace on s’y révolte contre les vérités les plus sacrées !... Il pousse bien un peu d’ivraie parmi le bon grain, mais faisons tous nos efforts pour l’arracher... O Dina, comment pouvez-vous interpréter si mal la prudence!... Quand on est, par vocation, un des soutiens moraux de la société, on ne peut être trop circonspect... Vous m etes si chère, Dina! Chut, quelqu’un vient. Dina, faites-le pour moi : rejoignez ces dames dans le jardin... (Un bon livre) est une bienfaisante contre-partie des productions quotidiennes de la presse ». Le consul Bernick, dans la même pièce :
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« Mais, par exemple, qu’ils aient choisi ce moment,... juste celui où j’avais le plus besoin de jouir d’une réputation irréprochable! Les journaux des villes voisines vont publier des correspondances d’ici... Les écrivailleurs des journaux me reprochent... Et moi, dont la mission est de donner l’exemple à mes concitoyens, je dois me laisser dire ces choses-là en face! Je ne veux pas le supporter plus longtemps, car je n’ai pas mérité que l’on déshonore ainsi mon nom... Je tiens à garder ma conscience pure. En outre, cela fera bonne impression dans la presse et surtout dans les cercles, quand on verra que je mets de côté toutes considérations personnelles pour laisser la justice suivre son cours ». Kroll, dans Rosmersholm : « Lisez-vous jamais les journaux radicaux?... Ainsi, vous avez vu comment ces messieurs « du peuple » se sont jetés à la curée? Quelles infâmes grossièretés ils se sont permises envers moi? ». Werlé, dans Le Canard sauvage : « Si même, par dévouement pour moi, elle consentait à braver les mauvaises langues, les méchants propos et tout ce qui s’ensuit? ». Le préfet, dans Un Ennemi du peujüe : « Si je veille sur ma réputation avec une certaine jalousie, c’est dans l'intérêt de la ville... Je considère comme de la plus grande importance que, dans l’intérêt de la Société, ton rapport ne soit pas présenté à la direction des Bains. Plus tard, nous ferons de notre mieux, en secret; mais cette fatale affaire doit rester absolument ignorée du public... Tu as en outre la déplorable manie de raconter au public, dans les journaux, tout ce que tu penses, le possible et l’impossible. Dès que tu as une idée, il faut que tu en fasses immédiatement un article
de journal, ou même une brochure ». Finalement, Hedda Gabier : « Comment as-tu pu partir si ouvertement!... Que dira le monde?... J'ai si peur du scandale!... Je crois que vous devriez accepter, par égard pour vous-même, ou plutôt par égard pour le monde ».
En lisant à la fde tous les passages sur le mode de Nora et de Helmer, on aura forcément l’impression qu’ils font partie d’un seul et même rôle, et cette impression sera juste, car, sous une douzaine de noms différents, c’est toujours aussi un rôle unique. On peut en dire autant des femmes qui, contrairement à l’égotiste Nora, se sacrifient pour les autres. Martha Bernick, MUe Lona Hessel, Hedwige, MUe Tesman, etc., sont toujours la même figure diversement déguisée. Mais l’uniformité s’étend jusqu’aux plus petits détails. La maladie héréditaire de Rank est simplement reprise plus à fond dans la maladie héréditaire d’Oswald. Le départ de Nora se renouvelle presque dans chaque pièce et est parodié dans Le Canard sauvage par le départ de Hjalmar. Un trait de cette scène apparaît mot pour mot dans les répétitions de celle-ci. « Noua. Je laisse les clefs là. Pour ce qui concerne le ménage, la bonne est au fait... elle l’est mieux que moi ». « Ellida. Que je parte,... je n’aurai pas une clef à remettre, pas un ordre à donner. Pas un lien ne m’attache à ta maison ». Dans Maison de poupée , l’héroïne, qui a réglé son compte avec la vie et voit venir en frissonnant la catastrophe, se fait jouer sur le piano, par Rank, une tarentelle sauvage, qu’elle accompagne en dansant; dans Hedda Gabier , on entend l’héroïne « jouer sur le piano un air de danse endiablé », avant qu’elle se tire un coup de pistolet. Rosmer dit à
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Rébecca déclarant qu’elle veut mourir: « Non! tu recules, tu n’oses pas ce qu’elle a osé » . Le concussionnaire Krogstad dit à Nora qui le menace de se tuer : « Oh! vous ne m’effrayez pas. Une dame délicate et distinguée comme vous... On ne fait pas de ces choses-là ». A Hedda Gabier qui vient de lui dire : « Plutôt mourir! », Brack répond : « Ces choses-là se disent, mais ne se font pas ». C'est à peu près dans les mêmes termes qu’Helmer reproche à sa femme Nora, et le pasteur Manders à Mmc Alving, celui-là, de lui avoir sacrifié son honneur par suite du faux qu’elle a commis, celui-ci, d’avoir voulu lui sacrifier le sien. C’est absolument dans les mêmes termes que MUe Lona Hessel exige de Bernick, et Rébecca de Rosmer, qu’ils fassent leur confession. Werlé a commis le crime de séduire la servante Gina. Le crime d’Alving a été de séduire sa servante. Cette façon pitoyablement débile de se répéter soimême, cette impuissance d’un cerveau paresseux' à effacer l’empreinte d’une idée une fois élaborée péniblement, vont si loin chez Ibsen, que, même dans la dénomination de ses personnages, il demeure, consciemment ou inconsciemment, sous l’influence d’un écho. Nous avons dans Maison de poupée Helmer, dans Le Canard sauvage Hjalmar , dans Les Soutiens de la société Hilmar, le frère de Mmc Bernick.
C’est ainsi que tout le théâtre d’Ibsen est comme un kaléidoscope de bazar à deux sous. Quand on regarde par le trou dans le tuyau en carton, on aperçoit, à chaque secousse de l’instrument, de nouvelles figures bigarrées. Ce jouet amuse les enfants. Mais les grandes personnes savent qu’il n’y a là-dedans que quelques frag-
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rncnts de verre de couleur, toujours les mêmes, assemblés pêle-mêle, et multipliés par trois morceaux de verre à glace en un dessin symétrique dont les arabesques sans expression fatiguent bien vite. Mon image ne s’applique pas seulement au théâtre d’Ibsen, mais aussi à l’auteur lui-même. En réalité, le kaléidoscope, c’est lui. Les quelques pauvres débris de verre avec lesquels il cliquette depuis trente ans et qu’il secoue au hasard, en des combinaisons faciles, sont ses obsessions. Celles-ci ont pris naissance dans son intérieur malade, et ne lui ont pas été suggérées par le spectacle du monde. Ce prétendu « réaliste » ne sait rien de la vie réelle. 11 ne la comprend pas, il ne la voit même pas, il ne peut, en conséquence, renouveler avec son aide sa provision d’impressions, d’idées, de jugements. D’apres la recette connue pour construire des canons, on prend un trou et on verse du métal autour. Ibsen procède de même dans la construction de ses pièces. Il a une thèse, ou, plus justement, une folie anarchiste : c’est le trou. Il ne s'agit plus que d’entourer ce trou, ce néant, du métal de la réalité vitale. Mais celle-là, Ibsen ne la possède pas. Tout au plus trouve-t-il parfois, en fouillant dans le fumier, quelques petits fragments de clous à ferrer usés ou une vieille boîte à sardines, mais ce maigre métal ne suffit pas pour faire un canon. Là où il s’efforce de tracer un tableau d'événements contemporains réels, il étonne par la mesquinerie des faits et des êtres qui constituent son expérience.
Philistin, petit provincial, ce ne sont pas encore les mots qui conviennent ici. Cela tombe déjà au-dessous du
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seuil de l'humain. Le vieux naturaliste François Huber et John Luhbock enregistrent des faits de ce genre, quand ils observent la vie d’une colonie de fourmis. Les petites particularités qu’Ibsen attache avec des épingles à ses thèses à deux jambes, pour leur donner du moins autant de ressemblance humaine qu’en possède un épouvantail à moineaux, sont empruntées à une horrible société de « petit trou pas cher » norvégien, composée d’ivrognes et de hurluberlus, d’idiots et d’oies hystériques devenues folles, qui n’ont jamais formé clairement en leur vie d’autre idée que celles-ci : « Comment me procurerai-je une bouteille d’eau-de-vie? », ou : « Comment me rendrai-je intéressante aux yeux des hommes? » La seule chose qui distingue des animaux ces Lœvborg, cesEkdal, ces Oswald Alving, etc., c’est qu’ils boivent ferme. Les Nora, les Hedda, les Ellida ne font point ribote, mais, par contre, elles divaguent de façon à exiger la camisole de force. Les grands événements de leur vie sont l’obtention d’un emploi dans une banque (. Maison de poupée) , leurs catastrophes, l’aveu qu’on n’a plus la croyance religieuse ( Rosmersholm ), la perte d’une situation de médecin de ville d’eaux (Un Ennemi du peuple ), l’ébruitement d’une aventure nocturne amoureuse du temps de la jeunesse ( Les Soutiens de la société ); les crimes épouvantables qui assombrissent, comme un nuage orageux, la vie de ses personnages et du milieu qui les entoure, ce sont une amourette avec une servante ( Les Revenants, Le Canard sauvage ), une liaison avec une chanteuse de café-concert ( Les Soutiens de la société ), une coupe de bois irrégulière, commise par erreur, dans une forêt de l’État (Le Canard sauvage),
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une visite dans une maison publique à la suite d’un bon dîner ( Iledda Gabier). Il m’arrive parfois de passer une demi-heure avec de petits enfants pour m’amuser à leur conversation et à leurs jeux. Le hasard voulut une fois que les enfants eussent été témoins, dans la rue, d’une arrestation. La personne qui les accompagnait les avait bien vile éloignés de ce spectacle, mais ils en avaient vu assez pour être fortement impressionnés. Le lendemain, à mon arrivée, leur esprit était encore tout rempli du grand événement, et j’entendis le dialogue suivant : « Mathilde ( trois ans). Pourquoi a-t-on donc arrêté ce monsieur? — Richard (cinq ans, très digne et sentencieux). Ce n’était pas un monsieur, c’était un méchant homme. On l’a mis en prison parce qu’il n’était pas sage. — Mathilde. Qu’a-t-il donc fait? — Richard (après un moment de réflexion). Sa maman lui avait défendu de prendre du chocolat. Il a cependant pris du chocolat. Voilà pourquoi sa maman l'a fait mettre en prison ». Cette conversation d’enfants m’est revenue à la mémoire chaque fois que je suis tombé, dans le théâtre d’Ibsen, sur un de ces crimes qu’il traite avec une importance si déroulante. Ils sont empruntés à l’horizon intellectuel d’un bambin dont le pantalon laisse passer, par derrière, un pan de chemise.
Nous avons maintenant fait le tour d’Ibsen. Au risque d’être prolixe et lourd, je l’ai toujours caractérisé avec ses propres paroles, afin que le lecteur ait sous les yeux la matière même d’où j’ai dérivé mes jugements. Ibsen s’offre à nous comme un mystique et un égoliste qui aimerait à prouver que le monde et les hommes ne valent pas le
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diable, mais qui prouve seulement qu’il n’a pas le plus faible soupçon de celui-là et de ceux-ci. Incapable de s’adapter à n’importe quelles conditions, il médit d'abord de la Norvège, puis de l’Europe en général. On ne peut rencontrer, dans une seule de ses pièces, une seule idée vraiment contemporaine, se rattachant vraiment aux forces actives de l'époque présente, à moins qu’on ne veuille faire l’honneur à son anarchisme, qui s’explique par la constitution maladive de son esprit, et à ses parodies des résultats les plus incertains des recherches en matière d’hypnose et de télépathie, -de les regarder comme des idées de cette sorte. Il est un habile technicien dramatique et il s’entend à présenter avec une grande force poétique des personnages d’arrière-fond et des situations en dehors du grand courant de la pièce. Mais c’est là aussi le seul mérite authentique qu’une analyse consciencieuse et saine puisse trouver en lui. 11 a osé parler de ses « idées morales », et ses admirateurs répètent le mot couramment. Les idées morales d’Ibsen! Ceux qui n’en rient pas, après avoir lu son théâtre, ne possèdent réellement aucun sens humoristique. 11 semble prêcher le reniement de la foi religieuse, et n’a pu se débarrasser des idées religieuses de la confession, du péché originel, du sacrifice du Sauveur. Il pose comme idéal l’égoïsme de l’individu et son affranchissement de tout scrupule, et à peine un individu a-t-il agi un peu sans scrupule, qu’il gémit d’un ton contrit jusqu’à ce qu’il ait soulagé par la confession son cœur plein à étouffer; les seules figures vraies et agréables qui réussissent à Ibsen, ce sont les femmes qui se sacrifient pour d’autres jusqu’à l’anéantis-
l’ibsénisme
sement de leur individualité. Il célèbre chaque accroc à la morale comme un acte héroïque, et punit en même temps tout simplement de la mort la plus légère et la plus sotte amourette. Il se gargarise avec les mots « vérité », « progrès », etc., et prône dans sa meilleure œuvre le mensonge et l’immobilité. Et toutes ces contradictions n’apparaissent pas, ainsi qu’on pourrait le croire, successivement, comme des stations sur le chemin de son évolution; non, elles sont simultanées, elles se présentent toujours les unes à côté des autres. Son admirateur français Auguste Ehrhard voit ce fait un peu gênant et cherche à l’excuser de son mieux \ Son commentateur norvégien, au contraire, Henrik Iæger, affirme avec la plus grande sérénité d’âme que ce qui caractérise surtout les œuvres d’Ibsen, c’est leur unité2. Le Français et le Norvégien ont agi très imprudemment en ne se concertant pas avant de louer d’une façon si divergente leur grand homme. La seule « unité » qu’il me soit possible de découvrir dans Ibsen, c’est celle de sa confusion. Le seul point en lequel il est réellement toujours resté semblable à lui-même, c’est sa complète incapacité d’élaborer une seule idée nette, de comprendre un seul des mots d’ordre qu’il pique çà et là dans ses pièces, de tirer d’une seule prémisse les conséquences justes.
1. Auguste Ehrhard, op. cit., p. 120 : « Avec une admirable franchise, Ibsen signale dans ses dernières œuvres l’abus que l’on peut faire de ses idées (!). Il conseille aux réformateurs une prudence extrême, si ce n’est le silence. Quant à lui, il cesse d’exciter ta foule à la poursuite du progrès (!) moral et social; il se retranche dans son pessimisme dédaigneux, et jouit, dans une aristocratique solitude, de la vision sereine des temps futurs ».
2. Henrik Iæger, Henrik Ibsen og hans Vaerker. En Fremstilling i Grundrids. Christiania, 1892, passim.
l’égotisme
Et c’est ce détraqué méchant, anti-social, d’ailleurs superbement doué au point de vue de la technique du théâtre, qu’on a osé élever sur le pavois comme le grand poète universel du siècle finissant! Ses partisans ont crié aux quatre coins du monde : « Ibsen est un grand poète ! », tant qu’enfin les esprits solides devinrent hésitants, et que les esprits faibles furent complètement subjugués. Dans un livre récent sur Simon le Magicien, il y a cette jolie histoire : « Le Libyen Apsethus voulait devenir dieu. En dépit toutefois de ses immenses efforts, il ne pouvait contenter son violent désir. Il voulait en tout cas que l’on crût qu’il était devenu dieu. Il réunit à cet effet une grande quantité de perroquets, si nombreux en Libye, et les enferma tous dans une cage. 11 les garda un certain temps et leur apprit à dire : Apsethus est dieu. Quand les oiseaux eurent appris cela, il ouvrit la cage et les lâcha. Et les oiseaux se répandirent dans toute la Libye, et leurs paroles pénétrèrent jusque dans les établissements grecs. Et les Libyens, étonnés de la voix des oiseaux et ne soupçonnant pas quelle ruse Apsethus avait employée, le considérèrent comme un dieu 1 ». Conformément à l’exemple de l’ingénieux Apsethus, Ibsen a su apprendre à quelques « compréhensifs », à ces Georges Brandès, à ces Auguste Ehrhard, à ces Henrik Iæger, etc., ces mots : « Ibsen est moderne! Ibsen est un poète de l’avenir! », et ces perroquets se sont répandus dans tous les pays et jacassent d’une façon étourdissante dans les livres et les journaux : « Ibsen est grand! Ibsen est un esprit moderne! ». Et les