‹ DégénérescenceChapitre 24 sur 56 · G.-R.-S. Mead, Simon Magus. Londres · texte numérisé non relu

G.-R.-S. Mead, Simon Magus. Londres

débiles dans le grand public murmurent après eux ce cri, parce qu’ils l’entendent fréquemment, et que chaque parole fortement accentuée, prononcée avec décision, fait sur eux de l'impression.

Sans doute, ce serait se montrer superficiel que de croire que l’audace de ses corybantes explique seule la place à laquelle on a pu pousser Ibsen. Il a, sans conteste, des traits par lesquels il devait agir sur ses contemporains.

D’abord, ses phrases confuses sur la « grande époque dans laquelle nous vivons », sur 1’ « ère nouvelle qui s’annonce », sur la « liberté », le « progrès », etc., et ses allusions incidentes et vagues à ce sujet. Ces phrases étaient faites pour plaire à tous les rêveurs et à tous les radoteurs, car elles laissent le champ libre à toutes les interprétations et permettent notamment de présumer dans leur auteur de la modernité et une hardie poussée en avant. Qu’Ibsen lui-même se moque cruellement, dans Le Canard sauvage , des « compréhensifs », en faisant employer par Relling le mot « démoniaque » absolument dépourvu de sens, d’après sa propre déclaration, comme lui-même emploie son verbiage sur la liberté et le progrès, cela ne les décourage pas. Ce qui précisément fait d’eux des « compréhensifs », c’est qu’ils peuvent interpréter chaque passage à leur convenance.

Ensuite, sa doctrine du droit de l'individu de vivre suivant sa propre loi. Est-ce véritablement là sa doctrine? On doit le nier quand, après s’être fait jour à travers ses nombreuses contradictions et réfutations de lui-même, on a vu qu’il traite avec un amour particulier les brebis expiatoires qui ne sont que négation de leur propre

« moi », que suppression de leurs instincts les plus naturels, qu’amour du prochain et que tendres égards. En tout cas, ses apôtres ont prétendu que l’individualisme anarchiste est la doctrine centrale de son théâtre. M. Aug. Ehrhard la résume dans ces mots : « La révolte de l’individu contre la société. En d’autres termes, Ibsen est l’apôtre de l'autonomie morale 1 ». Or, une telle doctrine est de nature à exercer des ravages parmi les gens à la pensée paresseuse ou parmi ceux qui sont incapables de penser.

M. Aug. Ehrhard ose employer cette expression : « autonomie morale ». Au nom de ce beau principe, les hérauts critiques d’Ibsen persuadent à la jeunesse qui accourt vers lui qu’elle a le droit de « s’épanouir », et ils sourient avec bienveillance quand leurs auditeurs entendent par là le droit de céder à leurs bas instincts et de s’affranchir de toute discipline. Comme le font les ruffians, dans les ports de la Méditerranée, aux voyageurs bien vêtus, ils murmurent à l’oreille de leur public : « Amusezvous! Jouissez! Venez avec moi, je vous montrerai le chemin! ». Mais c’est l’immense erreur des gens de bonne foi et l’infâme fourberie des corrupteurs de la jeunesse aspirant au salaire de leur proxénétisme, de confondre 1’ « autonomie morale » avec l’absence de frein.

Ces deux notions ne sont pas seulement non synonymes, elles sont même opposées l’une à l’autre et s’excluent mutuellement. Liberté de l’individu! Le droit de disposer de soi-même! Le « moi » son propre législateur! Quel est

i. Auguste Ehrhard, op. cit., p. 94.

l’ibsénisme

ce « moi » qui doit se donner ses lois? Quel est ce « soimême » pour lequel Ibsen revendique le droit de disposer seul? Quel est ce libre individu? Nous avons déjà vu dans la « Psychologie de l’égotisme » que toute la notion d’un « moi » opposé au reste du monde comme quelque chose d’étranger et d’exclusif, est une illusion de la conscience, et je n’ai pas besoin d’y revenir ici. Nous savons que l’homme, comme tout être vivant très compliqué et hautement développé , est une société ou un État d’êtres vivants de plus en plus simples, de cellules et de systèmes de cellules ou organes qui ont tous leurs fonctions et leurs besoins propres. Ils se sont associés dans le cours de l’évolution de la vie sur la terre et ont subi des altérations afin de pouvoir accomplir des fonctions plus hautes que celles possibles à la cellule simple et à l’agglomération de cellules primitive. La plus haute fonction de la vie que nous connaissions jusqu’ici est la conscience claire, le contenu le plus élevé de la conscience est la connaissance, et le but le plus visible et le plus immédiat de la connaissance est de fournir à l’organisme toujours de meilleures conditions de vie, c’est-à-dire de prolonger le plus longtemps possible son existence et d’emplir celle-ci du plus grand nombre de sensations de plaisir. Pour que l’organisme, dans son ensemble, puisse être au niveau de sa tâche, ses parties constitutives sont obligées de se soumettre à une hiérarchie sévère. L’anarchie à l’intérieur de l'organisme est de la maladie et mène rapidement à la mort. Chaque cellule accomplit son travail chimique de décomposition et de reconstruction de combinaisons, sans s’occuper d’autre chose. Elle travaille presque exclusive-

l’égotisme

ment pour elle. Sa conscience est la plus limitée qu’on puisse imaginer, sa prévision est probablement nulle, sa faculté d’adaptation par sa propre force est si faible que, pour peu qu’elle soit nourrie un tantinet plus faiblement que sa voisine, elle ne peut se maintenir en face de celleci et est Immédiatement dévorée par elle *. Le groupe de cellules différencié, l’organe, a déjà une conscience plus étendue, ayant son siège dans ses propres ganglions nerveux; sa fonction est plus compliquée et ne profite plus à lui seul ou à lui principalement, mais à l’organisme total; il a donc déjà aussi une influence — je dirais constitutionnelle — sur la direction des affaires de l’organisme total, qui s’affirme en ce que l’organe est capable d’inspirer à la conscience des représentations qui poussent la volonté à des actes. Mais l’organe le plus élevé dans lequel se résument tous les autres, est la substance grise. C’est elle qui est le siège de la conscience claire. Elle travaille le moins pour elle, le plus pour la chose publique, c’est-à-dire pour l'organisme total. Elle est le gouvernement de l’État. A elle aboutissent tous les rapports de l’intérieur et du dehors; il faut qu’elle s’oriente au milieu de toutes les complications, qu’elle fasse preuve de prévoyance et qu’elle

tienne compte, à chaque acte, non seulement de l’effet

immédiat, mais aussi des conséquences plus éloignées pour

1. W. Roux, Sur la lutte des parties de l'organisme. Leipzig, 1881. Depuis la publication de ce travail, la doctrine de la phagocytose ou de la digestion des cellules plus faibles par les plus fortes a été considérablement élargie. Mais ce n’est pas le lieu de citer ici les nombreuses communications parues à ce sujet dans les revues allemandes : la Revue de zoologie scientifique, les Archives de Virchow, la Feuille centrale biologique , les Annales zoologie ques, etc.

l’ibsénisme

la chose publique. Quand donc il est question de « moi », de « soi-même », d’ « individu », on ne peut raisonnablement avoir en vue une partie subordonnée quelconque de l’organisme, le petit orteil ou le rectum, mais seulement la substance grise. Elle, certes, a le droit et le devoir de diriger l'individu et de lui prescrire sa loi. Elle, c’està-dire la conscience. Mais comment celle-ci forme-t-elle ses jugements et ses décisions? Elle les forme à l’aide des aperceptions éveillées en elle par les excitations venant des organes intérieurs et des sens. Si la conscience se laisse diriger seulement par les excitations organiques, elle cherche à satisfaire des désirs momentanés aux dépens du bien-être dans l’heure suivante, elle nuit à un organe en favorisant le besoin d’un autre, et elle néglige de prendre en considération des circonstances du monde extérieur avec lesquelles elle devrait compter dans l’intérêt de l’organisme. Quelques exemples très simples à cet égard. Un homme nage entre deux eaux. Les cellules n’en savent rien et ne s’en occupent pas. -Elles empruntent tranquillement au sang l’oxygène dont elles ont momentanément besoin et dégagent en échange de l’acide, carbonique. Le sang corrompu excite la moelle allongée, et celle-ci réclame impétueusement un mouvement d’inspiration. Si la substance grise cédait à ce désir pleinement justilié d’un organe et transmettait aux muscles intéressés l’impulsion d’un mouvement d’inspiration, le poumon se remplirait d’eau et la mort de l’organisme total s’ensuivrait. Aussi, la conscience n’obéit-elle pas aux demandes de la moelle allongée, et, au lieu d’envoyer des impulsions de mouvement aux muscles intercostaux et du diaphragme,

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elle les envoie aux muscles des bras et des jambes; le nageur, au lieu de respirer dans l’eau, émerge à la surface. Autre cas. Un convalescent de fièvre typhoïde éprouve une boulimie. S’il cédait à sa faim, il se procurerait une satisfaction immédiate, mais, vingt-quatre heures après, il mourrait vraisemblablement d’une perforation de l’ intestin. Sa conscience résiste en conséquence, pour le bien de l’organisme total, au désir de ses organes. Naturellement, les cas sont bien rarement si simples, mais beaucoup plus compliqués. Toutefois, c’est toujours la tâche de la conscience d’examiner les excitations qui lui arrivent de la profondeur des organes, de comprendre dans les représentations de mouvement qu’elles provoquent toutes ses expériences précédentes, sa connaissance, les directives du monde extérieur, et de ne pas céder à ces excitations quand les jugements qui leur sont opposés l’emportent en force sur elles.

Même un organisme absolument sain dépérit vite, lorsque l’activité inhibitrice de la conscience ne s’exerce pas et que, par ce manque d’exercice, sa force inhibitrice s’étiole. La folie des Césars n’est rien autre chose que la conséquence de l’indulgence systématique de la conscience pour chaque exigence des organes*. Si l’organisme n’est pas tout à fait sain, s’il est dégénéré, sa ruine est encore beaucoup plus rapide et plus sûre quand il obéit aux exigences de ses organes, car ceux-ci souffrent alors de perversions, ils réclament des satisfactions qui ne sont pas seulement nuisibles à l’organisme total ultérieurement, mais leur nuisent à eux-mêmes immédiatement.

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