‹ DégénérescenceChapitre 25 sur 56 · Jacoby, La Folie des Césars. Paris · texte numérisé non relu

Jacoby, La Folie des Césars. Paris

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Quand donc on parle du « moi » qui doit avoir le droit de décider de lui-même, il ne peut être question que du « moi » conscient, de la pensée qui examine, se souvient, observe et compare, et non des « sous-moi » incohérents, le plus souvent en lutte entre eux, qu’enferme l’inconscient *. L’individu est l’homme jugeant, non l’homme instinctif. La liberté, c’est l’aptitude de la conscience à puiser des excitations non seulement dans les désirs des organes, mais aussi dans le travail des sens et dans ses propies images rappelées. La « liberté » ibsénienne est le plus profond esclavage, et toujours un esclavage suicide 2. Elle est 1 assujettissement du jugement à l’instinct et la révolte d’un seul organe contre la domination de celte force chargée de veiller au bien-être de l’organisme entier. Même un philosophe aussi individualiste qu’Herbert Spencer, dit : « Pour devenir propre à l’état social, il faut... que l’homme possède l’énergie capable de i énoncer à une petite jouissance immédiate pour en obtenir une plus grande dans l’avenir 3 ». Un homme sain

1. Al.red Binet Les altérations de la personnalité. Paris, 1892 p. 23 reproduit le cas, observé par Bourru et Burot et souvent

Sk mo^°Un’ ’ T ré',JniSSait,fn Iui six diiïérentes personnalités!

' mo« • najant pas la moindre connaissance les uns desautres et dont chacun possédait un autre caractère, un autre souvenir ment, etcCe’ d aUU’eS Popularités de sentiment et de mouve-

SiVfv!! exprefsi°n n'est Pas une simple tournure de rhétorique. S. la tyrannie de 1 instinct finit toujours par conduire l’individu peu a peu a sa destruction, elle le fait parfois aussi immédiatement miumw-01 pe^lptn el el av0ir pour objel direct le suicide ou l’auto- Uhewl ’ f ' h0mme “ libre ’ t<» obé't à son instinct a alors la * llberle ” de se mutiler ou de se tuer, bien que cela réponde si peu a son désir reel, qu’il cherche auprès des aut res une protection cor, re lui-même. Voir le Dr R. von KrafTt-Ebing, Manuel TZcho pathologie legale , 3° édition refondue. Stuttgart, 1S92. p. 3H.

... Herbert Spencer, L’Individu contre l’État. Traduit de l’anglais par J. Gerschel, 3' édition. Paris, 1892, p. 101.

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et dans la pleine vigueur de son intelligence ne peut pas renoncer à son jugement. Le « sacrifice de l’intellect » est le seul qu’il ne puisse faire. Si la loi et les mœurs lui imposent des actes qu’il trouve absurdes, parce qu’ils sont tontraires au but, il n’a pas seulement le droit, mais le devoir, de défendre la raison contre l’absurdité et la connaissance contre l’erreur. Mais il se révoltera toujours uniquement au nom du jugement, et jamais au nom de l’instinct.

Toute cette philosophie du refrènement de soi-même ne peut être prêchée, il est vrai, qu’à des gens sains. Elle n’est pas applicable aux dégénérés. Leur cerveau et leur système nerveux défectueux sont hors d’état de répondre à ses exigences. Les processus intimes de leurs organes sont morbidement exacerbés. Ceux-ci envoient en conséquence des excitations particulièrement fortes dans la conscience. Les nerfs sensoriels sont mauvais conducteurs. Les images rappelées dans le cerveau sont pâles. Les perceptions du monde extérieur, les représentations des expériences antérieures sont donc absentes ou trop faibles pour vaincre l’excitation provenant des organes. De telles gens ne peuvent que suivre leurs désirs et leurs impulsions. Ils sont les « instinctifs » et les « impulsifs » de la psychiatrie. Les Nora, les Ellida, les Rébecca, les Stockmann, les Brand, etc., sont de cette espèce. Ces gens, étant dangereux pour eux-mêmes et pour les autres, doivent être mis en tutelle par des gens raisonnables, autant que possible dans les asiles d’aliénés. Voilà ce qu’il faut répondre aux fous ou aux charlatans qui vantent les figures ibséniennes comme des « êtres libres » et de « fortes personnalités »,

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et, avec leurs airs séducteurs de « disposition de soimême », d’ « indépendance morale », d’« épanouissement de l’individualité», attirent qui sait où? mais certainement à leur ruine, des enfants incapables de discernement.

Le troisième trait du théâtre d’Ibsen qui explique ses succès, est le jour sous lequel il montre la femme. « Les femmes sont les soutiens de la société », fait-il dire à Bernick. La femme a, chez Ibsen, tous les droits et pas un devoir. Le lien du mariage ne l’enchaîne pas. Elle s’en va quand elle aspire à la liberté ou croit avoir à se plaindre de son mari, ou quand un autre homme lui plaît un tantinet plus que son époux. L’homme qui joue le Joseph et ne se rend pas aux désirs d’une dame Putiphar ne s’attire pas, comme on pourrait le penser, la raillerie traditionnelle, mais est déclaré tout net un criminel. ( Les Revenants, P. 81. Le Pasteur. Ce fut la plus grande victoire de ma vie : un triomphe sur moi-même. — Mmc Alving. Un crime envers nous deux ».) La femme est toujours l’être intelligent, fort, courageux, l’homme toujours l’imbécile et le lâche. Dans chaque rencontre la femme triomphe comme elle veut, et l’homme est aplati comme une galette. La femme a seulement besoin de vivre pour elle-même. Elle a même vaincu, chez Ibsen, son instinct le plus primitif, celui de la maternité, et elle abandonne sans sourciller sa couvée, quand il lui prend fantaisie d’aller chercher des satisfactions ailleurs. Une telle adoration contrite de la femme, qui forme pendant au culte idolâtrique de Richard Wagner pour elle, une telle approbation inconditionnelle de toutes les abjections féminines, devaient assurer à Ibsen les applaudissements de toutes les femmes qui,

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dans les viragos hystériques, nymphomanes, atteintes de perversions de l’instinct maternel *, que l’on rencontre dans son théâtre , reconnaissaient ou leur image , ou l’idéal de développement de leur imagination dégénérée. Les femmes de cette espèce trouvent effectivement toute discipline intolérable. Elles sont de naissance les « femmes de ruisseau » de Dumas fils. Elles ne sont pas faites pour le mariage, pour le mariage européen avec un seul homme. La promiscuité sexuelle et la prostitution, celte forme atavique de la dégénérescence chez la femme, selon Ferrero 1 2, constituent leur instinct le plus intime, et elles sont reconnaissantes à Ibsen d’avoir catalogué leurs penchants, auxquels on donne d’habitude de vilains noms, sous les belles désignations de « lutte de la femme pour son autonomie morale », et de « droit de la femme à l’affirmation de sa personnalité ».

Le pauvre Auguste Slrindberg, cet écrivain suédois au cerveau également détraqué, mais d’une grande force créatrice, se donne l’énorme peine de montrer (dans ses pièces intitulées Le Père, La comtesse Julie, Les Créanciers, etc.), l’absurdité des vues d’Ibsen sur l’essence de la femme, ses droits, sa situation par rapport à l’homme, en parodiant ces vues par une exagération furieuse. Mais sa méthode est fausse. Il ne convaincra jamais Ibsen, par des arguments rationnels, que ses doctrines sont

1. Dr Ph. Boileau de Castelnau, Misopcdie ou lésion de l’amour de la progéniture ( Annales médico-psychologiques , 3° série, Y volume, p. 553). L’auteur communique dans ce travail douze observations où l’on voit le sentiment naturel de la mère pour ses enfants maladivement transformé en haine.

2. G. Ferrero, L’atavisme de la prostitution. Revue scientifique, 50° volume, p. 136.

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absurdes. Celles-ci. en effet, n’ont pas leur racine dans sa raison, mais dans ses inslincls inconscients. Ses figures de femmes et leurs destinées sont l’expression poétique de cette perversion sexuelle des dégénérés que Krafft- Ebing a nommée le « masochisme 1 ». Le masochisme est une sous-espèce de la « sensation sexuelle contraire ». L’homme affecté de cette perversion se sent vis-à-vis la femme comme la partie faible, celle qui a besoin de protection, comme l’esclave qui se roule sur le sol, forcé d'obéir à sa maîtresse et trouvant son bonheur dans l’obéissance. C’est le renversement du rapport normal et naturel entre les sexes. Chez Sacher-Masoch, la femme impérieuse et triomphante manie le knout; chez Ibsen, elle exige des confessions, tient des mercuriales enflammées, et s’en va dans une apothéose de feux de Bengale. L’expression de la supériorité féminine est ici moins

1. R. von Kraiïl-Ebing, Psychopalhia sexualis, Ie édition, p. 89 (la 3' édit on de ce livre, à laquelle sont empruntées mes citations anterieures, ne renferme encore rien sur le masochisme), et Nouvelles recherches dans le domaine de la « Psychopathia sexualis », étude médico-psychologique, 2e édition refondue et augmentée. Stuttgart, 1891, p. 1 et sqq. Krafft-Ebing donne de son mot celte explication : « J’entends par masochisme une perversion particulière de la vie sexuelle psychique, qui consiste en ce que l’individu touché par celle-ci est dominé dans son sentiment et son penser sexuels par l’idée d’être complètement et sans restriction assujetti à la volonté d’une personne de l'autre sexe, d’être traité impérieusement par cette personne, humilie et maltraité par elle ». Le mot est formé d’après le nom du romancier Sacher-Masoch, parce que » les écrits de celui-ci crayonnent des tableaux vraiment typiques de la vie psychique perverse de pareils hommes ». ( Nouvelles recherches, p. 37). Je ne regarde pas cette dénomination comme heureuse. KralTt-Ebing montre lui-même qu’Émile Zola et, longtemps avant lui, J.-J. Rousseau — il aurait pu y ajouter Balzac dans le baron Un lot des Parents pauvres (lre partie : ha cousine Bette) — ont caractérisé cet état tout aussi nettement que Sacher-Masoch. Aussi préferé-je la désignation de « passivisme » proposée par Dimitri Slefanowsky. Voir Archives de h anthropologie criminelle, 1892, p. 294.

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brutale, mais, dans leur essence, les héroïnes d’Ibsen sont identiques à celles de Sacher-Masoch. Ce qui est remarquable, c’est que les femmes qui applaudissent avec enthousiasme aux; figures à la Nora ne sont pas choquées par les Hedwige, les demoiselle Tesman et autres personnages féminins de sacrifice dans lesquels se manifestent la pensée et le sentiment contradictoires du mystique confus Mais c’est un fait psychologique, que l’on n’aperçoive pas ce qui ne s’accorde point avec nos propres penchants, et que l’on s’arrête seulement à ce qui est dans leur note.

La clientèle féminine d’Ibsen ne se compose pas seulement, d’ailleurs, des hystériques et des dégénérées, mais aussi de ces femmes qui sont mal mariées, ou se croient incomprises, ou souffrent de mécontentement ou de vide intérieur, suite d’occupations insuffisantes. Un penser clair n’est pas la qualité prédominante de cette espèce de femmes. Autrement, elles ne verraient pas en Ibsen leur avocat. Ibsen n’est pas leur ami. On ne l’est jamais lorsqu’on attaque l’institution du mariage, aussi longtemps que subsiste l’ordre économique actuel.

Un réformateur sérieux et sain entrera en lice pour que le mariage acquière une base morale et émotionnelle et ne reste pas une forme mensongère. Il condamnera le mariage par intérêt, le mariage de dot et d’affaires, il flétrira comme des crimes l’acte d’époux qui, ressentant pour un autre être un fort et véritable amour éprouvé par le temps et par la lutte, demeurent ensemble dans une lâche pseudo-union, se trompant et se souillant mutuellement, au lieu de se séparer honnêtement et de fonder une union véritable; il exigera que le mariage soit formé par inclina-

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lion réciproque, entretenu par la confiance, l’estime et la reconnaissance, consolidé par la considération de l’enfant, mais il se gardera de dire quelque chose contre le mariage lui-même, contre le solide endiguement des rapports sexuels par un devoir déterminé et durable. Le mariage est un haut progrès sur l’accouplement libre des sauvages. Ce serait le plus profond atavisme de dégénérescence, que de l’abandonner pour revenir à la promiscuité primitive. Le mariage, en outre, n’est pas inventé pour l’homme, mais pour la femme et pour l’enfant. Il est une institution protectrice sociale pour la partie la plus faible. L’homme n;a pas encore dompté et humanisé ses instincts animaux polygames dans la mesure où l’a fait la femme. Il consentira en général très volontiers à remplacer la femme qu’il a possédée par une femme nouvelle. Les départs à la Nora ne sont pas faits, d’habitude, pour l’effrayer. 11 ouvrira bien large la porte à Nora, en lui donnant avec beaucoup de plaisir sa bénédiction pour la route. Si, dans une société où chacun est obligé de songer à lui-même et ne se préoccupe de la postérité d'autrui que lorsqu’il s’agit d’enfants orphelins, sans protection, ou qui mendient, la loi et les mœurs viennent à admettre que l’on se sépare l’un de l’autre dès que l’on a cessé de se plaire, ce seront les hommes, et non les femmes, qui useront de cette nouvelle liberté. Les départs à la Nora sont peut-être sans danger pour les femmes riches ou éminemment industrieuses, c’est-à-dire économiquement indépendantes. Mais ces femmes constituent, dans la société actuelle, une infime minorité. L’immense majorité des femmes aurait tout à perdre à la doctrine morale d’Ibsen. Leur boulevard est

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la sévère discipline matrimoniale. Elle oblige l’homme à prendre soin de la femme sur le retour et des enfants. Aussi serait-ce, à vrai dire, le devoir des femmes raisonnables de mettre Ibsen au ban de l’opinion et de se soulever contre l’ibsénisme qui les menace criminellement, elles et leurs droits. C’est seulement par erreur que des femmes d’esprit sain et moralement intègres peuvent faire cortège à Ibsen. 11 est nécessaire de leur montrer la portée de ses doctrines, l’effet de celles-ci particulièrement sur la situation de la femme, afin qu’elles abandonnent une société qui ne peut jamais être la leur. Qu’il reste entouré seulement de celles qui sont l’esprit de son esprit, c’est-àdire des femmes hystériques et des masochistes ou imbéciles mâles qui croient, avec M. Aug. Ehrhard, que « le bon sens et l’optimisme » sont « les deux principes destructeurs de toute poésie 1 ».

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