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Aug. Ehrhard, op. cit., p

FRÉDÉRIC NIETZSCHE

De même que l’égotisme a trouvé en Ibsen son poète, il a trouvé en Nietzsche son philosophe. La divinisation du barbotage par la plume, la couleur et l’argile de la part des parnassiens et des esthètes, l’encensement du crime, de la luxure, de la maladie et de la pourriture de la part des diaboliques et des décadents, la glorification de l'homme qui « veut », qui est « libre », qui est « entièrement lui-même », de la part d’Ibsen, Nietzsche nous en fournit la théorie, ou du moins quelque chose qui se donne comme tel. Ç’a toujours été là, remarquons-le en passant, la besogne de la philosophie. Celle-ci joue dans l’espèce le même rôle que la conscience dans l’individu. La conscience a la tâche ingrate d'imaginer des motifs raisonnables et des explications plausibles pour les instincts et les actions inspirés par l’inconscient. De même, la philosophie s’efforce de trouver des formules d'apparence profonde pour les particularités de sentiment, de

L’ÉGOTISME

pensée et d’activité d’une époque, ayant leurs racines dans les événements de la politique et de la civilisation, dans les conditions climatériques et économiques, et de leur confectionner une sorte d’uniforme de la logique. La génération vit sans se préoccuper d’une théorie de ses particularités, conformément à la nécessité historique de son évolution, et la philosophie emboîte diligemment, clopin-clopant, le pas derrière elle, rassemble avec pins ou moins d’ordre dans son album les traits épars de son caractère, les manifestations de sa santé et de sa maladie, munit méthodiquement cet album d’un titre, d’une pagination et d’un point final, et le range, satisfaite, dans sa bibliothèque, parmi la collection des systèmes de même format réglementaire. Des vérités authentiques, des explications réelles et justes, les systèmes philosophiques n’en contiennent pas. Mais ils sont des témoins instructifs des efforts de la conscience de l’espèce pour fournir à l’activité inconsciente de celle-ci, dans un temps donné, adroitement ou maladroitement, les excuses réclamées par la raison.

Lorsqu’on lit à la file les écrits de Nietzsche, on a de la première à la dernière page l’impression qu’on entend un fou furieux qui, les yeux étincelants, la bouche écumante, avec des gestes sauvages, éjacule un flot de paroles étourdissant, et, au milieu de sa vocifération, tantôt éclate d’un rire fou, tantôt lance des injures ordurières et des malédictions, tantôt se livre à une danse vertigineuse, tantôt fond, la mine menaçante et le poing tendu, sur les visiteurs ou sur des adversaires imaginaires. Autant que ce torrent intarissable de phrases peut laisser apparaître un sens, il

montre comme éléments fondamentaux une série constamment réitérée d’aperceptions délirantes qui ont leur source dans des hallucinations et des processus organiques maladifs, et qui seront mises en évidence dans la suite de ce chapitre. Çà et là émerge une idée claire qui, comme cela est toujours le cas chez les fous furieux, revêt la forme d'une affirmation impérieuse, en quelque sorte d’un ordre despotique. Nietzsche n’essaie pas même d’argumenter. Quand l’idée d’une objection possible vient à naître dans son imagination, il la persifle ou la raille, ou décrète avec raideur : « C’est faux! ». (« Combien plus raisonnable est cette théorie représentée, par exemple, par Herbert Spencer... Est bon, d’après cette théorie, ce qui, de tout temps, s’est montré utile : grâce à cette utilité, les choses peuvent valoir au plus haut degré, valoir en soi. Ce mode d’explication aussi est faux, mais l’explication même est du moins raisonnable en soi et psychologiquement défendable » ( Sur la Généalogie de la Morale, 2e édition, p. 5). « Ce mode d’explication aussi est faux ». Cela suffit. Pourquoi est-il faux? En quoi est-il faux? Parce que Nietzsche l’ordonne ainsi. Le lecteur n’a pas le droit d’en demander davantage). Il contredit d’ailleurs lui-même à peu près chacun de ses dogmes violemment dictatoriaux. 11 dit d’abord une chose, puis le contraire, et les deux choses avec une égale violence, le plus souvent dans le même livre, souvent à la même page. De temps en temps il a conscience du démenti qu’il se donne à lui-même, et alors il prétend avoir voulu se divertir, en se moquant du lecteur. (« Il est difficile d’être compris : surtout quand on pense gangasrotogali et qu’on

l’égotisme

vit exclusivement parmi des gens qui pensent et vivent autrement, je veux parler des kurmagati, ou, dans le meilleur cas, des mandeigagati, cheminant à la façon de la grenouille; — je fais tout, moi, pour être difficilement compris... Quant aux « bons amis », on agit bien en leur accordant par avance un champ libre et un lieu d’ébats pour les malentendus : de cette façon on a encore à rire; ou en les supprimant complètement, ces bons amis — et aussi en riant » (. Au-delà du Bien et du Mal , 2e édition, P. 38). Et P. 51 : « Tout ce qui est profond aime le masque; les choses les plus profondes ont même la haine de l’image et de la comparaison. Le contraste ne seraitil pas le vrai déguisement sous lequel cheminerait la pudeur d'un Dieu? »).

La nature des affirmations dogmatiques est très caractéristique. On doit d’abord s’habituer au style de Nietzsche. L’aliéniste, lui, à la vérité, n’a point à le faire; il connaît bien ce genre. Il lit fréquemment des écrits, d’ordinaire non imprimés, il est vrai, dont la marche d’idées et la diction sont semblables, et il les lit non pour son plaisir, mais pour prescrire l’internement de l’auteur dans une maison de santé. Le profane, au contraire, est facilement troublé par le tumulte des phrases. Mais dès qu’il s’est orienté, dès qu’il a un peu acquis l’habitude de discerner, parmi les tambours et les fifres de l’étourdissante musique de foire, le thème proprement dit, et de percevoir, au milieu de l’épaisse poussière tourbillonnante des mots rendant la vue presque impossible, l’idée fondamentale, il remarque immédiatement que les aflirmations de Nietzsche sont ou des lieux communs, attifés comme des

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caciques à couronne de plumes, à anneau dans le nez et à tatouage, de si basse espèce qu’une pensionnaire aurait honte de les employer dans un devoir de classe, ou bien constituent de la folie rugissante vagabondant bien loin en dehors de la possibilité d’être l’objet d’un examen raisonnable et d’une réfutation. Parmi mille exemples de l’une et l’autre espèce, je n’en prendrai qu’un ou deux.

Ainsi parla Zarathoustra ', 3e partie, P. 9 : Il y avait justement une grand’porte là où nous nous arrêtâmes. « Vois cette grand’porte, nain, continuai-je à lui dire ; elle a deux faces. Deux chemins se rencontrent ici; personne ne les a encore suivis jusqu’au bout. Cette longue rue en arrière : elle dure une éternité. Et celle longue rue dehors — c’est une autre éternité. Ils se contredisent, ces chemins; ils se heurtent l’un l’autre! — et c’est ici, à celte grand’porte, qu’ils se rencontrent. Le nom de la grand’porte est écrit au-dessus d’elle : Instant. Mais si quelqu'un continuait à suivre l’un d’eux — toujours plus avant, toujours plus loin : crois-tu, nain, que ces chemins se contredisent éternellement? »

Soufflons l’écume de savon de ces phrases. Que disentelles en réalité? L’instant fugitif du présent est le point où le passé et l’avenir se touchent. Mais peut-on qualifier de pensée cette banalité qui va de soi?

Ainsi parla Zarathoustra , 4e partie, P. 124 et sqq : Le monde est profond et plus profond que le jour ne l’a pensé. Laisse-moi! Laisse-moi! Je suis trop pur pour loi. Ne me louche pas! Mon univers n’est il pas justement devenu parfait? Ma peau est trop pure pour les mains. Laisse-moi, sot jour grossier et obtus! Minuit n’esl-il pas plus clair? Les plus purs doivent

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