C’est le nom de Zoroastre en persan
l’égotisme
être les maîtres de la terre, les plus méconnus, les plus forts, les âmes de minuit, qui sont plus claires et plus profondes que chaque jour... Mon malheur, mon bonheur sont profonds, ô jour étrange! mais néanmoins je ne suis pas un dieu, un enfer de Dieu : profonde est leur souffrance. La souffrance de Dieu est plus profonde, ô monde étrange! Empare-toi de la souffrance de Dieu, non de moi! Que suis-je! Une douce lyre ivre — une lyre de minuit, une grenouille ululante que personne ne comprend, mais qui doit parler, devant des sourds, ô hommes supérieurs! Car vous ne me comprenez pas! Fini! Fini! ô jeunesse! ô midi! ô après-midi! Maintenant sont venus le soir, la nuit, minuit!... Ah! ah! comme il soupire, comme il rit, comme il râle et souffle, minuit! Comme elle parle sobrement, cette poétesse ivre! Elle a sans doute bu au-delà de son ivresse ! elle est devenue trop éveillée ! elle mâche à rebours ! — il mâche à rebours sa souffrance, en rêve, le vieux profond minuit, et plus encore sa joie; car la joie, si déjà la souffrance est profonde, la joie est plus profonde encore que la souffrance du cœur... La souffrance dit : Disparais! Ya-t’en, souffrance!... Mais la joie veut seconde venue, veut tout éternellement semblable à soi-même. La souffrance dit : Brise-toi, saigne, cœur! Marche, jambe! Aile, vole! Monte! En haut! Douleur! Eh bien! allons! O mon vieux cœur : la souffrance dit : Disparais! Hommes supérieurs,... si jamais vous voulûtes qu’une fois soit deux fois, si jamais vous dîtes : Tu me plais, bonheur! Je te chasse, moment! vous redemandâtes tout. Tout de nouveau, tout éternellement, tout enchaîné, lié, amoureux, oh! alors vous aimiez le monde — vous autres immobiles, vous l’aimez éternellement et toujours : et vous dites aussi à la souffrance : disparais, mais reviens! Car tout plaisir veut — l’éternité. Toute joie veut l’éternité de toutes choses, veut du miel, veut de la lie, veut un minuit ivre, veut des tombeaux, veut la consolation des tombeaux, veut un crépuscule doré — que ne veut pas la joie! elle est plus assoiffée, plus cordiale, plus affamée, plus terrible, plus cachée que toute souffrance, elle veut soi , elle mord en soi , la volonté de l’anneau lutte en elle... la joie veut l’éternité de toutes choses, veut profonde, profonde éternité!
FRÉDÉRIC NIETZSCHE
Et le sens de cette folle bourrasque de mots tourbillonnants? C’est que l’on souhaite une fin à la douleur, la jurée à la joie! C’est cette étonnante decouverte qu’expose Nietzsche dans ces phrases démentes!
Voici maintenant quelques assertions ou tournures de lançage visiblement aliénées.
La gaie Science, P. 59 : Qu’est-ce que la vie? La vie — c’est : rejeter perpétuellement de soi quelque chose qui veut mourir; la vie — c’est : être cruel et impitoyable envers tout ce qui devient faible et vieux en nous et non seulement en nous.
Les hommes capables, de penser ont toujours cru jusqu’ici que la vie consiste à recevoir continuellement quelque chose en soi; le rejet de ce qui est usé n’est qu'un phénomène d’accompagnement de la susception de matières nouvelles. La phrase de Nietzsche exprime sous une forme sibylline l'idée de la visite matinale à un certain endroit. Les hommes sains attachent à l’idée de vie plutôt la représentation de la salle à manger que celle du cabinet secret.
Au-delà du Bien el du Mal , P. 92 : C’est une délicatesse de la part de Dieu d’apprendre le grec quand il voulait devenir écrivain — et de ne l’apprendre pas mieux. — P. 95 : Conseil sous forme de devinette. — Pour que le lien ne se déchire pas... tu dois d'abord y mordre.
Je ne saurais présenter d’explication ou d’interprétation de ce sens profond.
Les passages cités donnent déjà au lecteur une idée de la manière d’écrire de Nietzsche. Elle est, dans la dou-
L’ÉGOTISME
zaine de volumes gros ou petits qu’il a publiés, toujours la même. Ses livres portent différents titres, d’ordinaire significatifs par leur caractère aliéné, mais ne font qu’un seul et même livre. On peut se tromper de volume en lisant, on ne le remarquera pas. Ils sont une suite de saillies incohérentes, prose et rimes de mirliton mêlées, sans commencement ni fin. Il est rare qu’une idée y soit un peu développée, que quelques pages à la file soient liées par une intention unitaire, par une argumentation logiquement enchaînée. Nietzsche avait évidemment l'habitude de jeter avec une hâte fiévreuse sur le papier tout ce qui lui passait par la tête, et quand le las était suffisamment gros, il l’envoyait à l’imprimerie et cela donnait un livre. Lui-même qualifie fièrement d’ « aphorismes » ces balayures d’idées, et ses admirateurs lui font précisément un mérite particulier de l’incohérence de sa composition1. Quand on parle d’un système moral de Nietzsche,
1. Dr Hugo Kaatz, La conception du monde de Frédéric Nietzsche. lre partie : « Civilisation et morale » ; 2e partie : « Art et vie ». Dresde et Leipzig, 1892. lre partie, p. 6 : « Nous sommes, surtout là où il s’agit des plus profonds problèmes d’idées, habitués à une exposition systématique et composée... Rien de semblable chez Nietzsche. Aucune de ses œuvres ne forme un tout achevé, aucune n’est complètement compréhensible sans les autres. Mais même dans chaque livre individuel manque toute structure organique. Nietzsche écrit presque exclusivement en aphorismes qui, tantôt de deux lignes, tantôt de plusieurs pages, sont complets en eux-mêmes et présentent rarement enlre eux une liaison directe cohérente... Avec une orgueilleuse indifférence à l’égard du lecteur, l’auteur a évité de pratiquer même une ouverture dans la haie établie par lui-même qui enserre étroitement sa création intellectuelle. Il faut lutter pour parvenir à lui », etc. Nietzsche donne d’ailleurs luimême sur sa méthode de travail un renseignement très net en dépit de son apparente obscurité, et qui ressemble à un aveu : « Je m’irrite ou rougis d’écrire; écrire est pour moi un besoin. — Niais alors, pourquoi écris-tu? — Qui, mon cher, soit dit entre nous : je n’ai pas encore trouvé d’autre moyen de me débarrasser de mes pensées fc’est Nietzsche oui souligne le mot). — Et pourquoi veux-
FRÉDÉRIC NIETZSCHE
il ne faut pas s’imaginer qu’il en a développé un n’importe où. Tous ses livres, du premier au dernier, renferment simplement des vues disséminées çà et là sur des questions de moralité et sur la situation de l’homme par rapport à l’espèce et à l’univers, qui laissent apercevoir, réunies, quelque chose comme une conception fondamentale. C’est celle-ci que l’on a nommée la philosophie de Nietzsche. Ses disciples, par exemple Kaatz, déjà cité, puis Zerbst1, Schellwien 2 et d’autres, ont cherché à donner à cette prétendue philosophie une certaine forme et une certaine unité, en pêchant dans les livres de Nietzsche un certain nombre de passages qui s’accordaient en quelque mesure les uns avec les autres, et qu’ils ont juxtaposés. Par cette méthode, on pourrait aussi établir une philosophie nietzschéenne qui serait absolument le contraire de celle acceptée par les disciples en question. En effet, comme nous l’avons dit, Nietzsche contredit chacune de ses affirmations à quelque endroit, et quand on se résout effrontément à la malhonnêteté de ne tenir compte que des dogmes d’un genre déterminé et d’ignorer ceux qui leur sont opposés, on peut extraire à son gré des écrits de Nietzsche une manière de voir philosophique, ou bien tout l’opposé.
La doctrine de Nietzsche préconisée par ses disciples comme orthodoxe, critique les fondements de la morale, recherche le point de départ des idées du bien et du mal,
tu t’en débarrasser? — Pourquoi je veux m’en débarrasser? Est-ce que je le veux? J’y suis forcé ». La gaie Science, nouvelle édition,