Dr Max Zerbst, Non et Oui. Leipzig
2. Robert Schellwien, Max Slirner et Frédéric Nietzsche : Phénomènes de l'esprit moderne et essence de l'homme. Leipzig, 1892.
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examine la valeur, pour l’individu et pour la société, de ce que l’on nomme aujourd’hui vertu et vice, interprète l’origine de la conscience et cherche à donner une idée des buts du développement de l’espèce, c’est-à-dire de l’homme idéal, le « surhomme ». Je veux résumer cette doctrine d’une façon aussi serrée que possible, le plus souvent dans les propres termes de l’auteur, mais sans le caquetage de ses phrases inutiles et perdant constamment le fil.
La morale régnante « dore, divinise, idéalise jusqu’à l’au-delà les instincts non égoïstes, ceux de pitié, d’abnégation de soi-même, d’immolation de soi-même ». Mais cette morale de pitié « est le grand danger de l’humanité, le commencement de la fin, l’arrêt, la fatigue regardant en arrière, la volonté qui se tourne contre la vie ». « Nous avons besoin d’une critique des valeurs morales. La valeur de ces valeurs est elle-même à mettre en question une bonne fois. On n’a pas hésité jusqu’ici à accorder plus de valeur au bon qu’au méchant, plus de valeur dans le sens de l’avancement, de futilité, de la prospérité au point de vue de l’homme en général, en y comprenant l’avenir de l’homme. Quoi? si le contraire était la vérité? Quoi? s’il y avait dans l’homme bon un symptôme rétrograde, un danger, une séduction, un poison, un narcotique grâce auxquels le présent viendrait à vivre aux dépens de l’avenir? Peut-être plus commodément, moins dangereusement, mais aussi plus bassement, en plus petit style? De sorte que précisément la morale serait cause qu’une puissance et une splendeur suprêmes possibles du type homme ne fussent jamais atteintes? De sorte que précisément la morale serait le danger des dangers? »
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Nietzsche répond à ces questions, qu’il pose dans la préface de son livre Sur la Généalogie de la Morale, en développant son idée de l'origine de la morale actuelle.
Aux débuts de la civilisation humaine il voit « un carnassier, un magnifique fauve blond à la recherche voluptueuse de butin et de victoire ». Ces « carnassiers lâchés étaient libres de toute contrainte sociale; dans l’innocence de leur conscience de fauves, ils revenaient, monstres joyeux, d’une suite épouvantable d’assassinats, d'incendies, de viols et de tortures, avec une satisfaction orgueilleuse et un équilibre d’âme comme s’ils avaient commis de simples tours d’étudiants ». Les fauves blonds formaient les races nobles. Ils tombèrent sur les races moins nobles, ies vainquirent et les firent esclaves. « Une bande de carnassiers blonds, une race de conquérants et de maîtres, militairement organisée (remarquez ce mot « organisé »; nous aurons à y revenir), avec la force d’organiser, posant sans scrupule ses pattes formidables sur une population peut-être immensément supérieure en nombre, mais encore informe, errante, fonda l'État. C’en est fini de cette rêverie qui l’a fait commencer par un contrat. Celui qui peut commander, celui qui de nature est maître, qui se montre brutal dans l’œuvre et dans le geste, qu’a-t-il, celui-là, à faire de contrats? »
Dans l’État ainsi né, il y eut donc une race de maîtres et une race d’esclaves. La race des maîtres créa d’abord les idées de morale. Elle distingua entre bien et mal; bon, fut synonyme pour elle de noble; mauvais, de vulgaire; elle sentit comme bonnes toutes ses propres qualités comme mauvaises, celles de la race assujettie. Bons étaient
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la dureté, la cruauté, l’orgueil, le courage, le mépris du danger, la joie de l’audace, le manque extrême d’égards; mauvais étaient « le lâche, le craintif, l’être mesquin, celui qui pensait à l’utilité étroite; de même, le méfiant avec son regard non libre, celui qui s’humiliait, l’espèce canine d’homme qui se laisse maltraiter, le flatteur mendiant, avant tout le menteur ». Telle est la morale des maîtres. La signification étymologique des mots qui aujourd’hui expriment l’idée « bon », révèle ce que l’on se représentait par « bon » lorsque régnait encore la morale des maîtres : « Je crois pouvoir interpréter comme « guerrier » le mot latin bonus : supposé que je ramène avec raison bonus à un ancien duonus (comparer bellum — duellum — duern — lum, où ce duonus me parait conservé). Bonus ainsi comme homme de discorde, de désunion (duo), comme guerrier : on voit ce qui, dans l’ancienne Rome, faisait « la bonté » d’un homme ».
La race assujettie a naturellement une morale opposée, la morale des esclaves. « Le regard de l’esclave est envieux pour les vertus du puissant : il a scepticisme et méfiance, il a finesse de méfiance contre toute chose « bonne » qui là est honorée. A l’inverse, sont préconisées et glorifiées les qualités qui servent à alléger l’existence aux souffrants : ici sont en honneur la pitié, la main complaisante et secourable, le cœur chaud, la patience, 1 application, l’humilité, l’amitié, car ce sont ici les qualités les plus utiles et presque les uniques moyens de supporter le fardeau de l’existence. La morale des esclaves est essentiellement la morale utilitaire ».
Un certain temps, la morale des maîtres et la morale
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des esclaves subsistèrent à côté l’une de l’autre, plus exactement, l’une au-dessous de l’autre. Puis arriva quelque chose d’extraordinaire : la morale des esclaves se souleva contre la morale des maîtres, la vainquit et la détrôna, et se mit à sa place. Il s’ensuivit une nouvelle évaluation de toutes les idées de morale (dans son jargon d’aliéné, Nietzsche nomme cela une « transvaluation des valeurs »). Ce qui précédemment, sous la morale des maîtres, avait passé pour hon, était maintenant mauvais, et réciproquement. La faiblesse devint une qualité, la cruauté un crime, le sacrifice de soi-même, la pitié pour la souffrance d’autrui, le désintéressement, des vertus. C’est ce que Nietzsche appelle « la révolte des esclaves dans la morale ». « Les juifs ont accompli ce lourde force miraculeux de l'interversion des valeurs. Leurs prophètes ont fondu en un seul les mots « riche », « impie », « méchant », « violent », « sensuel », et monnayé pour la première fois le mot « monde » en un mot d’opprobre. Dans cette interversion des valeurs (à laquelle il appartient d’employer le mot « pauvre » comme synonyme de « saint » et « d’ami ») gît l’importance du peuple juif ».
La « révolte morale des esclaves juive » était une vengeance contre la race des maîtres qui avait longtemps opprimé les juifs, et l’instrument de cette vengeance immense fut le Sauveur. « Israël n’a-l-il pas précisément, par la voie détournée de ce « rédempteur », de cet apparent adversaire et destructeur d’Israël, atteint le dernier but de sa sublime rage de vengeance? Cela ne rentre-t-il pas dans l’art occulte d’une politique vraiment grande de
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vengeance, d’une vengeance à longue portée, souterraine, lente et calculatrice, qu’Israël même dut renier à la face de l’univers, comme quelque chose de mortellement hostile, et attacher sur la croix l’instrument de sa vengeance, afin que « tout l’univers », c’est-à-dire tous les adversaires d’Israël, pussent mordre sans hésiter précisément à cet appât? Et saurait-on d’un autre côté, par tout le raffinement d’esprit, s’imaginer encore un plus dangereux appât? Quelque chose qui ressemblât, en puissance attrayante, enivrante, assourdissante, corrompante, à ce symbole de la « sainte croix », à ce paradoxe effrayant d’un « dieu sur la croix », à ce mystère d’une dernière, extrême et inimaginable cruauté et auto-crucifixion de Dieu pour le salut de l’homme? Ce qui est du moins sûr, c’est que, sub hoc signo, Israël, avec sa vengeance et sa transvaluation de toutes les valeurs, a jusqu’ici toujours de nouveau triomphé de tous les autres idéals, de tous les idéals plus nobles ».
Je dois diriger tout particulièrement l’attention du lecteur sur ce passage, et le prier de transformer en représentation ce tintamarre et cette crépitation de mots. Ainsi, Israël voulait se venger de l’univers entier, et décida en conséquence d’attacher le Sauveur sur la croix et de créer par ce moyen une nouvelle morale. Qui était cet Israël qui forma ce projet et l’exécuta? Était-ce un parlement, un bureau, un souverain, une assemblée populaire? Le projet fut-il soumis d’abord à une délibération et à un vote général, avant qu’ « Israël » le réalisât ? On doit chercher à se représenter clairement dans tous ses détails matériels l’événement que Nietzsche décrit comme prémédité, voulu
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et conscient du but, afin de bien voir toute la démence de ces successions de mots.
Depuis la révolte des esclaves juive dans la morale, l’existence sur terre, qui jusque-là avait été une volupté au moins pour les forts et les audacieux, pour les nobles, pour les maîtres, est devenue une torture. Depuis cette révolte règne le contre-naturel où l'homme se rapetisse, s’affaiblit, se plébéise et dégénère peu à peu. Car l’instinct fondamental de l’homme sain n’est pas désintéressement et pitié, mais égoïsme et cruauté. « Léser, violenter, exploiter, anéantir, ne peuvent pas en eux-mêmes être quelque chose de mauvais, en tant que la vie fonctionne essentiellement, c’est-à-dire dans ses fonctions fondamentales, en lésant, en violentant, en exploitant et en anéantissant, et ne peut même être imaginée sans ce caractère. Un ordre légal... serait un principe hostile à l’existence, un destructeur et un dissolvant de l’homme, un attentat à l’avenir de l’homme, un signe de fatigue, un chemin secret vers le néant ». « On s’enthousiasme maintenant partout, sous des déguisements scientifiques même, d’états à venir de la société dans lesquels doit disparaître le caractère exploiteur. — Cela résonne à mes oreilles comme si l’on promettait d’inventer une vie qui s’abstiendrait de toutes les fonctions organiques. L’ « exploitation «n’appartient pas à une société corrompue, ou imparfaite, ou primitive; elle appartient à l 'essence des choses vivantes, comme fonction organique fondamentale 1 ».
1. J’ai réfuté ce niais sophisme, qui assimile la vie à une exploitation, avant que Nietzsche l'exposât dans ces passages cités de Sur la Généalogie de la Morale, p. GC, et de Au-delà du Bien et du
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L’instinct fondamental de l’homme est donc la cruauté. Pour celle-ci il n’y a pas place dans la nouvelle morale des esclaves. Mais un instinct fondamental ne se laisse pas déraciner; il reste vivant et réclame ses droits. On a donc cherché pour lui une série de dérivations. « Tous les instincts qui ne se déchargent pas par dehors se tournent en dedans. Ces terribles boulevards par lesquels l’organisation politique se protégea contre les vieux instincts de liberté, — les châtiments font partie avant tout de ces boulevards, — eurent pour résultat que tous ces instincts de l’homme sauvage libre errant se tournèrent en arrière, se tournèrent contre l’homme même. L’inimitié, la cruauté, la joie de la poursuite, de l’attaque par surprise, du changement, de la destruction, — tout cela se tournant contre les possesseurs de ces instincts : c’est là l’origine de la « mauvaise conscience ». L’homme qui, en l’absence d’ennemis et de résistances extérieures, enserré dans un
Mal, p. 228. Voir Les Mensonges conventionnels de notre civilisation (traduits sur la 13e édition allemande par Auguste Dietrich. Paris, 1888, p. 214) : « On ne pourrait regarder ce mot comme juste (le mot de Proudhon : La propriété c’est le vol), qu’en partant du sophisme que tout ce qui existe existe pour soi-même et puise dans le fait de son existence son droit de s’appartenir à soi-mème. Avec une telle manière de voir, en effet, on vole le brin de paille que l’on arrache, l’air qu’on respire, le poisson que l’on pêche; mais alors l’hirondelle aussi est une voleuse quand elle avale une mouche, comme le ver blanc quand il creuse, pour manger, la racine d’un arbre. La nature, en ce cas, n’est peuplée que d’archivoleurs ; tout ce qui vit, c’est-à-dire tout ce qui prend du dehors et transforme organiquement des matières qui ne lui appartiennent pas, tout cela ne fait que commettre des vols. Un bloc de platine, qui n’emprunte même pas à l’air un peu d’oxygène pour s’oxyder, serait l'unique exemple d’honnêteté sur notre globe. Non, la propriété qui résulte de l’industrie, c’est-à-dire de l’échange d’une somme déterminée de travail contre une somme proportionnelle de biens, celte propriété n’est pas le vol ». En mettant partout ici, à la place du mol « vol », le mot ■« exploitation » employé par Nietzsche, on a la réponse à ses sophismes.
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étroit espace opprimant et dans une régularité de moeurs, impatiemment se déchira, se poursuivit, se mordit, se pourchassa, se maltraita lui-même, cet auimal qu’on veut « apprivoiser » se blessant aux barreaux de sa cage, cet être soumis aux privations et dévoré de la nostalgie du désert, qui devait créer de son propre corps une aventure, un lieu de torture, une solitude peu sûre et dangereuse, — ce fou, ce prisonnier plein de désir et désespéré, fut l’inventeur de la « mauvaise conscience ». « Cette volonté de se torturer soi-même, cette cruauté rentrée de l’hommeanimal rendu intérieur, refoulé en lui-même, qui a inventé la mauvaise conscience pour se faire mal, après que l’issue naturelle de celte volonté de se faire mal était bouchée », s’est formée aussi la notion de la faute et du péché. « Nous sommes les héritiers de la vivisection de conscience et de l’auto-torture d’animaux de milliers d’années ». Mais toute la justice aussi, le châtiment des « soi-disant » criminels, la plupart des arts, notamment la tragédie, sont des déguisements sous lesquels la cruauté primitive peut encore se montrer.
La morale des esclaves, avec son « idéal ascétique » de l’auto-suppression et du mépris de la vie et avec son invention torturante de la conscience, a permis, à la vérité, à l’esclave de se venger de ses maîtres; elle a aussi dompté les effrayants hommes-carnassiers et procuré aux petits et aux faibles, à la plèbe, aux bêtes de troupeau, de meilleures conditions d’existence; mais elle a nui à l'humanité dans son ensemble, en paralysant le libre développement précisément du type humain le plus élevé. « La dégénérescence générale de l’homme jusqu’à ce qui
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apparaît aujourd’hui aux niais et lourdauds socialistes comme leur « homme de l’avenir » — comme leur idéal! — cette dégénérescence et ce rapetissement de l’homme en complète bête de troupeau (ou, comme ils disent, en homme de la « société libre »), cet abêtissement de l’homme en animal nain à prétentions et à droits égaux », est l’œuvre de destruction de la morale des esclaves. Pour cultiver l’humanité jusqu’à la splendeur suprême, il faut revenir à la nature, à la morale des maîtres, au déchaînement de la cruauté. « Le bien de la majorité et le bien de la minorité sont des points de vue d’évaluation apposés; s’imaginer que le premier est celui qui a sans aucun doute le plus de valeur, c’est là une manière de voir que nous voulons abandonner à la naïveté des biologistes anglais ». « A l’antique mot d’ordre mensonger du privilège de la majorité, au vouloir du rabaissement, de l’humiliation, du nivellement, de la descente et de l’enfoncement dans le crépuscule de l’homme », nous devons « opposer bruyamment le mot d’ordre terrible et ravissant du privilège de la minorité ». « Comme un dernier indicateur de l’autre route parut Napoléon, cet homme le plus unique et le plus tard né qu’il y eut jamais, et en lui le problème incarné du noble idéal en soi, Napoléon, cette synthèse du contre-homme et du surhomme ».
L’homme intellectuellement libre doit se placer « audelà du bien et du mal » ; ces notions n’existent pas pour lui; il examine ses instincts et ses actes en vue de connaître la valeur qu’ils ont pour lui-même, et non pour les autres, pour le troupeau; il fait ce qui lui cause du plaisir, même et surtout quand cela tourmente les autres
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et leur nuit, et même les anéantit; à lui s’applique la récrie de vie des anciens Assassins du Liban : « Rien n’est
vrai, tout est permis ». Avec celle nouvelle morale, l’humanité pourra enfin produire le surhomme. « Ainsi nous trouvons comme fruit le plus mûr de son arbre le souverain individu, l’individu seulement semblable à lui-même, revenu de la moralité de la morale, l’individu autonome surmoral (car autonome et moral s’excluent), bref, l’homme du propre long vouloir indépendant ». Cette même idée est exprimée dithyrambiquement dans Ainsi parla Zarathoustra : « L’homme est méchant — ainsi me dirent comme consolation tous les plus sages. Ah! si seulement cela est encore vrai aujourd’hui! Car la méchanceté est la meilleure force de l’homme. L’homme doit devenir meilleur et plus méchant, telle est ma doctrine. Le plus méchant est nécessaire pour le mieux du surhomme. Cela a pu être bon pour ce prédicateur des petites gens, qu’il souffrit et porta le péché de l’homme. Pour moi, je me réjouis du grand péché comme de ma grande consolation ».
C’est là la philosophie morale de Nietzsche, telle qu’elle ressort, en négligeant les contradictions, de quelques passages concordants de ses différents livres (notamment de Humain trop humain , de Au-delà du Bien et du Mal , de Sur la Généalogie de la Morale ). Je veux la prendre un moment au sérieux et la soumettre à la critique, avant de mettre en regard d’elle les propres affirmations de Nietzsche directement opposées.
D’abord, l’affirmation anthropologique. L’homme aurait été primitivement un carnassier solitaire errant librement,
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dont l’instinct primordial était l’égoïsme et l’absence de tout égard pour ses congénères. Cette affirmation contredit tout ce que nous savons des débuts de l’humanité. Les kjœkken-mœddings ou déchets de cuisine de l’homme quaternaire en Danemarck, que Steenstrup a découverts et étudiés, ont par places une épaisseur de trois mètres et doivent provenir d’une horde très nombreuse. Les dépôts d’os de chevaux à Solutré sont si énormes, qu’il ne peut même venir à l’idée qu’un seul chasseur ou même un groupe de chasseurs qui n’aurait pas été très grand, ait pu rassembler et tuer tant de chevaux à un endroit. Aussi loin que nous regardons dans les temps préhistoriques, chaque trouvaille nous montre l’homme primitif comme un animal de troupeau qui n’aurait pu absolument se maintenir, s’il n’avait possédé les instincts qui constituent les prémisses de la vie en commun, à savoir la sympathie, le sentiment de la solidarité et un certain degré de désintéressement. Nous trouvons ces instincts déjà chez les singes, et s’ils semblent manquer précisément chez ceux qui sont le plus semblables aux hommes, l’orang-outang et le gibbon, c’est, pour certains naturalistes, une preuve suffisante que ces animaux sont dégénérés et en train de disparaître. Il n’est donc pas vrai que, à n’importe quelle époque, l’homme ait été un « fauve errant solitairement ».
Maintenant, l’affirmation historique. D’abord aurait régné chez les hommes la morale des maîtres, à laquelle toute violence égoïste paraissait bonne, tout désintéressement mauvais. L’évaluation inverse des actes et des sentiments aurait été l’œuvre d’une révolte d’esclaves. Les juifs auraient inventé 1’ « idéal ascétique », c’est-à-
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dire la morale du refrènement de tous les désirs, du mépris de tout plaisir charnel, de la pitié et de l’amour du prochain, pour se venger de leurs oppresseurs, les maîtres, les « fauves blonds ». J’ai déjà montré plus haut la démence de cette idée d’une vengeance consciente et voulue du peuple juif. Mais est-il donc vrai que notre morale actuelle, avec scs notions de bien et de mal, soit une invention des juifs et ait été dirigée contre les « fauves blonds », qu’elle soit une entreprise d’esclaves contre un peuple de maîtres? Les doctrines capitales de la morale actuelle, nommée à tort chrétienne, ont été exprimées dans le bouddhisme six siècles avant la naissance du christianisme. Elles furent prêchées par Bouddha, qui n’était pas un esclave, mais un fils de roi, et elles devinrent la doctrine morale non des esclaves, non des opprimés, mais précisément du peuple des maîtres, des brahmanes, des aryas. Voici quelques-uns des préceptes moraux du bouddhisme empruntés au Dhammapada 1 2 hindou et au Fo-sho-hing-tsan-king 2 chinois : « Ne parle durement à personne » ( Dhammapada , Verset 133). « Vivons heureux; ne haïssons pas ceux qui nous haïssent; vivons libres de haine au milieu de ceux qui nous témoignent de la haine » (V. 197). « Parce qu’il a pitié de chaque être vivant, un homme est qualifié arya (saint) » (V. 270). « Surveille tes pensées » (V. 327). « La domi-
1. The sacred books of the East. Translated by various oriental scholars and edited by F. Max Müller. The Clarendon Press, Oxford. First Sériés. Vol. X : Dhammapada, by F. Max Müller, and Sutla- Nipâla, by \V. Fausbœll. (11 existe une édition à bon marché du Dhammapada, par S. Beal. Londres, 1878).
2. The sacred books of the East, etc. Vol. XIX : Fo-sho-hing-tsanking, par le révérend S. Beal.
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nation de soi-même en tout est bonne » (V. 361). « J’appelle celui-là brahmane, qui, quoique libre de toute faute, supporte patiemment reproches, entraves et coups » (V. 399). « Sois bon envers tout ce qui vit » ( Fo-sho hing-tsan-king , Y. 2024). « Triomphe de ton ennemi par la force, tu accrois son inimitié; triomphe de lui par l’amour, et tu ne récoltes pas une douleur ultérieure » (V. 2241). Eh bien! est-ce là la morale des esclaves ou des maîtres? Est-ce la manière de voir de carnassiers errants ou celle d’êtres sociaux compatissants et non égoïstes? Et cette manière de voir n’a pas pris naissance en Palestine, mais dans l’Inde, justement parmi le peuple des conquérants aryens qui dominaient une race subordonnée, et en Chine, où alors nulle race de conquérants ne maîtrisait une race assujettie. L’immolation volontaire de soi-même pour les autres, la pitié et la sympathie seraient la morale d’esclaves juive. Le singe héroïque que Darwin mentionne, d’après Brehm, était-il un esclave juif révolté contre le peuple dominateur des fauves blonds *?
Par le « fauve blond », Nietzsche a manifestement en vue les Germains du temps des migrations. Ils lui ont inspiré l’idée du carnassier errant qui assaille les hommes plus faibles, pour satisfaire voluptueusement sur eux ses instincts de carnage et de destruction. Ce carnassier ne
1. Charles Darwin, La descendance de l'homme et la sélection sexuelle. Traduction allemande de J. Victor Carus. Stuttgart, t. I, p. 130 : « Tous les babouins s’étaient de nouveau élancés sur les hauteurs, à l’exception d’un jeune âgé d’environ six mois, qui, appelant tout haut au secours, escalada un bloc de rochers et fut entouré par les chiens. A ce moment descendit de la colline un des plus grands mâles, un vrai héros; il alla lentement vers le jeune singe, le caressa et l’emporta triomphalement; les chiens étaient trop étonnés pour l’attaquer ».
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s’est jamais préoccupé de traités. « Celui qui sc montre brutal dans l’œuvre et dans le geste, qu’a-t-il, celui-là, à faire de contrats1? ». Eh bien! l’histoire nous apprend que le « fauve blond », c’est-à-dire le Germain du temps des migrations non encore atteint par « la révolte des esclaves dans la morale », était un paysan vigoureux, mais pacifique, qui faisait la guerre non pour jouir du meurtre, mais pour obtenir de la terre arable, et qui cherchait toujours d’abord à conclure des traités pacifiques, avant de recourir forcément au glaive 2. Et ce même « fauve blond » a, longtemps avant que la notion de 1’ « idéal ascétique » du christianisme juif parvînt à lui, développé à sa plus haute puissance l’idée de fidélité vassale, c’est-à-dire la vue qu’il est glorieux pour un homme de se dépouiller complètement de son propre « moi », de ne connaître l’honneur que comme reflet de l’honneur d’un autre auquel on s’est donné en pleine propriété, et de sacrifier sa vie pour son chef!
La conscience serait la « cruauté tournée en dedans ».
1. Frédéric Nietzsche, Sur la Généalogie de la Morale. Écrit polémique, 2' édilion. Leipzig, 1892, p. 80.
2. Gustave Freytag, Tableaux du passé allemand. T. I : Le moyen âge. Leipzig, 1872, p. 42 et sqq : « Le consul romain, Papirius Carbon, interdit le séjour aux étrangers (aux Cimbres et aux Teutons!), parce que les habitants sont les hôtes des Romains. Les étrangers s’excusent en disant qu’ils ont ignoré que' les indigènes étaient sous la protection romaine, et ils sont prêts à quitter de nouveau le pays... Les Cimbres ne cherchent pas la lutte, ils envoient une députation au consul Silanus, qu’ils font prier instamment de leur assigner des terres, service en échange duquel ils serviront dans l’armée romaine... Les étrangers, encore une fois, n’envahissent pas le territoire romain, mais ils envoient au Sénat une députation chargée de réitérer la demande de terre pour eux... Les Germains victorieux expédièrent de nouveau maintenant une ambassade au chef de l’autre armée, sollicitèrent pour la troisième fois la paix, implorèrent des terres et du grain pour l’ensemencer ».
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L’homme qui ne peut réprimer son besoin de faire mal, de torturer, de déchirer, le satisfait sur lui-même, ne pouvant plus le satisfaire sur les autres Si cela était vrai, l’homme honnête, vertueux, qui n’a jamais satisfait par un crime contre les autres ce prétendu instinct primordial de la cruauté, devrait sévir le plus violemment contre lui-même; il aurait donc, de tous les hommes, la plus mauvaise conscience. A l’inverse, le criminel qui tourne son instinct primordial en dehors, qui, par conséquent, n’a pas besoin de chercher sa satisfaction en se déchirant lui-même, devrait vivre en une paix splendide avec sa conscience. Or, cela est-il conforme à l’observation? A-t-on jamais vu qu’un honnête homme, qui n’a jamais cédé à l’instinct de cruauté, souffre de remords de conscience? N’observe-t-on pas, au contraire, ceux-ci précisément chez les gens qui ont cédé à leur instinct, qui ont été cruels envers les autres, c’est-à-dire ayant déjà atteint cet assouvissement de leur désir que, d’après Nietzsche, la mauvaise conscience doit leur procurer? Nietzsche dit : « Le véritable remords de conscience est précisément chez les criminels et les forçats quelque chose d’extrêmement rare, les prisons et les maisons de détention ne sont pas les endroits où prospère avec prédilection cette espèce de ver rongeur 2 », et il croit avoir apporté ainsi une preuve à son affirmation. Mais les forçats ont montré, en commettant leurs crimes, que, chez eux, l’instinct du mal est tout particulièrement développé; en prison, ils sont empêchés de s’abandonner à leur ins-