Sicr la Généalogie de la Morale, p
FRÉDÉRIC NIETZSCHE
mand schlecht ( schlicht ), signifient aujourd’hui le contraire de leur sens primitif, cela ne s’explique pas par une fabuleuse « transvaluation des valeurs », mais, sans contrainte et plausiblement, par la théorie de Karl Abel, mentionnée dans notre premier volume, « sur le double sens contraire des racines primitives ». Le même son servait primitivement à désigner les deux oppositions du même concept qui, d’après la loi de l’association des idées, apparaissent toujours simultanément dans la conscience, et ce n’est que dans la vie ultérieure du langage que le mot devint véhicule exclusif de l’un ou de l’autre des concepts opposés. Ce phénomène n’a pas le plus léger rapport avec une modification de l’évaluation morale des sentiments et des actes.
L’argument biologique. La morale régnante améliorerait, à la vérité, les chances de survie des bêtes de troupeau, mais serait désavantageuse précisément à l’élevage du type humain le plus excellent, c’est-à-dire nuirait en somme à l’humanité, en empêchant l’espèce de se hausser à la forme la plus parfaite, conséquemment d’atteindre son idéal possible. Le type humain le plus parfait serait en conséquence, d’après Nietzsche, le « carnassier magnifique », le « lion riant » qui pourrait satisfaire tous ses désirs sans égard au bien ou au mal. L’observation enseigne que cette thèse est une idiotie. Tous les « surhommes » historiquement connus qui ont lâché les rênes à leurs instincts, étaient dès le début des malades, ou bien le devinrent. Les criminels célèbres, — et Nietzsche les range expressément parmi les « surhommes » *, — présen-
1. Au-delà du Bien et du Mal, p. 91 : « Le criminel est trop fréquemment au-dessous de son acte; il le rapetisse et le calomnie.
l’égotisme
taient presque sans exception les stigmates somatiques et intellectuels qui les caractérisaient comme dégénérés, c’est-à-dire comme infirmes ou phénomènes ataviques, non comme développements et floraisons suprêmes, et les Césars dont le monstrueux égoïsme pouvait se repaître de l’humanité tout entière, succombèrent à la folie, qu’il sera difficile de prôner comme un état idéal de l’espèce. Que le « carnassier magnifique » nuise à l’espèce, qu’il détruise et ravage, Nietzsche l’accorde tout de suite ; mais qu’importe l’espèce? Elle existe seulement pour rendre possible le plein épanouissement de quelques « surhommes » isolés et satisfaire leurs besoins les plus extravagants *. Mais le « carnassier magnifique » se nuit à luimême, sévit contre lui-même, s’anéantit lui-même, et cela ne peut pourtant constituer un effet utile de qualités hautement cultivées! La vérité biologique est que le constant refrènement de soi-même est une nécessité vitale des plus forts comme des plus faibles. Elle est l’activité des centres cérébraux les plus hauts, les plus humains. Si ceux-ci ne sont pas exercés, ils dépérissent, c’est-à-dire que l’homme cesse d’être homme; le soi-disant « surhomme » devient « sous-homme », autrement dit, une bête; par le relâchement ou la suppression des appareils d’inhi-
— Les avocats d’on criminel sont rarement assez artistes pour faire tourner le beau terrible de Pacte au profit de son auteur ».
1. « Un peuple est la voie détournée que prend la nature pour arriver à six ou sept grands hommes ». Qu’on lise aussi ceci : « L’essentiel dans une bonne et saine aristocratie, c’est qu’elle ne se sente pas comme fonction (soit de la royauté, soit de la chose publique), mais comme but et suprême justification de celles-ci,
— et que, pour cette raison, elle accepte en bonne conscience le sacrifice d’une quantité innombrable d’hommes qui, pour elle , doivent être rabaissés et amoindris en êtres incomplets, en esclaves, en instruments ». Au-delà du Bien et du Mal, p. 226.
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bition du cerveau, l’organisme succombe sans retour à l’anarchie de ses parties constitutives, et celle-ci conduit infailliblement à la ruine, à la maladie, à la folie et à la mort, même si du monde extérieur ne se produit aucune résistance contre l’égoïsme dément de l’individu lâché sans bride, ce qui n’est guère imaginable.
Que subsiste-t-il maintenant de tout le système de Nietzsche? Nous avons reconnu en lui un recueil d'affirmations folles et de phrases gonflées que, en réalité, on ne peut saisir sérieusement, vu qu’elles possèdent à peine la consistance du rond de fumée d’un cigare. Les disciples de Nietzsche marmottent constamment de la « profondeur » de sa philosophie morale, et, chez lui-même, les mots « profond » et « profondeur » sont un tic intellectuel qui se répète continuellement de la façon la plus intolérable *. Mais si l’on s’approche de celte « profondeur »
1. Donnons-en ici quelques exemples, qui pourraient être facilement centuplés (ce nombre pris à ia lettre, et non comme exagération métaphorique). Au-delà du Bien et du Mal, p. 63 : « C’est l’Orient, le profond Orient » — (p. 230) : « De tels livres de profondeur et de première importance » — (p. 24S) : « La profonde souffrance rend noble ». « Une bravoure du goût, qui se met en défense contre tout ce qui est triste et profond » — (p. 249) : « Quelque ferveur et assaillement qui poussent constamment l’àme... dans le clair, le brillant, le profond, le délicat » — (p. 256) : <• Une odeur autant de profondeur (!) que de pourriture » — (p. 260) : «Rester étendu tranquille comme un miroir, de façon que le ciel profond se reflète sur eux » — (p. 262) : « Je songe souvent comment je le rendrai (l’homme) plus fort, plus méchant et plus profond ■>. — Ainsi parla Zarathoustra, 1" partie, p. "1 : « Mais toi, Profond, tu soullres aussi trop profondément de petites blessures » — 2e partie, p. 52 : « Inébranlable est ma profondeur : mais elle resplendit d’énigmes et de rires nageants (!!) » — (p. 64) : « Et ceci se nomme pour moi connaissance : toute profondeur doit s’élever à ma hauteur » — (p. 70) : « Ils ne pensèrent pas assez en profondeur » — 3“ partie, p. 22 : « Le monde est profond : et plus profond que le jour ne l’a jamais pensé » — 4° partie, p. 129 : « Que dit le profond minuit... Je suis éveillé d’un songe profond. Le monde est profond et plus profond que le jour ne l’a pensé. Profond est son mal. Joie — plus profonde encore
l’égotisme
avec le dessein de la mesurer, on en croit à peine ses yeux. Nietzsche n’a pas mené jusqu’à terme une seule de ses prétendues idées. Pas une seule de ses affirmations désordonnées n’est même creusée de l’épaisseur d’un doigt au-dessous de la surface la plus superficielle, de façon à pouvoir résister au moins au plus faible souffle. L’histoire entière de la philosophie n’enregistre vraisemblablement pas un second exemple d’une impudence se permettant de donner pour de la philosophie, et encore pour de la « profonde » philosophie, de semblables plaisanteries de conversations en chemin de fer ou une pareille affectation de bel esprit autour de la table à thé. Nietzsche ne voit même pas le problème moral autour duquel il bavarde cependant dix volumes durant. Raisonnablement, ce problème ne peut être que ceci : Les actions humaines peuvent-elles être divisées en bonnes et en mauvaises? pourquoi les unes seraient-elles bonnes, les autres mauvaises? qu’est-ce qui peut contraindre l’homme à faire les bonnes et à ne pas faire les mauvaises?
Nietzsche fait semblant de nier la raison d’être d’une classification des actes humains au point de vue de la morale. « Rien n’est vrai, tout est permis 1 ». Il n’y a ni bien ni mal. C’est une superstition et un préjugé atavique de s’entêter à ces concepts artificiels. Lui-même se tient « au-delà du bien et du mal », et il invite les « esprits libres », les « bons Européens », à le suivre sur ce point. Et aussitôt après, cet « esprit libre » « au-delà du bien et du
que la souffrance du cœur. Toute joie.... veut une profonde, une profonde éternité », etc.