Sur la Généalogie de la Morale, p
FRÉDÉRIC NIETZSCHE
mal » parle avec le plus grand sang-froid des « vertus aristocratiques 1 » et de la « morale des maîtres ». Mais alors, il y a donc des vertus? Il y a donc une morale, quand même elle serait opposée à la morale régnante? Comment cela s’accorde-t-il avec la négation de toute morale? Les actes des hommes n’ont donc pas tous la même valeur? On peut donc distinguer parmi eux des actes bons et des actes mauvais? Nietzsche entreprend donc de les classifier, les uns comme vertus, « vertus des aristocrates », les autres comme actes d’esclaves mauvais pour « les maîtres, les chefs », en conséquence criminels : — ■ comment peut-il alors encore prétendre qu’il se tient « audelà du bien et du mal »? Mais il est en plein milieu du bien et du mal, si ce n’est qu’il se permet la sotte plaisanterie de qualifier de mal ce que nous nommons bien, et réciproquement, — haut fait intellectuel dont est certainement capable tout mioche de quatre ans mal élevé et méchant.
Cette première et stupéfiante façon de ne pas comprendre son propre point de vue est déjà un bon exemple de sa « profondeur ». Ce n’est pas tout. Comme preuve principale qu’il n’y a pas de morale, il allègue ce qu’il appelle « la transvaluation des valeurs ». Autrefois était bon ce qui aujourd’hui est mauvais, et réciproquement. Nous avons vu que celte idée procède du délire et est
1. Au-delà du Bien et du Mm, p 159 : « Nos vertus? — Il est vraisemblable que, nousaussi, nous avons encore nos vertus, quoique ce ne soient plus, comme de juste, ces vertus honnêtes et trapues pour lesquelles nous tenons nos grands-pères en honneur, mais également un peu à distance ». P. 154 : « Celui-là doit être le plus grand,... l’homme au-delà du bien et du mal, qui est maître de ses vertus ». Ainsi, « au-delà du bien et du mal », et cependant des « vertus » !
Max Nordau. — Diqénérescenre.
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l’égotisme
exprimée de façon délirante Mais supposons que Nietzsche ait raison : entrons pour une fois dans sa folie et admettons que la « révolte des esclaves dans la morale » ait eu lieu. Que gagnerait à cela son idée fondamentale? Une « transvaluation des valeurs » ne prouverait rien contre l’existence d’une morale en général, car elle laisse absolument intacte la notion de la valeur même. Il y a donc des valeurs, seulement c’est tantôt une espèce d’actes, tantôt une autre, qui acquiert le rang de valeur. Aucun historien de la civilisation ne nie que les vues sur ce qui est moral ou immoral se sont modifiées dans le cours de l’histoire, qu’elles se modifient continuellement, qu’elles se modifieront aussi dans l’avenir. Cette constatation est devenue un lieu commun. Si Nietzsche la tient pour une découverte personnelle, il mérite simplement qu’un instituteur adjoint de village lui mette des oreilles d’âne. Mais comment l’évolution, la modification des idées de morale contrediraient-elles le fait fondamental de l’existence d’idées de morale? Non seulement elles ne le contredisent pas, mais elles le confirment et le prouvent! Elles lui servent de prémisse nécessaire! Une modification des notions de morale n’est évidemment possible que s’il existe des notions de morale; mais c’est là précisément
1. Sur la Généalogie de la Morale , p. 79 : « Il rentre dans la prémisse de celte hypothèse sur l’origine de la mauvaise conscience (par la « transvaluation des valeurs » et la « révolte des esclaves dans la morale »)... que cette transformation ne s’est pas effectuée peu à peu, n’a pas été volontaire et ne s’est pas manifestée comme une insinuation organique dans de nouvelles conditions, mais comme une rupture, un saut, une contrainte ». Ainsi, non seulement ce qui auparavant était le mal est devenu le bien, mais cette « transvaluation » eut lieu aussi soudainement, fut un beau jour décrétée par l’autoritc!
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lî problème : « Y a-t-il des notions de morale? ». Cette question, la première de toutes et la seule importante,. Nietzsche, avec toutes ses éjaculations sur la « transvaluation des valeurs » et la « révolte des esclaves dans la morale », ne la touche même pas.
Il reproche à la morale des esclaves, sur un ton méprisant, d'être une morale utilitaire ’, et il ne remarque pas qu’il ne vante ses « vertus nobles », qui constituent la « morale des maîtres », que parce qu’elles sont avantageuses à l’individu, au « surhomme1 2 ». Est-ce que « être avantageux » et « être utile » ne sont pas absolument la même chose? La morale des maîtres n’est-elle donc pas exactement une morale utilitaire comme la morale des esclaves? Et c’est ce que ne voit pas le « profond » Nietzsche! Et il tourne en ridicule les moralistes anglais, parce qu’ils ont trouvé la « morale utilitaire 3 » !
Il croit avoir mis à jour quelque chose de profondément occulte, que nul œil humain n’a encore aperçu.
1. Au-delà du Bien et du Mal , p. 232 : « La morale des esclaves est essentiellement la morale utilitaire ».
2. La gaie Science, p. 32 : <■ En réalité, les mauvais instincts sont en un aussi haut degré avantageux, conservateurs de l’espèce et indispensables, que les bons : — seulement, leur fonction est différente ». Sur la Généalogie de la Morale, p. 21 : <• A la base de toutes les... races nobles est le carnassier;... elle a besoin, cette base, de se décharger de temps en temps, l’animal doit rçgagner le large, il doit retourner dans le désert ». C’est-à-dire : cela est nécessaire à sa santé, par conséquent lui est utile.
3. Sur la Généalogie de la Morale, p . 6 : « Quels désordres peut entrainer ce préjugé (le préjugé démocratique), le cas tristement (!> célèbre de Buckie le montre Le plébéisme de l’esprit moderne, qui est d’origine anglaise, éclata là de nouveau ». Au-delà du Bien et du Mal, p. 202 : « 11 y a des vérités qui sont le mieux reconnues parles tètes médiocres.... On est précisément maintenant acculé à cette constatation, depuis que l’esprit d’Anglais médiocres — je nomme Darwin, John-Stuart Alill et Herbert Spencer — commence à l’emporter dans la région moyenne du goût européen ».
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quand il proclame triomphalement : « Que ne nommet-on pas amour? Cupidité et amour : quel sentiment différent nous éprouvons à chacun de ces mots! Et cependant ce pourrait être le même instinct... Notre amour du prochain— n’est-il pas le désir ardent d’une possession?... Quand nous voyons souffrir quelqu’un, nous utilisons volontiers l’occasion qui s’offre à nous de prendre possession de lui; c’est ce que fait, par exemple, l'homme bienfaisant et pitoyable; lui aussi nomme « amour » le désir d’une nouvelle possession éveillé en lui, et il y trouve sa joie comme à une nouvelle conquête qu’il entrevoit4 ». Est-il vraiment encore nécessaire d’appliquer la critique à ces sottises superficielles? Sans doute, chaque action, même la plus désintéressée en apparence, est égoïste en un certain sens, en ce sens que celui qui la pratique s’en promet un avantage et éprouve du plaisir à l’idée anticipée de l’avantage attendu. Qui a jamais nié cela? Tous les moralistes modernes ne l’ont-ils pas expressément indiqué 2. La chose n’est-elle pas déjà impliquée dans le fait qu’on définit toute moralité comme une connaissance de ce qui est utile? Mais ce dont il s’agit, le « profond » Nietzsche ne le soupçonne même pas une fois