La gaie Science, p
2. Voir dans mon roman. Le Mal du siècle (traduction Auguste Dietrich, Paris, 1889, p. 104), les remarques du Dr Schrœtter : « L’égoïsme est un mot. Tout dépend de la signification. Chaque être aspire au bonheur, c’est-à-dire au contentement... Il (l’homme sain) ne peut être heureux quand il voit souffrir les autres. Plus l’homme est civilisé, plus ce sentiment est vif chez lui... L’égoïsme de ces gens-là consiste simplement à rechercher les souffrances d’autrui pour essayer de les atténuer; ils s’efforcent donc tout bonnement d’atteindre eux-mèmes au bonheur, en combattant la douleur d’autrui. Un catholique dirait de saint Vincent de Paul ou de saint Charles Borromée : c’était un grand saint; moi je dirais de lui : c’était un grand égoïste ».
FRÉDÉRIC NIETZSCHE
de plus. Pour lui, l’égoïsme est un sentiment ayant pour contenu ce qui est utile à un être qu’il se représente isolé dans le monde, détaché de l’espèce, même hostilement opposé à elle. Pour le moraliste, l’égoïsme, que Nietzsche croit avoir découvert au fond de tout désintéressement, est la connaissance de ce qui est utile non seulement à l'individu pris isolément, mais aussi à l’espèce avec lui ; pour le moraliste, l’être ayant créé la connaissance de l’utile, par conséquent aussi celle des sentiments de moralité, n’est pas l’individu, mais l’espèce entière; pour le moraliste aussi, la morale est de l’égoïsme, mais un égoïsme collectif de l’espèce, un égoïsme de l’humanité en face des co-habitants non humains de la terre et en face de la nature. L’homme que le moraliste sain d’esprit a devant les yeux, est celui qui est assez hautement développé pour pouvoir sortir de l’illusion de son isolement individuel et participer à l’existence de l’espèce, se sentir membre de l’espèce, se représenter les états de ses congénères, c’est-à-dire y sympathiser. Cet homme-là, Nietzsche le nomme d’un mot qu’il a trouvé chez tous les darwinistes, mais qu’il semble également regarder comme de son invention : une bête de troupeau. Il donne à ce mot un sens de mépris. La vérité est que la bêle de troupeau, c’est-à-dire l'homme dont la conscience du « moi » s’est élargie jusqu’à pouvoir contenir la conscience de l’espèce, représente le degré supérieur de développement que les infirmes d’esprit et les dégénérés, qui restent éternellement enfermés dans leur isolement maladif, ne peuvent gravir.
Non moins « profonde » que sa découverte de l’égoïsme
l’égotisme
de tout désintéressement, est sa harangue « aux professeurs de désintéressement1 ». « On nomme bonnes les vertus d’un homme, non par rapport aux effets qu’elles ont pour lui-même, mais par rapport aux effets que nous en prévoyons pour nous et pour la société ». « Les vertus (telles que l’application, l’obéissance, la chasteté, la piété, la justice) sont le plus souvent nuisibles à leurs possesseurs ». « L’éloge des vertus est l’éloge de quelque chose de nuisible privément, — l’éloge d’instincts qui enlèvent à l’homme son plus noble égoïsme et la force de la plus haute protection sur lui-même ». « L’éducation... cherche à amener l'individu à une manière de penser et d’agir qui, si elle est devenue habitude, instinct et passion, domine en lui et sur lui contre son dernier avantage, mais pour le bien général ». C’est la vieille sotte objection •contre l’altruisme, qu’on peut depuis soixante ans voir nager dans tous les ruisseaux. « Si chacun agissait avec désintéressement, se sacrifiait pour son prochain, le résultat en serait que chacun se nuirait à lui-même et que l’humanité, dans son ensemble, subirait de graves préjudices ». Assurément, si l’humanité se composait d’individus isolés, indépendants les uns des autres. Mais elle constitue un organisme, chaque individu ne donne jamais à l’organisme supérieur que l’excédent de sa force active, et la prospérité de l’organisme total, qu’il accroît par ses sacrifices altruistes, lui profite de nouveau comme sa part personnelle dans la richesse totale de l’organisme supérieur. Que dirait-on d'un malin qui combattrait de cette
-d. La gaie Science, n. 48.
FRÉDÉRIC NIETZSCHE
manière l’assurance contre l’incendie : « La plupart des maisons ne brûlent jamais. Le propriétaire qui s’assure contre l'incendie paye toute sa vie des primes, et comme finalement sa maison ne brûlera probablement pas, il a jeté son argent sans profil; l’assurance contre l’incendie est en conséquence nuisible »? L’objection faite à l’altruisme, qu’il nuit à chaque individu en lui imposant des sacrifices pour les autres, est exactement de même force.
Nous avons désormais assez de preuves de la « profondeur » de Nietzsche et de son système. Je veux maintenant montrer quelques-unes de ses contradictions les plus réjouissantes. Ses disciples ne les nient pas, mais ils cherchent à les pallier. C’est ainsi que Kaatz dit : « Il avait sur tant de choses éprouvé en lui-même une modification de vues, qu’il mit en garde contre les hommes de principes inflexibles qui veulent faire passer pour du « caractère » le manque de sincérité envers soi-même. Étant donné le changement de vues qui apparaît dans les œuvres de Nietzsche, nous ne pouvons naturellement tenir compte, pour ce livre, que des vues auxquelles Nietzsche est parvenu finalement 1 ». Mais c’est là une falsification consciente et voulue des faits, et la main du faussaire doit être immédiatement clouée, comme celle d’un tricheur aux cartes, à la table de jeu. Les contradictions, en effet, ne se trouvent pas dans les œuvres de différentes époques, mais dans le même livre, souvent à la même page. Elles ne sont pas des degrés de connaissance dont le plus élevé a nécessairement dépassé celui qui est