Au-delà du Bien et du Mal, p
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rester seul, qu’il cherche la solitude et fuit la société des bêtes de troupeau. « Celui-là sera le plus grand, qui peut être le plus solitaire ». « La haute et indépendante spiritualité, la volonté de rester seul... » Au-delà du Bien et du Mal , p. 154, 123. « Les forts se séparent les uns des autres aussi nécessairement que les faibles se rapprochent» Sur la Généalogie de la Morale, p. 1 49. Par contre, il dit à d’autres endroits : « Pendant la plus longue durée de l'humanité, il n’y eut rien de plus terrible que de se sentir seul » [La gaie Science, p. 147 ) , et : « Nous n’apprécions pas assez aujourd’hui les avantages d’une existence en commun » ( Sur la Généalogie de la Morale, P. 59). Nous? C’est une calomnie. Nous apprécions ces avantages a leur pleine valeur. Celui-là seul ne les apprécie pas, qui vante en expressions admiralives, comme la caractéristique des « forts », la « séparation », c’est-à-dire l'hostilité envers l’existence commune et le mépris de ses avantages.
Une fois, l'homme noble primitif est le magnifique carnassier errant librement, le fauve blond; et tout de suite après, « ces hommes sont sévèrement tenus en bride par la coutume, la vénération, l’usage, la reconnaissance, plus encore par la surveillance réciproque, par la jalousie entre égaux, et d’autre part dans leur attitude vis-à-vis les autres ingénieux en égards, domination de soi-même, délicatesse, fidélité, orgueil et amitié ». Mais alors, si ce sont là les qualités du « fauve blond », qu’on nous donne vite une société de « fauves blonds»! Seulement, comment s’accordent la « coutume », la « vénération », la « domination de soi-même », etc., avec le « libre vagabondage » du
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carnassier magnifique? Cela reste une énigme sans solution. Il est vrai que Nietzsche ajoute à sa description qui nous fait venir l’eau à la bouche, celle restriction : « Ils sont en face de l’étranger, là où l’élément étranger commence, pas beaucoup meilleurs que des bêtes féroces lâchées » (Sur la Généalogie de la Morale , P. 21). Mais cette restriction, en fait, n’en est pas une. Chaque communauté organisée se sent comme unité solidaire en face du reste du monde, et n’accorde jamais à l’étranger, à l’homme du dehors, les mêmes droits qu’à ses propres membres. Droit, coutume, égards ne s’étendent pas à l’étranger, à moins que celui-ci ne sache inspirer la crainte et forcer à reconnaître ses droits. Mais le progrès de la civilisation consiste précisément en ce que les frontières de la communauté s'élargissent toujours de plus en plus, que l’élément étranger dépourvu de droits, ne pouvant revendiquer d’égards, recule toujours davantage dans le lointain. Au commencement, il y eut seulement dans la horde des égards et des droits réciproques; puis le sentiment de solidarité générale s’étendit à la tribu, à la province, à l’État, à la race. Aujourd’hui, il y a déjà un droit des gens même dans la guerre; les meilleurs d’entre les contemporains se sentent solidaires avec tous les hommes; ils regardent l’animal même comme non entièrement dépourvu de droits, et le temps viendra où les forces seules de la nature seront l’élément étranger et extérieur que l’on pourra encore traiter suivant ses besoins et son bon plaisir, en face duquel l’on pourra être 1’ « animal féroce lâché ». Le « profond » Nietzsche, il est vrai, n’est pas capable de saisir ces faits si simples et si clairs.
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En un endroit, il se moque de la « naïveté » de ceux qui font sortir l’État d’un contrat (Sur la Généalogie de la Morale, P. 80), et ensuite il dit (Ibid., P. 149) : « Si ceux-ci (les forts, les maîtres-nés, P « espèce de carnassiers solitaires ») s’unissent, cela est seulement en vue d’une action collective agressive et de la satisfaction collective de leur volonté de puissance, avec beaucoup de résistance de la conscience individuelle ». Avec résistance ou non, une « union en vue d’une satisfaction collective » n’est-elle pas un rapport contractuel dont Nietzsche nomme ajuste titre l’acceptation une « naïveté »?
Tantôt « l’agonie est quelque chose qui inspire la pitié » (Au-delà du Bien et du Mal, P. 136), et « une suite de crimes, quelque chose d’horrible » (Sur la Généalogie de la Morale, P. 21), et ailleurs il est parlé de la « beauté » du crime (Au-delà du Bien et du Mal, P. 91) et l’on se plaint que 1’ « on calomnie le crime » (même ouvrage, P. 123).
Mais assez d’exemples. Je ne voudrais pas me perdre dans le petit et le détail, et je pense avoir démontré que Nietzsche contredit lui-même chacune de ses affirmations fondamentales, et tout particulièrement la première de toutes et la plus importante, à savoir que le « moi » est la seule chose réelle; l’égoïsme, la seule chose nécessaire et justifiée.
Si Ton regarde d’un peu près ses saillies sauvagement éruclécs, en quelque sorte vociférées, on s’étonne de la masse fabuleuse de stupidité et d’ignorance d’écolier qu’elles contiennent. C'est ainsi qu’il nomme (Au-delà du Bien et du Mal , P. 16) le système de Copernic, « qui
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nous a persuadé de croire, contre toute évidence des sens, que la terre n’est pas immobile », « le plus grand triomphe sur les sens qui jusqu’ici ait été remporté sur terre ». Ainsi, il ne soupçonne pas que l’observation exacte du ciel étoilé, des mouvements de la lune et des planètes et de la position du soleil dans le zodiaque, forme la base du système de Copernic, que ce système a donc été en réalité le triomphe des exactes perceptions des sens sur les illusions des sens, autrement dit, de l'attention sur la légèreté et la distraction. 11 croit que « la conscience s’est développée seulement sous la pression du besoin de se communiquer », car « le penser conscient s’effectue en paroles, c’est-à-dire en signe de communication, ce qui révèle l’origine de la conscience elle-même » {La gaie Science, P. 280). 11 ne sait donc pas que les animaux, qui ne parlent point, ont aussi une conscience, que l’on peut aussi penser en images, en représentations de mouvements, sans le secours de la parole, et que le langage ne s’ajoute à la conscience que très tard dans le cours de l’évolution. Le plus drôle est que Nietzsche se tient tout particulièrement pour un psychologue et veut avant tout passer pour tel. Le socialisme, d’après cet homme profond, provient de ce que « les fabricants et les grands industriels manquent jusqu’ici de ces formes et de ces marques distinctives de la race supérieure, qui seules rendent les personnes intéressantes; s’ils avaient dans le regard et dans les gestes la distinction de la noblesse de naissance, il n’y aurait peut-être pas de socialisme des masses (! !). Car celles-ci, au fond, sont prêtes à l’esclavage de toute espèce, à condition que le supérieur se légitime constam-
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ment comme supérieur à elles, comme né pour commander — par la forme distinguée (! !) » (La gaie Science , P. 68). Le concept : « Tu dois! », l’idée du devoir, de la nécessité d’une mesure déterminée de discipline de soi-même, est une résultante de ce que, « en tout temps, depuis qu’il y a des hommes, il y a eu aussi des troupeaux humains, et toujours beaucoup d’obéissants par rapport au petit nombre de ceux qui commandaient » ( Au-delà du Bien et du Mal , P. 118). Un homme moins incapable de penser que Nietzsche comprendrait que, au contraire, les troupeaux humains, ceux qui obéissaient et ceux qui commandaient, n’ont été possibles qu’après et parce que le cerveau avait acquis la force et l’aptitude d’élaborer le concept : « Tu dois! », c’est-à-dire d’inhiber un instinct par une idée ou un jugement. Le descendant des races mêlées « sera en moyenne un être plus faible » ( Au-delà du Bien et du Mal, P. 120); bien plus, « la mélancolie européenne, le pessimisme du xixe siècle est essentiellement la conséquence d’un mélange des couches sociales subit et absurde »; les couches sociales « expriment toujours aussi des différences d’origine et de race » (Sur la Généalogie de la Morale, P. Ià2). Les savants les pins compétents sont convaincus, on le sait, que le croisement d’une race avec une antre est favorable au progrès de toutes deux et est la « première source du développement 1 ». Le « darwinisme, avec sa doctrine inexplicablement étroite de la lutte pour l’existence », s’explique par l’origine de Darwin. Ses ancêtres étaient des « gens pauvres et de basse con-
I. C. Lombroso et II. Laschi, Le crime politique et les révolutions. Paris, 1892, t. I, p. 142.
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dition qui connaissaient de trop près la difficulté de se tirer d’affaire. Autour du darwinisme anglais tout entier plane comme un air méphitique de surpopulation anglaise, comme une odeur de petites gens à l’clroit et dans la misère » ( La gaie Science , P. 273). Je suppose que tous mes lecteurs savent que Darwin était riche et n’eut jamais besoin d’exercer une profession, et que ses ancêtres, au moins depuis trois ou quatre générations, avaient vécu dans le bien-être.
Une prétention toute spéciale de Nietzsche est celle d’une extraordinaire originalité. Il met au-devant de sa Gaie Science l’épigraphe suivante :
Je demeure dans ma propre maison,
Je n’ai jamais rien imité de personne,
Et je me suis moqué de tout maître Qui ne s’est pas moqué de lui-même.
Ses disciples croient sur parole à cette vantardise, la répètent, bêlant en chœur de moutons et avec des yeux extasiés. La profonde ignorance de ce troupeau de ruminants leur permet assurément de croire à l’originalité de Nietzsche. Comme iis n’ont jamais rien appris, rien lu ni pensé, tout ce qu’ils viennent à happer dans les brasseries ou en flânant est naturellement nouveau pour eux et n’a pas encore existé. Mais celui qui considère Nietzsche en rapport avec les phénomènes analogues de l’époque, reconnaît que ses prétendues audaces et nouveautés sont des lieux communs tellement crasseux, qu’un penseur un peu soigneux de sa personne ne voudrait pas les saisir avec des pincettes.
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Nietzsche n’est vraiment original que là où il entre en fureur; comme ses paroles ne renferment alors aucun sens, pas même un non-sens, on ne peut évidemment les rattacher à quoi que ce soit qui ait déjà été pensé et dit. Quand, au contraire, ses assertions contiennent une lueur de raison, on reconnaît aussitôt leur point de départ dans les paradoxes ou les banalités des autres. L’ « individualisme » de Nietzsche se retrouve complètement dans Max Stirner, un hégélien affolé qui, il y a cinquante ans, a exagéré jusqu’à un monstrueux gonflement de l’importance, même de l'importance grossièrement empirique du « moi », et rendu involontairement ridicule, l’idéalisme critique de son maître; ce Max Stirner que, de son temps déjà, personne ne prenait au sérieux, et qui était tombé, depuis, dans le profond oubli bien mérité dont quelques anarchistes et quelques « gigolos » philosophiques, — car l’hystérie de l’époque a aussi créé cette figure, — cherchent maintenant à l’exhumer *. Là où Nietzsche vante le « moi », ses droits, ses prétentions, la nécessité de le cultiver et de le développer, le lecteur qui a présents à l’esprit les précédents chapitres de ce livre, reconnaîtra les phrases de Barrés, de Wilde et d’Ibsen. Sa philosophie de la volonté est pastichée d’après Schopenhauer, qui a d’ailleurs donné la direction à sa pensée et la couleur à son langage. Il a visiblement eu conscience lui-même de la complète ressemblance de scs phrases sur
1. R. Schellwien, op. cit., p. 1 : « L’activité littéraire des deux penseurs (!) est distante de plus de trente ans l’une de l’autre, mais si grande f[uc soit leur différence, leur concordance n’est pas moins grande, et dans celle-ci apparaissent d’autant plus nettement les traits de caractère essentiels de l’individualisme par principe ».
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la volonté avec la doctrine de Schopenhauer, et elle l’a gêné, car, pour l’effacer, il a mis à son pastiche un faux nez de son invention : il conteste que le ressort actif de chaque être soit la volonté de conservation; d’après lui, ce serait la volonté de puissance. Cette addition est un pur enfantillage. Chez les êtres au bas de l’échelle animale on ne perçoit jamais une « volonté de puissance », on ne perçoit qu’une volonté de conservation, et, chez l’homme, cette prétendue « volonté de puissance » peut être ramenée par tout autre que le « profond » Nietzsche à deux racines bien connues : le désir de faire agir tous les organes jusqu’à la limite de leur force fonctionnelle, ce qui est accompagné de sentiments de plaisir, ou de se procurer des avantages qui améliorent les conditions d’existence; or, l’effort vers les sentiments de plaisir et vers de meilleures conditions d’existence n’est autre chose qu’une forme sous laquelle se manifeste la volonté de vivre, et celui qui regarde la « volonté de puissance » comme quelque chose de différent de celle-ci, et même d’opposé, témoigne simplement son inaptitude à suivre un peu plus loin que son nez l’idée de la volonté d’existence. La preuve fondamentale de Nietzsche quant à la différence de la volonté de puissance et de la volonté d’existence, c’est que celle-là pousse souvent celui qui en veut, tout droit au mépris et à la mise en péril, voire même à la destruction de son existence. En ce cas, la lutte entière pour l’existence, dans laquelle on court constamment des dangers, souvent cherchés d’ailleurs, serait aussi une preuve que le combattant ne souhaite pas son existence? Nietzsche serait, du reste, très capable de soutenir aussi cela.
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Les dégénérés que nous avons examinés jusqu’ici déclarent qu’ils ne se soucient ni de la nature ni de ses lois. Nietzsche ne va pas aussi loin dans sa fatuité que Rosselti, à qui il est indifférent que la terre tourne autour du soleil ou le soleil autour de la terre. Il avoue ouvertement que cela ne lui est pas indifférent; il le regrette; cela le dérange, que la terre ne soit plus le point central du cosmos, et lui-même la chose principale de la terre. « Depuis Copernic, l’homme semble tombé sur un plan incliné; il roule toujours plus rapidement loin du centre — où? dans le néant? dans le sentiment accablant de son néant? ». Aussi en veut-il beaucoup à Copernic; et non seulement à lui, mais à la science en général. « La science entière a aujourd’hui pour but d’enlever à l’homme le respect qu’il a eu jusqu’ici de lui-même, comme si celui-ci n’avait été qu’une suffisance bizarre » ( Sur la Généalogie de la Morale, P. 173). N’est-ce pas l’écho des paroles d’Oscar Wilde, qui se plaint que la nature soit « si indifférente, si incompréhensive » envers lui, et qu’il ne soit « pas plus pour elle que le bétail qui paît sur la pente de la prairie »?
A d’autres endroits aussi nous retrouvons chez Nietzsche le courant d’idées et presque les mots de Wilde, d’Huvsmans et des autres diaboliques et décadents. Le passage de l’écrit sur la Généalogie de la Morale (P. 171) où il glorifie l’art, parce qu’ « en lui le mensonge se sanctifie et que la volonté de tromper a pour lui la bonne conscience », pourrait se trouver dans le chapitre sur « le mensonge comme un des beaux-arts » des Intentions de Wilde, comme, d’autre part, les aphorismes de celuici : « Il n’y a pas de péché, excepté la bêtise », « une
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idée qui n’est pas dangereuse ne mérite meme pas d’être une idée », et son éloge de l’empoisonneur Waineright, concordent exactement avec la « morale d’assassins » de Nietzsche et ses remarques que l’on calomnie le crime et que « le plus souvent on n’est pas assez artiste pour faire tourner le beau terrible d’un crime au profit du criminel ». Que l’on compare aussi, pour la plaisanterie de la chose, les endroits suivants : « Il faut abdiquer le mauvais goût de prétendre être d’accord avec beaucoup. Ce qui était bon n’est plus bon, quand votre voisin dit que c’est bon » [Au-delà du Bien et du Mal , P. 5 h), et : « Ah! ne dites pas que vous êtes d’accord avec moi. Quand les gens sont d’accord avec moi, je sens toujours que je dois avoir tort » [Intentions, P. 166). C’est là plus qu’une ressemblance, n’est-ce pas? Je m’interdis de citer à nouveau, pour ne pas trop m’étendre, certaines phrases absolument semblables à' A rebours d’Iluysmans, et d’Ibsen. Il n’est pas douteux, cependant, que Nietzsche n’a pu connaître les décadents français et les esthètes anglais avec lesquels il se rencontre si fréquemment, parce que ses livres sont en partie plus anciens que les leurs; et ceux-là, de leur côté, n’ont pas davantage puisé chez lui, parce que, à l’exception peut-être d’Ibsen, ils n’ont probablement, sauf depuis environ deux années, jamais entendu son nom. La ressemblance, ou plutôt l’identité, ne s’explique pas par des emprunts; elle s’explique par la nature d’esprit semblable de Nietzsche et des autres dégénérés égotistes.
Nietzsche se montre particulièrement drôle quand il se campe en face de la vérité pour la déclarer inutile, ou même la nier. « Pourquoi pas plutôt mensonge? Et incer-
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titude? Même ignorance? » ( Au-delà du Bien et du Mal, P. 3). « Que sont donc finalement les vérités de l’homme? Ce sont les erreurs irrréfutables de l’homme » (La gaie Science, P. 193). « Volonté de la vérité, cela pourrait être une volonté dissimulée de la mort » (Ibid., P. 263). Il intitule la partie de ce livre consacrée à la question de la vérité : « Nous autres sans-peur », et y met en épigraphe le mot de Turenne : « Tu trembles, carcasse? Tu tremblerais bien plus fort si tu savais où je te mènerai tout à l’heure ». Et quel est ce terrible danger dans lequel ce sans-peur se précipite avec ces gestes héroïques? La recherche de l’essence et de la valeur de la vérité. Eh! mais cette recherche est l’ABC de toute philosophie sérieuse! Et la question même s’il existe d’abord une vérité objective a été posée avant lui *, à moins grand renfort de coups de trompettes et de cymbales et de hérissement de cheveux comme prologue, accompagnement et conclusion, il est vrai. C’est, du reste, une chose caractéristique à un haut degré, que ce même tueur de monstres qui part en guerre contre « la vérité » avec ces gestes de matamore et ces ronflements de provocation, trouve les mots d’excuse les plus humbles, quand il ose entreprendre d’émettre tout bas un doute sur la perfection de Gœthe en toutes choses. Parlant de la « viscosité » et du « caractère ennuyeux » du style allemand, il dit (Au-delà du Bien et du Mal, P. 39) : « Que l’on me pardonne de constater que la prose de Gœthe lui-même, dans son mélange de raideur et de fignolement, ne fait pas excep-
1. Voir, dans mes Paradoxes, le chapitre intitulé : « Où est la vérité? »
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tion ». Quand il applique à Gœlhe une critique toute timide, il demande pardon; il n’a son attitude de héros méprisant la mort, que quand il adresse un défi à la moralité et à la vérité. C’est que, voyez-vous, ce sans-peur a la ruse, souvent observée chez les aliénés, de très bien comprendre qu’il est absolument sans danger pour lui de débiter aux imbéciles qui forment sa chapelle les absurdités philosophiques les plus fabuleuses, tandis qu’au contraire ils se fâcheraient aussitôt, s’il choquait leurs •convictions ou leurs préjugés esthétiques.
Même dans les plus petits détails, Nietzsche surprend par sa concordance textuelle avec les autres égotistes que nous connaissons. On n’a qu’à comparer, par exemple, la phrase dans laquelle il vante « le vraiment noble dans les œuvres et dans les hommes, leur moment de mer unie et de contentement alcyonique d’eux-mêmes, le doré et le froid » ( Au-delà du Bien et du Mal , P. 16S), avec l’éloge que fait Baudelaire de l’immobilité et sa description enthousiaste d’un paysage en métal, ou ses injures constantes contre les journaux, avec les remarques de des Esseintes et les coups indirects qu’Ibsen fait porter à ces mêmes journaux par ses personnages. Les « grands esprits ascétiques » ont « le dégoût du bruit, de la vénération, des journaux » ( Sur la Généalogie de la Morale , P. 113). La source du « vide absolument indéniable et déjà palpable de l’esprit allemand » réside « dans une alimentation trop exclusive de journaux, de politique, de bière et de musique wagnérienne » [Ibid., P. 177). « Voyez-moi donc ces inutiles! Ils vomissent leur bile, et nomment cela un journal » (Ainsi parla Zarathoustra, lre partie,
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p. 67). « Ne vois-tu pas les âmes pendre comme de sales haillons? Et de ces haillons on fait encore des journaux! N'entends-tu pas comme l’esprit est devenu ici un jeu de mots? 11 vomit une répugnante meure de mots. Et de cette rinçure de mots on fait encore des journaux! « ( Ibid ., 3e partie, P. 37). On pourrait sans peine décupler ces exemples, car chaque représentation revient, chez Nietzsche, avec une opiniâtreté qui doit rendre enragé le plus patient lecteur de bon goût.
Telle apparaît l’originalité de Nietzsche. Ce penseur « original » et « audacieux » cherche à coller à ses lecteurs, à l’aide des pratiques connues des magasins qui liquident, les rossignols les plus éventés d’autres philosophes, comme des marchandises battant neuves. Ses assauts les plus formidables sont dirigés contre des portes ouvertes. Ce « solitaire », cet « habitant des plus hauts sommets », offre la physionomie à la douzaine de tous les décadents. Lui qui parle constamment, sur un ton plein de mépris, de « troupeau » et de « bête de troupeau », il est lui-même la plus banale des « bêles de troupeau ». Seulement, le troupeau auquel il appartient de corps et dame est un troupeau spécial : c’est le troupeau des brebis galeuses.
Un jour, sa ruse ordinaire d’aliéné l’a abandonné un moment, et il nous a révélé lui-même comment sa philosophie « originale » a pris naissance. Le passage est tellement caractéristique, que je dois le citer un peu longuement.
L’impulsion première de divulguer quelque chose de mes hypothèses sur l’origiue de la morale me fut donnée par un
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petit livre clair, propret et intelligent, même précoce, dans lequel une espèce intervertie et perverse d’hypothcses généalogiques, l’espèce authentiquement anglaise, m’apparut nettement pour la première fois, et qui m’attira — avec celte force d’attraction que possède tout ce qui est opposé, antipodique. Ce petit livre avait pour titre : Origine des sensations morales ; pour auteur, le Dr Paul Rée; comme date de publication, 1877. Peut-être n’ai-je jamais rien lu qui ait provoqué chez moi, proposition par proposition, conclusion par conclusion, le « non» comme ce livre : mais absolument sans colère ni impatience. Dans l’ouvrage auquel je travaillais alors ( Choses humaines trop humaines ), je m’appuyai à l’occasion et sans occasion sur des propositions de ce livre, non pour les réfuter — qu’ai-je à faire avec les réfutations! — mais comme il convient à un esprit positif, mettant à la place de l’invraisemblable ce qui est plus vraisemblable, et, parfois, à la place d'une erreur une autre erreur *.
Le lecteur a ici la clef de 1’ « originalité » de Nietzsche. Elle consiste dans la simple interversion enfantine d’un courant d’idées raisonnable. Si Nietzsche s’imagine que ses négations et ses contradictions démentes ont poussé spontanément dans sa tête, il est le jouet d’une illusion. Il se peut qu’il eût déjà sa folie furieuse dans l’esprit, avant d’avoir lu l’écrit du Dr Rée. Mais alors cette folie était née comme contradiction à d’autres écrits, sans qu’il se fût rendu compte de cette origine aussi clairement qu’après la lecture du travail de Rée. Il pousse bien l’illusion jusqu’à se dire un « esprit positif », après avoir justement confessé avec franchise comment il procède : il ne « réfute » pas, — cela lui aurait été difficile aussi! — mais « il dit non à chaque proposition et à chaque conclusion ».