‹ DégénérescenceChapitre 39 sur 56 · Robert Schelhvien, op. cil., p. S · texte numérisé non relu

Robert Schelhvien, op. cil., p. S

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possible à simuler. Mais l’imitateur s’est assimilé les calembours, l’écholalie privée de sens du modèle, et il s’essaie aussi à reproduire, autant que ses petits moyens le lui permettent, l’individualisme mégalomane et criminel de Nietzsche. Un autre imbécile, Albert Kniepf, s’est principalement épris des grands airs de Nietzsche et s’avance solennellement avec des attitudes et des gestes de prince des plus réjouissants. Il se qualifie d’ « homme de goût élevé et de sentiment délicat », parle avec mépris du « bruit quotidien profane de la masse », voit « le monde au-dessous de lui » et se voit élevé, lui, « au-dessus de ce monde de la multitude » ; il ne veut pas « aller dans la rue et prodiguer sa sagesse à tous », etc., tout cela absolument dans le style de Zarathoustra, qui habite les plus hauts sommets *. Le Dr Max Zerbst, déjà mentionné, affecte, à l’instar de Nietzsche lui-même, de se regarder comme terrible et de croire que ses adversaires tremblent devant lui. Quand il les fait parler, il leur met dans la bouche des tons gémissants 1 2 et jouit avec une raillerie cruellement supérieure de la peur mortelle qu’il leur inspire. Cette attitude est naturelle chez un fou furieux et excite la pitié. Mais quand un pauvre petit tel que ce Dr Max

1. Albert Kniepf, Théorie des valeurs de l'esprit. Leipzig, 1S92.

2. Dr Max Zerbst, op. cit., p. 1 : « Oh! cette science moderne! ces psychologues modernes! — Rien n’esl sacré pour eux!. >• « Quand un homme grandi à l’école de 1’ « idéalisme >> malade se place en face d’un cruel savant de cette espèce... cet impie prend un morceau de craie en main » etc. Il « se tourne vers l’idéaliste tout déconcerté », et celui-ci « répond un peu timidement » et « ajoute un peu attristé », à quoi « le jeune psychologue réplique par un léger haussement d’épaules ». Bien entendu, le «jeune psychologue » « cruel », « impie », qui « hausse les épaules », c’est lui, Zerbst; et 1’ « idéaliste » geignant, qui parle et questionne « timidement » et « attristé », c’est son adversaire le Dr Türck!

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Zerbst la prend, il produit un effet irrésistiblement drôle et rappelle « le jeune homme aux jambes faibles », qui « ne croit qu’au sang et veut du sang », du Pickwick de Dickens. Zerbst a l’audace de prononcer les mots « science » et « psycho-physiologie ». C’est là un mot d’ordre parmi les disciples de Nietzsche : ils donnent le cracheur de mots aliéné qu'ils adorent pour un psychophysiologiste et un homme de science! Ola Hansson parle de 1’ « intuition (!) psycho-physiologique » de Nietzsche, et dit à un autre endroit : « Chez Nietzsche, le moderne et subtil psychologue, qui est au plus haut degré en possession de l’intuition psycho-physique (encore une fois!), ce pouvoir accordé au xix° siècle finissant de prêter l’oreille à tous les processus secrets en soi-même et d’épier ce qui se passe dans les recoins de la propre âme, etc. » Intuition psycho-physique! Prêter l’oreille à soi-même et s’épier ! C’est à ne pas en croire ses yeux. Ces gens-là ne soupçonnent donc même pas ce qu’est la psycho-physique ; ils ne soupçonnent pas qu’elle est exactement le contraire de la vieille psychologie, qui travaillait avec 1’ « intuition » et l’introspection, c’est-à-dire en « prêtant l’oreille à soi-même » et en « épiant », qu’elle compte et mesure patiemment avec des appareils dans les laboratoires, et « épie » et « écoute » non soi-même, mais les personnes et les instruments qui servent à ses expériences! Et ce babil de perroquets sans cervelle, qui répètent sans les comprendre des mots entendus par hasard, peut se faire jour en Allemagne, le pays qui a créé la nouvelle science de la psycho-physiologie, la patrie de Fechner, de Weber, de Wundt! Et aucun

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homme compétent n’a encore donné des coups de règle sur les doigts de ces garçons, dont l’ignorance fabuleuse n’est dépassée que par leur effronterie!

Mais on est allé plus loin encore, et ici vraiment cesse la plaisanterie. Kurt Eisner, qui n’est pas un disciple de la « philosophie » de Nietzsche, trouve néanmoins qu’il nous a « légué de puissants poèmes » et va jusqu’à dire cette chose inouïe : « Le Zarathoustra de Nietzsche est une œuvre d’art comme Faust 1 ». La question qui s’impose tout d’abord est celle-ci : Kurt Eisner a-t-il jamais lu un seul vers de Faust ? Il faut probablement y répondre affirmativement, car il n’est guère imaginable qu’il y ail aujourd’hui en Allemagne un homme sachant, à ce qu'il paraît, écrire et lire, qui n’ait eu entre les mains au moins une fois Faust. Mais alors il ne reste plus qu’une seconde question : qu’est-ce que Kurt Eisner peut bien avoir compris de Faust ? Nommer d’une seule haleine le jaillissement de mots absolument vides de sens de Zarathoustra avec Faust, constitue une telle souillure de notre plus précieux trésor poétique, que l’on devrait réellement, si elle avait été commise par un homme tant soit peu plus considérable que Kurt Eisner, organiser une fête expiatoire destinée à effacer l'outrage fait à Gœthe, comme l’Église consacre à nouveau un édifice religieux qui a été profané par un acte scandaleux.

Ce n’est pas dans l’Allemagne seule que la bande à Nietzsche sévit; elle infeste aussi l’étranger. Ola Hansson, que nous avons déjà caractérisé, entretient avec enthou-

1. Kurt Eisner, Psychopathia spiritualis. Frédéric Nietzsche et les apôtres de l'avenir. Leipzig, 1892.

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siasme ses compatriotes suédois de la « poésie de Nietzsche » et de 1’ « hymne de minuit de Nietzsche1 »; M. Téodor de Wysewa assure aux Français, qui ne sont pas en état de contrôler eux-mêmes l'exactitude de ses affirmations, que « Nietzsche est le plus grand penseur et le plus brillant écrivain que l’Allemagne ait produit dans la dernière génération 2, etc. »

11 était cependant réservé à une dame de surpasser tous les disciples mâles de Nietzsche dans la négation audacieuse de la vérité la plus évidente. La nietzschéenne Lou Salomé dénie, avec une froide imperturbabilité capable de désarçonner le spectateur le plus ferme sur ses étriers, que Nietzsche soit enfermé depuis des années comme fou incurable dans une maison d'aliénés, et proclame avec un front d’airain qu’il a cessé d’écrire, par mépris aristocratique de « surhomme » pour le monde, et s’est volontairement retiré dans la solitude. Nietzsche est un homme de science et un psycho-physiologiste, et Nietzsche se tait, parce qu’il trouve que cela ne vaut plus la peine de parler aux hommes bêtes de troupeau : tels sont les mots d’ordre que la bande à Nietzsche s’en va crier aux quatre coins du monde. En présence d’une semblable conspiration contre la vérité, l’honnêteté et la saine raison, ii ne suffit pas d’avoir démontré l’insanité du système nietzschéen, il faut montrer aussi que Nietzsche a été toujours fou et que ses écrits sont des

1. Ola Hansson, Materialismen i skônlitteraturen. Populâr-vetenskapliga (scientifiques!) Afhandlingar. Stockholm, s. d., p. 28, 50. Dans celle brochure, Hansson qualifie aussi de « génial » l’auteur, de Rembrandt éducateur'.'.

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