Revue politique et littéraire, année
l’égotisme
produits de la folie furieuse (plus exactement, de l’exaltation maniaque).
Quelques nietzschéens qui n’atteignent pas, il est vrai à la jarretière de Lou Salomé, ne contestent pas que Nietzsche soit fou ; mais ils disent qu’il l’est devenu parce qu’il s’est trop retiré des hommes, qu’il a trop longtemps vécu dans la plus profonde solitude, qu’il a pensé avec une rapidité vertigineuse et inquiétante, qui a usé son cerveau. Cette absurdité sans nom a pu faire tout le tour de la presse allemande, et il ne s’est pas trouvé un seul journal pour remarquer que la folie ne peut jamais être la conséquence de la solitude et de la pensée rapide, mais que, au contraire, le penchant à la solitude et un penser vertigineux sont les signes primordiaux les mieux connus de la folie existante, et que le bavardage des nietzschéens est à peu près de la force de l’affirmation qui prétendrait qu’une personne est devenue phtisique parce qu’elle a beaucoup toussé et craché du sang!
Pour la misanthropie de Nietzsche, nous avons le témoignage de ses biographes, qui en citent de curieux exemples *. Quant à son penser rapide, c’est un phénomène qui ne fait jamais défaut dans la folie furieuse. Afin que le profane sache ce qu’il doit entendre par cette dernière, présentons-lui le tableau clinique de celte
1. « Pendant son séjour de plusieurs années dans la contrée montagneuse solitaire de Sils Maria... il avait coutume de se coucher sur une langue verte de terrain qui s’allongeait dans le lac. Un printemps, il y retourna et trouva sur la place sacrée (!) un banc où des hommes vulgaires pouvaient s’asseoir dans ce lieu qu’avaient jusqu’ici seulement peuplé ses plus secrètes pensées et visions. Et la vue de cette installation trop humaine (!) suffit pour lui rendre insupportable ce séjour tant aimé. Il n’y remit jamais les pieds ». Ola Hansson, cité par le Dr H. Türck, op. cU., p. 10.
FRÉDÉRIC NIETZSCHE
forme de folie, tracé de la main des maîtres les plus autorisés.
L’accélération du décours de la pensée dans la manie, dit Griesinger, « est une conséquence de la liaison facilitée des représentations ou le malade blague, invente, déclame, chante, vocifère, utilise pour ses représentations tous les modes d’extériorisation, passe vertigineusement d'un sujet à l’autre, où les idées se heurtent et se culbutent. On trouve cette même accélération de l’idéation dans certaines formes de démence et dans la faiblesse psychique secondaire, avec activité produite par des hallucinations. Les enchaînements logiques n’y sont pas intacts comme dans la folie raisonnante et hypocondriaque, ou bien le (lot précipité des représentations n’obéit plus à aucune loi, ou seulement des mots et des sons dépourvus de signification se succèdent dans une suite impétueuse... Ainsi naît une chasse d’idées sans règle, dans l’entraînement de laquelle tout est pêlé-mêle emporté. Ces derniers états apparaissent principalement dans la folie furieuse; à leur début, notamment, se montre souvent une plus grande vivacité intellectuelle, et l’on a observé des cas où le malade devenait spirituel chaque fois que l’attaque de folie furieuse approchait 1 ».
La description de Krafft-Ebing est beaucoup plus plastique encore2. « Le contenu de la conscience est ici (dans l’exaltation maniaque) plaisir, bien-être physique. Celui-ci est aussi peu motivé par les faits du monde extérieur, que