‹ DégénérescenceChapitre 4 sur 56 · Legrain, op. cit., p · texte numérisé non relu

Legrain, op. cit., p

3. Lombroso, Génie et Folie (édition allemande citée t. I), p. 325.

4. Dr Paul Sollier, Psychologie de l'Idiot et de l’Imbécile. Paris, 1890, p. 174.

PSYCHOLOGIE DE L’ÉGOTISME

Le clinicien se contente d’indiquer le fait de cet égoïsme caractéristique ; mais nous voulons, nous, aussi rechercher quelles sont ses racines organiques, pourquoi le dégénéré doit être plus qu’égoïste, pourquoi il doit être égotiste et ne peut être autrement.

Pour comprendre comment naît la conscience du « moi » maladivement exagérée, fréquement accrue jusqu’à la folie des grandeurs, nous devons nous rappeler comment se forme la saine conscience du « moi ».

Il ne peut naturellement me venir à l’idée de traiter ici la théorie entière de la connaissance; seuls les résultats les plus importants de cette science, aujourd’hui déjà si développée, peuvent trouver place à cet endroit.

C’est devenu un lieu commun philosophique, que nous obtenons la connaissance immédiate seulement des transformations qui ont lieu dans notre propre organisme. Si, malgré cela, nous sommes en état de nous créer, à l’aide des perceptions que nous puisons uniquement dans notre intérieur, une image du monde extérieur qui nous entoure, cela vient de ce que nous ramenons les transformations perçues par nous dans notre organisme à des causes agissant en dehors de celui-ci, et que nous tirons de la nature et de la force des transformations qui se passent dans notre organisme, des conclusions sur la nature et la force des faits extérieurs qui les occasionnent.

Comment nous arrivons à admettre qu'il y a quelque chose d’extérieur et que les transformations, perçues seules par nous dans notre organisme, peuvent avoir des causes qui ne résident pas dans l’organisme même, c’est là une question sur laquelle la métaphysique se casse la

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tête depuis des siècles. Celle-ci a si peu trouvé de réponse, cjue, pour avoir l’air d’en finir avec cette difficulté, elle a simplement nié la question même et prétendu que le « moi » n’a réellement aucune connaissance d’un « nonmoi », d’un monde extérieur, et ne peut non plus l’avoir, parce qu’il n’y a pas de monde extérieur, que ce que nous nommons ainsi est une création de notre esprit et existe seulement dans notre pensée comme représentation, mais non en dehors de notre « moi » comme réalité.

C’est un fait caractéristique pour l’action assoupissante exercée par le son d’un mot sur l’esprit humain, que ce caquetage absolument dénué de sens, insinuant, bien agencé et formé en système philosophique, de l'idéalisme, ait complètement satisfait pendant près de huit générations la plupart des métaphysiciens de profession, de Berkeley à Fichte, Schelling et Hegel. Ces hommes sages répétèrent sur un ton convaincu la doctrine de la non-existence du « non-moi », et cela ne les troubla pas de contredire constamment dans toutes leurs actions leur propre verbiage, de se livrer, de leur naissance à leur mort, à une série ininterrompue d'actes absolument absurdes s’il n’y avait pas de monde extérieur objectif, de voir par conséquent eux-mêmes dans leur système de l’ombre et du vent, un jeu puéril avec des mots vides de sens. Et le plus logique parmi ces radoteurs sérieux, l’évêque Berkeley, ne remarqua même pas qu’il n’avait toujours pas obtenu, au prix de l’abdication totale du bon sens, la réponse cherchée à la question fondamentale delà connaissance, car son idéalisme dogmatique nie, il est vrai, la réalité du monde extérieur, mais admet étourdiment qu’en dehors de lui,

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Berkeley, il y a encore d’autres esprits et même un esprit du monde. Ainsi donc, même d’après lui, le « moi » n’est pas tout, il y a en dehors du « moi » quelque chose encore, un « non-moi »; il existe donc un monde extérieur, ne fût-ce que sous la forme d’esprits immatériels. Mais alors cela ramène la question : comment le « moi » de Berkeley arrive-t-il à concevoir l’existence de n’importe quoi en dehors de lui-même, l’existence d’un « non-moi »? C’est à celte question qu’il fallait répondre, et, tout en sacrifiant le monde des phénomènes tout entier, l’idéalisme de Berkeley, comme l’idéalisme de chacun de ses successeurs, n’y répond en quoi que ce soit.

La métaphysique ne pouvait trouver de réponse à la question, parce que celle-ci, telle qu’elle est posée par celle-là, n’est pas susceptible de réponse. La psychologie scientifique, c’est-à-dire la psycho-physiologie, ne rencontre pas les mêmes difficultés. Elle ne prend pas le « moi » achevé de l’adulte clairement conscient de luimême, se sentant nettement opposé au « non-moi », au monde extérieur tout entier, mais elle revient aux débuts de ce « moi », recherche de quelle manière il se forme, et trouve alors qu’à une époque où l’idée de l’existence d’un « non-moi » serait réellement inexplicable, celte idée, en effet, n’existe absolument pas, et qu’ensuite, quand nous la rencontrons, le « moi » a déjà fait des expériences qui expliquent complètement comment il a pu et dû arriver à la formation de l’idée d’un « non-moi ».

Qu’une certaine conscience soit le phénomène accompagnateur de chaque réaction du protoplasma sur les actions extérieures, c’est-à-dire une qualité fondamentale

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de la matière vivante, c’est ce qu’il nous est permis de supposer. Même les êtres vivants unicellulaires les plus simples se meuvent avec une intention évidente vers certains buts et s’éloignent de certains points; ils distinguent entre les aliments et les matières impropres à les nourrir; ils ont donc une sorte de volonté et de jugement, et ces deux activités supposent de la conscience *. De quelle nature, il est vrai, peut être cette conscience localisée dans le protoplasma pas même encore différencié en cellules nerveuses, c’est là une chose dont l’esprit humain ne peut absolument se faire une idée claire. Ce que nous pouvons seulement supposer d’une façon certaine, c’est que, dans la conscience crépusculaire d’un être vivant unicellulaire, la notion d’un « moi » et d’un « nonmoi » qui lui est opposé, n’existe pas. La cellule éprouve des transformations en elle-même, et ces transformations provoquent, d’après des lois bio-chimiques ou bio-mécaniques déterminées, d’autres transformations; elle reçoit une impression à laquelle elle répond par un mouvement; mais elle ne se fait sûrement aucune idée que l'impression est causée par un processus dans le monde extérieur et que son mouvement réagit sur le monde extérieur.

Même chez des animaux bien plus élevés dans la série, beaucoup plus avancés dans la différenciation, un « moi »

i. Voir à ce sujet le remarquable travail d’Alfred Binet « sur la vie psychique des micro-orqanismes », contenu dans le volume : Le Fétichisme dans l'amour ( Études de psychologie expérimentale). — La vie psychique des micro-organismes , l’intensité des images mentales, le problème hypnotique , note sur l’écriture hystérique. Paris, 1S90. — Peu de temps avant Binet, Verworn a traité, dans ses Études protistes psycho-physiologiques, léna, 1 S S 9 , ce même sujet d’une façon très méritoire et ouvrant des voies nouvelles.

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proprement dit est inimaginable. Comment les bras d’une étoile de mer, le boulon d’un tunicier, du botryle, par exemple, la moitié d’un animal double (diplozoon), le tube d’une actinie ou d’un autre polype coraillier, peuventils avoir conscience d’un « moi » particulier, vu que, tout en étant des animaux par eux-mêmes, ils sont en même temps une partie d’un animal composé, d’une colonie d’animaux, et doivent percevoir les impressions qui les frappent directement aussi bien que celles éprouvées par un compagnon de la même colonie? Ou bien certains gros vers, maintes espèces d’eunice, par exemple, peuvent-ils avoir une idée de leur « moi », puisqu’ils ne senlent ni ne reconnaissent les propres parties de leur corps comme parties constitutives de leur individualité, et entament leur queue quand, par un hasard de l’enroulement, elle vient à se trouver devant leur bouche?

La conscience du « moi » n’est pas synonyme de la conscience en général. Tandis que celle-ci est probablement un attribut de toute la matière vivante, celle-là est le résultat de l’action concordante d’un tissu nerveux hautement différencié et placé dans un rapport de subordination réciproque (hiérarchisé). Elle apparaît très tard dans la série d’évolution des organismes et est jusqu’à présent le plus haut phénomène vital dont nous ayons connaissance. Elle naît peu à peu des expériences que fait l’organisme au cours de l’activité naturelle de ses parties constitutives. Chacun de nos ganglions nerveux, chacune de nos fibres nerveuses et même chaque cellule, a une conscience subalterne et vague de ce qui se passe en eux Comme le système nerveux entier de notre corps a de

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nombreuses communications entre toutes ses parties, il perçoit dans sa totalité quelque chose de toutes les excitations de ses parties et de la conscience qui les accompagne. De cette façon naît au centre où aboutissent toutes les voies nerveuses du corps entier, au cerveau, une conscience totale composée de consciences partielles innombrables, mais qui naturellement n’a pour objet que les processus se passant dans son propre organisme. Dans le cours de son existence, et cela de très bonne heure, la conscience distingue deux sortes de perceptions tout à fait différentes. Les unes apparaissent imprévues, les autres précédées d’autres phénomènes. Nul acte de volonté ne précède les excitations des sens, mais il précède chaque mouvement conscient; avant que nos sens perçoivent quelque chose, notre conscience n’a aucune notion de ce qu’ils percevront; avant que nos muscles exécutent un mouvement, une image de ce mouvement est élaborée dans le cerveau ou la moelle épinière (s’il s’agit d’une action réflexe); il existe donc auparavant une représentation du mouvement que les muscles exécuteront. Nous sentons clairement que la cause immédiate du mouvement est placée en nous-mêmes; par contre, nous n’avons pas les mêmes sensations quant aux impressions des sens; nous apprenons en outre par le sens musculaire la réalisation des représentations de mouvement élaborées par notre conscience; par contre, nous n’éprouvons rien de semblable quand nous élaborons une représentation de mouvement qui n’a pas exclusivement pour objet nos propres muscles. Nous voulons, par exemple, lever le bras. Notre conscience élabore celte représentation, les muscles bra-

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chiaux obéissent, et la conscience reçoit le rapport que la représentation a été réalisée par les muscles brachiaux. Maintenant, nous voulons lever ou lancer avec le bras une pierre. Notre conscience élabore une représentation de mouvement impliquant nos propres muscles et la pierre. Quand nous exécutons le mouvement voulu et pensé, notre conscience reçoit des impressions des muscles mis en activité, mais non de la pierre. Elle perçoit donc des mouvements qui sont accompagnés de sensations musculaires, et d'autres qui apparaissent sans cet accompagnement.

Pour saisir complètement la formation de notre conscience du « moi » et de l’idée de l’existence d’un « nonmoi », nous devons encore envisager un troisième point. Toutes les parties, toutes les cellules de notre corps ont leur conscience particulière qui accompagne chacune de leurs excitations. Ces excitations sont occasionnées en partie par l’activité de la nutrition, de l’assimilation, du dédoublement du noyau, c’est-à-dire par les processus vitaux de la cellule môme, en partie par les actions extérieures. Les excitations qui proviennent des processus intérieurs, bio-chimiques et bio-mécaniques, de la cellule, sont continues et durent aussi longtemps que la vie de la cellule même. Les excitations qui sont un effet des actions extérieures n’apparaissent évidemment qu’avec ces actions, c’est-à-dire non continuellement, mais périodiquement. Les processus vitaux dans la cellule n’ont directement de valeur et d’importance que pour la cellule même, non pour l’organisme total; les actions extérieures peuvent acquérir de l’importance pour l’organisme tout entier. L’organe principal, le cerveau, s’habitue à négliger les

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excitations qui se rapportent à l’activité vitale intérieure de la cellule, d’abord parce qu’elles sont continues et qu’on ne perçoit clairement qu’un changement d’état, non un état même, et ensuite parce que la cellule accomplit ses propres fonctions par sa propre force, ce qui rend inutile l’intervention du cerveau. Le cerveau tient compte, par contre, des excitations qui sont amenées par une action extérieure, premièrement parce qu’elles apparaissent avec des interruptions, et secondement parce qu’elles peuvent rendre nécessaire une adaptation de l’organisme total, laquelle n’a lieu que par une intervention du cerveau.

Que le cerveau ait connaissance aussi des excitations intérieures de l’organisme, et, seulement pour les raisons exposées, ne soit pas, en règle générale, clairement conscient d’elles, cela n’est pas douteux. Si, par la maladie, un trouble se produit dans les fonctions de la cellule, nous devenons aussitôt conscients des processus dans la cellule, nous sentons l’organe malade, il excite notre attention, l’organisme entier est mal à l’aise et mal disposé. C’est des excitations de ce genre, qui, à l’état sain, n’arrivent pas clairement à notre conscience, que se compose la sensation de notre corps, notre « moi » organique, la « cénesthésie ».

La cénesthésie, le « moi » organique obscurément conscient, s’élève jusqu’à la conscience claire du « moi » par les excitations de la seconde espèce qui arrivent au cerveau par les nerfs et les muscles, car elles sont plus fortes et plus nettes que les autres et sont interrompues. Le cerveau apprend les transformations causées dans le système nerveux par les actions extérieures et les contractions des muscles. Comment il a connaissance de ces der-

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nières, cela est encore obscur. On a prétendu dans ces derniers temps que le sens musculaire a pour siège les nerfs des articulations. Cela est sûrement faux, car nous avons des sensations nettes des contractions de muscles qui ne mettent en mouvement aucune articulation, par exemple des muscles orbiculaires et constricteurs, puis des spasmes toniques et cloniques même de fibres musculaires isolées qui, également, ne produisent pas un changement de position de l’articulation. Quoiqu’il en soit, de quelque façon que se produisent les perceptions du sens musculaire, ces perceptions existent en tout cas.

La conscience fait donc de très bonne heure l’expérience que les mouvements musculaires perçus sont précédés de certains actes qu’elle accomplit elle-même, à savoir l’élaboration de représentations de mouvements et l’envoi d’impulsions aux muscles. Elle reçoit connaissance de ces mouvements deux fois l'une après l’autre : elle les perçoit d’abord directement comme représentation et acte volitionnel propres, comme image de mouvement élaborée dans les centres nerveux, et immédiatement après comme impression provenant des nerfs musculaires, comme mouvement exécuté. Elle s’habitue à rattacher les mouvements musculaires à ses propres actes, à ses représentations de mouvements élaborées d’abord, et à regarder ces mouvements musculaires comme une conséquence de ceux-ci : bref, à penser causalement. La conscience a-t-elle pris l’habitude de la causalité, elle cherche alors la cause de toutes ses perceptions et ne peut plus s’imaginer une perception sans cause. La cause des perceptions musculaires, c’est-à-dire des mouvements voulus avec conscience,

Max Nordau. — Dégénérescence. II — 2

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elle la trouve en elle-même. La cause des perceptions nerveuses, c’est-à-dire des rapports faits par le système nerveux sur les excitations qu’il éprouve, elle ne la trouve pas en elle-même. Mais celles-ci doivent cependant avoir une cause. Où est-elle? Comme elle ne se trouve pas dans la conscience, elle doit nécessairement exister quelque part ailleurs; il doit donc y avoir quelque chose d’autre encore en dehors de la conscience, et c’est' ainsi que la conscience parvient, par l’habitude de la pensée causale, à concevoir l’existence de quelque chose en dehors d'ellemême, d’un « non-moi », d’un monde extérieur, et à y transporter la cause des excitations qu’elle perçoit dans le système nerveux.

L’expérience enseigne que, dans la distinction entre le « moi » et le « non-moi », il ne s’agit réellement que d’une habitude de pensée, d’un schéma de pensée, et non d’une connaissance effective et sûre qui porte en elle-même le critérium de son exactitude et de sa certitude. Quand, par suite d’un trouble maladif, nos nerfs sensoriels ou leurs centres de perception sont excités et que la conscience acquiert connaissance de cette excitation, elle lui impute sans hésitation, conformément à son habitude, une cause existant dans le « non-moi », une cause extérieure. Ainsi naissent les illusions et les hallucinations, que le malade tient pour des réalités, et cela si sûrement, qu’il n’y a absolument aucun moyen de le convaincre qu’il perçoit des faits qui se passent en lui, non hors de lui. De la même manière, la conscience conclut que les mouvements exécutés inconsciemment sont causés par une volonté étrangère. Elle perçoit le mouvement, elle n’a pas remarqué

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que la cause intérieure habituelle, la représentation d’un mouvement et un acte de volonté, l’ont précédé; elle place donc sans hésitation la cause du mouvement dans le « nonmoi », bien quelle réside dans le « moi », étant élaborée par des centres inférieurs dont l’activité reste inaperçue par la conscience. C’est là ce qui donne naissance au spiritisme, qui, en tant qu’il est de bonne foi et non ouvertement une duperie, constitue simplement un essai d’explication mystique de mouvements dont la conscience ne trouve pas en elle-même la cause réelle, qu’elle place en conséquence dans le « non-moi ».

En dernière analyse, la conscience du « moi » et notamment l’opposition du « moi » et du « non-moi », est une illusion des sens et une faute de pensée. Chaque organisme se rattache à l’espèce, et, au delà d’elle, à l’univers. Il est la continuation matérielle directe de ses parents, il se continue d'une façon matérielle directe dans ses descendants. Il se compose des mêmes matières que le monde qui l’entoure, ces matières pénètrent constamment en lui, le transforment, produisent en lui tous les phénomènes de la vie et de la conscience. Toutes les lignes de force de la nature se prolongent dans son intérieur, théâtre des mêmes faits physiques et chimiques qui se passent dans l’univers entier. Ce que le panthéisme pressent et revêt de mots inutilement mystiques, est un fait net et clair : l’unité de la nature, dans laquelle chaque organisme est aussi une partie reliée au tout. Certaines parties sont plus rapprochées, d’autres s’écartent un peu plus les unes des autres. La conscience perçoit seulement les parties étroitement rassemblées de son substratum

somatique, non celles plus distantes. Ainsi elle arrive à se faire l’illusion que les parties rapprochées sont seules à elle, que les plus distantes lui sont étrangères, et à se considérer comme un « individu » qui se place en face du monde en qualité de monde particulier, de microcosme. Elle ne remarque pas que le « moi » si raidement affirmé n’a pas de limites fixes, mais se continue et s’étend au-dessous du seuil de la conscience, avec une netteté de séparation de plus en plus diminuée, jusqu’aux profondeurs extrêmes de la nature, pour s’y mêler à toutes les autres parties constitutives de l’univers.

Nous pouvons maintenant résumer beaucoup plus brièvement l’histoire naturelle du « moi » et du « non-moi », et la présenter en quelques formules. La conscience est une qualité fondamentale de la matière vivante. Le plus haut organisme lui-même n’est qu’une colonie d’organismes les plus simples, c’est-à-dire de cellules vivantes, qui sont différenciées diversement pour rendre apte la colonie à de plus hautes fonctions que la simple cellule ne peut en effectuer. La conscience collective ou du « moi » de la colonie se compose de la conscience particulière des parties. La conscience du « moi » a une partie obscure négligée qui se rapporte aux fonctions vitales des cellules, la cénesthésie, et une partie claire privilégiée qui est attentive aux excitations des nerfs sensoriels et à l’activité voulue des muscles, et qui les connaît. La conscience claire fait l’expérience que des actes de volonté précèdent les mouvements volontaires. Elle arrive à la conception de la causalité. Elle remarque que les excitations sensorielles n’ont pas de cause placée en elle-même. Elle est en con-

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séquence forcée de transporter ailleurs cette cause à la conception de laquelle elle ne peut renoncer, et est nécessairement amenée par là d’abord à l’idée d’un « nonmoi », et ensuite au développement de ce « non-moi » en un univers apparent.

La vieille psychologie spiritualiste, qui regarde le « moi » comme quelque chose d’entièrement différent du corps, comme une substance spéciale et une, prétend que ce « moi » considère son propre corps comme quelque chose de non identique avec lui, d’opposé au « moi » proprement dit, comme quelque chose d’extérieur, par conséquent, en fait, comme « non-moi ». Elle nie ainsi la cénesthésie, c’est-à-dire un fait empirique absolument certain. Nous avons constamment l’obscure sensation de l’existence de toutes les parties de notre corps, et la conscience de notre « moi » éprouve immédiatement une altération, si les fonctions vitales de quelqu’un de nos organes ou tissus subissent un trouble '.

Le développement va du « moi » inconscient organique à la conscience claire du « moi » et à la conception du « non-moi ». L’enfant a vraisemblablement déjà avant sa naissance, en tout cas après, de la cénesthésie, car il sent

I. Certains malades « jouissent avec délices delà légèreté de leur corps, se sentent suspendus en l’air, croient pouvoir voler; ou bien ils ont un sentiment de pesanteur dans tout le corps, dans quelques membres, dans un seul membre, qui parait volumineux et lourd. Un jeune épileptique sentait parfois son corps si extraordinairement pesant, qu’à peine il pouvait le soulever. D’autres fois il se sentait tellement léger, qu’il croyait ne pas toucher le sol. Quelquefois il lui semblait que son corps avait pris un tel volume, qu’il lui serait impossible de passer par une porte. Dans celte dernière illusion,... le malade se sent beaucoup plus petit ou beaucoup plus grand que dans la réalité ». (Th. Ribot, Les maladies de la personnalité, 3e édition. Paris, 1889, p. 35).

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ses actes vitaux intérieurs, témoigne de la satisfaction quand ceux-ci s’effectuent sainement, manifeste par de l’agitation et des cris, qui ne sont aussi qu’une agitation des muscles respiratoires et laryngiens, son mécontentement quand des troubles y apparaissent, aperçoit et exprime les états généraux de son organisme, tels que la faim, la soif et la fatigue. Mais une conscience claire n’existe pas encore, le cerveau n’a pas encore pris le dessus sur les centres inférieurs; des impressions sensorielles sont peut-être perçues, mais sûrement non encore réunies en aperceptions ; la plupart des mouvements ne sont précédés d’aucun acte de volonté conscient et ne sont que des actions réflexes, c’est-à-dire des manifestations de ces consciences locales qui, plus tard, deviennent obscures jusqu’à ne plus pouvoir être perçues, quand la conscience cérébrale a atteint sa pleine clarté. Peu à peu se développent les centres supérieurs; l’enfant commence à prêter attention à ses impressions sensorielles, à former de ses perceptions des aperceptions et à faire des mouvements voulus adaptés à ses besoins. A l’éveil de sa volonté consciente est aussi liée la naissance de la conscience de son « moi ». L’enfant reconnaît qu’il est une individualité. Seulement ses processus organiques intérieurs l’occupent beaucoup plus encore que les phénomènes du monde extérieur qui lui sont transmis par les nerfs sensoriels, et ses propres états remplissent à peu près complètement sa conscience. L’enfant est pour cette raison un modèle d’égoïsme, et, jusqu’à un âge plus avancé, il est tout à fait incapable de déployer de l’attention ou de l’intérêt pour quoi que ce soit qui ne se rapporte pas directement à ses

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besoins et à ses penchants. Par le perfectionnement continué de son cerveau, l’homme parvient finalement à ce degré de maturité dans lequel il acquiert une notion juste de ses rapports avec les autres hommes et avec la nature. Alors la conscience prend de moins en moins garde aux processus vitaux dans son propre organisme, et de plus en plus aux excitations de ses sens. Elle ne s’occupe plus de ceux-là que quand ils s’affirment en pressants besoins; elle s’occupe au contraire de ceux-ci toujours à l’état éveillé. Le « moi » recule décidément derrière le « non-moi », et l'image du inonde remplit la plus grande partie de la conscience.

De même que la formation d’un « moi », d’une individualité clairement consciente de son existence particulière, est la plus haute œuvre de la matière vivante, de même le plus haut degré de développement du « moi » consiste à s’incorporer le « non-moi », à comprendre le monde, à vaincre l’égoïsme et à établir d’étroites relations avec les autres êtres, les choses et les phénomènes. Auguste Comte et, après lui, Herbert Spencer, ont nommé ce degré « altruisme », du mot italien « altrui », le prochain. L’instinct sexuel qui pousse l’individu à chercher un autre individu est aussi peu de l’altruisme que, par exemple, la faim qui incite le chasseur à suivre un animal pour le tuer et le manger. 11 ne peut être question d’altruisme que quand l’individu s’occupe d’un autre être par sympathie ou par curiosité, et non pour satisfaire un besoin pressant immédiat de son corps, la faim momentanée de tel ou tel de scs organes.

Par l’altruisme seulement l’homme est en état de se

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maintenir dans la société et dans la nature. Pour constituer un être social, l’homme doit sentir avec ses semblables et se montrer sensible à leur opinion sur lui. L’un et l’autre présupposent qu’il est capable de se représenter assez vivement les sentiments de ses semblables pour les éprouver lui-même. Celui qui n’est pas en état de se représenter la douleur d’un autre assez nettement pour en souffrir lui-même, celui-là n’aura pas de compassion, et celui qui ne peut pressentir exactement quelle impression fera sur un autre telle action ou telle omission de lui-même, celui-là n’aura aucun égard pour les autres. Dans les deux cas il se verra bientôt exclu de la communauté humaine, l’ennemi de tous, combattu par tous, et très vraisemblablement il succombera. Et pour se défendre contre les forces naturelles destructrices et les tourner à son avantage, l’homme doit les connaître exactement, c’est-à-dire qu’il doit être en état de se représenter clairement leurs effets. Une représentation nette des sentiments des autres et des effets des forces naturelles suppose la faculté de s’occuper intensivement du « non-moi ». Pendant que l’homme s’occupe du « non-moi », il ne songe pas à son « moi », et celui-ci descend au-dessous du seuil de la conscience. Afin que le « non-moi » de cette façon l’emporte sur le « moi », les nerfs sensoriels doivent bien conduire les impressions extérieures, les centres de perception du cerveau doivent être sensibles aux excitations des nerfs sensoriels, les centres les plus élevés doivent développer d’une manière sûre, rapide et vigoureuse, les perceptions en aperceptions, unir celles-ci en concepts et en jugements, et, le cas échéant, les transformer en actes volitionnels,

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en impulsions motrices, et, comme la plus grande partie de ces différentes activités est accomplie par l’écorce grise des lobes frontaux, cela veut dire que cette dernière doit être bien développée et travailler vigoureusement.

Ainsi se présente à nous l’homme sain. Il perçoit peu et rarement ses excitations intérieures, toujours et nettement ses impressions extérieures. Sa conscience est remplie d’images du monde extérieur, non d’images d’activité de ses organes. Le travail inconscient de ses centres inférieurs joue un rôle presque négligeable à côté du travail pleinement conscient des centres les plus élevés. Son égoïsme n’est pas plus fort que cela n’est strictement nécessaire pour maintenir son individualité, et ses pensées et actions sont déterminées par la connaissance de la nature et de ses semblables et par les égards qu’il leur doit.

Tout autre est le spectacle offert par le dégénéré. Son système nerveux n’est pas normal. En quoi consistent en dernière analyse les écarts de la norme, nous l’ignorons. Très vraisemblablement la cellule du dégénéré est composée un peu autrement que celle de l’homme sain, les particules du proloplasma sont disposées autrement, moins régulièrement, les mouvements moléculaires ont lieu, par suite, d’une façon moins libre et rapide, moins rythmique et vigoureuse. Mais ceci est une simple hypothèse indémontrable. Seulement, on ne peut raisonnablement douter que tous les signes corporels ou « stigmates » de la dégénérescence, te îs les arrêts et inégalités de développement observés n’aient leur source dans un trouble bio-chimique et bio-mécanique de la cellule nerveuse ou peut-être de la cellule en général.

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Dans la vie psychique du dégénéré, l’anomalie de son système nerveux a pour conséquence l’incapacité d’atteindre le plus haut degré de développement de l’individu, la libre sortie des limites factices de l’individualité, l’altruisme. Dans le rapport de son « moi » et de son « non-moi », le dégénéré reste toute sa vie un enfant. 11 apprécie et même aperçoit à peine le monde extérieur et s’occupe seulement des processus organiques dans son propre corps. Il est plus qu’égoïste, il est maladivement égoliste.

Son égotisme peut directement provenir de différentes conditions de son organisme. Ses nerfs sensoriels peuvent être obtus, sont en conséquence faiblement excités par le monde extérieur, transmettent lentement et mal leurs excitations au cerveau, et ne sont pas en état d’inciter celui-ci à une perception et à une aperception suffisamment fortes. Ou bien ses nerfs sensoriels travaillent passablement bien, mais le cerveau est insuffisamment excitable, il ne perçoit donc pas convenablement les impressions qui lui sont transmises par le monde extérieur.

L’obtusion des dégénérés est attestée par tous les observateurs. De la quantité innombrable de faits que nous pourrions rapporter ici, donnons seulement un très court choix suffisamment caractéristique. « Chez beaucoup d’idiots », dit Sollier, « il n’y a aucune distinction entre le sucré et l’amer. En leur administrant tour à tour du sucre et de la coloquinte, ils ne manifestent aucuns sentiments différents... (Chez eux) le goût n’existe pas à proprement parler... En outre, il y a des perversions du goût. Nous ne parlons pas ici des idiots complets,... mais d’imbéciles même qui mangent des ordures ou des choses repous-

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santés,... même leurs propres excréments... Les mêmes remarques s’appliquent à l’odorat. Plus encore peut-être pour les odeurs que pour les saveurs, les sens paraissent absolument obtus... La sensibilité tactile est très obtuse en général, mais elle l’est toujours d’une manière uniforme... On peut quelquefois se demander s’il n’y a pas anesthésie complète1 ». Lombroso a examiné la sensibilité générale de la peau de 66 criminels, et l’a trouvée obtuse chez 38 d’entre eux et inégale dans les deux moitiés du corps chez Zi6 2. Dans un livre ultérieur, il résume en ces mots ses constatations sur l’acuité sensorielle des dégénérés : « Impassibles à la douleur eux-mêmes, analgésiques, ils ne comprennent jamais la douleur chez les autres 3 ». M. Ribot ramène les « maladies de la personnalité » (c’està-dire les fausses conceptions du « moi ») à des « perturbations organiques, dont le premier résultat est de déprimer la faculté de sentir en général, le second, de la pervertir ». « Un jeune homme dont la conduite avait toujours été excellente, se livre subitement aux plus mauvaises tendances. On ne constata dans son étal mental aucun signe d’aliénation évidente, mais on put voir que toute la surface de sa peau était devenue absolument insensible ». — « Il peut sembler étrange que les paresthésies et dysesthésies,... c’est-à-dire de simples perturbations ou altérations sensorielles, désorganisent le moi. Pourtant, l’observation le démontre 4 ». Maudsley décrit quelques cas de dégéné-

1. Sollier, Psychologie de l'Idiot et de l’Imbécile , p. 52 et sqq.

2. Lombroso, L’Homme criminel. Traduction française par Régnier et Bournet. Paris, 1887, p. 290 et sqq.

3. Lombroso, Les applications de l’anthropologie criminelle. Paris, 1892, p. 179.

4. Th. Ribot, Les maladies de la personnalité, p. CI, 78, 105.

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rescence chez des enfants dont la peau était insensible, et remarque ensuite : « Ils ne peuvent sentir les impressions naturellement, ils ne peuvent s’adapter aux conditions environnantes avec lesquelles ils se mettent en désaccord, et les affections perverties du moi se traduisent par des actes d’un caractère destructeur 1 ».

Du reste, l’insensibilité des dégénérés constatée par tous les observateurs est susceptible de différentes interprétations. Si beaucoup la considèrent comme une conséquence de la condition pathologique des nerfs sensoriels, d'autres croient que la perturbation a son siège non dans ces nerfs, mais dans le cerveau, non dans les conducteurs, mais dans les centres de perception. Pour citer l’un des plus éminents parmi les psycho-physiologistes de la jeune école, Binet établit que « si une partie du corps d’une personne est insensible, elle ignore ce qui s’y passe; mais, d’autre part, les centres nerveux en relation avec cette région insensible peuvent continuer à agir; il en résulte que certains actes souvent simples, mais parfois très compliqués,

1. Maudsley, Pathologie de l'esprit, traduction française par Germont. Paris, 18S2, p. 306. Voir aussi Alfred Binet, Les altérations de la personnalité. Paris, 1892, p. 39 : Ses sens se ferment aux exci-

tations du dehors; le monde extérieur cesse d’exister pour lui; il ne vit plus que de sa vie exclusivement personnelle; il n’agit plus qu’avec ses propres excitations, qu’avec le mouvement automatique de son cerveau. Bien qu’il ne reçoive plus rien du dehors et que sa personnalité soit complètement isolée du milieu dans lequel il est placé, on le voit aller, venir, faire, agir, comme s’il avait ses sens et son intelligence en plein exercice ». Ceci, il est vrai, est la description d’un malade, mais ce qui est dit de celui-ci s’applique également, avec une différence de degré seulement, à l’égotiste. Féré a communiqué à la Société biologique de Paris, dans la séance du 12 novembre 1892, les résultats d’un grand nombre d’expériences faites par lui, d’où il appert » que chez la plupart des épileptiques, hystériques et dégénérés, la sensibilité cutanée est diminuée ». Voir La Semaine médicale, 1892, p. 456.

PSYCHOLOGIE DE L'ÉGOTISME

peuvent s’accomplir dans le corps d’une hystérique et à son insu; bien plus, ces actes peuvent être de nature psychique et manifester une intelligence qui sera par conséquent distincte de celle du sujet et constituera un second moi, coexistant avec le premier ». « On s’est longtemps mépris sur la vraie nature de l’anesthésie hystérique, et on la comparait à une anesthésie vulgaire, de cause organique, due, par exemple, à l’interruption des nerfs conducteurs des impressions. Celte manière de voir doit être complètement abandonnée, et nous savons aujourd’hui que l’anesthésie hystérique n’est pas une insensibilité véritable; c’est une insensibilité par inconscience, par désagrégation mentale; en un mot, c’est une insensibilité psychique 1 ».

Le plus souvent il ne s’agira pas de cas simples, où ce sont les nerfs sensoriels seuls ou les centres cérébraux seuls qui travaillent mal, mais de cas mixtes où les deux appareils ont une part diversement variable au trouble. Mais que les nerfs ne conduisent pas les impressions au cerveau, ou que le cerveau ne perçoive pas ou ne fasse pas monter dans la conscience les impressions amenées, le résultat est toujours le même : le monde extérieur ne sera pas saisi exactement et nettement par la conscience, le « non-moi » n’y sera pas convenablement représenté, le « moi » n’éprouvera pas la dérivation nécessaire de la préoccupation exclusive des processus se passant dans son propre organisme.

Le rapport naturel sain entre les sensations organiques et les perceptions sensorielles est plus fortement déplacé

1. Alfred Binet, Les altérations de la personnalité, p. 83, 85.

l’égotisme

encore, quand à l’insensibilité des nerfs sensoriels ou des centres de perception, ou des deux, s’ajoute une activité vitale des organes maladivement modifiée et accrue. Alors le sentiment organique du « moi », la cénesthésie, s’avance impérieusement au premier plan, couvrant de ses tumultes en grande partie ou complètement les aperceptions du monde extérieur dans la conscience, qui ne tient plus compte que des faits intérieurs de l’organisme. Ainsi naît cette surexcitation ou émotivité particulière qui constitue, nous l’avons vu, le phénomène fondamental de la vie intellectuelle des dégénérés. Car la disposition d’esprit fondamentale de l’émotif, désespérée ou joyeuse, courroucée ou pleurarde, qui détermine le coloris de ses représentations comme la marche de ses idées, est la conséquence des phénomènes qui ont lieu dans ses nerfs, ses vaisseaux et ses glandes *. La conscience de ce dégénéré émotif est remplie d’obsessions qui ne sont pas inspirées par les faits du monde extérieur, et d’impulsions qui ne sont pas la réaction contre les excitations extérieures. A cela s’ajoute ensuite la faiblesse de volonté constante du dégénéré, qui lui rend impossible de supprimer ses obsessions, de résister à ses impulsions, de contrôler sa disposition d’esprit fondamentale, et d’attacher ses centres supérieurs à la poursuite attentive du phénomène du monde. Le résultat nécessaire de ces conditions est que, dans de pareilles têtes, le monde, suivant le mot du poète, doit se refléter autrement

1. « Les phénomènes organiques, cardiaques, vaso-moteurs, sécrétoires, etc., qui accompagnent presque tous, sinon tous tes états affectifs,... précèdent le phénomène conscient, loin de le suivre; ils n’en restent pas moins, dans nombre de cas, inconscients ». Gley, cité par A. Binet, Les altérations de la personnalité , p. 208.

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que dans les tôles normales. Le monde extérieur, le « nonmoi », ou bien n’existe pas du tout dans la conscience du dégénéré émotif, ou n’y est représenté, comme sur une surface faiblement reflétante, que par une image entièrement décolorée, à peine reconnaissable, ou, comme dans un miroir creux ou convexe, que par une image fausse complètement défigurée; la conscience, au contraire, est impérieusement accaparée par le « moi » somatique, qui ne permet pas que l’esprit s’occupe d'autre chose que des faits pénibles ou tumultueux qui se passent dans la profondeur des organes.

Nerfs sensoriels mauvais conducteurs, centres de perception du cerveau obtus, faiblesse de volonté et incapacité d’attention qui en est la conséquence, processus vitaux maladivement irréguliers et violents dans les cellules, voilà, par conséquent, les bases organiques sur lesquelles croît l’égotisme.

L’égotiste doit nécessairement exagérer de façon extraordinaire sa propre importance et celle de tous ses actes, car il n’est rempli que de lui-même, peu ou point de l’image du monde, et par là incapable de comprendre sa situation vis-à-vis les autres hommes et le monde, et d’apprécier convenablement le rôle de son activité dans le fonctionnement général de la société. On inclinerait peutêtre maintenant à confondre l’égotisme avec la manie des grandeurs. Mais il y à entre les deux étals une différence caractéristique. La manie des grandeurs, il est vrai, est, elle aussi, de même que son complément clinique, la manie des persécutions, causée par des processus maladifs dans l’intérieur de l’organisme, qui contraignent la

L’ÉGOTISME

conscience à consacrer constamment son attention à son propre « moi » somatique; plus spécialement, l’activité biochimique des organes anormalement augmentée donne les représentations agréablement excessives de la manie des grandeurs; l’activité ralentie ou maladivement aberrante, au contraire, les représentations pénibles de la manie des persécutions *. Seulement, dans la manie des grandeurs comme dans celle de la persécution, le malade s’occupe constamment du monde et des hommes; dans l’égotisme, au contraire, il s’en abstrait à peu près complètement. Dans le délire systématique du fou mégalomane et persécuté, le « non-moi » joue le rôle prééminent. Le malade s’explique l’importance que son « moi » obtient à ses propres yeux, par l’invention d’une grandiose situation sociale universellement reconnue ou d’une inexorable hostilité de personnages ou de groupes puissants. Il est pape ou empereur, et ses persécuteurs sont des chefs d’État ou de grands pouvoirs sociaux, la police, le clergé, etc. Son délire compte par conséquent avec l’État et la société, il admet leur importance et attache la plus grande x-aleur, dans un cas, aux hommages, dans l’autre cas, à l’inimitié de son prochain. L’égotiste, au contraire, ne regarde absolument pas comme nécessaire de rêver une situation sociale inventée. 11 n’a pas besoin du monde et de son

1. Ce n’est pas là une simple hypothèse, mais un fait bien démontré. Des centaines d’expériences de Bœck, Weill, Moebius, Charrin, Mairet, Bosc, Slosse, Laborde, Marie, etc., ont établi que chez les aliénés, dans les états d’excitation et après, l’urine est plus toxique, c’est-à-dire plus riche en matières organiques usées et excrétées, et après les états de dépression, moins toxique, c’est-àdire plus pauvre en matières désagrégées que chez les individus sains, ce qui prouve que, chez ceux-là, la nutrition des tissus est maladivement accrue ou ralentie.

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appréciation pour justifier à ses propres yeux qu’il est luimême l’objet de son unique intérêt. 11 ne voit même pas le monde. Les autres hommes tout simplement n’existent pas pour lui. Tout le « non-moi » apparaît dans sa conscience seulement comme une ombre vague ou un nuage mince. !i ne lui vient donc pas même l’idée qu’il est quelque chose de particulier, qu'il est plus que les autres et, pour cette raison, ou admiré ou haï; il est seul dans le monde, plus que cela, il est seul le monde, et tout le reste : hommes, animaux, choses, ne constitue que des figures accessoires sans importance qui ne valent pas qu’on y pense.

D’autant plus insignifiants sont les troubles des voies conductrices, des centres de nutrition, de perception et de volition , d’autant plus faible est naturellement l’égotisme et d’autant plus innocemment il se manifeste. Son expression la moins choquante est l'importance souvent comique que l’égotiste attribue à ses sensations, penchants et activités. Est-il peintre : il ne doute pas que l’histoire universelle tout entière ne pivote autour de la peinture, et de ses tableaux en particulier. Écrit-il en prose ou en vers : il est convaincu que l’humanité n’a pas d’autre souci ou, du moins, de souci plus sérieux que les vers et les livres. Qu’on n’aille pas objecter que cela n’est pas particulier aux égolistes seuls, mais spécial à l’immense majorité des hommes. Assurément, chacun trouve important ce qu’il fait, et celui-là ne vaut même pas grand’chose, qui exécute son travail si distraitement et si superficiellement, tellement sans plaisir ni conscience, que lui-même ne peut pas l’estimer. Mais la grande différence entre l’homme raisonnable et sain et l'égotiste, c’est que celui-là voit clairement

Max Nokdau. — Dégénérescence. II — 3

L’ÉGOTISME

combien est subordonnée pour le reste des hommes son occupation, quoiqu’elle remplisse sa vie et exige le meilleur de sa force, tandis que celui-ci ne parvient pas à se représenter qu’une activité à laquelle il consacre son temps et ses efforts puisse sembler à tous les autres sans importance et même puérile. L’honnête savetier qui ressemelé une vieille botte se livre sûrement de corps et d’âme à son travail, mais il admet qu’il y a pour l’humanité des choses plus intéressantes et plus importantes encore que la réparation de chaussures endommagées. L’égotiste, par contre, s’il est écrivain, n’hésite pas à déclarer, comme M. Stéphane Mallarmé : « Le monde est fait pour aboutir à un beau livre ». Cette exagération absurde de nos propres occupations et intérêts donne en littérature les parnassiens et les esthètes.

La dégénérescence est-elle plus profonde et l’égotisme plus fort, celui-ci ne revêt plus la forme comparativement innocente de l’absorption totale en roucoulements poético-artistiques, mais se manifeste comme immoralité qui peut aller jusqu’à la folie morale. La tendance à commettre des actions nuisibles à lui-même ou à la société s’éveille çà et là aussi chez l’homme sain, quand un appétit délétère demande satisfaction ; mais il a la volonté et la force de l’étouffer. L’égotiste dégénéré est trop faible de volonté pour maîtriser ses impulsions, et l’égard au bien de la société ne peut pas déterminer ses actions et ses pensées, parce que la société n’est pas même représentée dans sa conscience. C’est un solitaire insensible à la loi morale créée pour la vie en société, non pour l’homme isolé. 11 est clair que, pour Robinson Crusoé, le code pénal n’existe

PSYCHOLOGIE DE L’ÉGOTISME

pas. Seul dans son île, n’ayant affaire qu’à la nature, il ne peut évidemment ni tuer, ni voler, ni piller au sens du code pénal. Il ne peut commettre de délits que contre luimême. Le manque de discernement et d’empire sur soi-même est l’unique immoralité qui lui soit possible. L’égoliste est un Robinson Crusoé intellectuel qui, dans son idée, vit seul sur une île, et il est en même temps un débile impuissant à se dominer. La loi morale universelle n’existe donc pas pour lui, et la seule chose qu’il pourra voir et avouer, peut-être aussi un peu regretter, c’est qu'il pèche contre la loi morale du solitaire, c’est-à-dire contre la nécessité de maîtriser les instincts nuisibles à soi-même.

La moralité, non celle apprise machinalement, mais celle que nous ressentons comme un besoin intérieur, est devenue, dans le cours des milliers de générations, un instinct organisé. Elle est pour cette raison, comme tout autre instinct organisé, exposée à la « perversion »; celle-ci a pour effet qu’un organe ou l’organisme entier travaille contrairement à sa tâche normale et à ses lois naturelles, et ne peut travailler autrement *. Dans la perversion du goût, le malade cherche avidement à avaler tout ce qui, d’ordinaire, provoque la plus profonde répulsion, c’est-à-dire est instinctivement reconnu nuisible

1. Le Dr Paul Moreau (de Tours) décrit l’aberration en ces termes quelque peu obscurs : •< L’aberration constitue une dérogation aux lois qui régissent la sensibilité propre des organes et des facultés. Par ce mot nous entendons désigner ces cas dans lesquels l’observation fait constater un changement contre nature, exceptionnel et tout à fait psychologique, changement qui apporte un trouble palpable au fonctionnement régulier d’une faculté ». Des aberrations du sens géncsirjue, 4e édition. Paris, 1887, p. 1.

l’égotisme

et pour cette raison rejeté : des matières organiques en décomposition, des ordures, du pus, des crachats, etc. Dans la perversion de l’odorat, il préfère les odeurs de pourriture au parfum des fleurs. Dans la perversion du sens génésique, il a des désirs qui sont directement contraires au but de l’instinct : la conservation de l’espèce. Dans la perversion de l'instinct de moralité, le malade est attiré et éprouve des jouissances par des actes qui remplissent l’homme sain de dégoût et d’horreur. Si cette aberration particulière s’ajoute à l’égotisme, nous n’avons plus seulement devant nous l’indifférence obtuse envers le crime, qui caractérise la folie morale, mais la joie goûtée dans le crime. L’égotiste de cette espèce n'est plus seulement insensible au bien et au mal et incapable de les discerner, maie il a une prédilection décidée pour le mal, l’estime chez les autres, le fait lui-même chaque fois qu’il peut agir d’après son penchant, et lui trouve la beauté propre que l’homme sain trouve au bien.

Suivant la classe sociale à laquelle appartient l’égotiste atteint ou non de perversion de l’instinct de moralité, et suivant ses particularités personnelles, son trouble moral se manifestera naturellement d’une façon différente. Membre de la classe des déshérités, il est ou simplement un être déchu et abâtardi dont l’occasion fait un voleur, qui vit dans une promiscuité horrible avec ses sœurs ou ses fdles, etc., ou un criminel d’habitude et de profession. Cultivé et à l’aise ou dans une situation dominante, il commet des méfaits qui sont propres aux classes supérieures et n’ont pas pour but la satisfaction des besoins matériels, mais d’autres convoitises. 11 devient un Don

PSYCHOLOGIE DE L’ÉGOTISME

Juan de salon et porte sans hésitation la honte et la désolation dans la famille de son meilleur ami. 11 est capteur d’héritage, traître envers ceux qui ont confiance en lui, intrigant, semeur de discorde et menteur. Il s’élève quelquefois aussi jusqu’au grand carnassier sur le trône et jusqu’au conquérant universel. Il devient, dans d’étroites conditions, Charles le Mauvais, comte d’Évreux et roi de Navarre, Gilles de Rais, le prototype de Barbe-Bleue, ou César Borgia, et, dans de plus larges, Napoléon Ier. Si son système nerveux n’est pas assez fort pour élaborer des impulsions impérieuses, ou si ses muscles sont trop faibles pour obéir à de telles impulsions, tous ces penchants criminels restent non satisfaits et ne se dépensent que dans son imagination. L’égotiste perverti n’est alors qu’un malfaiteur platonique ou théorique; et s’il embrasse la carrière littéraire, il inventera des systèmes philosophiques pour la justification de sa dépravation, ou emploiera une complaisante rhétorique en vers et en prose pour la célébrer, l’attifer, et la présenter sous une forme autant que possible séduisante. Nous nous trouvons alors en présence du diabolisme et du décadentisme littéraires. Diaboliques et décadents se distinguent des criminels simplement en ce que ceux-là se contentent de rêver et d’écrire, tandis que ceux-ci ont la résolution et la force d’agir. Mais ils ont ce lien commun d’être les uns et les autres des êtres « anti-sociaux 1 ».

1. « Les vices de l’organisation psycho-physique, se faisant jour par des actes prohibés non seulement par la morale, cet ensemble des règles nécessaires élaborées par l’expérience séculaire des nations, mais aussi par les codes pénaux, sont en désaccord avec la vie dans la société, au sein de laquelle seulement l’humanité

l’égotisme

Un second caractère que partagent entre eux tous les égotistes, qu’ils affirment leurs penchants anti-sociaux en pensées ou en actions, comme écrivains ou comme criminels, c’est leur incapacité de s’adapter aux conditions dans lesquelles ils doivent vivre. Ce manque d’adaptabilité est une des particularités les plus frappantes du dégénéré et elle est pour lui la source d’une constante souffrance et d’une ruine finale. Mais elle résulte nécessairement de la constitution de son système nerveux central. La prémisse indispensable de l’adaptation est d’avoir une notion exacte des faits auxquels on doit s’adapter’. Je ne puis éviter l’or-

peut faire des progrès... Un homme, dès son origine adapté à la vie sociale, ne peut acquérir de pareils vices que par suite de certaines conditions pernicieuses, mettant ses moyens psycho-physiques en désaccord avec les exigences nécessaires de la vie sociale ». Drill, Les criminels mineurs , cité par Lombroso dans Les applications de l'anthropologie criminelle. Paris, 1892, p. 94. Voir aussi G. Tarde, La Philosophie pénale. Lyon, 1S90, passim. <■ Le fou moral n’est pas un véritable aliéné. Une marquise de Brinvilliers, un Troppmann, un être né sans compassion ni sentiment de honte, peut-on dire de lui qu’il n’est pas lui-même quand il commet son crime? Non. Il n’est que trop lui-même. Mais son être, sa personne sont hostiles à la société. Il n’éprouve pas les sentiments que nous autres, hommes civilisés, regardons comme indispensables. 11 ne faut pas songer à le guérir ou à l’améliorer ».

1. Le darwinisme explique l’adaptation seulement comme résultat delà lutte pour l’existence et de la sélection, qui est une forme de cette lutte. Dans un individu apparait par hasard une qualité qui le rend plus apte à se conserver et à vaincre ses ennemis, que les individus nés sans cette qualité. 11 trouve des conditions d’existence plus favorables, laisse de plus nombreux descendants qui héritent de cette qualité favorable, et par la survivance des plus capables et la disparition des moins capables, l’espèce entière entre finalement en possession de la qualité utile. Je ne nie nullement qu’une déviation individuelle fortuite du type de l’espèce, qui se montre comme un avantage dans la lutte pour l’existence, ne puisse être une source de transformations ayant pour résultat une meilleure adaptation de l’espèce aux circonstances données et qui ne peuvent être changées. Mais je ne crois pas qu’un tel hasard soit la source unique ou même la plus fréquente de semblables transformations. Je me représente tout autrement le fait de l’adaptation : l'être vivant éprouve dans une situation quelconque des sentiments

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nière dans le chemin, si je ne la remarque pas; je ne puis

de déplaisir auxquels il veut échapper, soit par changement de situation (mouvement, fuite), soit en essayant d’agir activement sur la cause de ces sentiments de déplaisir (attaque, modification des conditions naturelles). Si les organes que possède l’être vivant et les aptitudes que ces organes ont déjà acquises ne suffisent pas pour fournir les réactions senties nécessaires et voulues aux sentiments de déplaisir, les êtres débiles se soumettent à leur destinée et souffrent ou même périssent. Les individus plus vigoureux, au contraire, font de violents efforts continus pour atteindre leur dessein de fuite, de défense, d’attaque, de suppression des obstacles naturels, ils impriment de fortes impulsions nerveuses à leurs organes pour accroître au degré suprême leur capacité fonctionnelle, et ces impulsions nerveuses sont la cause immédiate des transformations qui donnent aux organes de nouvelles qualités et les rendent plus propres à faire prospérer l’être vivant. Que l’impulsion nerveuse ait pour conséquence une augmentation de l’afflux sanguin et une meilleure nutrition de l’organe en jeu, c’est là un fait biologique certain. Pour moi donc, l’adaptation est le plus souvent non le résultat de qualités acquises fortuitement, mais un acte de volonté. Elle a pour prémisse la perception et l’aperception nettes des causes extérieures des sentiments de déplaisir et le vif désir d’échapper à ces sentiments de déplaisir, ou bien celui de se procurer des sentiments de plaisir, c’est-à-dire un appétit organique. Son mécanisme consiste dans l'élaboration d’une représentation intense d’actes utiles d’organes déterminés et dans l’envoi d’impulsions adéquates à ces organes. Que semblables impulsions puissent modifier la structure anatomique des organes, Kant l’a déjà pressenti lorsqu’il écrivait son traité De la capacité de la pensée à maîtriser des idées maladives, et la médecine moderne a pleinement confirmé la chose, en montrant que les stigmates d’une Louise Lateau, les guérisons de tumeurs sur le tombeau du diacre Paris, les modifications amenées par la suggestion sur la peau des hvslériques, la naissance de naevus par impressions ou émotions maternelles, sont l’effet de représentations sur les tissus corporels. On a eu tort de se moquer de Lamarck prétendant que la girafe a un long cou parce qu’elle l’a allongé continuellement pour pouvoir atteindre les cimes des arbres élancés et en paître les feuilles. Quand l’animal élabore la représentation nette qu’il doit allonger le cou le plus possible pour parvenir jusqu’à un feuillage élevé, cette représentation influencera de la façon la plus forte la circulation du sang dans tous les tissus du cou, ceux-ci seront tout autrement nourris qu’ils ne le seraient sans cette représentation, et les transformations souhaitées par l’animal s’effectueront sûrement peu à peu, si son organisation générale les rend possibles. La connaissance et la volonté sont par conséquent les causes de l’adaptation, — non la volonté au sens mystique de Schopenhauer, mais la volonté dispensatrice d’impulsions nerveuses. Que cette esquisse suffise au lecteur; ce n’est pas ici le lieu de la développer davantage eide démontrer en détail combien ces idées sont fécondes pour la doctrine évolutionniste.

l’égotisme

détourner le coup que je ne vois pas venir; il est impossible d’enfiler du fil dans une aiguille, si l’on n’aperçoit pas avec une netteté suffisante le chas et si l’on n’amène pas le fil d’une main sûre au bon endroit. Cela est tellement élémentaire, qu’il est à peine nécessaire de le dire. Ce que nous nommons le pouvoir sur la nature est en fait l’adaptation à la nature. C’est nous exprimer inexactement, que de dire que nous nous soumettons les forces de la nature. En réalité, nous les observons, nous apprenons à connaître leurs particularités, et nous nous arrangeons de façon que les tendances des forces naturelles et nos propres désirs coïncident. Nous construisons la roue là où doit tomber l’eau en vertu de la loi naturelle, et nous avons ensuite l’avantage que la roue tourne selon notre besoin. Nous savons que l’électricité suit les fils de cuivre et nous lui préparons, avec un empressement habile, des voies cuivrées dans la direction où nous voulons l’avoir et où son action nous est utile. Donc, sans connaissance de la nature, pas d’adaptation, et, sans celle-ci, pas de possibilité de profiter de ses forces. Or, le dégénéré ne peut s’adapter, parce qu’il n’a pas l’aperception nette des circonstances auxquelles il doit s’adapter, et il n’obtient pas d’elles une aperception nette, parce que, nous le savons, il a des nerfs mauvais conducteurs, des centres d’aperception obtus et une faible attention.

La cause active de toute adaptation, comme de tout effort en général, — et l’adaptation n’est autre chose qu’un effort d’espèce particulière, — est le désir de satisfaire un besoin organique quelconque ou d’échapper à un désagrément. Autrement dit, l’adaptation a pour but de donner des

PSYCHOLOGIE DE L’ÉGOTISME

sentiments de plaisir et de diminuer ou de supprimer les sentiments de déplaisir. L’être inadaptable est pour cette raison bien moins en état que l’être normal de se procurer des sensations agréables et d’écarter de lui les sensations désagréables; il se heurte à toutes les arêtes parce qu’il ne sait pas les éviter, et il aspire vainement au fruit savoureux, parce qu’il ne sait pas s’y prendre pour attraper la branche à laquelle il pend. L’égotiste est le type de l’être inadaptable. Il doit donc nécessairement souffrir du monde et des hommes. Aussi le fond de son être est-il la mauvaise humeur, et il se tourne avec un mécontentement haineux contre la nature, la société, les institutions publiques, qui l’irritent et le blessent, parce qu’il ne sait pas s’accommoder d’elles. 11 est dans un état constant de révolte contre ce qui existe, et travaille à le détruire ou du moins en rêve la destruction. Dans un passage célèbre, H. Taine indique « l’amour-propre exagéré » et « le raisonnement dogmatique » comme les racines du jacobinisme 1 ; celui-là mène au mépris et au rejet des in-

1. H. Taine, Les origines de la France contemporaine. La Révolution, t. II : la Conquête jacobine. Paris, 1881, p. 10-12. « Ni l'amourpropre exagéré ni le raisonnement dogmatique ne sont rares dans l’espèce humaine. En tout pays, ces deux racines de l’esprit jacobin subsistent indestructibles et souterraines. Partout elles sont comprimées par la société établie. Partout elles lâchent de desceller la vieille assise historique qui pèse sur elles de tout son poids... A vingt ans, quand un jeune homme entre dans le monde, sa raison est froissée en même temps que son orgueil. En premier lieu, quelle que soit la société dans laquelle il est compris, elle est un scandale pour la raison pure : car ce n’est pas un législateur philosophe qui l’a construite d’après un principe simple; ce sont des générations successives qui l’ont arrangée d’après leurs besoins multiples et changeants... En second lieu, si parfaites que soient les institutions, les lois et les mœurs, comme elles l’ont précédé, il ne les a point consenties; d'autres, ses prédécesseurs, ont choisi pour lui, et l’ont enfermé d’avance dans la forme morale, politique et sociale qui leur a plu. Peu importe si elle lui déplaît; il

L’ÉGOTISME

stitutions que l’on trouve tout établies, que par conséquent on n’a pas inventées ou choisies soi-même; celui-ci considère l'édifice social comme absurde, parce qu’il n’est pas « une œuvre de la logique, mais de l’histoire ».

A côté de ces deux racines du jacobinisme que Taine a mises à jour, il y en a encore une autre, la plus importante, qui a échappé à son attention : l’inaptitude du dégénéré à s’adapter aux circonstances quelles qu’elles soient. L’égotiste est condamné par sa nature organique à être un pessimiste et un jacobin. Mais les révolutions qu’il souhaite, prêche et peut-être accomplit effectivement, sont stériles pour le progrès. 11 est comme révolutionnaire ce que serait comme balayeur des rues une inondation ou un cyclone. Il n’est pas un déblayeur conscient du but, mais un destructeur aveugle. Gela le distingue du novateur à l’esprit clair, du révolutionnaire véritable, qui est un réformateur et conduit de temps en temps l’humanité souffrante et enlisée, par des sentiers pénibles, dans un nouveau Chanaan. Le réformateur abat avec une violence impitoyable, si cela est nécessaire, les ruines devenues embarrassantes, pour faire place à des constructions utiles; legotisle se déchaîne furieusement contre tout ce qui est debout, que cela soit utilisable ou inutile, et ne songe pas à aplanir le terrain à la suite de la dévastation; sa joie est de voir, là où s’élevaient auparavant des murailles et des

faut qu’il la subisse et que, comme un cheval attelé, il marche entre deux brancards sous le harnais qu’on lui a mis... Rien d’étonnant s’il est tenlé de regimber contre des cadres qui, bon gré mal gré, l’enrégimentent, et dans lesquels la subordination sera son lot... De là vient que la plupart des jeunes gens, surtout ceux qui ont leur chemin à faire, sont plus ou moins Jacobins au sortir du collège : c’est une maladie de croissance »•

PSYCHOLOGIE DE L’ÉGOTISME

faites, des monceaux de décombres envahis par les mauvaises herbes.

Cela creuse un abîme infranchissable entre le révolutionnaire sain et le jacobin égotiste. Celui-là a un idéal positif, celui-ci non. Celui-là sait quel but il vise, celui-ci n’a aucune idée de la façon dont on pourrait améliorer ce qui l’irrite. Il ne pense même pas si loin. Il ne s’occupe nullement desavoir ce qui remplacera les choses détruites. Il sait seulement que tout le chagrine, et il veut décharger sur tout sa méchante humeur grognonne et confuse. Aussi, il est caractéristique que le niais besoin de révolte de ce genre de révolutionnaires se tourne fréquemment contre des maux imaginaires , poursuive des buts puérils ou combatte des lois précisément sages et bienfaisantes. Ici, ils forment une « Ligue contre le salut par coup de chapeau »; là, ils s’opposent à la vaccination obligatoire; une autre fois, ils se soulèvent contre le recensement de la population, et ils ont la ridicule audace de mener ces campagnes ineptes avec les mêmes discours et attitudes que les vrais révolutionnaires mettent, par exemple, au service de la suppression de l’esclavage ou de la liberté dépensée!

A l’incapacité d’adaptation del’égotiste s’ajoute souvent encore la manie de destruction ou clastomanie que l’on observe si fréquemment chez les idiots et les imbéciles et dans quelques formes de l’aliénation mentale *. Chez

t. Sollier, Psychologie de l’Idiot et de l'Imbécile, p. 109 : « Il existe encore chez les idiots un autre instinct qui se rencontre du reste à un certain degré chez les enfants normaux : c’est la destructivité qui, chez tous les enfants, se montre comme première manifestation de leur motricité, sous forme de besoin de frapper, de casser,

l’égotisme

l’enfant, l'instinct de destruction est normal. Il est la première manifestation du besoin de mettre en action sa force musculaire. Bientôt cependant s’éveille le désir d’exercer ses forces non en détruisant, mais en créant. Or, l’acte de créer a une prémisse psychique : l’attention. Celle-ci manquant au dégénéré, l'instinct de destruction, qui peut être satisfait sans attention, par des mouvements désordonnés et fortuits, ne s’élève pas chez lui jusqu’à l’instinct de création.

Ainsi, le mécontentement comme conséquence de l’incapacité d’adaptation, le manque de sympathie pour ses semblables par suite du faible pouvoir de représentation, et l’instinct de destruction comme résultat d’arrêt de développement intellectuel, donnent ensemble l’anarchiste, qui, suivant le degré de ses obsessions, écrira seulement des livres et fera des discours de réunions populaires, ou recourra à la bombe chargée de dynamite.

A son point extrême de développement, enfin, l’égotisme conduit à cette folie à la Caligula, dans laquelle le déséquilibré se vante d’être « un lion riant », se croit au-dessus de toutes les règles de la morale et de la loi, et souhaite à l’humanité entière une seule tête pour pouvoir la lui abattre.

Le lecteur qui m’a suivi verra clair désormais, je l’espère, dans la psychologie de l’égotisme. Gomme nous l’avons constaté, la conscience du « moi » naît de la sensation

de détruire... Chez les idiots, ces tendances sont encore bien plus accusées... 11 n’en est pas de même chez les imbéciles. Leur esprit malicieux ou malfaisant continue à les pousser à détruire non plus dans le but de dépenser leurs forces, mais dans le dessein de nuire. C’est une satisfaction malsaine qu’ils recherchent ».

PSYCHOLOGIE DE L’ÉGOTISME

des processus vitaux dans toutes les parties de notre corps, et la conception du « non-moi », des transformations dans nos organes sensoriels. Comment d’une façon générale nous arrivons à la conception de l’existence d’un « nonmoi », c’est ce que nous avons exposé en détail plus haut; il est donc inutile de le répéter ici. Si nous voulons quitter le sol ferme des faits absolument établis et nous hasarder sur le terrain quelque peu vacillant des hypothèses vraisemblables, nous pouvons dire que la conscience du « moi » a sa base anatomique dans le système du grand sympathique, et la représentation du « non-moi » dans le système cérébro-spinal. Dans l’homme sain, la perception des faits vitaux intérieurs ne s’élève pas au-dessus du seuil de la conscience. Le cerveau reçoit ses excitations beaucoup plus des nerfs sensoriels que des nerfs du grand sympathique. Dans la conscience, la représentation du monde extérieur l’emporte donc de beaucoup sur la conscience du « moi ». Dans le dégénéré, les faits vitaux internes sont maladivement accrus ou s’effectuent anormalement, et sont en conséquence constamment perçus par la conscience; ou bien les nerfs sensoriels sont obtus, et les centres d’aperception faibles et paresseux; ou bien encore ces deux écarts de la norme existent simultanément; le résultat, dans les trois cas, est que la notion du « moi » est bien plus fortement représentée dans la conscience que l’image du monde extérieur. L’égotiste, conséquemment, ne connaît ni ne saisit- le phénomène du monde. La conséquence de ceci est le manque d’intérêt et de sympathie et l’incapacité de s’adapter à la nature et à l’humanité. L’absence de sentiment et l’incapacité d’adaptation, fréquemment accom-

l’égotisme

pagnées d’aberration des instincts et d’impulsions, font de l’égotiste un être anti-social. 11 est un fou moral, un criminel," un pessimiste, un anarchiste, un misanthrope, et tout cela seulement dans ses pensées et ses sentiments, ou aussi dans ses actes. La lutte contre l’égotiste ennemi de la société, son expulsion du corps social, sont une fonction nécessaire de celui-ci, et s’il n’est pas capable de l’accomplir, c’est un signe de force vitale tarissante ou de maladie grave. Tolérer et surtout admirer l’égotiste théoricien ou agissant, c’est pour ainsi dire apporter la preuve que les reins de l’organisme social n’accomplissent pas leur tâche, que la société souffre de la maladie de Bright.

Dans les chapitres suivants nous étudierons les formes sous lesquelles l’égotisme se manifeste en littérature, et nous trouverons occasion de traiter en détail beaucoup de points qu’il suffisait d'indiquer ici.

PARNASSIENS ET DIABOLIQUES

On s’ est habitué à désigner les parnassiens français comme une école, mais ceux qui sont compris sous cette dénomination ont toujours refusé de se laisser parquer sous un nom commun. « Le Parnasse?... », s’écrie un des parnassiens les moins contestables, M. Catulle Mendès, « ça n’a jamais été une école!... Le Parnasse! Mais nous n’avons seulement pas écrit une préface!... Le Parnasse est né d’un besoin de réaction contre le débraillé de la poésie issue de la queue de Murger, Charles Bataille, Amédée Rolland, Jean du Boys; puis c’a été une ligue d’esprits qui sympathisaient en art.... 1 ».

Le nom de « parnassiens » est effectivement appliqué à toute une série de poètes et d’écrivains qui ont à peine un point de commun entre eux. Ils sont réunis par un lien purement extérieur; leurs œuvres ont paru chez l’éditeur Alphonse Lemerre, qui a pu faire des « parnassiens »

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