Dr Wilhelm Griesinger, op. cit., p
2. Dr R. von Krafft-Ebing, Manuel de psychiatrie sur la base clinique, à l'usage des médecins pratiquants et des étudiants , 4° édition en partie refondue. Stuttgart, 1890, p. 363 et sqq.
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l’état opposé de douleur psychique du mélancolique, et n’est pour cette raison rapportable qu’à une cause organique intérieure. Le malade jouit et se vautre ici littéralement dans des sentiments de plaisir, et déclare, après sa guérison, qu’il ne s’est jamais senti, à l’état de santé, aussi à l’aise, aussi plein d’élan et heureux, que pendant sa maladie. Ce plaisir spontané éprouve de puissants accroissements... par la remarque que fait le malade combien est facilitée la marche de l’idéation,., par l’accentuation intensive des représentations avec les sentiments de plaisir, et par des cénestliésies agréables, notamment sur le terrain de la sensation musculaire... Par là, la disposition d’esprit gaie s’exalte passagèrement jusqu’à la hauteur d’émotions de plaisir (extravagance, ivresse de joie), qui trouvent leur extériorisation motrice dans le chant, la danse, les sauts... Le malade devient plus plastique dans sa diction, il est plus vif dans sa conception, et, dans l’association accélérée, à la fois plus prompt à la répartie, spirituel, humoristique jusqu’à l’ironie. La pléthore de sa conscience lui fournit une matière oratoire inépuisable, et l’énorme accélération de son idéation, dans laquelle surgissent des membres intermédiaires entiers avec la rapidité de la pensée, sans être extériorisés par le langage, fait paraîtra abrupte et incohérente la marche de ses idées... Il continue à exercer la critique à l’égard de son propre état et prouve sa conscience pour son état anormal en faisant valoir, entre autres, qu’il est fou et que tout est permis à un fou... Le malade ne peut trouver assez de mots pour dépeindre son bien-être maniaque, son extraordinaire santé ».
FRÉDÉRIC NIETZSCHE
Et maintenant nous relèverons dans les écrits de Nietzsche chaque trait de ce tableau clinique. (Je répète ici ma remarque précédente, à savoir que je dois nécessairement me limiter dans mes citations, mais qu’on peut littéralement trouver à chaque page de Nietzsche des exemples de même nature).
Ses sensations physiques ou cénesthésies lui inspirent d’une manière permanente les représentations du rire, de la danse, du vol, de la légèreté, en général du mouvement très gai et très facile, du roulement, du coulement, de l’élancement. « Gardons-nous, au mot torture , de faire aussitôt des grimaces sombres... il reste toujours quelque chose à rire ». « Nous sommes préparés... au carnaval du grand style, au rire et à l’extravagance les plus spirituels de mardi-gras, à la hauteur transcendantale de l’extrême absurdité et de la raillerie universelle aristophanesque... Peut-être que, si rien d’aujourd’hui n’a d’avenir, notre rire précisément a encore de l’avenir ». « Je me permettrais même une classification des philosophes selon le rang de leur rire, — en montant jusqu’à ceux qui sont capables du rire doré (!)... Les dieux sont goguenards; il semble que, même dans les actes sacrés, ils ne peuvent s’abstenir de rire ». « Ah! qu’êtes-vous donc, mes pensées écrites et peintes! 11 n’y a pas si longtemps que vous étiez encore si bigarrées, si jeunes et si méchantes. .. que vous me faisiez éternuer et rire ». « Maintenant le monde rit, l’ effroyable rideau s’est déchiré ». « Ce n’est pas par la colère, mais par le rire que l’on tue. Allons! laissez-nous tuer l'esprit de pesanteur ». « Véritablement, il y a des gens chastes d’essence: ils sont plus doux de cœur, ils
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rient plus volontiers et plus abondamment que vous. Ils rient aussi de la chasteté et demandent : qu’est-ce que la chasteté? ». « S’il était resté dans le désert (il, c’est Jésus- Christ), peut-être aurait-il appris à vivre et à aimer la terre — et le rire en outre ». « Trop forte était la tension de mon nuage : entre les rires des éclairs je veux jeter des giboulées de grêle dans la profondeur ». « Mon bouclier trembla doucement et me rit aujourd’hui; c’est le rire et le tremblement saints de la beauté ».
Comme on le voit, la représentation du rire n’est attachée logiquement en aucun de ces cas à l’idée proprement dite; elle accompagne plutôt le penser comme un état fondamental, comme une obsession présente en permanence, qui a son explication dans l’excitation follefurieuse des centres d’idéation. Il en est de même des représentations de la danse, du vol, etc. « Je croirais seulement à un Dieu qui saurait danser ». « Véritablement, Zarathoustra n’est ni un cyclone ni une rafale; et s'il est un danseur, il n’est cependant pas un danseur de tarentelle ». « Et une fois je voulus danser comme jamais je ne dansai : je voulus danser par-dessus tous les cieux... Ce n’est qu’en dansant que je sais parler métaphoriquement des choses les plus hautes ». « Je trouvai encore à toutes choses cette sécurité divine, qu’elles préfèrent encore danser sur les pieds du hasard. O ciel au-dessus de moi, ô Pur! ô Sublime! c’est pour moi ta pureté, que tu sois une salle de danse pour des hasards divins ». « Interrogez mon pied... Vraiment, après un tel rythme et tictac, il ne peut ni danser ni rester en repos ». « Et sur toute chose j’appris à me tenir debout et à marcher et à courir
FRÉDÉRIC NIETZSCHE
et à sauter et à grimper et à danser ». « C’est une belle faribole que le langage; grâce à lui, l’homme danse sur toutes choses ». « O mon âme, je l’enseignerai à dire « aujourd’hui » aussi bien que « jadis » et c< autrefois », et à te livrer à ta danse sur tous les « ici » et « là » et « ailleurs ». « Tu jetais le regard vers mon pied, furieusement avide de danse ». « Si ma vertu est la vertu d’un danseur et si j’ai bondi souvent des deux pieds dans une joie d’émeraude dorée, etc. »
(« Un état de son âme ressenti avec effroi ») : « Un mouvement continuel entre haut et profond et le sentiment de haut et profond, un constant comme — monter — sur — des — escaliers et en même temps un comme — reposer — — sur — les — nuages ». « Une chose reste-t-elle vraiment incomprise déjà pour cela seul... qu’elle n’est touchée, regardée, fulgurée qu’au vol? ». « Toute ma volonté veut voler seule, voler en toi ». « Préparé au vol, impatient de voler, de m'envoler, — c’est là ma nature ». « Mon sage désir cria et rit aussi hors de moi... mon grand désir bruissant de l’aile. Et souvent il m’entraîna hors de moi et au milieu du rire : alors je volai en frissonnant là où les dieux, dansant, ont honte de leurs vêtements ». « Si je déployai jamais au-dessus de moi des cieux silencieux et m’envolai de mes propres ailes dans mes propres cieux... Si ma méchanceté est une méchanceté riante.... et si mon Alpha et mon Oméga sont que toute chose pesante devienne légère, tout esprit un oiseau : et véritablement, c’est là mon Alpha et mon Oméga, etc. »
Dans les exemples cités jusqu’ici prédominent les représentations illusoires de la sphère motrice. Dans les sui-
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vants se manifestent des états d’excitation des centres sensoriels. Nietzsche a toutes sortes d’hallucinations des nerfs cutanés (froid, chaleur, sensation de souffle), de la vue (éclat, éclair, clarté), de l’ouïe (bruissement, mugissement), et de l’odorat, qu’il mêle à sa fuite d’idées. « Je suis trop chaud et brûlé par mes propres idées ». « Ah! la glace m'entoure; ma main se brûle au glacé ». « Comme couvant, le soleil de mon amour pesait sur moi; dans son propre jus cuisait Zarathoustra ». « Prenez soin que j’aie là du miel sous la main, du bon miel frais comme la glace, tiré de rayons d’or ». « Je me plongeai dans les eaux les plus froides, tête et cœur ». « Me voici maintenant assis là... concupiscent d’une bouche ronde de jeune fille, mais plus encore de dents incisives tranchantes virginales, froides comme la glace, blanches comme la neige ». « Car, pour moi, il en est des profonds problèmes comme d’un bain froid : vite dedans, vite dehors ». « Oh ! le grand froid rend vif ». « Avec la tempête, qui a nom esprit, je soufflai sur ta mer houleuse; j’en soufflai tous les nuages ». « Une grotte de glace, voilà ce que serait pour leurs corps et leurs esprits notre bonheur. Et comme des vents forts, nous voulons vivre au-dessous d’eux. Et, semblable à un vent, je veux un jour souffler encore parmi eux ».
« Je suis lumière,., mais c’est ma solitude, d’être ceint de lumière... Je vis dans ma propre lumière, je rehois en moi les flammes qui s’élancent de moi ».
« Muet au-dessus de la mer mugissante, tu t’es aujourd’hui levé pour moi ». « Us ne devinent rien du mugissement de mon bonheur ». « Chante et déchaîne-toi en mugissant, ô Zarathoustra! ». « Presque trop violemment
tu jaillis pour moi, source de joie... trop violemment mon cœur jaillit encore au-devant de toi ». « Maintenant mon désir s’élance de moi comme une source ».
« Une odeur s’attache souvent à sa sagesse, comme si elle sortait d’un marais ». « Ah! dire que j’ai vécu si longtemps sous son bruit et sous sa mauvaise haleine! O repos céleste qui m’entoures! O odeurs pures autour de moi! ». « Ce fut l’illusion de ma pitié, que je vis et flairai chez chacun ce qui pour lui était assez d’esprit... Avec des narines bienheureuses je respirai de nouveau la liberté de la montagne. Mon nez est enfin délivré de l'odeur de tout être humain ». « Mauvais air! Mauvais air!... Pourquoi me faut-il flairer les entrailles d’une âme mal faite! ». « Cet atelier où l’on fabrique les idéals, il me semble puer le mensonge ». « Nous évitions la racaille, la puanteur boutiquière, la mauvaise haleine ». « Cette racaille, qui pue au ciel ». « O odeurs pures autour de moi!... Ces hommes supérieurs réunis — peut-être ne sentent-ils pas bons? etc. »
Le penser de Nietzsche reçoit son coloris spécial, comme ces exemples le montrent, de ses illusions sensorielles et de l 'excitation des centres qui forment les représentations de mouvement, lesquelles, par suite d’un dérangement du mécanisme des rattachements, ne sont pas transformées en impulsions de mouvement, mais restent de pures images-représentations sans inllucnce sur les muscles.
Dans la forme, le penser de Nietzsche laisse apercevoir les deux particularités caractéristiques de la folie furieuse : la domination souveraine de l’association d’idées que ne
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surveillent et ne tiennent en bride aucune attention, aucune logique, aucun jugement, et la rapidité vertigineuse du décours de l’idéation.
Aussitôt que dans son esprit surgit une représentation quelconque, elle appelle immédiatement à la conscience toutes les images apparentées, et c’est ainsi que Nietzsche jette sur le papier, d’une main enfiévrée, cinq, six, souvent huit synonymes, sans remarquer combien cela rend sa manière d’écrire surchargée et ampoulée. « La force d’un esprit se mesure... parle degré jusqu’auquel il a eu besoin de la vérité amincie, voilée, adoucie, émoussée, faussée ». « Nous sommes d’avis que dureté, violence, esclavage, danger dans la rue et dans le cœur, cachotterie, stoïcisme, art du tentateur et diabolisme de toute nature, que toutes choses méchantes, épouvantables, tyranniques, rappelant la bête féroce et le serpent dans l’homme, servent aussi bien à l’élévation de l’espèce « homme » que leur contraire » . « Il sait à quelles choses déplorables un devenir du plus haut rang s’est habituellement jusqu’ici brisé, rompu, enfoncé, est devenu misérable ». « Dans l’homme il y a matière, fragment, excès, argile, boue, absurdité, chaos; mais dans l’homme il y a aussi créateur, formateur, dureté de marteau, divinité de spectateur et septième jour... Ce qui pour celui-ci doit être formé, brisé, forgé, déchiré, brûlé, embrasé, épuré ». « Cela sonnerait plus gentiment, si de nous l’on nous contait, chuchotait, vantait une honnêteté excessive ». « Crache sur la ville, où grouille toute chose entamée, tarée, lubrique, sombre, ultra-vermoulue, ulcéreuse, conspiratrice ». « Nous pressentons que cela va toujours à la dérive, dans le plus mince, le
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plus débonnaire, le plus rusé, le plus commode, le plus médiocre, le plus indifférent, le plus chinois, le plus chrétien ». « Tous ces pâles alliées, anti-chrétiens, immoralistes, nihilistes, sceptiques, éphectiques, hectiques de l’esprit, etc. »
Ces exemples déjà auront permis au lecteur attentif de remarquer que le concours tumultueux des mots s’opère fréquemment en vertu de la seule similitude des sons. Il n’est pas rare que le brouillamini de paroles dégénère en calembours des plus niais, en association automatique des mots d’après leur son, sans égard à leur signification. « Si ce détour ( Wende) de toute misère ( Noth ) s’appelle aussi nécessité ( Nothwendigkeit ) ». « Ainsi vous vous vantez ( brüstet ), — ah! môme sans poitrines ( Brüste ) ». « Il y a beaucoup de lâche adulation croyante ( Speichel - Leckereï), de boulangerie de flatteries ( Schmeichel - Bàcherei), devant le Dieu des armées ». « Crache sur la grande ville, qui est le grand cloaque ( Abraum ) où se réunit toute écume (wo aller Abschaum zusammenschdumt) ». « Ici et là il n’y a rien à améliorer ( bessern ), rien à empirer ( büsern ) ». « Que veulent ces yeux portant au loin (weitsichtige), désirant loin ( weitsüchtige )? ». « Toujours dans ces colonnes (. Zügen ) ont couru devant chèvres ( Ziegen ) et oies ». « ü volonté! qui détournes toute angoisse! ( wende aller Noth) ô toi, ma nécessité (Nothwendigkeit ». « Ainsi je regarde par delà l'agitation de petites vagues ( Wellen) grises et de volontés ( Willen ) » . « Cette recherche ( Suchen ) de mon foyer ( Heim ) fut ma tribulation ( Heimsuchung ) ». « Le monde ne devint-il pas parfait? rond et mûr ( rund und reif)! Oh! l’anneau
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rond doré ( runden Reifs) ! ». « L’abîme s’enlre-bâillo-(-il (klafft) aussi ici? Le chien de l’enfer jappe-t-il ( klafft ) aussi ici? ». « 11 abêtit, animalise ( vertliiert ) et transforme en taureau (verstiert) ». « La vie est au moins (mindeslens), envisagée de la façon la plus douce ( mildeslens ), une exploitation ». « Que je m’imaginais moi-même transformé et apparenté [yerwandt-verwandelt), etc. »
Parfois Nietzsche se méprend, dans son penser follement précipité, sur les images de mots jaillissantes élaborées dans son centre du langage; sa conscience entend en quelque sorte mal, se trompe dans leur interprétation et invente des néologismes étranges qui rappellent un peu des expressions connues, mais n’ont aucun rapport de sens avec elles. Il parle, par exemple, d ' Hintenoeltlern (habitants des arrière-mondes), mot formé d’après Hinterwdldlern (habitants des forêts vierges de l’Amérique ou squatters), de Kesselbauche (il songe à Kesselpauke , cymbale), etc., ou il répète, même après ses centres du langage, des sonorités absolument incompréhensibles et ne signifiant rien : « Alors j’allai à la porte : Alpa! criai-je, qui porte sa cendre à la montagne? Alpa! Alpa! Qui porte sa cendre à la montagne? »
Fréquemment il associe ses idées non d’après le son du mot, mais d’après la ressemblance ou le voisinage habituel des concepts, et alors naissent le p nser « analogique » et la fuite d’idées, dans laquelle, suivant l’expression de Griesinger, « il passe sans transition d’un sujet à l’autre ». Parlant de l’idéal ascétique, il explique, par exemple, que les esprits forts et nobles se réfugient dans le désert, et il ajoute sans liaison : « Il n’y manque d’ail-
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leurs pas non plus de chameaux ». La représentation du désert a irrésistiblement entraîné derrière elle la représentation des chameaux qui lui est habituellement associée. Une autre fois, il dit : « On méconnaît, à fond la bête de proie et l’homme de proie, par exemple César Borgia; on méconnaît la nature, aussi longtemps que l’on continue à chercher un état maladif au fond de ces monstres et de ces végétaux tropicaux les plus sains. Il semble qu’il y ait chez les moralistes une haine contre la forêt vierge et contre les tropiques? et qu’il faille discréditer à tout prix l’homme tropical? Pourquoi donc? Au profit de la zone tempérée? Au profit des hommes tempérés? des hommes médiocres? ». Ici, la mention de César Borgia lui impose la comparaison avec une bête de proie; celle-ci le fait songer aux tropiques, à la zone torride; de la zone torride il passe à la zone tempérée, de celle-ci à l’homme « tempéré », et, par la similitude de son, à l’homme « médiocre » (en allemand ijemæssirjt et mittelmæssig) .
« En vérité, il ne reste plus rien du monde, qu’un vert crépuscule et de verts éclairs. Faites comme vous le voulez, ivres de joie que vous êtes... secouez vos émeraudes dans la plus profonde profondeur ». Les « émeraudes » absolument incompréhensibles ici sont appelées à la conscience par la représentation du « vert » crépuscule et des « verts » éclairs.
Dans ces cas-ci et dans cent autres, on peut suivre en une certaine mesure la marche des idées, parce qu’à peu près tous les chaînons de l’association d’idées sont conservés. Mais souvent quelques-uns de ces chaînons sont supprimés, et alors surgissent des sauts d’idée incom-
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préhensibles, et, parlant, déconcertants pour le lecteur « Ce fut le corps qui désespéra de la terre, et il entendit le ventre de l’être lui parler ». « Plus honnêtement et plus purement parle le corps sain, parfait et rectangulaire ». « Je suis poli envers eux comme envers tout petit scandale; être hérissé envers les petites choses me semble une sagesse à l’usage des hérissons ». « Le jaune profond et le rouge ardent : c’est ce que veut mon goût. Celui-ci mêle le sang à toutes les couleurs. Mais celui qui peint sa maison en blanc, celui-là me révèle une âme badigeonnée en blanc ». « Nous plaçâmes notre chaise au milieu — c’est là ce que me dit leur sourire de satisfaction — et à égale distance des gladiateurs mourants que des truies satisfaites. Mais c’est là de la médiocrité ». « Notre Europe d’aujourd’hui est sceptique... tantôt avec ce scepticisme mobile qui saute impatiemment et avidement d’une branche à l’autre, tantôt sombre comme un nuage chargé de points d’interrogation ». « Supposé qu’il (le vaillant penseur) ait durci et dressé son œil assez longtemps pour lui-même ». (Ici, l’association « oreille » et « oreilles dressées », associée à « œil », est visiblement intervenue pour le troubler). « C’est déjà trop pour moi de garder moi-même mes opinions, et maint oiseau s’envole. Et parfois je trouve aussi dans mon pigeonnier un animal qui m’est étranger et tremble quand je pose la main sur lui». « Qu’importe ma justice? Je ne vois pas que je serais brasier et charbon ». « Ils ont appris de la mer aussi sa vanité : la mer n’est-elle pas le paon des paons? » <f Combien de choses maintenant se nomment déjà la pire méchanceté, qui n’ont cependant que douze pieds de
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large et trois mois de long! Mais un jour de plus grands dragons viendront au monde ». « Et si maintenant toutes les échelles te manquent, tu dois apprendre à monter sur ta propre tête : autrement, comment voudrais-tu monter? » « Je suis assis ici, reniflant le meilleur air, air paradisiaque, en vérité, air lumineux, léger, air rayé d’or, air aussi bon que jamais en est tombé de la lune ». « Holà! ici, dignité! dignité de la vertu! dignité des Européens! Souffle, souffle de nouveau, soufflet de la vertu! Holà! Une fois encore rugir, rugir moralement! Rugir comme lion moral devant les filles du désert ! Car le hurlement de la vertu, mes charmantes filles, est, plus que toute autre chose, ferveur des Européens, boulimie des Européens! Et me voilà déjà là comme Européen, je ne puis autrement, Dieu m’aide! Amen! Le désert s’accroît. Malheur à celui qui cache des déserts! »
Ce dernier passage est un exemple de complète fuite d’idées. Souvent Nietzsche perd le fil, ne sait plus où il veut en venir, et termine une phrase qui prenait la tournure d’une démonstration, par une plaisanterie sans rapport avec le sujet. « Pourquoi le monde qui nous intéresse un peu ne serait-il pas une fiction? Et à celui qui objecte : Mais pour une fiction il faut un auteur, — ne pourrait-on répondre rondement : pourquoi? Est-ce que ce « il faut » ne ferait pas également partie de la fiction? N’est-il donc pas permis d’être un peu ironique envers le sujet comme envers l’attribut et l’objet? Le philosophe ne devrait-il pas s’élever au-dessus de la foi en la grammaire? Tous mes respects aux institutrices (!), mais l’heure ne seraitelle pas arrivée où la philosophie devrait renoncer à sa foi
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dans les institutrices? ». « Il y a toujours quelqu’un de trop autour de moi, ainsi pense le solitaire. Toujours une fois un, cela finit par donner deux! ». « Comment nomment-ils donc ce qui les rend orgueilleux? Ils le nomment instruction; cela les distingue des chevriers ».
Parfois enfin se rompt soudainement la liaison des représentations associées, et il finit brusquement au milieu 4’une phrase, pour en commencer une nouvelle. « Car dans la religion les passions ont de nouveau droit de citoyen, supposé que ». « Les psychologues de France... n’ont pas encore joui jusqu’au bout de leur plaisir amer et multiple de la bêtise bourgeoise1, en quelque sorte comme si — assez, ils révèlent par cela quelque chose ». « H y a eu des philosophes qui ont su prêter à cet émerveillement du peuple une expression encore séductrice... au lieu de constater cette vérité nue et, ma foi, bien médiocre, que l’action désintéressée est une action très intéressante et intéressée, pourvu — Et l’amour? »
Telle est la forme dans laquelle procède le penser de Nietzsche et qui explique suffisamment pourquoi il n’a jamais écrit trois pages cohérentes, mais seulement des <( aphorismes » plus ou moins courts.
Le contenu de cette fuite d’idées incohérente se compose d’un petit nombre d’idées délirantes qui se répètent constamment avec une désespérante monotonie. Nous avons déjà constaté le sadisme intellectuel de Nietzsche et sa folie de contradiction et de doute ou folie d’interrogation : il manifeste en outre de la misanthropie ou