Ces deux mots sont en français dans l’original
horreur des gens, de la folie des grandeurs et du mysticisme.
Son horreur des gens s’exprime en d’innombrables endroits. « On n’aime plus suffisamment sa connaissance, dès qu’on la communique ». « Toute communauté rend n’importe comment, n’importe où, n’importe quand — ■ commun ». « Vides sont encore beaucoup de sièges pour des solitaires et les duotaires ( Ziveisame ), autour desquels souflle l’odeur des mers silencieuses ». « Fuis, mon ami, dans ta solitude! ». « Et mainte personne qui se détourna delà vie, se détourna seulement delà racaille;... et mainte personne qui alla dans le désert et souffrit la soif avec les fauves, ne voulut simplement pas s’asseoir autour de la citerne avec de sales chameliers ».
Sa folie des grandeurs n’apparaît qu’exçeptionnellement comme présomption monstrueuse, il est vrai, mais cependant clairement concevable encore; en règle générale, elle présente un fort alliage, et même un alliage prédominant, de mysticisme et de surnaturel. Ce n’est que de la présomption, quand il dit : « En ce qui concerne mon Zarathoustra, je n’accepte pour appréciateur de cet écrit que celui que chacun de ses mots a, à un moment quelconque, profondément blessé, et, à un autre moment, profondément ravi. Ce n’est qu’alors, en effet, qu’il est en droit de jouir du privilège de participer respectueusement à l’élément alcyoniquc d’où cette œuvre est née, à sa clarté ensoleillée, à son lointain, à sa largeur et à sa certitude ». Ou quand, après avoir critiqué et rapetissé M. de Bismarck, il s’écrie, avec une allusion transparente à luimême : « Mais moi, dans mon bonheur et mon au-delà,
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je méditai combien vite ce fort sera dominé par un plus fort ». Par contre, l’idée fondamentale mystique cachée de sa folie des grandeurs apparaît déjà clairement dans ce passage : « Mais à un moment donné il doit pourtant nous venir, l’homme sauveur du grand amour et du grand mépris, l’esprit créateur que sa force impulsive chasse toujours de nouveau de tout à-côté et de tout au-delà, dont la solitude est mécomprise par le peuple, comme si elle était une fuite devant la réalité : — alors qu’elle est seulement son enfoncement, son enfouissement, son approfondissement » (trois synonymes pour un concept) « dans la réalité, afin qu’il rapporte un jour d’^le, s’il reparaît à la lumière, la rédemption de cette réalité ».
Par les expressions « homme sauveur » et « rédemption », il trahit la nature de sa folie des grandeurs. Il s’imagine être un nouveau Sauveur, et singe l’Évangile dans la forme et dans le fond. Ainsi parla Zarathoustra est complètement cliché sur les écrits sacrés des peuples de l’Orient. Le livre s’applique à ressembler extérieurement à la Bible et au Koran. Il est divisé en chapitres et en versets, le langage est le langage archaïque et prophétique des révélations (« Mais Zarathoustra regarda le peuple et s’étonna. Puis il parla ainsi »); on y trouve fréquemment de longues énumérations et de longs sermons en manière de litanies (« J’aime ceux qui ne commencent pas par chercher une raison derrière les étoiles;... j’aime celui qui vit afin de reconnaître;... j’aime celui qui travaille et invente;... j’aime celui qui aime sa vertu;... j’aime celui qui ne retient pas pour lui une goutte d’esprit, etc. »), et certaines parties rappellent mot pour mot des parties sem-
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blables de l’Évangile, par exemple : « Lorsque Zarathoustra eut pris congé de la ville,... beaucoup le suivirent qui se nommaient ses disciples et lui donnèrent la conduite. Ainsi ils arrivèrent à un carrefour : alors Zarathoustra leur dit que désormais il voulait aller seul ». « Et le bonheur de l’esprit est celui-ci : être oint, et, par les larmes, consacré comme holocauste ». « En vérité, dit-il à ses disciples, encore un peu, et ce long crépuscule viendra. Ah! comment dois-je sauver ma lumière! » « Ainsi contristé dans son cœur, Zarathoustra alla en tous sens; et pendant trois jours il ne prit ni boisson ni nourriture... Enfin il arriva qu’il tomba dans un profond sommeil. Ses disciples restaient assis autour de lui en longues veilles nocturnes ». Bon nombre des chapitres ont ces titres expressifs : « De la victoire sur soi-même »; « De la connaissance immaculée » ; « De grands événements »; « De la rédemption »; « Sur le mont des Oliviers »; « Des renégats »; « Le cri d’angoisse »; « La Cène »; « La résurrection », etc. Il lui arrive parfois, il est vrai, de dire en athée : « S’il y avait des dieux, comment supporterais-je de n’ètre pas un dieu ! Donc (il souligne le mot), il n’y a pas de dieux »; mais ces passages disparaissent auprès des passages nombreux où il parle de lui comme d’un dieu. « Tu as la puissance, et tu ne veux pas régner ». « Celui qui est de mon essence n’échappe pas à une telle heure, l’heure qui lui dit : Maintenant seulement tu entres dans la voie de la grandeur... Tu entres dans la voie de ta grandeur : ce qui jusqu’à présent a été ton dernier danger est devenu ta dernière ressource. Tu entres dans la voie de ta grandeur : cela
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doit être ton meilleur courage, que derrière loi il n’y ait plus de voie. Tu entres dans la voie de ta grandeur : ici personne ne peut se glisser derrière toi ».
Le mysticisme et la folie des grandeurs de Nietzsche ne se manifestent pas seulement dans son penser en une certaine mesure cohérent encore, mais aussi dans son mode d’expression général. Les nombres mystiques trois et sept apparaissent fréquemment. Comme lui-même, il voit aussi le monde extérieur grand, éloigné, profond, et les mots qui expriment ces notions se répèlent à chaque page, presque à chaque ligne. « La discipline de la souffrance, de la grande souffrance... ». « Le Sud est une grande école de guérison ». « Ces derniers grands chercheurs... ». « Avec les signes du grand destin ». « Là où il a appris la grande pitié à côté du grand mépris, apprendre de son côté le grand respect ». « Faute est toute grande existence ». « Que je fête avec vous le grand midi ». « Ainsi parle tout grand amour ». « Ce n’est pas de vous que doit me venir la grande fatigue ». « Des hommes qui ne sont rien de plus qu’un grand œil, ou une grande bouche, ou un grand ventre, ou n’importe quoi de grand... ». « Aimer avec le grand amour, aimer avec le grand mépris ». « Mais toi, Profond, tu souffres trop profondément ». « Inébranlable est ma profondeur, mais elle brille d’énigmes et de rires nageants ». (Il faut remarquer comme, dans cette phrase, se pressent toutes les obsessions du fou furieux : la profondeur, l’éclat, la folie du doute, l’excitation hilare). « Toute profondeur doit monter à ma hauteur ». « Ils ne pensent pas assez en profondeur ». A l’idée de profondeur est liée celle d’abime, qui revient également conti-
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nuellement. Les mois « abîme » el « abyssal » sont parmi les plus fréquents dans les écrits de Nietzsche. A ses représentations de mouvement, notamment à celles de voler et de planer, s’attachent ses néologismes avec « sur ». (« Sens surmoral ». « Musique sureuropéenne ». «Singes grimpants et surchauds ». « De l'espèce à la surespèce ». « Le surhéros ». « Le surhomme ». « Le surdragon ». « Surimportuns et surcompatissants », etc.) Un certain degré d’anxiomanie est indiqué par la persistance avec laquelle les mots « terrible », « inquiétant », « frissonner », « horreur », etc., affluent dans son verbiage.
Comme c’est la règle dans la folie furieuse, Nietzsche a conscience des processus pathologiques qui se passent en lui, et il fait allusion en une foule d’endroits au décours furieusement rapide de son idéation et à sa folie. « Cette réunion vraiment philosophique d’une spiritualité hardie et exubérante, qui court presto... Ils considèrent le penser comme quelque chose de lent, d’hésitant, presque comme un effort pénible, mais nullement comme quelque chose de léger, de divin, et d’apparentéà la danse, à l’exubérance ». « La marche et la course hardies, légères, tendres de ses pensées ». « Nous pensons trop vite... C’est comme si nous portions dans la tète une machine roulant irrésistiblement ». « C’est chez les esprits impatients qu’éclate un véritable amour de la folie, parce que la folie a un rythme si joyeux ». « Trop lentement court pour moi toute parole; — je m’élance sur ton char, tempête!... Comme un cri et une acclamation, je veux glisser sur les vastes mers ». « Au-dessus de l’humanité plane constamment, comme son plus grand danger, la folie menaçante ». (Naturelle-
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ment il pense à lui, en parlant de 1’ « humanité »). « Il arrive parfois aujourd’hui qu’un homme doux, mesuré, réservé, devient soudainement fou furieux, brise les assiettes, renverse la table, crie, se déchaîne, offense tout le monde, et enfin s’éloigne, confus, irrité contre luimême ». (Assurément, cela « arrive parfois », non seulement « aujourd’hui », mais en tous temps, seulement, il est vrai, chez les fous furieux) ». « Où est la folie avec laquelle vous deviez être vaccinés? Voyez, je vous enseigne le surhomme, qui est... cette folie ». « Chacun vaut la même chose. Chacun est égal. Celui qui sent autrement va spontanément (?) dans l’asile d’aliénés ». « Je mis cette exubérance et cette folie à la place de cette volonté, lorsque j’enseignai : en tout, une chose est impossible — la raison ». « Ma main est une main de fou. Malheur à toutes les tables et à tous les murs, et à ce qui offre place à des enjolivements de fous, à des barbouillages de fous (en allemand, jeu de mots : Zierrath-Sclimierrath ) ». Il excuse aussi, à la façon des fous furieux, sa maladie mentale : « Finalement resterait encore ouverte la grande question, si nous pouvons nous passer de la maladie, même pour le développement de notre vertu, et si, notamment, notre soif de connaissance et de connaissance de nous-même n’aurait pas aussi bien besoin de l’âme malade que de l’âme saine ».
Enfin ne manque pas même l’idée démente de sa « forte santé » : son âme est « toujours plus claire et toujours plus saine »; « nous autres, argonautes de l’idéal, sommes plus sains qu’on ne voudrait nous le permettre, dangereusement sains, toujours de nouveau sains, etc. »
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Ce sont là, nécessairement en raccourci, le coloris particulier, ayant son origine dans les illusions sensorielles, la forme et le contenu du penser de Nietzsche. Et ce malheureux aliéné, dont le barbouillage n’est qu’une longue divagation, dans les écrits duquel à chaque ligne hurle la folie furieuse, on l’a traité sérieusement en « philosophe », on a donné son radotage comme un « système »! Un philosophe de profession, auteur de nombreux écrits dans sa partie, le Dr Kirchner, affirme expressément, dans un article de journal consacré à la brochure de Nietzsche : Le cas Wagner , qu’ « elle déhorde pour ainsi dire de santé intellectuelle » ; des professeurs d’universités, comme G. Adler à Fribourg, L. Stein à Berne, et autres, célèbrent en Nietzsche un « penseur audacieux et original », et prennent position, avec un sérieux solennel, à l’égard de sa « philosophie », les uns avec un complet enthousiasme, les autres avec des réserves soigneusement motivées! On ne peut s’étonner si, en présence d’une obtusion d'esprit si profondément incurable, la partie saine de la jeunesse actuelle étend, en une généralisation intempestive, à la philosophie elle-même, le mépris que méritent des professeurs officiels qui ont l’audace de vouloir introduire leurs élèves dans la philosophie, et ne sont pas même capables de distinguer la fuite d’idées incohérente d’nn fou furieux d’avec le penser raisonnable!
Le Dr Hermann Türck caractérise en excellents termes les disciples de Nietzsche : « Cette sagesse (« Rien n’est vrai, tout est permis ») dans la bouche d’un lettré atteint de folie morale... a trouvé un puissant écho auprès des gens qui, eux-mêmes, par suite d’une défectuosité morale,
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sentent en eux une conlradiction contre les exigences de la société. Le prolétariat intellectuel des grandes villes, notamment, acclame à grands cris la superbe découverte que toute morale et toute vérité sont complètement superflues et seulement nuisibles au développement de l’individu. Ils se sont toujours dit en secret : Rien n’est vrai, tout est permis, et ils ont aussi agi en conséquence, autant que cela pouvait se faire; mais à présent ils ont le droit d’avouer la chose bien haut et avec orgueil, car Frédéric Nietzsche, le nouveau prophète, a vanté cette maxime comme la plus haute vérité de la vie... Ce n’est pas la société qui a raison dans son estimation de la morale, de la science et de l’art véritable, ah, mais non! eux, les individus qui ne poursuivent que leurs buts égoïstes personnels, qui font semblant seulement de s’intéresser à la vérité, eux, les faux-monnayeurs de la vérité, ces chroniqueurs à la vapeur dépourvus de conscience, ces critiques menteurs, ces voleurs littéraires et ces fabricants de camelote pseudo-réaliste, voilà les vrais héros, les maîtres de la situation, les esprits véritablement libres 1 ».
C’est la vérité, mais ce n’est pas toute la vérité. Sans doute, la bande à Nietzsche proprement dite se compose de criminels-nés avec faiblesse de volonté et de niais que grisent les mots sonores. Mais outre ces gredins sans le courage et la force de l’acte criminel, et les imbéciles qui se laissent assourdir et en quelque sorte hypnotiser par le bruissement et le mugissement d’un flot de paroles, derrière la bannière du radoteur dément marchent d’autres