Dr Hermann Türck, op. ait., p
FRÉDÉRIC NIETZSCHE
gens encore qui doivent être jugés d’une autre façon, en partie avec plus d’indulgence. La folie de Nietzsche implique en effet certaines idées qui, en partie, répondent à une manière de voir très répandue de l’époque, et en partie savent éveiller l'apparence trompeuse que, en dépit de toute l’exagération et la bizarrerie démente de l'exposition, elles renferment néanmoins un fond de vérité et de raison d’être; et ces idées expliquent qu’il ait pour partisans quelques gens auxquels on ne peut reprocher qu’un manque de clarté et de critique.
L’idée fondamentale de Nietzsche, à savoir la brutalité et le mépris bestial de tous les droits étrangers qui s’opposent à la satisfaction d’un désir égoïste, est faite pour plaire à la génération qui a grandi sous le système bismarckien. Le prince de Bismarck est une monstrueuse personnalité qui se déchaîne sur un pays comme un ouragan de la zone torride : elle écrase tout dans sa course dévastatrice, laissant derrière elle comme traces un vaste anéantissement des caractères, la destruction des idées de droit et la mise en pièces de la moralité. Le système bismarckien est, dans la vie politique, une espèce de jésuitisme en cuirasse. « Le but sanctifie le moyen », et le moyen n’est pas, comme chez les souples fils de Loyola, la finesse, l’opiniâtreté, la ruse secrète, mais la franche brutalité, la violence, le coup de poing et le coup d’épée. Le but qui sanctifie le moyen du jésuite en cuirasse peut être parfois un but d’utilité générale, mais il est aussi souvent, et plus souvent encore, un but égoïste. Chez son auteur, ce système de primitive barbarie a en tout cas une certaine grandeur, car il a son origine dans une puissante volonté
Max Nordau. — Dégénérescence. II — 26
L’ÉGOTISME
qui toujours, avec l’audace du héros, se pose elle-même comme enjeu et marche à chaque combat avec cette farouche détermination : Vaincre ou mourir! Chez les imitateurs, par contre, il se rabougrit en « crânerie », c’està-dire en cette lâcheté, la plus vile et la plus méprisable de toutes, qui, devant le fort, rampe à plat ventre, mais maltraite avec une souveraine arrogance celui qui est complètement désarmé, absolument inoffensif et faible, et duquel on n’a à craindre ni résistance ni danger. Les « crânes » se reconnaissent avec gratitude dans le « surhomme » de Nietzsche, et la soi-disant « philosophie » de celui-ci est en fait la philosophie de la « crânerie ». Sa doctrine montre comment le système de Bismarck se reflète dans le cerveau d’un fou furieux. Nietzsche ne pouvait fleurir et avoir du succès à aucune autre époque que dans hère bismarckienne et post-bismarckienne. Il aurait naturellement toujours été fou furieux, à n'importe quel moment il eût vécu, mais sa folie n’aurait pas reçu la tendance et le coloris spéciaux que nous observons actuellement en elle. Il arrive, il est vrai, parfois à Nietzsche de s’irriter de ce que le « type le plus couronné de succès de l’Allemagne nouvelle... reproche à tout ce qui a de la profondeur de manquer peut-être de crânerie », et d’émettre cet avertissement : « Nous agissons sagement en n’aliénant pas à trop bon marché notre ancien renom de peuple de profondeur contre la crânerie prussienne et l’esprit et le sable berlinois 1 ». Mais il trahit en d’autres endroits ce qui le blesse véritablement dans la « crânerie »