F. Brunetière, op. cit., p
ZOLA ET SON ÉCOLE
dans Bouvard et Pécuchet, les ligures de deux imbéciles qui, avec une naïveté inconsciente, abordent tous les arts, toutes les sciences, et s’imaginent les acquérir lorsqu'ils parcourent avec de gros yeux stupides le premier livre sur l'objet qui leur tombe entre les mains. M. Zola est un « observateur » de l’espèce des Bouvard et Pécuchet, et lorsqu'on lit le roman posthume de Flaubert, on serait presque tenté de croire, par endroits, qu’en décrivant les « éludes » de ses héros, il n’a pas été sans songer quelque peu à M. Zola.
Je pense avoir montré que M. Zola n’a la priorité d’aucune des particularités qui constituent sa méthode. Pour toutes il a eu des modèles, et quelques-unes sont aussi vieilles que le monde. Le prétendu réalisme, la fureur descriptive, l’impressionnisme, la place faite au milieu, le document humain, les tranches de vie, tout cela est autant d’erreurs esthétiques et psychologiques, mais M. Zola n’a pas même le mérite douteux de les avoir conçues. La seule chose qu’il ait inventée est le mot « naturalisme », substitué par lui au mot « réalisme » jusque-là seul employé, et le mot « roman expérimental », qui ne signifie absolument rien, mais possède un petit goût piquant de science que le public de M. Zola, à l’époque où ce dernier fit son apparition, a senti comme un assaisonnement agréable.
La seule partie vraie et réelle que renferment les romans de M. Zola sont les petits traits empruntés par lui aux faits divers des journaux et aux ouvrages spéciaux. Mais eux aussi deviennent faux par le manque de critique et de goût avec lesquels il les emploie. En effet, pour que le
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détail emprunté à la réalité reste vrai, il doit conserver son rapport exact avec l’ensemble du phénomène, et c’est ce qui n’arrive jamais chez M. Zola. Quand celui-ci, pour ne citer que deux exemples, fait se dérouler dans Pot- Bouille, en l’espace de quelques mois, chez les habitants d’une seule maison de la rue de Choiseul, toutes les ignominies qu’il a apprises dans le cours de trente années, par les récits de ses connaissances, par les débats des tribunaux et les faits divers des journaux, sur des familles bourgeoises honorables en apparence, ou que, dans La Terre, il entasse dans le caractère et l’existence de quelques habitants d’un petit village de la Beauce tous les vices qui ont jamais été reprochés aux paysans français ou à la gent rustique en général, il a beau pouvoir appuyer chaque détail par une coupure de journal ou une note prise : l’ensemble n’en est pas moins monstrueusement et ridiculement faux.
Le soi-disant novateur qui, affirme-t-on, a inventé des méthodes jusqu’ici inconnues de construction et d’exposition dans le domaine du roman, est en réalité un disciple des romantiques français, dont il s’est approprié et emploie tous les trucs de métier et dont il suit la tradition, marchant sans interruption et sans déviation dans le chemin droit de la continuité historique. C’est ce que prouvent le plus clairement les descriptions, qui ne reflètent pas, il est vrai, le monde, mais la vue que le poète est capable de se faire du monde. Je veux citer, pour la comparaison, quelques passages caractéristiques de la Notre- Dame de Paris de Victor Hugo et de différents romans de M. Zola, qui montreront au lecteur que l’on peut tout
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simplement les confondre tous deux, le soi-disant inventeur du « naturalisme » et le romantique extrême. « Le balai fouillait les coins avec un grondement irrité ». « Les Ivy rié-Eléison coururent comme un frisson dans celte sorte d’étable ». « La chaire... s’élevait vis-à-vis d’une horloge à poids, enfermée dans une armoire de noyer, et dont les coups sourds ébranlàient l’église entière, pareils aux battements d’un cœur énorme, caché quelque part, sous les dalles ». « Les rayons (du soleil), de plus en plus horizontaux, se retirent lentement du pavé de la place et remontent le long de la façade à pic, dont ils font jaillir les mille rondes-bosses sur leur ombre, tandis que la grande rose centrale flamboie comme un œil de cyclope enflammé des réverbérations de la forge ». « Lorsque le prêtre... quitta l’autel,... l’astre demeura seul maître de l’église. 11 s’était posé à son tour sur la nappe, allumant d'une splendeur la porte du tabernacle, célébrant les fécondités de mai. Une chaleur montait des dalles. Les murailles badigeonnées, la grande Vierge, le grand Christ lui-même, prenaient un frisson de sève, comme si la mort était vaincue par l'éternelle jeunesse de la terre ». « Dans une crevasse de cette gouttière, deux jolies giroflées en fleur, secouées et rendues comme vivantes par le souffle de l’air, se faisaient des salutations folâtres ». « A une des fenêtres, un gros sorbier se haussait, jetant des branches par les carreaux cassés, allongeant ses bourgeons, comme pour regarder à l’intérieur ». « Vers l’orient, le vent du matin chassait à travers le ciel quelques blanches ouates arrachées à la toison de brume des collines ». « Les fenêtres closes dormaient. Quelques-unes, éparses, vive-
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ment allumées, ouvraient des yeux, semblaient faire loucher certains coins ». « Déjà, quelques fumées se dégorgeaient çà et là sur toute celte surface de toits comme par les fissures d’une immense solfalare ». « Une misérable guillotine, furtive, inquiète, honteuse, qui semble toujours craindre d’être prise en flagrant délit, tant elle disparaît vite après avoir fait le coup ». « L’alambic, sourdement, sans une flamme, sans une gaieté dans les reflets éteints de ses cuivres, continuait, laissant couler sa sueur d’alcool, pareil à une source lente et entêtée qui, à la longue, devait envahir la salle, se répandre sur les boulevards extérieurs, inonder le trou immense de Paris ». « A la barrière, le piétinement de troupeaux continuait, dans le froid du malin... Cette foule, de loin, gardait un effacement plâtreux, un ton neutre, où le bleu déteint et le gris sale dominaient. Par moments, un ouvrier s’arrêtait court,... tandis qu’autour de lui les autres marchaient toujours, sans un rire, sans une parole dite à un camarade, les joues terreuses, la face tendue vers Paris qui, un à un, les dévorait par la rue béante du faubourg Poissonnière ». « Et puis, à mesure qu’il s’enfoncait dans la rue, culs-de-jatte, aveugles, boiteux, pullulaient autour de lui; et des manchots, et des borgnes, et des lépreux avec leurs plaies, qui sortant des maisons, qui des petites rues adjacentes, qui des soupiraux des caves, hurlant, beuglant, glapissant, tous clopin-clopant, cahin-caha, se ruant vers la lumière, et vautrés dans la fange comme des limaces après la pluie ». « La place... offrait... l’aspect d’une mer, dans laquelle cinq ou six rues, comme autant d’embouchures de fleuves, dégorgeaient à chaque instant
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de nouveaux flots de têtes... Legrand escalier, sans relâche remonté et descendu par un double courant,... ruisselait incessamment dans la place comme une cascade dans un lac ». « La clarté inquiète de la flamme les faisait remuer à l’œil. Il y avait desguivres qui avaient l’air de rire, des gargouilles qu’on croyait entendre japper, des salamandres qui soufflaient dans le feu, des tarasques qui éternuaient dans la fumée ». « Et la pompe, à dix pas, gardait son haleine régulière, son crachement de gosier de métal écorché ». « Ce n’étaient plus les vitrines froides de la matinée; maintenant elles paraissaient comme chauffées et vibrantes de la trépidation intérieure. Du monde les regardait, des femmes arrêtées s’écrasaient devant les glaces, toute une foule brutale de convoitise. Et les étoffes vivaient, dans cette passion du trottoir : les dentelles avaient un frisson, retombaient et cachaient les profondeurs du magasin, d’un air troublant de mystère ». Il serait facile d’étendre ces rapprochements à des centaines de pages. Je me suis permis la petite plaisanterie de ne pas ajouter aux passages cités le nom de l’auteur. Par la nature de l’objet décrit, le lecteur particulièrement attentif aura peut-être deviné à l’une ou l’autre de ces citations si elles sont de Victor Hugo ou de M. Zola; j’ai voulu lui faciliter la chose, en empruntant seulement à Notre-Dame de Paris les passages de Victor Hugo; mais, le plus grand nombre, il ne saura probablement à qui les attribuer, aussi longtemps que je ue lui aurai pas dit que les exemples 3, 5, 7, 9, 10, 13, l!i et 15 sont de Victor Hugo, et tous les autres de M. Zola.
C’est que celui-ci est foncièrement romantique dans sa
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manière d'envisager le phénomène du monde et dans sa méthode artistique. 11 pratique constamment, de la façon la plus étendue et la plus intense, cet anthropomorphisme et ce symbolisme ataviques, conséquence d’un penser non développé ou mystiquement confus, qui se trouvent chez les sauvages comme forme naturelle, chez les dégénérés de toute catégorie comme forme atavique de l’activité intellectuelle. De même que Victor Hugo, que les romantiques de second rang, M. Zola voit chaque phénomène monstrueusement grossi, mystérieusement menaçant, sinistrement défiguré. Il devient pour lui, à l'instar du sauvage, un fétiche auquel il attribue des desseins mauvais et hostiles. Les machines sont des monstres horribles qui rêvent de destruction; les rues de Paris ouvrent des gueules de moloch pour engloutir des masses humaines; un magasin de modes est un être terrifiant, surnaturellement puissant, qui halète, attire, étouffe, etc. La critique a depuis longtemps constaté, mais sans comprendre la signification psychiatrique de ce trait, que dans chaque roman de M. Zola domine, comme une obsession, une apparition qui forme le centre de l’œuvre et pénètre, telle qu’un symbole menaçant, dans la vie et les actions de toutes les personnes; ainsi, dans L'Assommoir, l’appareil de distillation ; dans Pot-Bouille, 1’ « escalier solennel » ; dans Au Bonheur des Dames, le bazar de modes; dans Nana, l’héroïne elle-même, qui n’est pas une câlin ordinaire, mais « je ne sais quel monstre géant à la croupe gonflée de vices, une énorme Vénus populaire, aussi lourdement bête que grossièrement impudique, une espèce7 d’idole hindoue qui n’a seulement qu’à laisser
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tomber ses voiles pour faire tomber en arrêt les vieillards et les collégiens, et qui, par instants, se sent elle-même planer sur Paris et sur le monde 1 2 ». Ce symbolisme, nous l'avons rencontré chez tous les dégénérés, chez les symbolistes proprement dits et les autres mystiques aussi bien que chez les diaboliques^ et notamment chez Ibsen. Il ne fait jamais défaut dans la folie du doute ou de la négation \ Le soi-disant « réaliste » voit aussi peu qu’un sauvage superstitieusement intimidé et qu’un aliéné atteint d’hallucinations, la froide réalité. Il porte en elle ses dispositions d’esprit. Il dispose arbitrairement les phénomènes, de sorte qu’ils semblent exprimer une représentation qui le domine. Il prête aux objets morts une vie fantastique et les métamorphose en autant de larves douées de sentiment, de volonté, de ruse et d’idées; mais des êtres humains, il fait des automates par lesquels se manifestent une puissance mystérieuse, une fatalité au sens antique, une force de la nature, un principe de destruction. Ses descriptions sans fin ne décrivent rien que son intérieur. On n’obtient jamais par elles une image de la réalité, car le tableau du monde est pour lui comme une peinture à l’huile fraîchement vernie, de laquelle, dans un éclairage désavantageux, on se lient trop près, et où l’on ne peut distinguer que le reflet de son propre visage.
M. Zola nomme la série de ses romans : « Histoire