Brunetière, op. cit., p. m
LE RÉALISME
mes joies continuelles? Quand Oscar Wilde s’indigne de ce que la nature ne fasse aucune différence entre lui et le bœuf qui paît, nous sourions à cet enfantillage. Mais les Schopenhauer, les Édouard de Hartmann, les Mainlænder, les Balinsen ont-ils donc fait autre chose que d’enfler en livres épais, avec un sérieux terrible, la naïve présomption de Wilde? Le pessimisme philosophique a pour postulat la conception géocentrique du monde. 11 naît et meurt avec la doctrine de Ptolémée. Dès que nous nous plaçons au point de vue de Copernic, nous perdons le droit, mais aussi le désir, d’appliquer à la nature la mesure de notre logique, de notre morale et de notre propre avantage, et la nommer déraisonnable, immorale ou cruelle, cela n’a plus de signification.
Mais la vérité est aussi que le pessimisme n’est pas une philosophie, qu’il est un tempérament. « Les sensations du système ou sensations organiques qui naissent des états simultanés de différents organes, digestif, respiratoire, etc., dit James Sully, semblent, comme le professeur Perrier l’a récemment signalé, être la base de notre vie émotionnelle. Quand la condition de ces organes est saine et que leurs fonctions sont vigoureuses, leur résultat psychique est une masse indistincte de plaisir. Quand la condition de ces organes n’est pas saine et que leurs fonctions sont faibles ou entravées, le résultat psychique est une masse analogue semblable de sentiment désagréable 1 ». Le pessimisme est toujours la forme sous
1. James Sully, Le Pessimisme : histoire et critique. Traduit de l’anglais par MM. Alexis Bertrand et Paul Gérard, 2° édition. Paris, 1893, p. 3S9. Voir aussi les pages 231, 233-234, 387, etc., de ce livre
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laquelle le malade devient conscient de certains états maladifs , en toute première ligne de son épuisement nerveux. Le tædium vitæ ou le dégoût de la vie est un signe précurseur de la folie et accompagne constamment la névrasthénie et l’hystérie. 11 est évident qu’une époque qui souffre de fatigue organique générale doit être nécessairement une époque pessimiste. Nous connaissons aussi l’habitude constante qu’a la conscience d’imaginer après coup des motifs en apparence plausibles, empruntés aux matériaux de ses représentations et conformes aux règles de sa logique formale, pour justifier les états émotionnels dont elle acquiert connaissance. Ainsi se construit pour la disposition d’esprit pessimiste, qui est une conséquence de la fatigue organique et qui est la chose préexistante, la philosophie pessimiste comme création postérieure de la conscience qui interprète. En Allemagne, conformément à la tendance spéculative et à la haute culture intellectuelle du peuple allemand, cet état a trouvé son expression dans des systèmes philosophiques. 11 a revêtu en France, vu le caractère esthétique prédominant de l’esprit populaire français, la forme artistique. M. Émile Zola et son naturalisme sont l’équivalent français de notre Schopenhauer et de son pessimisme philosophique. Cela répond à tout ce que nous savons des lois de la pensée, que le naturalisme ne voie dans le monde que brutalité, infamie, laideur et corruption. L’association d’idées est, on le sait, fortement influencée par l’émotion. Un Zola, rempli a priori de sensations organiques désagréables, aperçoit
excellent et vraiment définitif qui, chose étonnante, paraît être realo ignore en Allemagne.
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dans le monde seulement les phénomènes qui concordent avec sa disposition fondamentale organique, et ne remarque pas ou ne prend pas en considération ceux qui la contredisent ou en diffèrent. Et des aperceptions associées que chaque perception éveille en lui, la conscience ne retient également que les désagréables qui s’accordent avec la disposition fondamentale grincheuse, et supprime les autres. Les romans de M. Zola ne prouvent pas que les choses de ce monde soient mal arrangées, mais bien que le système nerveux de M. Zola est malade.
Sa prédilection aussi pour les choses malpropres est un phénomène morbide bien connu. « Ils (les imbéciles), dit Sollier, aiment à dire des obscénités... C’est une tendance particulière de l’esprit, qui s’observe surtout chez les dégénérés; elle leur est naturelle comme le bon ton l’est aux esprits normaux 1 ».
Gilles de la Tourette a formé le mot « coprolalie » (parole ordurière) pour l’explosion obsessionnelle de blasphèmes et d’expressions sales, qui caractérise une maladie décrite de façon complète par Catrou et nommée par lui « maladie des tics convulsifs2». M. Zola est atteint de coprolalie à un très haut degré. C’est pour lui un besoin d’employer des expressions sales, et sa conscience est continuellement poursuivie de représentations qui se rapportent aux matières fécales, aux fonctions abdominales et à tout ce qui s’y rattache. Andréas Verga a décrit, il y a des années, une forme d’onomatomanie ou de folie du
1. D" Paul Sollier, Psychologie de l'Idiot et de l'Imbécile. Paris, 1891, p. 95.
2. Catrou, Étude sur la maladie des tics convulsifs (Jumping, Latali, -Myriachit). Paris, 1891».
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mot, qu’il nomme mania blasphematoria ou folie de jurons. Elle se manifeste en ce que le malade éprouve le désir irrésistible de prononcer des malédictions ou des blasphèmes. Le diagnostic de Verga s’applique complètement à M. Zola. La chose ne peut s’interpréter que comme manie blasphématoire, si, dans La Terre, il a donné le sobriquet de Jésus-Christ à un gaillard flatulent, cela sans aucune nécessité artistique, sans viser à un effet esthétique soit de gaieté, soit de couleur locale. Enfin, il a une prédilection frappante pour l'argot, pour la langue professionnelle des voleurs, des souteneurs, etc., qu’il n’emploie pas seulement quand il fait parler des personnages de cette espèce, mais dont il se sert lui-même quand il prend, lui auteur, la parole pour des descriptions ou des réflexions. Ce penchant pour l’argot est expressément signalé par Lombroso comme un indice de dégénérescence du criminel-né ‘.
La confusion de son penser, qui se manifeste dans scs écrits théoriques, dans son invention du mot « naturalisme », dans ses idées du « roman expérimental », son penchant instinctif à représenter des déments, des criminels, des prostituées et des demi-fous 2, son anlhropomor-