‹ DégénérescenceChapitre 7 sur 56 · Imprimé dans L’Écho de Pans, n° 2972, 8 juillet · texte numérisé non relu

Imprimé dans L’Écho de Pans, n° 2972, 8 juillet

PARNASSIENS ET DIABOLIQUES

ol

troupe de jeunes filles qui servent au plaisir, des tableaux de harem ou du paradis de Mahomet. Mais sans parler de la longueur de la liste qui rend celle-ci insupportablement ennuyeuse et froide, M. Mendès n’atteint pas l’effet cherché pour une seconde raison encore : parce que sa forme artificieuse trahit au premier coup d’œil la profonde insincérité de sa prétendue émotion. Quand à l’esprit d'un adorateur de cotillons se présentent les figures de ses compagnes des heures du berger et qu’il éprouve réellement le besoin de murmurer tendrement leurs noms, il ne songe certainement pas à ranger ces noms en jeux de mots (Alix- Aline, Lucy-Lucile, Myrrha-Myrrhine, etc.). S’il est assez de sang-froid pour se livrer à cet aride travail de bureau, il ne peut absolument se trouver dans l’extase lascive que la pièce doit exprimer et communiquer au lecteur. Cette émotion, si immorale et vulgaire qu’elle soit, parce qu’elle est vantarde, aurait encore, comme chaque mouvement d’âme vrai, le droit d’être exprimée lyriquement. Mais une liste de noms sans signification, artificieusement combinée, rangée d’après leurs assonances, ne dit au contraire rien. Conformément à la théorie artistique des parnassiens, cependant, Récapitulation est une poésie, voire même l’idéal d’une poésie, car elle « ne signifie rien », comme l’exige Flaubert, et elle se compose uniquement de mots qui, suivant l’affirmation de Th. Gautier, « ont en euxmêmes une beauté et une valeur propres ».

Un autre parnassien éminent, Théodore de Banville, sans pousser jusqu’à l’extrême limite, avec la logique intrépide de M. Catulle Mendès, la théorie des sonorités verbales dépourvues de tout sens, l'a, lui aussi, professée

l’égotisme

avec une sincérité à laquelle il faut rendre hommage : « ... Je vous ordonne », crie-t-il aux poètes en herbe, « de lire le plus qu’il vous sera possible des dictionnaires, des encyclopédies, des ouvrages techniques traitant de tous les métiers et de toutes les sciences spéciales, des catalogues de librairie et des catalogues de ventes, des livrets de musées, enfin tous les livres qui pourront augmenter le répertoire des mots que vous savez et vous renseigner sur leur acception exacte, propre ou figurée. Une fois votre tête ainsi meublée, vous serez déjà bien armé pour trouver la rime ». Dans la poésie, d’après Banville, la seule chose essentielle est de trouver la rime. Pour composer une pièce de vers sur un sujet quelconque, enseigne-t-il à ses disciples, « il faut avant tout connaître toutes les rimes sur ce sujet. Le reste, les soudures, ce que le poète doit rajouter pour boucher les trous avec sa main d’artiste et d’ouvrier, est ce qu’on appelle les chevilles. Ceux qui nous conseillent d’éviter les chevilles me feraient plaisir d’attacher deux planches l’une à l’autre au moyen de la pensée 1 ». Le poète — c’est ainsi que Banville résume sa doctrine — n’a pas d’idées dans le cerveau; il n’a que des sons, des rimes, des calembours. Ces calembours lui inspirent ses idées ou des apparences d’idées.

C’est avec raison que Guyau exerce celte critique à l’égard de la théorie artistique des parnassiens établie par Banville : « La recherche de la rime, poussée à l’extrême, tend à faire perdre au poète l’habitude de lier logiquement les idées, c’est-à-dire au fond d e penser, car penser, comme

1. Théodore de Banville, Petit traité de -poésie française , 2e édition revue, p. 64, 54.

PARNASSIENS ET DIABOLIQUES

l’a dit Kant, c’est unir et lier. Rimer, au contraire, c’est juxtaposer des mots nécessairement décousus... Le culte de la rime pour la rime introduit peu à peu dans le cerveau même du poète une sorte de désordre et de chaos permanent : toutes les lois habituelles de l'association des idées, toute la logique de la pensée est détruite pour être remplacée par le hasard de la rencontre des sons... La périphrase et la métaphore sont la seule ressource pour bien rimer... L’impossibilité de rester simple en cherchant les rimes riches risque à son tour d’entraîner comme conséquence un certain manque de sincérité. La fraîcheur du sentiment pris sur le vif disparaîtra chez l’artiste de mots trop consommé; il perdra ce respect de la pensée pour elle-même qui doit être la première qualité de l’écrivain 1 ».

Où Guyau commet une erreur, c’est quand il dit que le culte de la rime pour la rime « introduit dans le cerveau même du poète une sorte de désordre et de chaos permanent ». 11 faut renverser la proposition. Le « chaos permanent » et le « désordre » dans le cerveau du poète sont ce qui existe antérieurement; l’exagération de l'importance de la rime n'est qu'une conséquence de cet état d’esprit. Nous avons de nouveau affaire ici à une forme de celte inaptitude à l’attention, bien connue de nous, qui est particulière au dégénéré. Le cours de ses idées n’est

I. M. Guyau, loc. cil., p. 264-265. — Rapprocher de cette opinion la manière de voir de Tolstoï : « 11 est violemment hostile à toute poésie rimée. Le rythme, la rime enchaînent la pensée, et tout ce qui s’oppose à la formation la plus complète possible de l’idée, est un mal... Tolstoï regarde comme un progrès que notre estime de la poésie en vers diminue ». Raphaël Lœwenfeld, Conversations sur Tolstoï et avec lui. Berlin, 1891, p. 11.

l’égotisme

pas déterminé par une idée centrale autour de laquelle la volonté groupe toutes les autres représentations, supprimant les unes et renforçant les autres à l’aide de l’attention, mais par l’association d’idées complètement mécanique éveillée, dans le cas des parnassiens, par une assonance verbale similaire ou identique. Sa manière poétique est de l’écholalie pure.

La théorie parnassienne de l’importance de la forme, notamment de la rime, pour la poésie, de la beauté propre du son des mots, du plaisir sensuel que peuvent donner des syllabes sonores sans égard à leur sens, et de l’inutilité et même du caractère nuisible d’une idée dans la poésie, est devenue décisive pour le récent développement de la poésie française. Les symbolistes, que nous avons étudiés dans le volume précédent, s’en tiennent exactement à cette théorie. Ces pauvres d’esprit, qui ne balbutient que des « syllabes sonores » dépourvues de sens, sont les descendants directs des parnassiens.

La théorie artistique parnassienne n’est que débile. Mais l’égotisme des dégénérés qui l’ont inventée se révèle dans l’énorme importance qu’ils attribuent à leur chasse à la rime, à leur poursuite puérile des mots « tonitruants » et « rayonnants ». M. Catulle Mendès termine par 1’ « envoi » suivant une poésie ( La seule douceur), où il a décrit d’une façon aussi alléchante que possible une série de joies de l’existence :

Prince, je mens. Sous les Gémeaux Ou l’Amphore, faire en son livre Rimer entre eux de nobles mots,

C’est la seule douceur de vivre.

PARNASSIENS ET DIABOLIQUES

Celui qui n’est pas de cet avis se voit tout bonnement contester son caractère humain. C’est ainsi que Baudelaire appelle Paris « un capharnaüm, une Babel peuplée d’imbéciies et d’inutiles, peu délicats sur les manières de tuer le temps et absolument rebelles aux jouissances littéraires * ». Traiter d’imbécile celui qui estime pour néant un cliquetis de rimes dénué de sens et une kyrielle de soi-disant beaux noms propres, c’est déjà là une sotte suffisance dont on ne peut que rire. Mais Baudelaire va jusqu’à parler d’ « inutiles ». On n’a pas droit à la vie, si l’on est inaccessible à ce qu’il nomme des « jouissances littéraires », c’est-à-dire à une idiote écholalie! Parce qu’il cultive les jeux de mots avec un sérieux puéril, chacun doit accorder la même importance que lui à ses amusements de bébé, et celui qui ne le fait pas n’est pas seulement un philistin ou un être inférieur sans compréhension ni délicatesse, non, il est « un inutile ». Si ce niais en avait eu le pouvoir, il aurait sans aucun doute voulu poursuivre sa pensée jusqu’au bout et balayer les « inutiles » du nombre des vivants, comme Néron faisait mettre à mort ceux qui n’applaudissaient pas son jeu sur le théâtre. L’égotisme monstrueux d’un aliéné peut-il s’exprimer plus audacieusement que dans celte remarque de Baudelaire?

La seconde caractéristique des parnassiens, après leur exagération insensée de la valeur de la forme la plus matérielle pour la poésie et de la rimaillerie pour l’humanité, c’est leur « impassibilité ». Eux-mêmes, il est vrai, ne veulent pas admettre que ce vocable leur soit applicable.

1. Eugène Crépet, Les Poètes français , t. IV, p. 536 : Étude de Charles Baudelaire sur Théodore de Banville.

l’égotisme

« En aura-t-on bientôt fini avec cette baliverne! », s’écrie sur un ton d’impatience M. Leconte de Lisle, interrogé au sujet de 1’ « impassibilité », et M. Catulle Mendès dit : « Parce que Glatigny a fait un poème intitulé : Impassible, et que moi j’ai dit ce vers dont la pose avouée se dément dans la suite même du poème :

Pas de sanglots humains dans le chant des poètes!

on a conclu que les parnassiens étaient ou voulaient être des « impassibles ». Où la prend-on, où la voit-on, cette sérénité figée, cette sécheresse dont on nous affuble? 1 » En effet, le mot a été mal choisi par la critique. 11 ne peut y avoir en art d’ « impassibilité » dans le sens d’indifférence complète envers le spectacle de la nature et de la vie. Elle est psychologiquement impossible. Toute activité artistique, en tant qu’elle n’est pas une simple imitation de disciple, mais découle d’un besoin original, est une réaction de l’artiste contre des impressions reçues. Celles qui le laissent complètement indifférent n’inspirent au poète aucun vers, au peintre aucun tableau, au musicien aucun dessin mélodique. Les impressions doivent le frapper d’une manière quelconque, éveiller en lui une émotion quelconque, afin que lui vienne l’idée de les objectiver sous forme artistique. Dans la multitude infinie des phénomènes s’écoulant uniformément devant ses sens, l’artiste a distingué le sujet qu’il traite avec les moyens particuliers de son art, il a exercé une activité sélective, et a donné à ce sujet la préférence sur les autres. Cette préférence

Page 1