Jules Iluret, op. cit., p
PARNASSIENS ET DIABOLIQUES
suppose la sympathie ou l’antipathie; l’artiste doit donc avoir éprouvé quelque chose en apercevant son sujet. Le seul fait que l’écrivain a écrit une poésie ou un livre témoigne que le sujet traité lui a inspiré de la curiosité, de l’intérêt, de la colère, une émotion agréable ou désagréable, qu’il a forcé son esprit à s’y arrêter. Cela est donc le contraire de l’indifférence.
Les parnassiens ne sont pas impassibles. Dans leurs poésies ils geignent, maudissent et blasphèment, expriment la joie, l’enthousiasme et la douleur. Mais ce qui les tourmente ou les enchante, ce sont exclusivement leurs propres états, leurs propres expériences vitales. L’unique fond de leur poésie est leur « moi ». La douleur et la joie des autres hommes n’existent pas pour eux. Leur « impassibilité » n’est donc pas de l’insensibilité, mais une absence complète de sympathie. La « tour d’ivoire » dans laquelle, d’après le mot de l’un d’eux, le poète habite et s’abstrait orgueilleusement delà cohue indifférente, est un beau nom prêté à son obtusion pour l’existence et les actions de ses semblables. C’est ce qu’a très bien vu ce critique dont la belle santé intellectuelle impressionne si agréablement, M. Ferdinand Brunetière. « L’une des pires conséquences quelles puissent entraîner (les théories des parnassiens et particulièrement celle de Baudelaire), c’est, en isolant l’art, d’isoler aussi l’artiste, d’en faire pour lui-même une idole, et comme de l’enfermer dans le sanctuaire de son moi. Non seulement alors il n’est plus question que de lui dans son œuvre, — de ses chagrins et de ses joies, de ses amours et de ses rêves, — mais, pour se développer dans le sens de ses aptitudes, il n’y a plus
l’égotisme
rien qu’il respecte ou qu’il épargne, il n’y a plus rien qu’il ne se subordonne, ce qui est, pour le dire en passant, la vraie définition de l’immoralité. Se faire soi-même le centre des choses, au point de vue philosophique, l’illusion est aussi puérile que de voir dans l’homme « le roi de la création », ou dans la terre ce que les anciens appelaient « le nombril du monde »; mais, au point de vue purement humain, c’est la glorification de l’égoïsme, et, par suite, la négation même de la solidarité 1 ».
Ainsi, M. Brunetière remarque l’égotisme des parnassiens et établit leur manière d’être anti-sociale, leur immoralité; mais il croit qu’ils ont librement choisi leur point de vue. C’est là sa seule erreur. Ils ne sont pas égotistes par libre choix, mais parce qu’ils sont forcés de l’être et ne peuvent être autrement. Leur égotisme n’est pas une philosophie ou une doctrine morale, il est leur maladie.
L’impassibilité des parnassiens n’est pas, comme nous l’avons vu, une froideur à l’égard de tout, mais seulement une froideur à l’égard de leurs semblables, unie au plus tendre amour pour eux-mêmes. L’impassibilité a toutefois encore une autre face, et ceux qui ont trouvé le mot ont vraisemblablement songé surtout à celle-ci, sans s'en être complètement rendu compte. L’indifférence qu’affichent les parnassiens et dont ils sont particulièrement fiers s’adresse moins aux joies et aux souffrances de leurs semblables qu’à la loi morale universellement reconnue. Pour eux il n’y a ni vertu ni vice, mais seulement des choses belles et laides, des choses rares et vulgaires. Ils prennent
1. Article sur La Statue de Baudelaire. Revue des Deux Mondes , livraison du 1er septembre 1892, t. CXIII, p. 221.
PARNASSIENS ET DIABOLIQUES
leur point de vue « au-delà du bien et du mal », longtemps avant que la folie morale de Frédéric Nietzsche ait trouvé cette formule. Baudelaire le justifie dans les termes suivants : « La poésie... n’a pas d’autre but qu’elle-mêmc; elle ne peut pas en avoir d’autre, et aucun poème ne sera si grand, si noble, si véritablement digne du nom de poème, que celui qui aura été écrit uniquement pour le plaisir d’écrire un poème. Je ne veux pas dire que la poésie n’ennoblisse pas les mœurs, — qu’on me comprenne bien, — que son résultat final ne soit pas d’élever l'homme au-dessus des intérêts vulgaires. Ce serait évidemment une absurdité. Je dis que, si le poète a poursuivi un but moral, il a diminué sa force poétique, et il n’est pas imprudent de parier que son œuvre sera mauvaise. La poésie ne peut pas, sous peine de mort ou de déchéance, s’assimiler à la science ou à la morale. Elle n’a pas la vérité pour objet, elle n’a qu’elle-même ». Et Th. Gautier, qui transcrit ces idées, les approuve complètement. « Sur les hauts sommets il (le poète) est tranquille : pacem summa tenent 1 », dit-il en employant une image qui se retrouve à foison chez Nietzsche.
Déjouons avant tout ici un artifice courant de sophiste employé par Baudelaire. La question à laquelle il veut répondre est celle-ci : la poésie a-t-elle à être morale ou non? Tout d’un coup, il glisse en fraude dans sa démonstration la science, dont il ne s’agit nullement, la nomme d’une haleine avec la moralité, montre d’un air triomphant que la science n’a rien de commun avec la poésie,