PIÈCE JUSTIFICATIVE N° X
Extrait des Mémoires Historiques et Authentiques de la Bastille.
1680, 23 janvier.
MARIE-ANNE DE Mancaint, duchesse de Bourbon, épouse de M. le due de Bouillon, pair et grand chambellan de France, âgée de vingt-neuf ans, et native de Rome.
Elle a été décrétée d'assigné pour être ouïe, par arrêt de la Chambre séante au Château de l'Arsenal, le 23 janvier 1680. Madame de Bouillon fut chargée par la Voisin d’avoir offert au nommé
() Boutteville-Montmorency, duc de Luxembourg et maréchal de France, fut ensuite le vainqueur de Fleurus (1690), Leuze (1691), Steinkerque (4692) et Nerwinden (1693).
(2) Lettre de Mme de Sévigné à Mme de Grignan, mercredi 34° janvier 1680.
(3) Amédée RENÉE. Op. cit., p. 398.
Le Sage une somme considérable en espèces d'or pour l'engager à exécuter le dessein qu'elle avoit formé de se défaire de M. le duc de Bouillon son mari, afin d'épouser M. le due de Vendôme, et s'être d’abord adressée, pour l'exécution de ce dessein, à une femme appelée la Vigoureux ; mais que la Voisin qui avoit connoissance des desseins de Madame la Duchesse étoit venue chez Madame de Bouillon, lui dire qu'elle avoit un homme qui feroit mieux son affaire que la Vigoureux......….
Madame de Bouillon étoit accusée d'avoir écrit elle-même ce second billet, qu'elle mit dans les mains de Le Sage et qui fut cacheté pour être brülé mais que Le Sage eut l'adresse d'escamoter, et dans lequel elle demandoit la mort de M. de Bouillon, son mari (1).
Sur cette longue liste d’empoisonneuses figure encore Fraxcoise-Arnéxaïis pe Rocnecuouarr, fille du duc de Montemart, seigneur de Nivoime, épouse du marquis de Monrespaw, qui succéda à Louise de la Vallière dans le cœur du grand roi. Belle, spirituelle, hautaine, elle régna sur le roi et presque sur la France pendant treize années, de 1667 à 1680, à l'apogée du règne de Louis XIV. Sa puissance était telle que les sept enfants qu'elle eut du roi furent légitimés par le Parlement. Cette ambition effrénée, démesurée, sans bornes, cette soif de dominer qui causa sa puissance fut cause aussi de sa chute. Les aveux de la Chaboissière, valet de Vanens (2) et du magicien Lesage, les révélalions de Marguerite Monvoisin, la fille de la sorcière, en juillet 1680, les déclarations de Françoise Filastre du 30 septembre et du 1‘ octobre de la mème année, apprirent à la Reynie les relalions suspectes de la marquise. C'est dans ce milieu que se faisaient les incantations qui devaient assurer à l’orgueilleuse Montespan la réalisation de ses projets ambitieux. C'est l'abbé Guibourg qui, en 1673, dans la chapelle du château de Villebousin, près de Montlhéry, revêtu d'une chasuble blanche brodée de pommes de pin noires, célébra sur le ventre nu de la pieuse marquise la première de ces messes noires dont Marguerile Monvoisin nous a laissé la des-
(4) Mémoires de la Bastille, t. I, p. 127, 132. (2) Que « le chevalier de Vanens aurait mérité d’être tiré à quatre chevaux pour les conseils qu’il avait donnés à Mme de Montespan ».
cription (1). Mère, M°° de Montespan laissa sacrifier, pour elle, à plusieurs reprises, un enfant nouveau-né (2), tandis que
FiG. 5, — La Marquise de Montespan. (Plon et Nourrit, éditeurs.)
s'élevait l'étrange prière du prètre sacrilège : « Astaroth, Asmodée, princes de l'Amitié, Je vous conjure d'accepter le sacrifice que je vous présente de cet enfant, pour les choses que
(4) Bibliothèque Nationale, manuserits F, Fr, 760$. — Procès de la Voisin, déclarations de Marguerite Monvoisin.
LeçuË (Op. cit., p. 186), traduit ainsi en quelques mots latins la façon dont on procédait dans les messes noires. « Quotiescumque altare osculandum erat Presbyter osculabatur corpus, hoshianque consecrabat super pudenda, quibus hostiae portiunculam inserebat : Missa tandem peracta, Presbyter mulierem inibat et manibus suis in calice mersis pudenda sua et muliebria lavabat. »
(@) C'est dans ces messes que Guibourg égorgea lui-même les enfants qu’il avait eus de la Chanfrin.
je vous demande, qui sont que l'amitié du Ray, de Monseigneur le Dauphin, me soil continuée ; que la Reine soit stérile, que le Roy quitte son lit etsa table pour moy et mes parents ; que mes serviteurs et domestiques lui soient agréables. Chérie et respectée des grands seigneurs, que je puisse être appelée aux conseils du Roy et savoir ce qui s'y passe ; et que cette amitié redoublant plus que par le passé, le Roy quitte et ne regarde Fontanges:; et que la Reine estant répudiée, je puisse épouser le Roy (1). » Dans cette invocation la Montespan se retrouve tout entière. |
C’est à cette époque que la Voisin lui remit des poudres pour l'amour. Elle les fit prendre au roi qui, dès 1673, se plaignit de « vapeurs », d'étourdissements avec céphalées et amblyopie. Dans un interrogatoire du 16 novembre 1680, Lesage déclara d'ailleurs que ces poudres, à hautes doses, pouvaient constituer des poisons.
Elle eût tout fait pour conserver l'amour du roi. En 1679, Angélique de Fontanges le lui ayant ravi, M°* de Montespan s'adressa à la Voisin qui, aidée de la Trianon, de Bertrand et de Romani s'engagea, moyennant finances, à venger la marquise de son royal amant et de sa jeune rivale (2). Le prix fixé était de 400 000 écus, un million et demi de notre monnaie: M"° de Montespan ne marchandaït pas ses vengeances. Le 5 mars 1679, la Voisin (3) partit pour remettre au roi, à Saint-Germain, un placet empoisonné : elle revint le 4, sans avoir pu l’approcher; le 12 mars elle était arrêtée, et, le 15 mars, M de Montespan s'enfuit de la cour(4). « Dieu a protégé le roi », déclara la Voisin. M'!° de Fontanges devait être empoisonnée par Romani à l’aide d'une paire de gants ; et, lorsqu'elle quitta la cour après l'échec de la Voisin auprès du roi, la marquise pria à son tour la Filastre de se charger de cet empoisonnement. La Filastre
() Telle fut la prière prononcée à la dernière de ces messes noires en 1678.
(2) Mie de Fontanges avait alors 18 ans, Mwe de Montespan en avait 38.
(3) « Je crains plus que tout ce que l’on me demande certain voyage à la Cour», disait la Voisin à ses gardes, à Vincennes.
(4) Voir Fr. Funcx-BRENTANO. Op. cil., p. 191.
fut arrètée à temps(1). C'estatterré par ces révélations que le roi suspendit les séances de la Chambre Ardente. Elles reprirent le 19 mai 1681, à la condition qu'on ne s’occuperait pas de ce qui concernait l’ancienne maitresse du roi.
Le silence s’organisa autour de ces attentats et M°° de Montespan fut éloignée de la cour. Elle vécut encore vingt-sept ans et changea complètement sa vie qui devint un exemple de renoncement, de charité et de piété. Üne crainte continuelle de la mort lui faisait payer plusieurs femmes dont l'unique emploi était de la veiller. Elle multiplia les jeûnes et les pénitences, raconte Saint-Simon, couchant dans des draps rugueux, portant une ceinture à pointes de fer, et elle mourut le 27 mai 1707, après avoir fait à ses domestiques la confession publique de ses péchés.
Superstitieuse, égoiste, ambitieuse au delà de toute expression, elle accumulait sur ses rivales les calomnies et les médisances. Elle conciliait son orgueil avec la dépravation morale qui la fit se prèter aux messes noires et, ce fut une anesthésie morale singulière qui l’empêcha de se révolter du meurtre de tant d'enfants commis pour elle en sa présence.
Comme la Brinvilliers, M"° de Montespan fut une hystérique et Bossuet (2) nous a conservé le souvenir des crises convulsives qu'elle eut en présence du grand roi. Cette idée obsédante de la mort, cette thanatophobie qui l’obligeait à coucher « tous les rideaux ouverts avec beaucoup de bougies dans sa chambre, ses veilleuses autour d'elle », tout cela est encore un indice de sa déséquilibration mentale (3).-
Et combien d'autres grands noms émaillent cette longue liste. Manawe pe Dreux, Calherine-Françoise Saintot, femme de Philippe de Dreux, sieur de la Judaière, maître des requêtes, fut accusée d’avoir offert six mille francs à la Voisin et de lui
(4) Mie de Fontanges mourut le 28 juin 1681 de pleuro-pneumonie tuberculeuse.
(2) Œuvres de Bossuer, t. XXXVII. Lettres à Louis XIV, p. 95.
(3) Régis dans « Les Régicides » cite une autre régicide empoisonneuse, Nicole MieNow, qui, en 1600, tenta d’empoisonner Henri IV. Ce fut la 13e des 18 tentatives d’assassinat qu’eut à subir Henri IV avant de tomber sous le couteau de Ravaillac.
avoir donné une croix de diamants, pour se défaire de son mari, de M" de Richelieu, de M. de Varennes et de bien d'autres. C’est d'elle que parle le marquis de Trichâteau lorsqu'il écrit à Bussy : « La dernière est, au poison près, fort de mes amies et une des plus jolies femmes de France. » Elle fut bannie à perpétuité du royaume avec injonction de garder son ban à peine de la vie et ses biens furent confisqués au roi par arrêt de la Chambre de l'Arsenal du 22 janvier 1682.
Marguerite Galart, veuve de Jérôme Le Ferow, président de la première des enquêtes, éprise de M. de Prade, empoisonna son mari. Arrôtée le 9 août 1679, elle fut accusée d’avoir acheté pour 100 pistoles de poudre de diamant à cette intention et condamnée le 7 avril 1680 au bannissement hors le vicomté de Paris pour neuf ans et à 1 500 livres d'amende.
La MaRÉCHALE DE LA FERTÉ, MADELEINE D'ANGENNES, femme de Messire Henry de Senneterre, duc de la Ferté, Louise DE Luxen- BOURG, princesse de Tinguy, Marie DE La Marck, femme de M. du Fontet, mestre de camp, la Marquise D'ALLUYE, la Mar- QuISE DE Feuquières, M°° pe Porianac; la comTesse pu ROURE furent interrogées.
MarGueriTE DE Jenax, femme de M. de Poulaillon, tenta d'empoisonner son mari, maître des eaux et forêts de Champagne, à l’aide d'une chemise empoisonnée par l’arsenic,eld'arsenic qu’elle mettait dans sa boisson. Prévenu par une lettre anonyme, celui-ci la fit arrôter : elle fut condamnée au bannissement en 1679 après avoir elle-même demandé à ses juges la peine de mort.
MarGuerirE CHARPENTIER, dame suivante de M‘ Ia comtesse de . Soissons, veuve de Jean de Refuge, secrétaire de maitre des requêtes fut reléguée à la citadelle de Villefranche. On avait trouvé chez elle des liquides suspects et un fragment de placenta.
PIÈCE JUSTIFICATIVE N° XI Extrait des Mémoires Historiques et Authentiques de la Baslille.
Madame la comresse pu Roure ; son mari lieutenant général du Languedoc, âgée de 35 ans.
Cette dame étoit liée avec la Voisin, et étoit soupconnée d’avoir connoissance qu'il avoit été offert des sommes considérables à cette femme, pour se défaire de Mademoiselle de la Vallière et même soupconnée, elle comtesse du Roure, d'avoir demandé à la Voisin, femme empoisonneuse, les moyens de se défaire de quelques personnes et donné à cette femme quatre pistoles, pour l’engager à faire réussir les desseins contre Mademoiselle de la Vallière.
Elle n’a pas été arrêtée mais seulement assignée pour être ouie ; elle a été interrogée le 1°" février 1680, et déchargée de l'accusation par arrêt de ladite Chambre du 29 avril suivant.
(Tome 1, page 125, 126.)
Le Sage a dit par une déclaration que Mapaue LE FÉRoN, femme du président Le Féron qui avoit été empoisonné, avait sollicité la Voisin pour quelques affaires d’empoisonnement, pour Madame de Dreux, et que la dame de Dreux avoit donné à la Voisin une croix en diamants, de plus de cinq cents écus, et que Madame de Dreux s'étoit défait, par la Voisin, de deux hommes, l’un desquels était conseiller en la Cour des Monnoies et lequel conseiller avoit auparavant sauvé la vie à la Voisin, et que c’étoit cette femme qui avoit fait faire le poison.
Par une autre déclaration, le Sage a dit avoir vu Madame la duchesse de Vivonne extrèmement en peine pour retrouver le moyen de retirer un papier qui étoit entre les mains d'une nommée Filastre, autre empoisonneuse, que ladite dame disoit être signé d'elle et de Mesdames les Duchesses d'Angoulême et de Vitry, et de Madame la Princesse de Tinguy ; et qu'autant que lui, Le Sage, l’avoit pu comprendre, l'objet de cet écrit regardoitle Roi et contenoit des choses épouvantables ; parce que Madame de Vivonne, sans lui dire précisément ce que c'étoit, lui avoit demandé plusieurs fois, les larmes aux yeux et avec de grandes instances, les moyens qu'elle croyoit qu'il pouvoit avoir de faire revenir ledit papier, et Madame de Vivonne lui avoit ajouté que si ce papier venoit à être vu, ces trois dames et elle seroient perdues : et comme lui, Le Sage voulut se prévaloir du grand empressement et de l'extrême désir que Madame de Vivonne témoignoit avoir pour retirer ledit billet, il fit accroire à cette dame qu'il trouveroit le moyen de le ravoir, et lui dit qu'il falloit, pour cela, qu'elle écrivit ce qu'elle demandoit; ce que la dame fit, et Le Sage ayant fait brûler, par Madame de Vivonne ellemême, dans l'hôtel d'Avaux, un autre papier au lieu du sien, il vit, après s'être retiré, que ladite dame demandoit de pouvoir retirer le papier en question qui éloit entre les mains de la Filastre, qui avoit eu des sommes considérables pour cela.
(Tome I, pages 134, 135, 136.)