CHAPITRE V
LES EMPOISONNEUSES AU XVIIIe, AU XIXe ET AU XXe SIÈCLES
Si, depuis le xvu* siècle, on ne trouve plus traces d'empoisonneuses à gages, l’empoisonnement individuel, par contre, continue à défrayer les chroniques judiciaires. Au commencement du xix'esiècle les empoisonneuses sont légion et ce n’est, nous l'avons vu, que depuis 1860 que le nombre des empoisonnements criminels diminue. Nous avons déjà indiqué la place que tient la femme dans toutes les statistiques d'empoisonnement. Alors que l’on trouve 15 femmes criminelles contre 100 hommes, sur 10 empoisonneurs, 7 appartiennent au sexe féminin.
Les dimensions de ce travail ne nous permettent malheureusement pas de publier tous les documents relatifs aux empoisonneuses. Réservant pour notre étude clinique quelques types d'empoisonneuses ayant été l’objet de rapports médico-légaux psychiatriques ou d’études médico-légales psychiatriques, nous nous contenterons de citer 1ci les noms des plus connues parmi les empoisonneuses des deux derniers siècles.
En 1732, deux empoisonneuses, Eugénie Picq et Marie Texier furent condamnées à être brûlées vives après avoir subi la question ordinaire et extraordinaire et leurs biens furent confisqués.
En 1733, Marie Véroneau fut brülée après avoir fait publiquement amende honorable de son crime. Le 11 janvier 1759, Barbe Leleu monta sur le bûcher et le 18 août 1767, la femme
d’un boulanger, Marie Sottom, coupable d'avoir empoisonné plusieurs femmes, fut pendue et son corps fut brûlé. La domestique Maugras ayantempoisonné sa maitresse la femme Regnault fut condamnée à mort par un arrèt du Parlement en date du 9 mars 1775: elle fut brûlée vive, attachée à un poteau avec une chaîne en fer, sur la place publique de la ville de Soissons, après avoir fait amende honorable «ayant écriteau devant et derrière portant ces mots: empoisonneuse de dessein prémédité ». Trois ans plus tard, le 27 février 1778, le Parlement de Toulouse condamna au bûcher après question ordinaire et extraordinaire la femme Claire Raynaud qui, aidée de son complice Pierre Colet, avait empoisonné son mari, et ordonna que ses cendres seraient jetées au vent (1).
En 1779, Jeanne-Marie-Thérèse Judacier empoisonna avec de l’arsenic sa mère, sa sœur aînée et par la mème occasion une voisine la femme Périchon qui partageait leur repas. Par sentence de la sénéchaussée de Lyon, en date du 30 novembre 1779, « elle fut déclarée atteinte et convaincue des faits que l’on vient de lire, et condamnée à faire amende honorable en chemise, nue tête, la corde au col, tenant en ses mains une torche de cire ardente du poids de deux livres, au devant de la principale porte de l’église primatiale de la ville de Lyon, où elle seroit conduite par l'exéculeur de la haute-justice, ayant écriteaux devant el derrière, porlant ces mots « Empoisonneuse parricide »; y faire amende honorable, s'avouant à haute et intelligible voix, coupable du crime atroce qu’elle avoit commis, en demandant pardon à Dieu, au roi et à justice; avoir ensuite le poing coupé par le bourreau, menée, de là, sur la place des Terreaux, pour y être brûlée vive, el ses cendres jettées au vent, et condamnée en cent livres d’amende envers le roi (2). »
Le 5 mars 1803, à Berlin, M"° Ursinus, veuve du conseiller privé Ürsinus, fut arrêlée un soir où de nombreux invités étaient réunis chez elle. Elle était accusée d’avoir empoisonné
(1) Raoul Saurrer. Etude sur le crime d'empoisonnement, Paris, 1896, pp. 44, 45. (2) Des Essarrs. Op. cit, t, 64, CLXX' cause, p. 197.
avec de l’arsenic, un de ses domestiques nommé Benjamin Klein et sa propre tante. Comme on lui demandait pourquoi, depuis quatre ans, elle portait toujours sur elle du poison, elle répondit que é'élait pour se suicider et que, si elle avait donné un peu d'arsenic à Klein, c'était uniquement afin d'en apprécier les effets et de déterminer la dose nécessaire à une prompte mort. Malgré cette explication bizarre, suffisante à ses yeux pour légitimer un tel crime et qui, à elle seule, permettrait d'émettre des doutes sur son état mental, elle fut condamnée à la détenton perpéluelle et subit sa peine pendant trente ans à la citadelle de Glatz (1).
C'estau mois d'octobre 1809, que fut arrêtée dans l'Oberland, Margarethe Zwanziger, appelée encore Nanette Schænleben, que nous étudierons plus loin. En 1812, la femme Gadini, convaincue d’avoir empoisonné sa belle-mère avec des cantharides, fut condamnée à mort par la cour de Gênes. En 1814, ce fut Le tour d'Anne Chevalier. Le 6 mars 1828, fut arrêtée à Brème Gesche Margarethe Gottfried (2), comtesse d'Orlamunde: la liste de ses victimes serait trop longue à dresser. Père, mère, frère, maris, enfants, amis, elle empoisonna tout le monde autour d'elle. Estimée de tous, elle commit les crimes qui lui sont reprochés avec une puissance de dissimulation qui n'eut d'égale que la sérénité d’une conscience dans laquelle rien ne put éveiller Le remords.
En 1837, à Séville, la cour criminelle condamna au garrot Dona Catalina de Viariza, femme d’un chimiste, qui, mettant à profit les connaissances scientifiques de son mari, tenta de tuer son amant, Don Pedro de Balboa, à l’aide d'une épingle empoisonnée(3). Elle mourut en exprimant le regret de n'avoir pas réussi.
(1) Revue britannique, juillet 4847. Locuste en Allemagne, p. 109. — A. Krauss. Die Psychologie des Verbrechens. Die Geheimräthun Ursinus, p. 360. (2) Revue britannique, loc. cit., p. 119. — A. Krauss. Op. cil., p. 368. (3) « L'épingle avait encore des traces du suc de la Vedegambre, poison subtil dans lequel les chasseurs trempaient autrefois leurs flèches et produit par la distillation d’une herbe appelée la Hierva de ballestero — l'herbe du chasseur. » (Romner pe GLéry. Les crimes d’empoisonnement, p: 10.)
En 1839, à Tours, une femme empoisonna son mari afin d'épouser son amant qui, lui-même, avait pendant ce temps empoisonné son épouse. La mème année, à Reims, une grand'mère causa la mort de l'enfant nouveau-né de son fils ; c'était le cinquième enfant auquel elle faisait absorber de l'acide chlorhydrique. À Périgueux, deux servantes empoisonnèrent une jeune fille de 15 ans; à Cambrai, une domestique empoisonna une famille entière. L'année suivante, à Liège, une femme empoisonna son mari et sa belle-mère avec de l’arsenic et détermina son amant, un homme marié, à se débarrasser de sa femme par le mème moyen.
C'est encore en 1840 que fut commis l'empoisonnement du Glandier qui, pendant longtemps, passionna les esprits en France et hors de France. Pour avoir empoisonné son mari avec des gâteaux arseniés, Marie Cappelle, femme Lafarge, âgée de 24 ans, fut condamnée aux travaux forcés à perpétuité après exposition sur la place publique de Tulle (1).
Du mois d'août au mois de décembre de la même année, à Retournac près Yssingeaux, Françoise NS... empoisonna son père et ses deux enfants. En 1841, Marie Decloux, domiciliée à Saint-Etienne-sur-Charleronne, fut condamnée aux travaux forcés à perpéluilé pour avoir fait absorber du phosphore à son époux. En 1842, à Orléans, une femme adultère âgée de 40 ans fit subir le même sort à son vieux mari.
En 1846, une petite fille de onze ans tenta d'empoisonner son pelit frère, âgé de onze mois, à l’aide de suif raclé sur un chandelier de cuivre. C. KE. R... habitait le quartier du Gros-Caillou et la cause vint le 13 février 1846 devant la huitième Chambre présidée par M. d'Herbelot. Cette précoce criminelle déclara € qu'elle haïssait son frère parce qu'il était cause parfois qu'on la battait, qu'elle le détestait parce que sa mère paraissait l'aimer mieux qu'elle (2). » L'acte n'ayant pas été effectué, l'affaire se termina par un acquittement (3).
(4) Voir plus loin, p. 97.
(2) Annales de médecine légale el d'hygiène publique. AS47, &. 1, p. 443. (3) «Le Géleste Empire a aussi, comme nous, ses Brinvilliers. Il y à quatre jours,
En 1848, avec Marie-Madeleine Langlois, femme Droin, commence la période médico-légale de l'histoire psychiatrique des empoisonneuses. Accusée d'une tentative d'empoisonnement, la femme Droin fut acquittée après un rapport du D° H. Girard d'Auxerre sur son état mental, rapport qui la déclarait irresponsable du fait qui lui était reproché (1).
FiG. 6. — Marie Cappelle, femme Lafarge. (Extrait de l’ouvrage de M. Camille Granier. La Femme criminelle, Paris, 1906. O. Doin, éditeur).
Avec Lydie Fougnies et son mari le comte de Bocarmé, les alcaloïdes font leur apparition dans l'arsenal des empoisonneurs. C'est la nicotine qui servit à donner la mort à Gustave Fougnies, frère de la comtesse. Nous ne parlerons pas de cette
on à procédé sur la grève de Canton, située au bord du Zchonkiang, au supplice d’une jeune Chinoise de 18 à 20 ans, qui avait empoisonné, avec de larsenic, son père, sa belle-mère et sa belle-sœur. Gette malheureuse à été découpée vive par morceaux ; on a commencé par les seins, le nez, les paupières, les oreilles, etc. Inutile de vous dire que je me suis privé de la vue de cette solennité judiciaire ; mais jen ai eu de bien hideux détails. » Voici ce qu'écrivait, en 1845, un délégué du commerce auprés de notre ambassadeur, M. Lagrenée. (Charles FLanpin. Traité des poisons, L. 1, p. 677.) (@) Voir plus loin, p. 172.
affaire, car le comte seul fut condamné à mort et exécuté le 20 juillet 1851; la comtesse fut acquittée (1).
Le 6 décembre 1851, ]la Cour d'assises d'Ille-et-Vilaine eut à juger la servante Hélène Jegado accusée d’avoir commis onze vols, trois empoisonnements et trois tentatives d'empoisonnement. Vingt-trois empoisonnements, cinq tentatives, plusieurs vols qui remontaient à plus de dix ans avaient été écartés comme couverts par la prescription. Aucune expertise médicolégale psychiatrique ne fut ordonnée mais un médecin, le D° Pitois, vint affirmer au tribunal sa conviction absolue en l'irres-ponsabilité de l’accusée. Cette femme que, suivant sa propre expression, la mort suivait partout et dont, avant son arrestation les superstilieux compatriotes s'écartaient en disant : « C’est la femme au foie blanc », fut condamnée à mort et guillotinée à Rennes (2).
En 1858, le D' Renaudin, médecin-directeur de l'asile de Maréville, fut chargé d'examiner l'état mental d'une empoisonneuse (3). La même année, le D' Billod, médecin en chef de l'asile de Sainte-Gemmes, eut à faire un rapport médico-légal sur l’état mental de la fille Kerdal accusée d'avoir tenté d'empoisonner son maître en lui faisant prendre du nitrate d'argent dans un bol de lait (4).
En 1868, la Cour d'assises de Genève condamna à 20 ans de travaux forcés la garde-malade Marie Jeanneret coupable de neuf empoisonnements. Un rapport du D' Badan, médecin de la prison, la déclara atteinte d’hystérie, mais ajouta qu'elle ne présentait aucune anomalie de lélat mental. Reprenant les documents publiés sur cette affaire, M. le D' Châtelain, médecin adjoint à Pufargier, a fait de Marie Jeanneret une étude approfondie sur laquelle nous reviendrons (5).
(4) A. FouquiEr. Causes célèbres de tous Les peuples, &. 1, liv. XIV, XV. — Gazette des tribunaux, 27 mai au 17 juin 1851.
(2) A. Fouourer. Op. cit., t. VII, cahier 432 — (Gazette des tribunaux, 10 au 17 décembre 1851.
(3) Voir plus loin, p. 191.
(4) Voir plus loin, p. 18%. .
@) Voir plus loin, p. 119. — Guzelle des tribunaux, 1x décembre 1868.
En 1868, en Angleterre, Miss Haggie ayant empoisonné ses deux filles fut soumise à une experlise médicale (1). En 1870, il fut fait de même pour Christiane Edmunds coupable d'avoir empoisonné des enfants avec des bonbons à la strychnine (2).
Vers 1880, l'affaire Coton, en Angleterre, révéla vingt empoisonnements par la strychnine accomplis par la même femme.
Le 22 avril 1885 comparut devant la Cour royale de la Haye, Van der Linden, l'empoisonneuse de Leyde qui, de 1869 à 1885, empoisonna ou tenta d’empoisonner cent deux personnes: vingt-sept de ses victimes moururent parmi lesquelles son père, sa mère et ses deux enfants.
Comme Marie Jeanneret, c'était une garde-malade de profession: on ne put trouver de mobile à ses crimes. Dans certains cas seulement, l'instruction put établir que l'accusée avait touché les secours funéraires que les sociétés dites d'enterrement accordent aux proches parents du défunt pour subvenir aux funérailles ou les primes que les Sociétés de secours mutuels allouent à leurs adhérents en cas de maladie. Cette garde-malade avait-elle donc intérêt à abréger les jours de ceux qu'elle soignait pour gagner sa vie! Ainsi que Margarethe Gottfried, c'était, au dire de tous, une menteuse invétérée. Son avocat déclara que c'était une malade et une inconsciente ; sur le banc même des accusés, elle présenta une crise convulsive d'aspect hystériforme et on fut obligé de l'emmener du prétoire. Elle fut condamnée à la réclusion perpétuelle (3).
Le 22 janvier 1889, à Vairéas, dans l'arrondissement d'Orange, une couturière Thérèse Viers empoisonna, par vengeance, avec de l'acide sulfurique, un enfant que son amant avait eu de sa rivale. La Cour d’Assises de Vaucluse la condamna à cinq ans de travaux forcés (4).
Le 21 février de la même année, une domestique, Angéline Tranchet, fille-mère, dans la crainte de perdre sa place, se
(1) Voir plus loin, p. 116.
(2) Voir plus loin, p. 118.
(3) Voir Albert Bararzze. Causes criminelles et mondaines, 1885. (4) Gazette des tribunaux, k mai 1889.
débarrassa de son enfant en lui faisant absorber du laudanum. Elle fut condamnée par la Cour d'Assises de la Seine à la même peine que Thérèse Viers (1). En 1889 encore, à Bourges, une aubergiste empoisonna le fils de son concurrent, un petit garcon de six ans.
En 1891 fut jugée l'empoisonneuse d'Ain-Fezza, Hélène Daniloff, qui, à l'instigation de son amant, et pour pouvoir l'é-
Fig. 7. — Mue Joniaux. (Extrait de l'ouvrage de M. Camille GRaNIER. La Femme criminelle, Paris, 1906. O. Doin, éditeur).
pouser, empoisonna son mari M. Weiss avec de la liqueur de Fowler. Condamnée par la Cour d'Oran à dix ans de réclusion, elle s'empoisonna dans sa prison à l’aide d'une boulette de strychnine : le jour de son arrestation, elle avait, d’ailleurs, déjà tenté d'en finir avec la vie, en avalant la liqueur de Fowler dont elle avait fait provision pour son mari. Son amant, Roque, arrêté, se fit sauter la cervelle (2).
(1) Gazette des tribunaux, 24 juillet 1889.
(2) Dr Emile Laurexr. L'année criminelle, I891, p. 239. — Gazette des tribunaux 20 et 30 mai 1891.
Le 23 septembre 1892, comparut devant la Cour d’Assises du Morbihan une fille-mère de l’île de Groix, qui, en lui donnant des bonbons trempés dans de l'acide sulfurique, empoisonna sa petite fille âgée de deux ans.
En 1893, la Cour d’Assises des Bouches-du-Rhône condamna à mort Marie-Delphine Blanc, femme Carmagnole, qui avait empoisonné son mari avec de la liqueur de Fowler et la Cour d’'Assises de l'Aube condamna aux travaux forcés à perpétuité,
F1G. 8, — Mne Rachel Galtié.
Amélie Marot, femme Raymond que l'acide arsénieux avait aidé à se débarrasser de son mari et de son beau-frère. En 1894, Noémie Rolland, femme Oulmière, ayant tué son mari en lui faisant absorber de l’arséniate de soude, fut condamnée à dix ans de travaux forcés par la Cour d’Assises du Tarn.
C’est le 6 janvier 1895 que fut jugée M°®*° Joniaux, l'empoisonneuse d'Anvers, accusée d'avoir empoisonné, par cupidité, sa sœur, Léonie Alblay, son oncle maternel, M. Jacques Van den Kerckove, ancien sénateur du royaume de Belgique, el son frère, Alfred Alblay, tous trois morts subitement chez elle en
1892, 1893 et 1894. Elle avait fait contracter à son frère et à sa sœur des assurances sur la vie pour un total de 170 000 francs, assurances dont elle payait elle-même les primes. Son oncle était sur le point de se marier et de reconnaitre un fils naturel, ce qui lui enlevait tout espoir d'héritage. Tous ces crimes avaient été commis avee de la morphine. M°° Joniaux, condamnée à mort, vit sa peine commuée en celle de la réclusion perpétuelle (4).
C'est dans le même but que Rachel Galtié, l'empoisonneuse de Saint-Clar, empoisonna son mari, son frère et sa grand’'mère, et cette affaire présente de nombreuses analogies avec celle de M" Joniaux. A la suite d'une expertise mentale de MM. Anglade, Pitres el Regis qui conclurent à l'hystérie et à la responsabilité atténuée de l’accusée, elle fut condamnée à vingt années de travaux forcés par la Cour d’Assises du Gers, le 30 octobre 1904 (2).
Enfin, le 10 juin 1905, confirmant le jugement rendu une première fois par la Cour d’Assises des Bouches-du-Rhône le 17 décembre 1904, la Cour d'Assises du Var condamna aux travaux forcés à perpétuité Alice Martorell, veuve Massot, et condamna son amant, Edouard Hubac, à vingt ans de la même peine, tous deux ayant été reconnus coupables de l'empoisonnement de M. Massot, officier de la marine marchande.
(A) De RyekÈre. L'affaire Joniaux (Bibl. de Criminologie, 1895). (2) Voir plus loin, p. 138.