‹ Dégénérescence mentale et hystérieChapitre 15 sur 50 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les crimes d’empoisonnement semblent donc être le triste apanage de la femme : elle les accomplit souvent et les inspire presque toujours. [ls présentent entre eux une analogie frappante et semblent, jusque dans leurs moindres détails, être copiés les uns sur les autres. Cette analogie, la peur inspirée par ces crimes, la facon soudaine dont le public apprend qu’une femme, hier encore citée en exemple, est une terrible empoisonneuse, toutes ces circonstances jointes aux faits et gestes qui. entourant l'acte criminel, viennent le rehausser de cette mise en scène froidement cruelle, ont toujours fait considérer les empoisonneuses comme des monstres, comme des énigmes psychologiques. re

Un ancien auteur, Harless (1), a cru trouver une explication en décorant ces faits du nom de monomanie. Nous n'avons plus à notre disposition cette dénomination aussi commode que

(4) Cité par Krarrr-Esine. Médecine légale des aliénés, ad. A. RemonD. Paris, 1900, p. 341.

peu satisfaisante et force nous est, alin de trouver entre certains de ces cas un lien pathologique, de nous livrer à une étude approfondie des documents médico-légaux qui les concernent.

Châtelain (1), étudiant le cas de Marie Jeanneret, conclut « en face de cette organisation psychique extraordinaire et en tous cas anormale » que, en dehors de son état manifestement hystérique, cette empoisonneuse est une aliénée irresponsable atteinte de monomanie homicide. Legrand du Saulle (2), rapprochant le cas de Mrs Haggie de celui de Marie Jeanneret, déclare que « lorsqu'une hystérique réussit à donner la mort, c'est souvent à l’aide du poison ». Krafft-Ebing (3) réunit sous le qualificatif d'hystérie héréditaire les cas de Christiane Edmunds et de Marie Jeanneret et signale les liens communs qui les unissent à la marquise de Brinvilliers et à Gesche Gottfried. Cullerre considère Marie Jeanneret comme « une dégénérée héréditaire, hystérique, présentant, avec une lucidité intellectuelle à peu près complète, les plus élranges aberrations de la sensibilité morale (4) ». MM. Pitres, Anglade et Regis, enfin, dans un rapport récent sur l'état mental de l’empoisonneuse de Saint- Clar concluent à lhystérie.

En ce qui concerne les empoisonneuses dont nous venons de rappeler les noms, faut-il donc accuser l'hystérie, l'hystérie seule, d’enfanter ces psychologies complexes ? Gilbert Ballet et ses élèves Marquezy (5), Tabaraud (6), Roubinowitch(7), ont montré les relations étroites qui unissent l'hystérie à la dégénérescence mentale. « S'il est une névrose dans laquelle l'hérédité ne fasse pas l'ombre d'un doute, dans laquelle elle domine toute l'éliologie, c'est assurément l'hystérie, » écrivait Déjerine

(1) Annales médico-psychologiques, 1869, t. I, p. 248.

(2) LeGrann pu SauLLEe. Les Hystériques. Paris, 1883, p. 470.

(3) Krarrr-Emixc. Médecine légale des aliénés, trad. Remon», Paris, 1900, p. 339.

(4) A. Cuzrerre. Les frontières de la folie. Paris, 1888, p. 250.

@) M. Marquezy. L'homme hystérique. Bulletin médical, 1888, nos 68 et 69.

(6) TaBarauD. Des rapports de la dégénérescence mentale et de l'hystérie. Thèse, Paris, 1888.

(7) S. RousiNowrren. Hystérie mâle et dégénérescence. Thèse, Paris, 1890.

dans sa thèse d’agrégation (1). « On naît hystérique, on vit et on meurt hystérique, » disait Luys.

C'est aussi l'opinion de Georget (2), de Briquet (3), d'Hammond (4), de Legrand du Saulle (5), de Charcot, de Janet, de Vallon (6), et il est à peine besoin de rappeler les cas d'hystérie familiale cités par Bernutz(7), Hammond(4), Landouzy (8), Legrand du Saulle(5) et Gilles de la Tourette (9). Pour Legrain la majeure partie des hystériques, pour ne pas dire tous, sont des dégénérés et pour Colin (10) l'hystérique délinquant est un dégénéré. Dans une thèse récente, un élève de Régis, Pareau(11), revient sur les associations de la dégénérescence mentale et de l'hystérie et conclut que lorsqu'il y a dégénérescence et névrose, plus l’une est apparente, plus l'autre est atténuée.

Quoi qu'il en soit, on peut conclure avec Déjerine que « l'hystérie peut être considérée comme la plus héréditaire des névroses, qu'elle affecte des relations intimes avec tous les états névro- et psychopathiques, qu'elle peut s'associer, se combiner avec eux, qu'elle peut en être la transformation ou à son tour se transformer en eux, montrant peut-être mieux que n'importe quelle névrose les connexions qui la relient à la grande famille psychopathique (12) ».

L'hystérie qui vient ainsi s'associer à la dégénérescence mentale, la compliquer sans l’effacer, et modifier dans leur

(4) J. Derenine. L’hérédité dans les maladies du système nerveux. Thèse agrég. Paris, 1886, p. 118.

(2) GeorGer. Dictionnaire de Médecine. Paris, 1837.

(3) P. Briouer. Traité clinique et thérapeutique de l’'Hystérie. Paris, 1859.

(4) Hammonp. Traité des maladies du système nerveux, 1879.

(5) LecranD pu Sauzce. Les Hystériques. Elal physique el état mental. Actes insolites, délictueux et criminels. Paris, 1883.

(6) Charles Vazzon. La pathologie mentale au point de vue administratif et judiciaire, in Traité de Giceert-BaLLer. Paris, 1903, p. 1363.

(7) Bernurz. Dictionnaire de médecine et de chirurgie pralique, L AVE, 1874.

(8) Lanxpouzy. Trailé de l'Hystérie. Paris, 1846.

(9) Greces pe La Tourerre. Traité clinique el thérapeutique de l'Hystérie. Paris, 1894. (10) H. Cou. Essai sur l’élal mental des hystériques. Thèse, Paris, 1890.

(1) J. Pareau. Les dégénérés hystériques au point de vue médico-légal. Thèse, Bordeaux, 1899.

(42) J. Deere. L'hérédité dans les maladies du système nerveux. Thése agrég. Paris, 1886, p. 127.

forme sinon dans leur fond certaines de ses manifestations, justifie son existence tant par des symptômes qui lui sont propres que par une allure syndromique particulière. Dans l'hystérie, le fond mental domine toute l'histoire de la maladie. QIl faut, disait Charcot, prendre l’hystérie pour ce qu'elle est, c’est-à-dire pour une maladie psychique par excellence (1). » Et cette notion, développée en France par Charcot et son élève Janet(2), fut reprise en Allemagne par Moebius (3) et par Strümpell (4). Pour Lasègue, « la définition de l'hystérie n'a jamais élé donnée et ne la sera jamais » et Legrand du Saulle déclare impossible « d'exposer dogmatiquement un état pathologique qui n’est en somme qu'un protée(s) ». Pour Janet, « lhystérie est une psychose appartenant au groupe des maladies mentales par insuflisance cérébrale ; elle est surtout caractérisée par des symptômes moraux dont le principal est un affaiblissement de la faculté de synthèse psychologique ».

M. Babinski (6), essayant de dégager les troubles hystériques des autres symptômes de la dégénérescence mentale et de caractériser cette psychonévrose, en donne la définition suivante:

L'hystérie est un état psychique rendant le sujet qui s'y trouve capable de S'auto-suggestionner.

Elle se manifeste principalement par des troubles primitifs et, accessoirement, par quelques troubles secondaires.

Ce qui caractérise les troubles primitifs, c'est qu'il est possible de les reproduire par suggestion avec une exactitude rigoureuse chez certains sujets et de les faire disparaître sous l'influence exclusive de la persuasion. Ce qui caractérise les troubles secondaires, c’est qu'ils sont étroitement subordonnés à des troubles

(1) Guarcor. Leçons du mardi à la Salpétrière, t. 1, 1887, p. 205.

(2) Pierre Janer. L'automatisme psychologique. Paris, 1889. — Eltal mental des hystériques. Les stigmates mentaux et les accidents mentaux (Bibl. Charcot-Debove). Paris, 1893, 189%.

(3) Mogervs. Ueber den Begriff der Hysterie. Centralblatt für Nerven Heilkunde, XI, 1888, 403.

(4) SrrümPeLz. Ueber die Entstehung und die Heilung von Krankheiten durch Vorstellungen. Erlangen, 1892.

(®) LecranD pu SauLue. Les hystériques. Paris, 1883, p. 1.

(6) J. Baminskr. Société de Neurologie de Paris, séance du 7 novembre 4904.

primitifs. M. Babinski propose ensuite de remplacer ce nom d'hystérie, qui n'a d'autre mérite que celui de rappeler une étiologie erronée, par celui, étymologiquement d'accord avec sa définition, de prthiatisme (de « raw » persuasion et «uxr65 » guérissable).

Dans un article récent, Dutil et Laubry (1) acceptent cette définition, qui fait de l’hystérie une maladie mentale dont les manifestations sont secondaires à des phénomènes psychiques : suggestion, auto-suggestion et persuasion. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner de l'association si fréquente de la dégénérescence mentale et de l'hystérie, puisque cette affection est sous la dépendance de la suggestibilité qui peut être considérée comme un vérilable symptôme mental de la dégénérescence. Ainsi que l'écrivait Gilles de la Tourette (2), « l'hystérique pourra donc plus que tout autre présenter les stigmates psychiques de la dégénérescence mentale. » Pour M. le P' Joffroy, « l'hystérie est l'une des formes de la dégénérescence mentale ».

Sous le nom de dégénérés hystériques, il faut donc entendre ces malades qui, à divers stigmates physiques et psychiques de la dégénérescence, associent, sous l'influence de leur hypersuggestibilité, ces manifestations psychonévropathiques fonctionnelles, passagères et curables par la persuasion, que l’on a groupées sous le nom d’hystérie. Au cours de cette étude, nous distinguerons, chez nos malades, des autres symptômes clininiques de la dégénérescence mentale, ces accidents hystériques qui, bien que de nature dégénérative, ont une allure syndromique particulière. Tous les troubles psychiques qu'on observe chez les hystériques ne dépendent pas de l’hystérie, écrit M. Gilbert Ballet (3). En effet, beaucoup des auteurs qui ont décrit l’état mental des hystériques lui attribuent des symptômes qui, ainsi que le fait remarquer Cullerre (4), «s'appliquent à d’autres

(1) Traité de Médecine de BoucaarD et BrissauD, €. X, p. 665.

(2) Greues pe LA Tourerre. Traité clinique et thérapeutique de l'Hystérie. Paris, 1891, p. 492.

(3) Grcserr Bazcer. Rapports de lhystérie et de la folie, 1894.

(4) A. Cuzcerre. Les frontières de la folie. Paris, 1888, p. 222.

sujels mal équilibrés, mal doués moralement, rentrant dans la erande classe des héréditaires. » Ce quiles en distingue, ce sont les stigmates de la crande névrose, ce sont les manifestations physiques, somaliques (attaques, paralysies el contractures, tremblement, troubles sensitifs,... etc.) qui se produisent secondairement, sous l'influence de l’auto- ou de l'hétéro-suggestibilité du sujet.

Nous n’envisagerons ici que des empoisonneuses sur lesquelles un diagnostic médical aura déjà été porté par d'autres. Cela nous obligera à laisser dans l'ombre des faits extrêmement intéressants, il est vrai, mais les dimensions d'une thèse ne nous permettraient d’ailleurs pas de publier 7 extenso les documents qui les concernent. Cela nous permettra, par contre, d'éviter le danger de diagnostics rétrospectifs toujours un peu hasardeux ; car les documents considérés n'ayant pas été pris dans un but médical présentent des lacunes qu'il est impossible de combler.

Ce qui va suivre s'applique done uniquement à des empoisonneuses bien déterminées (et les faits que nous avons à considérer ici sont exposés dans le chapitre suivant). Ces empoisonneuses sont des dégénérées hystériques et présentent à ce titre les particularités suivantes:

Dans les antécédents héréditaires de ces accusées reconnues coupables du crime d'empoisonnement se retrouve l’origine de leur tare psychopathique. Le grand-père maternel de Mrs Haggie élait mort aliéné, sa mère était une débile et était sujette à de fréquentes crises de larmes, un de ses frères avait déjà présenté deux fois des épisodes délirants. Christiane Edmunds était la fille d'un paralytique général, la nièce d’un épileptique aliéné, la sœur d'une hystérique qui essaya d’attenter à ses jours: son grand-père mourut dément et paralysé et une de ses cousines était une débile. Marie Jeanneret était également une hérédilaire : une de ses arrière-grand'mères présentait des troubles délirants à chacune de ses grossesses, une grand'lante hypocondriaque s'était suicidée et la fille de celle-ci, non moins hypocondriaque, élait étroitement surveillée à ce point de vue ; son

grand-père maternel hypocondriaque mourut subitement dans des circonstances si mystérieuses que lout le monde pensa à un suicide ; un autre de ses parents était sujet à des accès de mélancolie. Dans les antécédents de Rachel Dupont, femme Galtié, moins riches, il faut l'avouer, que ceux que nous venons d'énumérer, nous trouvons cependant la consanguinité du père et de la mère (cousins germains) el une hérédité neuro-arthritique ; la grand'mère maternelle fut en outre atteinte d'épilepsie tardive. M#* Galtié présente d'ailleurs quelques stigmates physiques de dégénérescence consistant en une voûte palatine ogivale, une lobulation insuflisante du pavillon de lorei 11 coïncidant avec une syndactylie peu marquée aux mains, it évidente aux pieds.

Voyons maintenant quelles furent, chez ces dégénérées héréditaires les manifestations de la psychonévrose hystérique et sous ce nom nous désignerons seulement celles de ces manifestations auxquelles peut s'appliquer la définition de M. Babinski. Les plus courantes de ces manifestations sont les attaques, qu'elles soient représentées par la grande ou la petite attaque d'hystérie, par des vertiges, des syncopes, des attaques de sommeil ou d'automatisme ambulatoire. Nanette Schænleben, après avoir avoué son crime, fut en proie à une crise nerveuse telle, qu'il fallut l'emporter 4 tribunal. Mrs Haggie qui, dans l'enfance, avait été plusieurs fois atteinte de onbrned es Convulsifs, eut, dans une église, cinq ou six ans avant son procès, une violente crise convulsive. Christiane Edmunds qui, dans l'enfance, était sujette à des attaques de somnambulisme, parait avoir présenté des phénomènes convulsifs. Marie Jeanneret avait des évanouissements fréquents et, d'après le rapport de MM. Badan, Duval et Olivet, était sujette à « des crises nerveuses avec perte partielle ou complète de la connaissance pendant un temps plus ou moins long (quelques minutes ou quelques heures) » ; ces crises, qui se produisirent en prison, ont été également observées par le D'° Goudet qui soigna l’accusée antérieurement à son arrestation. Rachel Dupont enfin, présentait des évanouissements dont quelques-uns furent constatés par des

témoins et pour lesquels sa mère déclara l'avoir fait soigner lorsqu'elle était jeune fille par le D' Bergonié, de Bordeaux.

Des autres /roubles moteurs présentés par les hystériques, paralysies et contractures, les premiers furent observés chez nos malades. Christiane Edmunds eut en 1853 une attaque de paralysie hystérique et Jeanneret avait été atteinte de paralysie des extrémités et de paralysie des sphincters.

Les troubles sensitifs, anesthésies et hyperesthésies, sont représentés dans les deux seuls cas où leur examen fut fait. Marie Jeanneret avait une anesthésie manifeste de la sensibilité générale et « paraissait se complaire aux traitements les plus douloureux, comme de se faire brûler au fer rouge ». Elle présenta des troubles de la sensibilité spéciale consistant en une amaurose qui survint à plusieurs reprises et des hyperesthésies aboutissant à des névralgies tenaces contre lesquelles elle eut recours aux pointes de feu. D'après le rapport des experts, Rachel Dupont présenta une anesthésie cutanée totale et généralisée au contact, à la douleur, et à la température, une aboli. tion totale de la sensibilité profonde, presque totale de la sensibilité électrique. La sensibilité de la muqueuse buccale, pharyngée, de la conjonctive, est abolie, celle de la muqueuse nasale est diminuée. Le champ visuel est rétréci concentriquement des deux liers environ. Les réflexes cutanés sont abolis ou profondément modifiés et les réflexes tendineux sont exagérés. La sensibilité génitale est, dit-elle, abolie et cette malade serait d’une frigidité absolue.

Citons encore d’autres symptômes considérés comme hystériques : Marie Jeanneret était sujette à des vomissements périodiques paraissant liés aux périodes menstrueiles et présenta dans l'enfance des phénomènes névropathiques mal définis que l'on qualifia du nom de fièvre nerveuse. Rachel Dupont fut soignée pour de l'asthme nerveux et eut, à trois reprises différentes, des accès de vomissements non motivés ; un quatrième accès survint même à l’occasion d'une tentative d'allaitement et servit de cause à la mère pour cesser d’allaiter son enfant.

Tous ces syndromes hystériques sont sous la dépendance de

la suggestibilité du sujet. Nous reviendrons plus loin sur cette suggestibilité qui est un des stigmates de cet état mental des dégénérés hystériques que nous allons maintenant passer en revue.

Afin de présenter ces faits méthodiquement, nous étudierons cel état mental en passant successivement en revue les troubles de l'intelligence, les troubles-de l'émotivité et de la volonté, et les troubles de la sensibilité, en ne nous dissimulant pas ce que cette division a d'arbitraire et en l’adoptant seulement pour faciliter la description. Dans cet état mental des sujets que nous envisageons, c'est certainement la sphère intellectuelle qui est la moins touchée. Une seule des empoisonneuses dont nous rapportons l'observation est une débile, Mrs Haggie. Les autres appartiennent à cette grande classe des dégénérés dits supérieurs, dont le niveau mental n'est pas à proprement parler abaissé, mais qui se distinguent par un manque d'harmonie, un déséquilibre entre leurs diverses facultés. Ces déséquilibrés, peu atteints dans la sphère intellectuelle et qui présentent par contre des troubles marqués du caractère et de lémolivité, présentent dans la sphère intellectuelle elle-même des inégalités et des contradictions. Leur intelligence, par moments {rès active, conservée dans ses moyens, mais déviée dans son but, mise au service d’une imagination toujours en travail, leur fait, à côté d'actes accomplis avec une finesse et une adresse remarquables, commettre des maladresses inattendues. Toutes étaient aussi adroites à simuler la bonté, la sincérité, la loyauté, la candeur, la piété et cet état d'esprit capable d’inspirer la contiance, qu'à dissimuler leurs intentions et leurs lentatives. Le nombre des crimes commis par la plupart d'entre elles, sans être effleurées d'un soupçon, sufirait à le prouver. Par sa piété et son humilité feintes, Nanette Schœnleben avait su obtenir lestime de {ous et, lorsqu'elle eut décidé de se faire épouser par M. Gebhard, elle fut assez adroite pour le faire réconcilier avec sa femme afin d'attirer dans la maison celle dont la mort devait lui donner la place. Renvoyée ensuite de chez lui, elle put, jusqu'au dernier moment, se montrer attentive, zélée et complaisante

pour tous. Marie Jeanneret implorait pour qu'on fit venir un médecin au chevet de ses victimes, elle s'impatientait de ne pas le voir arriver assez vite. En présence des médecins et des personnes dont elle recherchait l’estime, elle se montrait douce, bonne, compatissante, aux petits soins pour ses victimes. Lorsque celles-ci étaient mortes, elle veillait leurs cadavres, faisait elle-même leur dernière toilette et conservait comme un pieux souvenir une mèche de leurs cheveux. L'habileté déployée par Rachel Dupont pour éloigner du chevet de son frère la maîtresse de Gaston et faire croire ensuite que ce décès était dû à un suicide a été bien indiquée dans le rapport des experts. Étant enfant, Rachel était d'ailleurs considérée par son institutrice comme une élève intelligente. Nous verrons plus loin avec quel à-propos elle avait eu l'idée de préparer ses actes par l'exposé de pressentiments et de rêves simulés. N'imaginat-elle pas de mettre le feu afin d'occuper tout le monde dans la maison où elle put ainsi, sans témoins, s'emparer des bijoux qu'elle convoitait ?

Et, à côté de ces raffinements de ruses, des m»aladresses flagrantes, inattendues, viennent représenter la brèche par où s'écroulera cet édifice savant de mensonge et d’hypocrisie. Le 1°" septembre 1809, chez M. Gebhard, tout le monde fut malade après avoir bu de la bière servie par Nanelte et cette maladroite tentative d'empoisonnement d’une aussi nombreuse compagnie éveilla les soupcons des amis du maître de la maison. La même Nanetle, en quittant celte maison d'où on la chassait, sert à ses maîtres du chocolat empoisonné et remplit, avant son départ, les salières avec de l’arsenic. « C'est pour porter bonheur à ceux que je quitte », dit-elle, le sourire aux lèvres, et elle part, laissant derrière elle ce témoignage de son crime. Marie Jeanneret, qui avait eu le loisir d'étudier sur ses nombreuses victimes les effets de son poison favori, n'avait-elle pas l’imprudence d'échanger avec son entourage ses impressions sur l’état des malades, en basant les siennes sur la dilatation de leurs pupilles: € La Junod à son affaire, disait-elle à une voisine, ses pupilles se dilatent. »

Rachel Galtié portait les bagues qu'elle avait volées et ne les retirait qu'en présence de leur ancienne propriétaire. À côté du cadavre de son frère, on la surprit, flirtant avec un jeune homme de vingt ans.

Les troubles de Pémolivité et de la volonté sont également très marqués chez ces sujets, et le plus fréquent d’entre eux est la débilité de la volonté, décrite par tous les auteurs qui se sont occupés de l’état psychique dans hystérie. « Les hystériques, disait Huchard, ne savent pas, ne peuvent pas, ne veulent pas vouloir. » Cette aboulie entraine des troubles de l'attention comme en présentait Rachel Galtié et surtout cette suggestibilité qui, nous lavons dit, est la caractéristique de l'état hystérique et tient sous sa dépendance la plupart des manifestations de. la psychonévrose. Cetle auto- et hétéro-suggestibilité, cette aptitude à la persuasion sont donc très importantes à considérer et nous avons examiné plus haut les troubles dont elles sont responsables. Elles se manifestent encore dans les actes de la vie journalière et Marie Jeanneret, sous l'influence de son entourage, refusa de se marier avec un jeune homme qu'elle aimait. La directrice de la pension où Rachel Dupont était élève nous la représente comme « étant d'un caractère faible, sans volonté et susceptible de se laisser influencer et diriger par une personne qu'elle affectionnerait ». Il y a plus encore et c’est dans l'esprit d'imitation de ces dégénérés hystériques qu'il faut chercher l’origine de ces épidémies hystériques sur lesquelles nous aurons l’occasion de revenir. Grâce à cette débilité de la volonté, ces désiquilibrés deviennent « le jouet de leurs caprices, de leurs convoitises, de leurs impulsions et de leurs fantaisies (4) Cette aboulie contraste d’ailleurs parfois, chez eux, avec une ténacité surprenante. « Malgré la mobilité de leur esprit, écrit Cullerre, elles font preuve, à propos de certaines de leurs idées, d'une persévérance et d’une ténacité extraordinaires (2 >). » Au début de ce travail, nous avons dit ce que le crime d'empor-

(A) Krarrr-Enixc. Trailé clinique de psychiatrie, trad. E. Laurenr. Paris, 1897, p. 584.

(2) A. Guerre. Traité pratique des maladies mentales. Paris, 1890, p. 451.

sonnement en lui-même exige de ténacité patiente, il serait donc fastidieux de donner des exemples et M. Galtié, d’après la déposition d'un témoin, disait de celle dont il devait être la première victime qu'elle avait « une tête de fer ».

Il nous reste maintenant à passer en revue les divers troubles de la sensibilité el du caractère. On pourrait presque soutenir que, par définition, le crime d’empoisonnement suppose leur existence. Les troubles de la sensibilité proprement dite sont exactement parallèles aux troubles de la volonté. A la débilité de la volonté, à l'aboulie correspond l’anesthésie affective et morale ; à l'entêtement, la ténacité, qui sont en quelque sorte des paraboulies, font pendant des paresthésies constituées par une sensiblerie, une impressionnabilité, une affectivité excessives autant que peu durables et qui sont à la sensibilité ce que l’entêtement est à la volonté.

Sans cette anesthésie affective et morale, l'empoisonneuse ne pourrait concevoir el pourrait encore moins mettre à exécution un projet dont la réalisation demande des jours, quelquefois des semaines et qui, pendant cette période, est un crime de tous les instants. Et cette insensibilité, cette impassibilité se continuentaprès Le crime, pendant le procèset pendant la condamnation. Marie Jeanneret restait « froide et impassible » après avoir commis ces empoisonnements que rien ne motivait: pendant les débats, elle répondit à toutes les questions avec un calme, un sang-froid qui élonna ses juges et, d'une voix ferme, donna avec précision les délails qu'on lui demandait. Tout le monde remarqua l'indifférence, la tranquillité de Rachel Dupont après la mort de ses victimes; rien chez elle qui permit de supposer du remords, où tout au moins une douleur morale sincère, et cette attitude souriante, aimable, docile, persista après son arreslation. Lorsqu'on lui parle de ses vols: « ce n'était pas sérieux », dit-elle en éclatant de rire. À l'audience, sa voix est sèche, froide et c'est à peine si des soucis de coquetterie lui font faire quelques gestes. Il semble vraiment qu'elle assiste en spectatrice à ce drame dont elle est l'héroïne et, à l’occasion d'un incident d'audience, si elle laisse glisser son voile, c’est

pour masquer un accès de fou rire. Pendant la délibération du jury, cette étrange femme, qui pouvait quelques minutes plus tard s'entendre condamner à mort, fumait une cigarette en compagnie des gendarmes et récevait son avocat, le sourire sur les lèvres. Qui done a dit que le crime d’empoisonnement était le crime des Tâches? Sans rappeler iei les exemples de la Brinvilliers et de la Voisin, était-elle lâche Christiane Edmunds qui préférait être condamnée que de passer pour folle? Était-elle lâche Nanette Schænleben qui, arrivée sur l'échafaud, sans manifester aucun repentir de ses crimes, € fit une belle et ironique révérence au magistrat chargé d'assister à l'exécution et une autre au bourreau ».

Et cette absence totale de sensibilité, même pour ce qui la concerne, fait comprendre l’inaffectivité d’une Rachel Dupont, qui n’a jamais aimé personne et qui, auprès du lit de mort d'un frère qu'elle vient de tuer, se laisse embrasser par un «flirt » dont elle rira elle-même à l'audience !

Déséquilibrées de l'intelligence, déséquilibrées de la volonté, ce sont aussi des déséquilibrées de la sensibilité et de l'affectivité. Si, à un moment quelconque de leur existence, elles sont capables de ressentir quelque chose, elles se montrent immédiatement d'une #mpressionnahilité exagérée dans ses motifs comme dans ses manifestations extérieures. Si elles sont capables d'affectivité, elles auront de ces passions dont l’exagération n’a d'égale que la fragilité. « Ce qu'il y a de plus constant chez les hystériques, disait Sydenham, c'est leur inconstance. » Elles se laissent entrainer sans réflexion aux impressions du moment: elles ont des tendresses ou des haines peu justifiées (1). » Nanette Schænleben, mariée, lut Werther. « L'impression que ce livre produisit sur moi fut si grande, dit-elle à ce propos, que pendant longlemps, je ne fis que pleurer. Si j'avais eu un pistolet, je me serais probablement tuée. » Marie Jeanneret, écrit le D: Badan, était très impressionnable.

(1) A. Prores. Leçons cliniques sur l'hystérie el l'hypnotisme. Paris, 1891.

Le caractère général de ces anormales est ce que le font les troubles de la sensibilité et de la volonté. Le premier trait en est la mobilité et la contradiction dans les sentiments et dans les idées. Tout chez ces êtres anormaux n'est que contradictions. Leur imagination, fertile en ruses, abonde en maladresses ; leur volonté, habituellement inexistante, se manifeste parfois indomptable ; leur inaffectivité est quelquefois émaillée d’ensgouements et de haines aussi soudains qu'injustiliés et tous leurs sentiments, mobiles et fugitifs, se succèdent et se contredisent sans cesse sous l'influence de leurs passions, de leurs convoitises ou de l'inspiration du moment. Toutes, comme Christiane Edmunds, passent sans motif du rire aux larmes. Marie Jeanneret passait subitement d'accès de tendresse et d'affection à des explosions de colère et à des flots d'invective. Est-il besoin de parler de mobilité des sentiments lorsqu'il s'agit de Nanette Schænleben qui, divorcée, épousa une seconde fois son mari ?

Cette versatilité dans les sentiments et dans les idées, cette atarie de l'état mental, dont leur entourage a tant à souffrir, les fait considérer par tous comme des esprits bizarres, compliqués, incompréhensibles. Et, dit Janet, « leurs enthousiasmes passagers, leurs désespoirs exagérés el si vite consolés, leurs convictions irraisonnées, leurs impulsions, leurs caprices, en un mot ce caractère excessif et instable, nous semblent dépendre de ce fait fondamental qu'elles se donnent toujours tout entières à l’idée présente, sans aucune de ces réserves, de ces restricetons mentales qui donnent à la pensée sa modération, son équilibre et ses transitions (1) ».

Après cette mobilité des sentiments, la note dominante de leur aractère, c'est un égoisme pathologique, poussé à l'extrême et qui parait être la raison de leur ambition et de leur orgueil. Nanette Schænleben était profondément blessée de recevoir des ordres de ses maîtres et se faisait un point d'honneur de les

(1) Pierre Janer. Contribution à l'étude des accidents mentaux chez les hystériques. Thèse, Paris, 1893, p. 275, 276.

enfreindre. Plus tard, à Neumarkt, elle tenta de se faire épouser par un vieux débauché, officier d'un haut grade, afin, dit-elle, « de recouvrer son vrai rang dans la vie et de s'entendre appeler Votre Excellence avant de mourir ». Jeanneret mettait son point d'honneur à « en savoir plus que les médecins ».

Leur imagination féconde, mise au service de cet égoïsme morbide, aboutit à ce besoin du merveilleux, de l’extraordinaire, à ce besoin de se faire remarquer, ce souci de la mise en scène qui est caractéristique des dégénérés hystériques. A 20 ans, Naneîte Schæœnleben « n'aspire qu'à se rendre intéressante, qu'à fixer les regards, qu'à sortir de son humble condition ». Plus tard, après avoir obtenu la réconciliation de M. Glaser avec sa femme, elle prépara une grande fête pour recevoir sa future victime. En l'honneur de ces époux de cinquante ans, « tout le village élait sur pied, la façade de la maison décorée de guirlandes, le lit nuptial jonché de fleurs et orné d’un distique allemand à la louange des époux ». Nanette unissait ainsi, à son goût de la mise en scène, la simulation nécessaire pour masquer son coupable projet. Sa tentative de suicide porte encore ce cachet théâtral. Lorsqu'elle résolut de se jeter à la rivière, elle se fit accompagner par sa domestique et, sur les rives, un livre de poésies à la main, elle se laissa glisser dans l’eau en un endroit pas trop désert, en prononcant ce vers :

La vie est un fardeau dont la mort nous délivre.

Cet égoisme explique encore leur insensibilité et leur imaffectivité. Elles s'aiment trop pour aimer les autres et ainsi que le disait M. Charpentier (1), celles sont insensibles à tout ce qui ne les intéresse pas et rien ne les intéresse en dehors de Paltention qu'elles sollicitent de leurs ambitions et de leurs désirs non satisfaits. » Il explique encore les actes de cruauté froide, inutile, dontelles sont capables : telle Rachel Galtié qui, dans l'enfance, sans savoir pourquoi, s'amusa à crever les yeux à un oiseau. « La

(1) V® Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France. Ulermont- Ferrand, 6-11 août 1894.

cruauté est la volupté de l’égoïsme », écrivait Prévost-Paradol (1).

A la vanité évidente de ces dégénérés hystériques, s'ajoutent la malignité et la perversité. La vanité très fréquente chez les déséquilibrés et les débiles, la malignité qui, selon M. Dupré, est une des formes de l'instinet de destruction, et la perversité s’allient ensemble pour aboutir aux diverses manifestations de ce qu'on a appelé la folie morale, la € moral insanity » de Prichard. Les sujets que nous envisageons pourraient être considérés comme de véritables fous moraux, mais ce terme assez vague ne rendrait pas un compte exact de leur situation nosographique. Aux stigmates moraux de la dégénérescence qu'ils présentent, s'ajoutent, non seulement les autres stigmales mentaux que nous avons éludiés, mais encore et par-dessus tout les manifestations de la grande psychonévrose,qui sont comme la signature et l’extériorisation des troubles profonds de létat mental. Ainsi que l'écrit Schüle, lorsque, dans les cas graves, l'hystérie détermine cette altération particulière de la moralité, « ce symptôme représente « l'élément dégénératif » du tempérament hystérique (2).

« La mytlhomanie, décrile récemment par M. Dupré, est l'expression courante de cette altération de la moralité. C'est « la tendance pathologique, plus ou moins volontaire et consciente, au mensonge el à la eréation de fables imaginaires (3) ». Tous ces dégénérés hystériques sont des mythomanes. « Un trait commun caractérise ces malades, disait Tardieu : c’est la simulation imstinctive, le besoin immodéré, incessant, de mentir sans but et sans objet, uniquement pour mentir, et cela, non seulement en paroles, mais encore en actions, par une sorte de mise en scène où l'imagination joue le principal rôle, enfante les péripéties les plus inconcevables, et Les porte parfois aux extrémités les plus funestes (4). » Certains de ces

(1) Prévosr-Paranoz. Essais de politique et de littérature. Pensées diverses.

(2) Seuuce. Traité des maladies mentales, traduction française. Paris, 1888.

G) E. Duprë. La mythomanie. Etude psychologique et médico-légale du mensonge et de la fabulation morbides. Bulletin médical, 1905, nos 23, 25, 27.

(4) Tarpieu. Elude médico-légale sur la folie. 2 édit. Paris, 1880.

mensonges paraissent enfantins par la facilité avec laquelle ils sont mis en évidence. A la question posée à toute condamnée pour savoir si elle est enceinte, Christiane Edmunds répondit «oui »: l'examen eut vite fait de prouver le contraire. Nanette Schænleben protestait encore de son innocence au moment où l’'exhumalion des cadavres et leur autopsie fournissaient d'irrécusables preuves de ses crimes.

Le D' Dor déposa qu'il regardait Marie Jeanneret comme « menteuse, perverse et méchante ».Certains de ces mensonges, ainsi que le fail remarquer Escande de Messières (1), ne sont d'ailleurs que des pseudo-mensonges, s'expliquant par l'autosuggeslibilité, l'hétéro-suggestion, les troubles de la conscience et de la mémoire. Il serait fastidieux de multiplier ces exemples de mensonge et de simulation qui revêtent souvent l'aspect de la médisance et de la calomnie, cet « empoisonnement moral qui ne tue pas le corps mais qui tue l'honneur », disait M° Decous, Avocat général à la Cour Royale de Limoges, à l'occasion du procès de Marie Cappelle. L'envoi de lettres anonymes en est une des formes. Christiane Edmunds, après avoir causé la mort d'un enfant à l’aide de bonbons empoisonnés, envoya plusieurs fois au père des lettres anonymes l'incitant à provoquer une enquête judiciaire contre le marchand de chocolat, dans le but d'attirer sur ce marchand les soupçons qui planaient sur elle. Quelques lettres anonymes furent également écrites par M°° Galtié.

Avant de terminer cel exposé des symptômes de la dégénérescence mentale présentés par ces malades, et pour le compléter, rappelons les tendances à l'hypocondrie et aux idées de persécution présentées par Marie Jeanneret, qui se disait continuellement entourée d’envieux et de malveillants et qui accusail sa famille de créer autour d'elle l'isolement dans un but de cupidité. C'était en outre une toxicomane. Nanette Schænleben

(1) Escanoe pe Messières. Les rêves chez les hystériques. Thèse, Bordeaux, 1895. (2) Th. Anpreu, De l’irresponsabilité des hystériques en matière criminelle. Thèse Toulouse, 1905.

déclarait qu'elle n'aurait jamais pu résister à la tentation d’empoisonner encore.

Rachel Galtié, dont les perversions instinctives se manifestèrent dans l'enfance par cet acte de cruauté que nous avons cité, aurait eu, à seize ans, d’après Andreu, l'impulsion violente de jeter une de ses amies dans un précipice.

Cette étude des symptômes présentés par ces dégénérés hystériques nous montre que cet état morbide, constitué par l’association de la dégénérescence mentale et de l'hystérie, semble renfermer tous les éléments mentaux nécessaires aux empoisonneuses pour pouvoir concevoir leurs crimes et les mener à bien. Loin de nous l'idée de généraliser cette conclusion et de vouloir considérer toutes les empoisonneuses comme appartenant à cette catégorie, mais l'étude des faits montrera qu'un certain nombre d’empoisonneuses présente dans laccomplissement de leurs actes de nombreuses analogies avec celles dont nous venons d'étudier l’étal mental.

D'autre part, ces faits venant à l'appui de lopinion de M. Colin, montrent une fois de plus que Fhystérique délinquant est un dégénéré. Étant donné la rareté des crimes commis par les hystériques, les faits que nous venons d'exposer et ladaplalion si parfaite ce cet état mental au crise d'empoisonnement, il nous semble se dégager de celte étude la notion que le poison est l'arme de choix de la dégénérée hystérique qui tue.

Élargissant un peu le cadre de nos investigations, sans toutefois perdre de vue les cinq observations qui ont servi de base à cet examen mental, nous nous proposons maintenant d'étudier quelques particularités intéressantes que présentent les actes considérés isolément. Nous n'avons fait porter cette étude que sur des cas ayant élé considérés déjà par des aliénistes comme appartenant à l'hystérie, mais d'autres empoisonneuses auraient pu entrer dans ce cadre: La Brinvilliers, M"° de Montespan dont nous avons rappelé plus haut la thanaltophobie et qui était sujette à des crises d'hystérie, de mème que Lydie Fougnies et que Van

der Linden l'empoisonneuse de Leyde. Marie Cappelle se fit porter à l'audience presque évanouie, dans une attitude théâtrale. Il est inutile d'insister sur les faits de mythomanie, les inventons d'une La Grange, les mensonges de Gesche Gottfried et de Van der Linden, les lettres anonymes de M"* Joniaux, les fausses révélations d'Hélène Jegado « cette servante de ferme que lon a justement surnommée : une nouvelle Brinvilliers, qui patiemment, obstinément, a voué à la mort, de 1833 à 1851, tousceux qu'elle approchait et qui, froidement, sans intérêt appréciable dans la plupart des cas, a empoisonné plus de trente personnes : « Partout où je vais, disait-elle, la mort me suit (1). » C'est À, monnaie courante du crime d'empoisonnement. Marie Cappelle était une professionnelle du mensonge. Elle avoua dans son interrogatoire du 3 septembre avoir déclaré faussement à son mari qu'elle avait pris du poison. Elle simula l’état hypnotique pour faire de fausses révélations calomnieuses contre une de ses amies, Et, comme chez les sujets que nous venons d'examiner, cette habileté côtoyait des maladresses : lors d'une des indispositions de son mari elle « demande quel est l'usage du pays quant aux veuves, si elles portent longtemps le deuil ».

Le vo/ lui-même semble être un trait d'union entre elles et beaucoup de ces empoisonneuses sont en même {emps des voleuses. Nanette vola une bague de prix à un enfant; Marie Jeanneret vola une bague à l’une de ses victimes; Rachel Galtié qui, à la pension, dérobait souvent des articles de bureau, des dessins et des gravures, vola de nombreux bijoux de 1900 à 1903 ; Marie Cappelle fut accusée d'un vol de diamants. La comtesse d'Orlamunde, Gesche Gottfried, Van der Linden, Hélène Jegado ont également des vols à leur actif (2).

L'acte en lui-mème, l'empoisonnement, est très souvent précédé ou accompagné de prédictions faites sous forme de pressentiments, de craintes ou d'exposé de songes, de rêves, qui

(4) Raoul Saurrer. Étude sur le crime d’empoisonnement. Thèse pour le doctorat en droit. Paris, 1896, p. 61.

(2) Camille Granier. La femme criminelle. Paris, 1906, p. 222.

constituent un moyen d’habituer l'entourage au fait qui va se produire, en même temps qu'ils satisfont le goût de ces déséquilibrées pour les événements romanesques et les interventions mystérieuses.

La Spara prédisait la mort de ses victimes. Lorsqu'on demanda à Nanette Schænleben pourquoi elle mettait tant de zèle à remplir les salières avant son départ: « C’est pour porter bonheur à ceux que je quitte », répondit-elle, phrase terrible, dernière menace de celle qui, en guise d'adieu, mettait de l’arsenic dans ces salières. « Je porte malheur, disait Hélène Jegado, partout où je vais, la mort me suit. » Et, au chevet de Perrotte Macé comme au chevet de Rose Tessier, elle annonçait leur mort prochaine. « Les médecins ne s’y connaissent pas, disaitelle, ils prétendent qu'il n'y pas de danger ; moi je la trouve bien malade. J'ai déjà vu mourir une femme de chambre au Bout-du-Monde, c'était tout pareil. » Et plus tard, son maître M. Bidard, lui ayant signifié que, si elle ne pouvait s'entendre avec Rosalie Sarrazin, l’autre domestique, elle devrait quitter la maison : « Je sortirai peut-être d'ici, répondit-elle, mais elle partira peut-être avant moi. »

En ce qui concerne Marie Jeanneret, M. Chatelain fait remarquer qu'avant la mort de chacune de ses victimes elle prédit ce qui arrivera. Marie Jeanneret, au moment où M"° Juvet était gravement atteinte, déclarait qu'elle était perdue, que toute consultation serait inutile pour elle, que sa fille avait la même maladie et que son fils Émile était aussi menacé. « Vous verrez que M°° Boucart jeune mourra comme sa mère, d'une fièvre à la tête », disait-elle plus tard. Elle fit de même pour M. Gros et pour la dame Légeret qu’elle empoisonna.

De même encore Gottfried, Van der Linden, de même M°° Lafarge manifestant ses craintes et ses pressentiments au moment précis où son mari reçoit les gâteaux empoisonnés qu'elle à pris soin de lui envoyer. Rachel Dupont déclarait que ses pressentiments ne la trompaient jamais. Elle le prouva lors de la mort de son mari, et, dans la suite, elle répondit à M. Delherm, l'agent d'assurances, qui déclarait absurde l'assurance

sur la vie qu'elle voulait contracter au nom de son frère « qu’elle avait le pressentiment que son frère mourrait avant le mois d'octobre, comme elle avaiteu le même pressentiment pour son mari, sa grand'mère et son fils ». Dans les derniers jours de la vie de son frère, « elle répéta maintes fois à sa belle-sœur qu'elle était certaine de n'avoir pas à payer un second trimestre de l'assurance ».

Ces prédictions font souvent appel aux réves : Nanette, trouvantchez M. Von S... l'ouvrage fatigant et les gages peu élevés, résolut de le quitter, « mais son ange gardien, déclare-t-elle, lui murmura à l'oreille de ne pas s’en aller sans une compensation » et cela lui suffit à expliquer son vol de bijoux. Pendant la nuit, disait M"° Lafarge, « je vois des tombeaux dans ma chambre, je vois un cimetière, oh! mon pauvre Charles, il va lui arriver du malheur, je vais recevoir de mauvaises nouvelles. »

En septembre 1902, Rachel Dupont déclarait à M°”° L... qu'elle avait fait un rêve affreux et, qu'avant la fin de l’année, un grand malheur arriverait. Le 1°" novembre 1902, elle raconta qu'à Casseneuil, la nuit, un ange lui était apparu et lui avait dit: « Sous peu, tu perdras ton mari et ton enfant. » Enfin, le plus bel exemple de ces prédictions sous forme de rêves est donné par la lettre suivante adressée par elle à M"*° L...

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