PIÈCE JUSTIFICATIVE N° XVII
Pensées sur mon cher mort.
26 janvier 1903.
ILest nuit pour moi, ma jeunesse et mes plus chères espérances sont ensevelies dans la nuit éternelle...
Après quelques moments d'un repos agité, et depuis longtemps je n'en connais point d'autre, je me réveille.
Heureux ceux qui ne se réveillent plus.
Pourvu toutefois que les songes effrayants n'épouvantent pas les morts dans le fond des tombeaux! Dieu! quel abime sans fin ! Épouvantable éternité ! c’est toi que mon œil rencontre, je n’en peux douter!
Le bonheur fuirait des cieux si la crainte de le perdre pouvait rentrer. Si le temps est arrivé d'une faute énorme dont le large tranchant coupe comme l'herbe des campagnes le bonheur des pauvres gens icibas, chacune des heures a aussi son glaive en main, elles vont, moissonnant nos plaisirs à mesure qu'ils naissent et se font un jeu cruel de détruire autour de nous tous les germes de bonheur ! avec quelle rapidité j'ai vu le mien décroitre et s'évanouir !... Le bonheur sur la terre, mot d'orgueil, j'ai cru le saisir et je n'ai embrassé qu'une ombre. Si l'on pesait les objets de ses désirs avant de s’y attacher, que d'amer-
O mort ! pourquoi ta chaine s'y attache-t-elle à un atôme et me choisitelle pour s'épuiser sur moi ! Le plaisir a fait avec moi un divorce éternel ! il ne vient plus s'unir à mes réflexions ; elles s’aigrissent toutes sur mon cœur et l’abreuvent d'amertume.
Je gémis sur les débris épars de mon bonheur; tous les objets qui m'avaient charmé, tous ces biens si chers dont je jouissais avec transport me font aujourd'hui trembler d’effroi, et chacun de mes plaisirs passés enfonce un trait dans mon cœur !….
Mais pourquoi me plaindre ! Combien d'infortunés nourris autrefois dans le sein des plaisirs, implorent aujourd'hui la main froide et lente de la charité et bien souvent l'implorent en vain.
Oh ! mon cher mort, mon Gaston adoré, dis, que fais-tu là-bas alors que moi je souffre ici Sans toi, tout me tue, tout m écrase, toin'y étant plus. C'est terrible ; ah! Ja mort frappe parfois des coups trop rudes pour notre pauvre nature humaine trop faible. Si ces lignes que j'écris pour toi devaient te parvenir. Oh ! quelle consolation ! Mais, non, rien, toujours la mort, le silence, la tombe, rien, jamais, c'est fini. Ah, pardonne-moi, j'ai encore Pierre, un souvenir vivant de notre amour, et quel enfant. — Ah, s’il t'est donné de le voir ! comme tu dois être malheureux de ne pouvoir vivre avec nous. Comme nous serions encore heureux !
Je prends aujourd'hui la résolution d'écrire sur un cahier dédié à toi, mon Gaston, toutes les pensées qui me viendront à ton sujet et je le donnerai plus tard à Pierre comme un gage de notre amour, hélas si
court. z (Rachel Duroxr, femme Galtié.)