‹ Dégénérescence mentale et hystérieChapitre 20 sur 50 · PIÈCE JUSTIFICATIVE N° XIX · texte numérisé non relu

PIÈCE JUSTIFICATIVE N° XIX

Margarethe Zwanziger dite Nanetle Schoenlehben (1).

En 1809, dans une partie de la Prusse appelée l'Oberland, habitait une veuve d'un certain âge et d’une excellente réputation, qui paraissait avoir éprouvé de grands malheurs, avant d'être réduite à coudre pour gagner Sa vie. Ses manières étaient modestes, douces et prévenantes; la crainte de Dieu, l'amour du prochain semblaient être les principes dominants de sa conduite ; son industrieuse activité la maintenait à peine au-dessus du besoin; aussi tout le monde la plaignait-il. Née à Nuremberg, elle se nommait actuellement Nanette Schænleben, mais son nom de fille était Steinacker. Visiblement au-dessus de sa position, son excellente renommée ne pouvait manquer de lui attirer des protecteurs, malgré son physique désagréable.

Au mois de mai 1808, un particulier aisé de Kasendorf, nommé Glaser, la prit pour gouverner sa maison, surla recommandation de son fils, qui avait eu quelques rapports avec elle et qui s'était fait une opinion très favorable du caractère et de la moralité de Nanette. La manière dont elle employa son influence sur ce nouveau maitre ne pouvait manquer de lui attirer l'approbation générale. Glaser, alors âgé de cinquante ans, vivait séparé de sa femme depuis plusieurs années, et les torts, d'après la rumeur publique, n'étaient pas du côté de celle-ci. Nanette entreprit d'amener une réconciliation entre les deux époux ; elle écrivit plusieurs lettres à Madame Glaser; elle engagea des amis communs à la seconder dans sa charitable entreprise, et, bien que protes-

(1) Revue Britannique, juillet 1847, p. 112. Locuste en Allemagne, Il. [(A) Dublin University Magazine].

tante, elle poussa le zèle jusqu'à envoyer de l'argent à un prêtre catholique, pour dire une messe dans cette pieuse intention.

Madame Glaser se laissa persuader, et, son mari se déclarant prèt à la recevoir à bras ouverts, elle partit pour Kasendorf, mais avee un poids sur la poitrine et de singuliers pressentiments, s'il faut en croire une lettre produite plus tard en justice et qu'elle écrivait à ses parents : « je ne puis vous exprimer, leur disait-elle, ce que j'éprouve. Il se passe dans mon cœur un combat inexplicable. Serait-ce le présage de quelque malheur ? »

Tandis que M. Glaser allait au-devant de sa femme, Nanette prépara unegrande fête pour la recevoir. Tout le village était sur pied, la facade de la maison décorée de guirlandes, le lit nuptial jonché de fleurs et orné d'un distique allemand'à la louange des époux. Tous deux parurent enchantés de ces nouvelles noces, et le replâtrage matrimonial promettait de durer quand Madame Glaser tomba malade et mourut, quatre semaines seulement après son arrivée à Kasendorf.

A peu de temps de là, Nanette passa au service de M. Grohmann qui habitait Sanspareil. C'était un fort bel homme, de vingt-huit ans seulement, mais sujet à de fréquentes attaques de goutte. Le dévouement que lui témoignait Nanette en pareilles circonstances paraissait admirable : cependant, malgré les tendres soins dé sa gouvernante, le jeune goutteux, songeant à prendre femme, employait les intervalles de répit à faire la cour à une dame que sa goutte n'effrayait pas. Tous les arrangements étaient faits, le jour même de la signature du contrat fixé, lorsque le fiancé tomba gravement malade, apparemment d’une goutte remontée. Nanette se surpassa en cette occurrence ; elle ne quitta pas un instant le chevet du malade, dont les souffrances furent affreuses ; sa mort lui fit verser des torrents de larmes. Il fallut bien les sécher pour chercher une autre place, qu'elle n'eut pas de peine à trouver ; partout on publiait ses louanges.

Madame Gebhard, se voyant sur le point d'accoucher, regarda comme une faveur du ciel l'entrée de Nanette à son service, mais, après une heureuse délivrance, les choses prirent tout à coup le plus fàcheux aspect. Madame Gebhard, saisie de vomissements, expira dans d’atroces souffrances, le troisième jour de ses couches, après avoir recommandé à Nanette son nouveau-né. Quelques personnes plus ou moins superstitieuses conseillèrent alors à M. Gebhard de ne pas garder chez lui une servante qui semblait amener le malheur avec elle, mais M.Gebhard avait l'esprit au dessus de ces superstitions. Nanette resta plusieurs mois à la tête de sa maison, et, bien qu'on remarquât d'assez fréquentes indispositions parmi les personnes qui la fréquentaient et parmi les domestiques, aucun soupcon ne s'était encore éveillé, lorsque le 1**septembre 1809, une nombreuse compagnie se rassembla chez lui pour

jouer à la boule, et tout le monde se trouva malade après avoir bu de la bière que Nanette élait allée chercher au cellier.

Pour la première fois, d'étranges pensées vinrent aux amis de M. Gebhard, mais aucun d'eux n'osa les traduire par une accusation formelle ; ils lui conseillèrent seulement de ne pas persister à garder chez lui une femme poursuivie par la fatalité. M. Gebhard, cédant à regret, congédia Nanette avec les meilleurs certificats et des marques de sa libéralité.

Nanette ne dissimula pas le chagrin que lui causait ce renvoiinjuste; elle plaignait surtout le pauvre petit enfant qui allait être privé des soins d'une seconde mère. Jusqu'au dernier moment, elle se montra industrieuse, zélée, complaisante pour tout le monde ; elle essaya même de faire contre fortune bon cœur, comme on dit. Quelqu'un lui ayant demandé en riant pourquoi elle poussait son zèle d'excellente ménagère jusqu'à remplir les salières avant son départ. « C'est pour porter bonheur à ceux que je quitte » ; répondit-elle sur le même ton de plaisanterie. Au moment où la voiture l'attendait à la porte, M. Gebhard l'invita à prendre une tasse de chocolat. Elle couvrit de baisers le petit enfant, lui donna du biscuit et du lait, en déplorant l'abandon où il allait se trouver, et, après avoir dit adieu aux autres domestiques, elle partit. Un quart d'heure s'était à peine écoulé, que toute la famille et tous ceux qui avaient pris du chocolat furent saisis de violentes douleurs et de vomissements. Aussitôt, les soupcons des domestiques se portèrent sur Nanette ; un grand nombre de circonstances, qu'on songeait pour la première fois à rapprocher, ne laissaient guère de doute à cet égard. M. Gebhard resta seul incrédule même après qu'on eut trouvé de l'arsenie dans les salières. Un mois entier s'écoula avant qu'il fit aucune démarche pour l'arrestation de la coupable.

Dans l'intervalle, Nanette Schœnleben, libre de ses actions, et forte de la confiance qu'une longue impunité devait lui inspirer, poursuivait son voyage. D'abord, elle écrivit à M. Gebhard une lettre où elle se disait certaine d'être tellement regrettée par l'enfant qu'il faudrait bien la rappeler. Pendant plusieurs jours, elle attendit une réponse, mais n'en recevant aucune, elle se décida à se pourvoir ailleurs. Cette fois la rumeur publique la devançait partout: personne ne se montrait empressé de l’abriter sous son toit.

Chassée pour ainsi dire de maison en maison, Nanette résolut de demander un asile à sa fille, mariée en Franconie. Elle arrive, elle trouve son gendre en grande toilette, entouré d'un cercle d'amis ; mais hélas ! il n'y avait point de place pour elle à la fête. Sa fille était en prison, et son mari, qui avait obtenu le divorce, se remariait ce jour-là meme.

Enfin, M. Gebhard se décida à faire arrêter Nanette, au mois d'octobre 1509, On découvrit alors que, veuve d'un notaire nommé Zwanziger, elle

avait eu d'excellentes raisons pour cacher son nom. Elle protestait encore de son innocence, quand l'exhumation des cadavres et leur autopsie fournirent d'irrécusables preuves de ses crimes. Son procès commenca le 16 avril 1810. Comme on lui dit que le poison avait été retrouvé dans l'estomac des victimes, elle abandonna son système d'absolue dénégation et avoua qu'elle avait donné deux fois de l'arsenic à Madame Glaser. À peine avait-elle fait cet aveu qu'elle eut une violente attaque de nerfs ; il fallut l'emporter du tribunal.

Dans l'intervalle du jugement qui la condamnait à mort à son exécution, elle écrivit ses mémoires où nous trouvons des détails fort curieux. Elle avait alors cinquante ans environ, mais quoiqu'elle prétendit avoir été belle dans sa jeunesse, on ne trouvait aucune trace de cette ancienne beauté dans son visage cadavéreux et si repoussant qu'on ne peut s'expliquer l'espèce de fascination qu'elle était parvenue à exercer sur certaines personnes. Son père tenait une auberge à Nuremberg, sous l'enseigne assez sinistre de la Croix-Noire. Restée orpheline en bas-àge, elle se maria deux fois. Il paraît que dans sa jeunesse, elle avait l'humeur vive, enjouée. Zwanziger, son premier mari, lui ressemblait peu. « Il était sédentaire, taciturne, on ne l’entendait ni remuer, ni parler dans la maison. Je le craignais comme un enfant craint la verge. » Pour dissiper la mélancolie qu'un mariage devait lui causer, elle se mit à lire des romans, et commenca par Werther.... « L'impression que ce livre produisit sur moi fut si grande, que pendant long- ‘temps je ne fis que pleurer. Si j'avais eu un pistolet, je me serais probablement tuée. Je lus ensuite Paméla et Emilia Galotti. »

Le fruit de ces lectures fut un sentimentalisme maladif qui éteignit en elle tous les sentiments vrais ; elle n’aspira plus qu'à se rendre intéressante, à fixer les regards, à sortir de son humble condition. A l’âge de vingt et un ans, elle fit un petit héritage qui parait avoir rendu pour un temps son mari moins morose, Car il aida à le dissiper en bals et en galas. Quand ils se virent au bout de leurs écus, il fallut bien reprendre le train de vie ordinaire. Le mari passait sa journée dans les estaminets:; Ja femme gardait la maison, mais comme Zwanziger la tourmentait pour obtenir de l'argent, elle trouva un moyen de lever des fonds aussi déshonorant pour lui que pour elle.

La fortune sourit une seconde fois à ce digne couple; Zwanziger gagna un lot à la loterie, et de nouveau la maison retentit du cliquetis des verres et du bruit des violons. L'argent mangé, Nanette se laissa enlever par un officier, mais elle revint à la prière de son mari, qui n'en demanda pas moins le divorce. À peine était-il prononcé qu'ils se remarièrent, et elle déclare dans ses mémoires « qu'à dater de cette époque ils vécurent heureux, car elle avait fini par s'apercevoir que Zwanziger avait de nobles sentiments et un bon cœur après tout ».

Le notaire, c'était la profession de Zwanziger, mourut subitement en 1796 ; il est probable qu'elle l'aïda à sortir de ce monde. Tombée graduellement dans la misère après la mort de son mari, elle entra comme servante ou bonne d'enfants chez des personnes de différentes classes, et, entre autres, dans plusieurs familles anglaises. Cet état de décadence blessait profondément son orgueil. « Elle riait et pleurait à la fois, et lorsque ses maitres lui donnaient des ordres, elle affectait de les recevoir avec humilité, mais se faisait un point d'honneur de les enfreimdre. » On pense bien qu'on ne la gardait pas longtemps. Renvoyée de plusieurs maisons, elle eut recours à un de ses anciens amants, qui consentit à la recevoir, « mais se montra bientôt froid et dédaigneux ». Alors, elle voulut en finir avec la vie en s’ouvrant les veines. Le projet échoua, car elle n’en ouvrit qu'une, ce qui lui fit perdre quelques palettes de sang. L'homme insensible à qui elle les montra en lui avouant son dessein, loin de se montrer alarme, détourna les yeux et se mit à rire.

Pour lui prouver que son désespoir était sérieux, Nanette résolut de se jeter à la rivière. Elle emmena sa domestique et elle emporta un livre de poésie. Quand elle fut arrivée au bord de l'eau et à ce vers lugubre :

La vie est un fardeau dont la mort nous délivre.

elle se précipita dans la rivière ; mais deux pêcheurs, se trouvant là pour l'en retirer, elle en fut quitte pour un bain froid. Après avoir changé d’habits, elle envoya les siens à son amant pour le convaincre de sa résolution de quitter un monde où on l'appréciait si peu. Le cruel lui renvoya toute sa garde-robe avec une petite somme d'argent, et lui conseilla de partir le plus tôt possible et d'aller Le plus loin qu'elle pourrait.

C'est à ce manque de compassion que Nanette attribuait son humeur vindicative, sa rancune contre l'humanité. Depuis ce moment, il lui sembla qu’un noir démon s'était emparé d'elle. Lorsque je m'ouvris la veine du bras, il osa rire, et quand je lui rappelai que je n'étais pas la première femme qui se fût tuée pour lui, il rit davantage. Alors, je me dis : « Personne n'a eu pitié de moi, je n'aurai pitié de personne. »

De nouveau réduite à se mettre en service, elle entra dans plusieurs maisons de Vienne et d’autres villes, en dernier lieu chez M. VonS. Comme elle trouvait l'ouvrage fatigant et les gages exigus, elle résolut de partir; « mais son ange gardien lui murmura à l'oreille de ne pas s’en aller sans une compensation. » Or, ce jour-là même, un enfant qui jouait avec les bijoux de sa mère lui donna une bague de prix qu’une voix intérieure lui dit de garder ; la voilà done partie avec la bague. Le même esprit familier lui ayant aussi conseillé de s'emparer du contenu d'un secrétaire, elle fut signalée à la police et désignée par son nom dans

les feuilles publiques. Son beau-fils, qui lut par hasard l'avertissement, s’empressa de la mettre à la porte quand elle vint lui demander l'hospitalité. Elle écrivit alors à son ancien maître, M. VonS., pour lui reprocher «ce manque de délicatesse ». Puis, après avoir échangé son nom contre celui de Schoenleben, elle se fixa dans la petite ville de Neumarkt, où elle enseignait aux jeunes filles les ouvrages d'’aiguille. Sa conduite fut d'abord assez prudente, assez régulière ; son petit établissement prospérait, mais elle ne tarda pas à recevoir les visites d’un vieux débauché, officier d'un haut grade, qu'elle espérait enlacer dans les filets du mariage, «afin de recouvrer, pour employer ses expressions, Son vrai rang dans la vie et de s'entendre appeler Votre Excellence avant de mourir ».

Décue dans cet ambitieux espoir, perdant à la fois la réputation qu'elle commencait à se faire et son vieil amant, Nanette se vit obligée de recommencer ses pérégrinations. Ce fut alors qu'elle se fixa dans l’'Oberland, où, par sa paisible conduite, par sa piété, son humilité feinte, elle s'attira l'estime de ses voisins. Cependant, il lui tardait de venger sur l'humanité les injures qu'elle prétendait en avoir souffert. Son but était double : se venger d'abord, et, s’il se pouvait, reconquérir sa première position sociale. Ce n'était pas chose aisée, pour une femme parvenue à la cinquantaine, de réparer les torts de la fortune par un bon mariage ; elle s'en flatta pourtant. La domesticité lui semblait odieuse ; redevenir une dame, commander aux autres comme on lui commandait, c'étaitson vœu le plus ardent ! Mais quel chemin prendre ? quelles machines faire jouer ? quel talisman employer ? Autrefois, elle eut recours peut-être au sortilège : de nos jours, elle ne vit que le poison.

Tel était son double but en opérant une réconciliation entre Glaser et sa femme : elle jonchait de fleurs le chemin de sa victime; le lit nuptial allait bientôt se changer en lit de mort. En prodiguant des soins assidus à son maître Grohmann pendant ses attaques de goutte, elle avait espéré gagner son cœur; mais le voyant sur le point de donner son nom et sa fortune à une autre femme, elle se vengea d’une amère déception en enlevant aussi à sa rivale son futur mari. Le même dessein lui fit empoisonner la femme de M. Gebhard, et, quand elle donna une légère dose d’arsenic à l'enfant confié à ses soins, ce fut dans l’espoir que les souffrances et les cris du petit malheureux obligeraient le père à la rappeler près de lui. Quant aux nombreuses personnes à qui elle administra son universelle panacée à diverses doses, sans chercher à s'ouvrir ainsi la même perspective maritale, de légers griefs partieu-" liers ou sa haine générale contre le genre humain paraissent avoir été ses mobiles.

Il résulte d'ailleurs des aveux de Nanette qu'elle se complaisait dans

la pensée d'exercer un oceulte et fatal pouvoir. A la fin de sa diabolique carrière, elle empoisonnait par orgueil, par plaisir. Lorsqu'on placça devant elle, dans sa prison, un paquet d'arsenic, ses yeux étincelèrent d’une horrible convoitise. Au moment de l'exécution, elle avoua que sa mort pouvait être considérée comme un événement heureux pour le genre humain: «Car, disait-elle, je n'aurais jamais pu résister à la tentation d’empoisonner encore. »

L'avocat chargé de sa défense lui plaisait beaucoup. « Elle priait Dieu de la laisser revenir de l’autre monde pour instruire ce zélé défenseur de ce qui s’y passait, et lui témoigner ainsi sa reconnaissance. »

Nanette Schoenleben mourut sans manifester aucun repentir. Arrivée sur l’échafaud, elle fit une belle et ironique révérence au magistrat chargé d'assister à l'exécution et une autre au bourreau.

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