‹ Dégénérescence mentale et hystérieChapitre 23 sur 50 · HISTORIQUE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE

Nous commençons par reproduire en grande partie l'acte d'accusation qui est de beaucoup la pièce la plus importante des débats.

Marie Jeanneret appartient à une famille des plus honorables du canton de Neuchâtel. Elle est née au Locle, le 13 janvier 1836. Restée orpheline de père et de mère dès son bas âge, le développement de son enfance a été retardé par une fièvre nerveuse dont elle est demeurée fort longtemps à se remettre (2).

Elle a été recueillie et élevée jusqu'à l'âge de 18 ans dans la maison d'un de ses oncles, chez lequel elle fut entourée des soins les plus paternels. Elle a toujours été d’un caractère bizarre, difficile, menant une vie agitée et décousue. Elle était inconstante dans ses goûts, manquant de jugement, avec une volonté obstinée, un besoin d'émotions vives et une disposition à l'intrigue et au mensonge. À une certaine époque de sa vie, elle a commencé à être atteinte de maux réels ou imaginaires. Elle prit la manie de consulter des médecins et de s’'administrer des remèdes ; on la considérait comme hystérique. Si elle avait des maux réels, elle les exagérait et se complaisait dans leur description. A force de se faire soigner par toute espèce de médecins, elle avait fini par acquérir certaines connaissances médicales dont elle se faisait gloire, prétendant être en état de soigner les malades. Elle se disait surtout affligée d'une maladie des yeux et, pendant un certain temps, elle prétendit être aveugle. En 1865, un de ses parents la conduisit luimême à Vevey pour consulter M.le Docteur Dor. C'est après ce momentlà, en 1866, qu'elle annonça son goût pour la profession de gardemalade. Elle parvint à se faire admettre pendant quelque temps à l'école des gardes-malades de Lausanne dirigée par M. Reymond. Ce fut pendant son séjour dans cet établissement qu'elle recommanca à se dire aveugle des deux yeux : mais on ne la croyait pas. Elle fut cependant conduite de nouveau pour cela à Vevey chez M. Dor. Ce dernier a déelaré qu'il avait toujours soupçonné la fille Jeanneret de le tromper, c'est-à-dire, de simuler une maladie des yeux qu'elle n'avait pas, et il

(1) Le jury ne nous à pas semblé être lui-même bien convaincu de cette imputabilité ; car il à admis comme circonstance atténuante le caractère folâtre, bizarre, hystérique de Marie Jeanneret.

(2) Un de ses parents nous à dit que, depuis lors, il lui était resté quelque chose ; Ponele qui la élevée ne la jamais envisagée comme complètement respon-

sable. (Dr GC.)

LES DÉGÉNÉRÉES HYSTÉRIQUES — OBSERVATIONS x

s'est assuré plus tard de cette simulation par une expérience décisive. Elle se faisait en même temps soigner à Vevey pour une maladie de matrice par M. le docteur Muret qui la considérait comme hystérique, folätre, agitée, et cherchant à se faire beaucoup de relations surtout parmi les docteurs. Il paraît évident qu'à cette époque, et même déjà auparavant, elle avait eu en sa possession de l'atropine et avait expérimenté sur elle-même, à l'extérieur, les effets de cette substance au moyen de laquelle elle était parvenue à simuler une maladie de la vue.

M. Dor affirme toutefois ne lui en avoir jamais ordonné ni administré, mais il pense que la fille Jeanneret aurait très bien pu s'emparer dans sa clinique d'une fiole contenant ou ayant contenu de l'atropine et s'en procurer ensuite de nouveau par ce moyen.

Au printemps de 1866, pendant un de ses séjours à Vevey, la fille Jeanneret étant en pension chez une dame Bérond, y fit connaissance avec une demoiselle Berthet, de Nyon, auprès de laquelle elle s’insinua en lui décrivant ses maux et en captivant son intérêt pour ses souffrances.

Un jour, après diner, la demoiselle Berthet ayant demandé un verre d'eau, la fille Jeanneret pretendit que l'eau pure pourrait l'indisposer, et elle insista pour lui composer un mélange de vin et d'eau sucrée.

Immédiatement après, la demoiselle Berthet étant partie pour Clarens où elle allait rendre visite à une amie se sentit atteinte de symptômes étranges, ayant les veuxetles paupières comme paralysés et une grande lourdeur à l'estomac.

Elle vit arriver à Clarens la fille Jeanneret qui venait la rejoindre : cette fille paraissait fort agitée, regardant attentivement ses yeux et cherchant à lui souleverles paupieres pour les voir de plus près.

La demoiselle Berthet, malgré le malaise qu'elle ressentait, eut pourtant la force de revenir à Vevey accompagnée par la fille Jeanneret qui la pressa d'entrer dans sa chambre pour se reposer un peu et pour prendre une poudre de soude effervescente. Elle se mit alors à chercher avec beaucoup d’'agitalion quelque chose dans sa pharmarcie et, apres un instant, elle présenta en effet une boisson effervescente à la demoiselle Berthet, en lui disant: buvez vite. Dès que celle-ci l'eut avalée, elle ressentit un effet extraordinaire ; elle retomba sur un canapé sans pouvoir se soutenir, frappée d'une crise nerveuse et d'un état de délire qui dura toute la nuit et tout le lendemain. On dut la ramener en hâte à son domicile à Nyon, sans qu'elle eüt la force de déclarer ce qui s'était passé. Le fait avait eu lieu un mardi, et ce fut le vendredi seulement que la demoiselle Berthet recommencça à parler. Elle put alors raconter le tout au docteur Lambossy qui la soignait.

1 pe LES DÉGÉNÉRÉES HYSTÉRIQUES — OBSERVATIONS

C'est au mois d'octobre de la même année 1866 que la fille Jeanneret avait réussi à entrer dans l'école des gardes-malades à Lausanne. M. Reymond, directeur de cette école, avait bien remarqué quelque chose de singulier et d'indéfinissable dans son caractère, mais rien de précis. Il la trouvait mobile, agitée, loquace, qualités peu compatibles avec la profession de garde-malade. Au bout de deux mois, elle avait demandé elle-même à quitter l'établissement, prétendant être presque aveugle. Pendant cet apprentissage, la fille Jeanneret était employée occasionnellement comme d’autres élèves pour soigner des malades à domicile. Ce fut ainsi qu'on l'envoya en octobre 1866 chez une dame Eichenberg à Lausanne, dont la mère, une dame Chabloz, était malade et devait être veillée pendant la nuit. La dame Eichenberg a raconté qu'elle trouvait alors la fille Jeanneret assez attentive et empressée pour la malade, mais agitée, fatigante, brusque, grossière dans ses propos et enfin faisant acheter ou achetant elle-même toutes sortes de drogues.

Une nuit, à 2 heures du matin, la garde Jeanneret appela la dame Eichenberg en lui disant que sa mere était très malade. Elle trouva en effet, la dame Chabloz riant, délirant, avec d'énormes veux effarés. Elle eut une crise effrayante accompagnée de vomissements d'une odeur repoussante. Elle fut très malade pendant plusieurs jours, sans que le médecin soupconnât aucun empoisonnement. La dame Chabloz se rappela depuis que, dans cette même nuit, sa garde l'avait fait boire à plusieurs reprises.

Une autre fois, elle lui avait fait prendre quelque chose de très fort dans une cuiller à café, et, lorsque le lendemain on lui demandait si elle avait donné quelque chose à la dame Chabloz, elle répondait toujours : Que diable lui aurais-je donné à boire? Une autre fois, ayant trouvé la famille Eichenberg à souper, l'accusée insista pour faire manger aux convives des bonbons qu'elle avait apportés et qu'elle appelait des princesses ; à la suite de quoi les personnes qui en avaient mangé furent toutes prises de vomissements.

Avec un extérieur souffrant et maladif, elle paraissait intelligente, empressée et entendue aux soins des malades, surtout en présence des docteurs ou des personnes dont elle avait intérêt à capter la confiance. On la voyait partout où elle habitait accompagnée de sa propre pharmacie et de nombreuses fioles dont elle disait faire usage pour ellemême.

Elle cherchait à entrer en relations avec les personnes qu'elle rencontrait, leur donnant des conseils sur leur santé, leur offrant des remèdes et pronostiquant leurs maladies, Elle savait se rendre intéres-

sante, insinuante et cherchait à se rapprocher avec hypocrisie des personnes les plus recommandables par leur piété. Mais, lorsqu'elle ne s'observait pas, elle était brusque avec les malades qu'elle obsédait de soins agités.

Sa conversation était entremêlée de paroles grossières et de jurons qui frappaient d'autant plus par leur contraste avec le caractère qu'elle affectait. C’est ainsi qu'elle traitait les docteurs en leur absence de f.…. bêtes qui n'y entendaient rien; elle disait souvent je m'en f...! que diable ! et en parlant d'une de ses malades, elle l'appelait une charogne, une poison.

Il est difficile de se former une opinion précise sur l’état réel de sa santé. Pendant son séjour à (renève elle avait consulté M. le docteur Goudet: se disant atteinte à la fois de névralgie, d'une rétention d'urine et d'une maladie de matrice. Elle insistait pour être soumise aux traitements les plus douloureux, auxquels elle paraissait se complaire, comme de se faire brüler au fer rouge, traitement qu'elle avait déjà subi précédemment et dont elle portait les traces évidentes le long de l’épine dorsale. On a trouvé dans ses papiers une lettre qu'elle avait composée et qui était censée écrite par une de ses tantes à M. le docteur Julliard pour décrire ses maux et lui recommander sa nièce. Elle s'était aussi adressée à Nyon à M. le docteur Lambossy, sous un faux nom et avec une fausse lettre de recommandation censée émanée de cette tante.

Un peu plus tard, lorsque la pension Juvet commenca à s'établir, l’accusée, qui était retournée au Locle, écrivit à M'!° Farsat pour la prier de la recommander aux Juvet comme garde-malade, disant qu'elle se contenterait de la nourriture, du blanchissage et du logement sans demander aucun salaire. Elle fut acceptée et vint s'installer. Au bout de très peu de temps, elle trouva moyen de brouiller M"° Juvet avec ses deux amies Vaucher et Farsat et de captiver entièrement ladite dame Juvet, qui lui accorda la confiance la plus absolue, au point de remettre entre ses mains une de ses filles, Julie Juvet. Elle avait persuadé à sa mère que cette enfant était malade et qu'on ferait bien de l'envoyer à Lausanne avec elle pour y consulter un docteur, Ce voyage avec l’accusée eut lieu en effet. À cette époque, la jeune Juvet, sans être très forte, n'avait aucune maladie positive et sérieuse ; mais peu après, à Genève, étant sortie un jour avec la fille Jeanneret, celle-ci acheta chez un confiseur quelques bonbons qu'elle fit manger à Julie à son retour à la maison. L'enfant les vomit immédiatement et, peu de temps apres, tomba malade et se mit au lit pour ne plus se relever. Elle avait des vomissements continuels, de la divagation, du délire ; les docteurs la croyaient malade d'une méningite et, comme à cette époque M" Juvet était déjà elle-même gravement atteinte, l’accusée disait que Julie

avait la même maladie que sa mere. M. Juvet a raconté qu'un jour étant près du lit de sa femme fort malade, celle-ci entendit un grand bruit dans la chambre à côté ; elle se leva alors précipitamment, dans un état de fièvre, pour voir ce qui se passait. C'était la fille Jeanneret qui frappait violemment la petite Julie sur son lit. Le sieur Juvet, qui est tres sourd, ne comprenait pas bien ce qui se passait ; mais, arrivé presque en même temps sur le lieu de la scène, il vit la pauvre enfant, tout en larmes, qui le suppliait de l'écouter et probablement de la délivrer de la Jeanneret qu'elle avait prise en aversion. Il est vrai que celle-ci témoigna plus tard ou parut témoigner du repentir de cet acte de violence, et c’est du reste ainsi qu'elle agissait avec les autres malades, lorsqu'ils avaient à souffrir de ses brusqueries ou de ses grossièretés.

Comme on vient de le voir, M"° Juvet était tombée malade elle-même avant sa fille Julie. On la croyait atteinte d'une maladie cérébrale ; elle avait des vomissements continuels que les soins des docteurs ne parvenaient pas à arrêter. Sa belle-sœur, M®* Juvet, née Talon, raconte que son état avait quelque chose d’étrange et d'effrayant. Un jour, étant près de la malade, celle-ci lui dit à demi voix, de manière à n'être pas entendue par la fille Jeanneret: Elle veut toujours m'empoisonner. Mais M: Juvet-Talon n'attacha pas d'importance à ce propos qu'elle attribua à un état de délire et de rêverie. Une dame Bourgeois, en relations avec les Juvet, ayant voulu voir la malade, en fut empêchée par l'accusée qui prétendit que le médecin défendait les visites ; elle ajouta que Me Juvet était perdue et que ce ne serait pas le seul malheur; que son fils Émile était aussi menacé. Or, à peu près à la même époque, ce jeune homme commenca à être indisposé ; il eut des évanouissements, de la faiblesse, un malaise d'estomac continuel. La fille Jeanneret qui voulait traiter tout le monde, tenait à lui préparer elle-même chaque matin le cacao qu'il prenait ; et, un jour, un de ses amis en ayant pris avec lui, fut également indisposé. L'état maladif du jeune Émile Juvet s'arrêta cependant dès qu'il eut cessé d'habiter avec l’accusée. Quant à M": Juvet, l'accusée disait que toute consultation serait inutile pour elle. Quand le docteur Binet affirmait devant elle qu'il y avait du mieux, il ÿ avait presque toujours une rechute le lendemain, et quand il émettait devant elle l'idée d’une amélioration, elle répondait toujours que cette amélioration n'était pas sérieuse. Enfin, la domestique des Juvet, Félicie Champury, à raconté que l’aceusée avait prédit la maladie de sa maitresse trois ou quatre jours à l'avance, alors que celle-ei paraissait en bonne santé.

La jeune Julie Juvet était morte le 27 décembre 1867; sa mère, M: Juvet, n'a succombé qu'environ un mois après, le 31 janvier 1868. La décomposition du corps de Julie Juvet n'a pas permis de procéder à une analyse chimique de ses restes, mais les experts ont retrouvé

dans le corps de la dame Juvet une assez grande quantité de morphine, de l’antimoine et du cuivre en petite quantité.

Avant la mort des deux personnes dont il vient d'être question, trois autres décès de malades soignés par l'accusée avaient déjà eu lieu coup sur coup dans la même maison Juvet :

3° Celui d'une demoiselle Junod, entrée chez la dame Juvet dans le courant de septembre 1867. En octobre, l'accusée annonça à son frère, Joseph Junod, que sa sœur aurait probablement une congestion cérébrale, et qu'elle savait cela par l'habitude qu'elle avait de soigner les malades.

Effectivement, peu de jours après, la malade fut saisie tout à coup d'une violente crise cérébrale que son frère et ses autres connaissances prirent pour un véritable accès de folie ; elle divaguait, avait des vomissements et les pupilles dilatées. L’accusée, qui trouvait probablement fort pénibles et minutieux les soins qu'il fallait donner à M'° Junod, se conduisait auprès d'elle avec beaucoup de brusquerie; elle disait souvent en parlant d'elle à diverses personnes : Je ne puis souffrir cette poison, cette charogne ! Un jour, elle entre chez M"° Vaucher en disant : Cette fois la Junod a son affaire; ses pupilles se dilatent. Le soir, effectivement, la demoiselle Junod tomba dans sa crise cérébrale ; le lendemain, elle ne pouvait plus parler et le jour suivant elle était morte. M®° Vaucher, qui assistait à son agonie, dit à la fille Jeanneret : Vous avez été bien dure avec elle, vous devez avoir des remords ; sur quoi, elle se mit à pleurer. On a retrouvé dans les effets de l'accusée une bague que le sieur Junod a reconnue pour celle que sa sœur portait habituellement au doigt, mais l’accusée prétend que la demoiselle Junod lui en avait fait cadeau, ce qui parait peu probable. L'état trop avancé de décomposition du corps de Ja demoiselle Junod n'a pas permis de procéder à l'analyse chimique de ses organes intérieurs.

La maison de santé de M®° Juvet se trouvant naturellement fermée par la mort de sa directrice, l’accusée fut momentanément recueillie chez son beau-frère Henri Juvet. Elle serait, dans ce temps-là, tombée malade elle-même pendant environ six semaines, selon son dire ; puis, elle aurait été appelée à donner des soins à M"* Lenoir, femme âgée, malade d'une fluxion de poitrine. Elle serait restée environ trois semaines auprès de cette dame, demeurant à Plainpalais, et dont la maladie se termina par la mort.

Après cela, par l'intermédiaire du sieur Mesflau, instituteur, qui avait eu avec elle quelques relations de voisinage, elle se présenta chez le sieur Gros, ancien instituteur, chemin des Saroises, qui avait, dans son domicile, une chambre indépendante à louer. Elle y était depuis

peu de jours, lorsqu'elle fut appelée chez M**° Bourcart, demeurant à la Beissière, près Genève.

A son arrivée dans la maison Bourcart, Les domestiques Amélie Karcher et Sophie Hosemann, remarquèrent le panier rempli de fioles que la fille Jeanneret apportait avec elle. Elle dit à Sophie Hosemann, en les lui montrant : — Si madame a besoin de drogues, j'en ai là, dans mon panier ; etelle répondit à Amélie Karcher, qui lui demandait ce que c'était que toutes ces fioles, qu'elle s’en servait pour le traitement de ses yeux et de son épine dorsale. Trois jours après son arrivée, M Bourcart eut une crise accompagnée de délire et de vomissements. Le lendemain, comme Amélie Karcher demandait à l’accusée s'il était permis à une garde de donner d’autres remèdes que ceux prescrits par les docteurs, l’accusée se troubla et lui demanda à son tour si c'était Me Bourcart qui l'avait chargée de faire. cette question. Une autre domestique, Pauline Pittet, dans le moment où les symptômes observés sur M®%° Bourcart paraissaient le plus inquiétants, entendit l’accusée dire à la cuisine: Vous verrez que M®° Bourcart jeune mourra comme sa mère, d’une fièvre à la tête.

Dès son arrivée dans la maison du sieur Gros, la fille Jeanneret avait su capter sa confiance comme celle de sa fille, M®° veuve Bouvier. Dès qu'elle eut été congédiée de la maison Bourcart, elle revint done reprendre son logement chez ledit sieur Gros, qui avait même consenti à la prendre en pension. Au bout de très peu de jours, M" Bouvier tomba gravement malade et fut soignée par M. le D' Lombard, puis par M. Goudet, en consultation. Ces messieurs, qui la: voyaient plusieurs fois par jour, crurent à une congestion cérébrale ; toutefois, M. Lombard dit à son collègue : — C’est une maladie comme je n'en ai jamais vu. M" Bouvier était tour à tour rouge et pâle, avec une constriction à la gorge et du délire par intervalles. Quelquefois, il y avait du mieux et on la croyait sauvée, puis elle retombait ; elle finit par succomber le 22 mai.

Environ quinze Jours auparavant, le sieur Gros lui-même était tombé malade, après avoir veillé sa fille pendant plusieurs nuits de suite. La veille, l'aceusée avait dit au sieur Schauenberg, parent des Gros : Je suis sûre qu'il va avoir les mêmes attaques que M®° Bouvier. En effet, sa maladie présentait les mêmes caractères : soif ardente, délire, vomissements ; au bout de très peu de jours il perdit connaissance, et succomba le 11 mai.

Les experts chimistes ont retrouvé, dans le corps du sieur Gros et celui de la dame Bouvier, des restes évidents d'atropine et de morphine ; il y avait, en outre, de l’antimoine dans les organes de la dame Bouvier.

Pendant tout le temps de la maladie de la dame Bouvier et du sieur

Gros, l’aceusée repoussait vivement, et même grossièrement, les personnes qui se présentaient pour voir les malades, disant que les médecins avaient défendu toute visite. Cependant, la veille de la mort de M°° Bouvier, une des parentes du sieur Gros, M"* Légeret, avait réussi à se faire admettre dans la maison, elle y avait pris du thé avec l'ac- -cusée et d’autres personnes de l'intérieur. À un certain moment, l’accusée trouva moyen de faire prendre un verre d'eau sucrée à ladite dame Légeret. Immédiatement après, cette dame devint rouge et se plaignit de voir trouble. Sa fille, M®° Emmanuel, avertie de cette indisposition, vint la chercher et la fille Jeanneret lui dit : il faut absolument emmener votre mère ; elle a la même maladie que M. Gros ; nous avons assez d'une mort dans la maison.

La dame Légeret fut ramenée chez elle dans un état fort inquiétant. M. le D' Gautier, appelé auprès d'elle, la trouva sans connaissance, avec les pupilles dilatées, la gorge sèche et des hallucinations. Il reconnut tous les symptômes d'un empoisonnement par la belladone et supposa que la malade avait pu prendre, par mégarde, à l'intérieur, quelque remède pour l’usage externe contenant de l’atropine. Son gendre, le sieur Schauenberg, étant allé aux informations auprès de l’accusée, lui fit part des informations de M. Gautier, à quoi elle répondit : M. Gautier se trompe ; c'est la dilatation de la pupille qui lui fait croire cela : quant à moi, je n'ai point de cette drogue, on peut visiter toutes mes fioles.

La dame Légeret fut cependant rétablie par des soins convenables donnés en temps opportun et elle échappa ainsi aux suites funestes de cet empoisonnement.

L'accusée, ayant dü quitter la maison Gros après le décès de ses habitants, alla s'établir dans la pension Desarzens, à Plainpalais.

C'est là qu’elle ne tarda pas à commettre le dernier crime qui lui est imputé. Elle y fit connaissance d'une demoiselle Fritzgès, qui s'y trouvait en attendant de se placer dans une famille. Cette demoiselle à raconté que, dans le mois de juin, l’accusée, qui lui était inconnue auparavant, lui avait fait beaucoup de prévenances et d’amitiés, et qu'un jour, se trouvant indisposée, elle avait insisté pour lui faire prendre des gouttes d'Hoffmann sur du sucre. Pour cela, l’accusée la conduisit dans sa chambre, où elle vit, dans une armoire, une vingtaine de flacons, que l’accusée lui dit contenir des drogues pour elle-même.

Cette premiere fois, ayant, en eflet, pris sur du sucre des gouttes versées par l’accusée, la demoiselle F... n'en ressentit aucune indisposition. Mais, depuis ce moment, l'accusée prétendait toujours que cette dame était malade. Quelques jours après, M'° F... ayant soupé chez l'accusée, les personnes qui les servirent ont raconté que cette dernière avait dit : Cette demoiselle est indisposée, vous lui ferez prendre des

bains de pieds et, quand elle sera au lit, vous irez la voir et me direz comment elle va ; puis, elle ajouta à voix basse : Faites attention à M'° F..., elle est folle, elle a la pupille toute dilatée, elle m'a dit des bêtises (1).

Il faut encore noter que, dans cette même pension, l'accusée avait cherché à faire aussi l'essai de ses drogues sur une dame polonaise et sur la domestique.

Sur tous ces faits recueillis par la procédure, la fille Jeanneret a été interrogée à plusieurs reprises par le juge d'instruction. Elle à reconnu avoir administré clandestinement de la morphine ou de l'atropine [on sait qu'elle se procurait ces substances auprès des médecins, en prétextant diverses affections (principalement des yeux), et auprès des pharmaciens, en produisant soit d'anciennes ordonnances, soit des flacons dont l'étiquette indiquait que le précédent contenu avait été une solution d'atropine] aux six malades qu'elle s'était chargée de soigner, qui ont succombé, et qu'elle est accusée d’avoir empoisonné. Elle a reconnu de même avoir administré subrepticement de l'atropine aux trois personnes qui n'ont pas succombé et qui sont l'objet de trois autres chefs d'accusation. Seulement, sur tous ces points, elle affirme n'avoir eu aucune intention criminelle, et n'avoir cédé qu'au désir de faire des expériences médicales, ou de procurer du calme aux malades sur lesquels les drogues des docteurs produisaient des effets irritants.

Après cette citation des passages de l'acte d'accusation qui donnent le mieux une idée exacte du caractère et des faits et gestes et de toute la manière d'être de la fille Jeanneret, pendant qu'elle empoisonnait les malades qui lui étaient confiés, voyons le rapport des médecins appelés à l'examiner et à se prononcer-en particulier sur l'état mental de l’accusée.

Nous en reproduisons les traits essentiels (2).

M. le docteur Badan, médecin de la prison, a été appelé à visiter Marie Jeanneret trois jours seulement après son arrestation. Il à remarqué qu'elle avait les pupilles dilatées, mais le pouls était normal, et il n’a reconnu, d'ailleurs, aucun symptôme de maladie appreciable ; toutefois, l'aceusée lui a fait part de certains accidents nerveux qui sembleraient indiquer un état hystérique. Ce qu'il a pu constater par lui-même, c'est un tempérament très nerveux et très impressionnable.

A ce rapport, rédigé aussitôt après l'entrée de Marie Jeanneret à la prison de Saint-Antoine, le témoin ajoute de vive voix quelques nouveaux détails. Ainsi, la dilatation anormale de la pupille, qui l'avait

(D) La demoiselle Fritzgès, transportée à l'hôpital par ‘ordre du médecin, fut ainsi miraculeusement sauvée.

(2) Journal de Genève, 24 novembre 1868.

frappé au premier moment, a complètement disparu. À une demande qui lui est adressée à ce sujet par M° Zurlinden, le témoin répond que cette disparition peut être attribuée à la circonstance que, depuis son entrée à la prison, l'accusée a dû renoncer à l'usage de ses collyres habituels.

Lecture est ensuite donnée du rapport rédigé en commun par MM. les

docteurs Badan, Duval et Olivet sur l’état mental de l'accusée au » septembre dernier, c'est-à-dire deux mois environ après son arrestation.

Rapport des experts. — « A la réquisition de M. le juge d'instruction de Genève, les soussignés, docteurs en médecine, se sont rendus, le » septembre 1868, à deux heures après-midi, à la prison de Saint- Antoine aux fins d'examiner l’état mental de Marie Jeanneret et en faire rapport.

« Marie Jeanneret est malade depuis plusieurs années ; les symptômes multiples énumérés par elle se rapportent à un tempérament hystérique dont les principales manifestations ont été, d'après son récit :

« Paralysie des extrémités et des sphincters. Crises nerveuses avec perte partielle ou complète de connaissance pendant un temps plus ou moins long (quelques minutes ou quelques heures). Vomissements aqueux ou sanguinolents, revenant à peu près périodiquement, et liés à des désordres menstruels graves. Troubles de la vue, de la digestion, de la sensibilité... La plupart deces symptômes se sont également présentés depuis sa détention, sauf la paralysie des extrémités.

« Un examen de près de deux heures ne nous permet de découvrir chez la détenue aucune anomalie de l’état mental; en particulier elle n'a paru atteinte d'aucune hallucination pendant son séjour à la prison. »

Fait à Genève, le 7 sept. 1868.

Signatures.

Page 1