‹ Dégénérescence mentale et hystérieChapitre 24 sur 50 · EXAMEN PSYCHOLOGIQUE · texte numérisé non relu

EXAMEN PSYCHOLOGIQUE

Et maintenant, Marie Jeanneret est-elle saine d'esprit ? N’offre-t-elle réellement « aucune anomalie de l’état mental? »

Voilà ce qu'il faut examiner et, disons-le d’abord, la réponse à cette question n’est ni si simple, ni si facile à résoudre que les juges et les médecins de Genève ont paru le penser. Nous nous trouvons ici, d'un côté, en face de faits peut-être uniques dans les annales de la justice, et, de l’autre, vis-à-vis d’une organisation psychique extraordinaire et en tous cas anormale; car, que la fille Jeanneret soit ou non aliénée, cela ne change évidemment rien à l'immense défectuosité de sa constitution morale prise dans son ensemble ; c’est un cerveau malade, quelle que soit l'essence de cette maladie : passion ou folie.

In'ya, en effet, que deux mobiles possibles dans le crime : la passion avec tous ses écarts, et la folie avec toutes ses extravagances ; mais, le crime commis par la passion a des motifs, un but; il est conséquent, logique avee lui-même et relativement raisonnable, tandis que la folie n'a le plus souvent ni but ni motifs raisonnables pour le crime qui devient dès lors illogique, inconséquent, absurde.

Dans le cas particulier, il faut, pour juger de l'état mental de l'accusée Jeanneret, étudier si les actes monstrueux commis par elle reconnaissent pour cause intime l'état physiologique de la passion ou l'état pathologique de la folie. Cette étude portera essentiellement sur trois points : 1° Antécédents ; 2° Nature et circonstances particulières des actes incriminés ; 3° Manière d'être de l’accusée après son emprisonnement et pendant les assises.

4° Antécédents. — Outre les renseignements fournis par l'acte d'aceusation, en voici d’autres. Une amie d'enfance de M.J. écrit (4) : Cette disposition (hypocondrie, maux imaginaires) mal combattue ressemble bientôt à une toquade et finit par devenir, avec l'âge, cette manie constatée par la science, que l'accusée poussait si loin qu'on ne l'abordait plus sans essuyer de ces questions matériellement intimes qu'on ne permet qu'à son médecin...» Et plus loin : « N'ayant jamais été jolie, et n'étant déjà plus toute jeune, elle fut demandée en mariage par un jeune homme sans fortune, qu'elle aima ou crut aimer mais qu'elle repoussa ensuite, cédant, dit-elle, aux suggestions de son entourage qui voyait dans larecherche du jeune homme un tout autre mobile que l'amour (2).

« Cette rupture, qui l'attrista fort, ajouta la défiance et la haine à la somme de ses sentiments déja si peu sympathiques, et, dès lors, elle se dit continuellement entourée d’envieux, de malveillants, de gens intéressés n'en voulant qu'à sa fortune, accusant tantôt son ex-fiancé, tantôt sa famille de créer autour d'elle l'isolement dans un but cupide. Et bientôt, haïssant ses parents, même les plus estimables, ceux auxquels elle devait le plus, elle prit plaisir à mettre partout où elle put le faire, des entraves à la paix et au bonheur de ses alentours. Peu à peu, elle finit, dans ses accès de misanthropie, par étendre sa sphère d'activité haineuse, ne pouvant, disait-elle, supporter la vue des gens heureux. De cette époque (D' C...), sans doute, date la série d'actes criminels dont elle à aujourd'hui tant à répondre. Si ce n'est pas de la folie, rien selon moi n'y ressemble tant. »

Notons encore quelques dépositions de témoins:

(1) Figaro Suisse, 26 novembre 1868.

(2) M. J... possède une fortune d'environ 30 000 francs.

MM. les docteurs Muret et Virchaux qui ont soigné Marie Jeanneret avant qu'elle eût fixé son domicile à (Genève, ont été jusqu'à affirmer qu'ils ne la considéraient pas, à l'époque où ils l'ont vue, comme entièrement responsable de ses actions.

Son oncle et son tuteur, MM. G.. et M..., ont déclaré « qu'elle est atteinte d'une maladie nerveuse; elle est d'un caractère entier et entêté, était sujette aux évanouissements, et s'imaginait avoir toutes sortes de maladies. En outre, nous savons de source certaine que, pendant qu'elle était dant la famille de son oncle, au Locle (1), on était obligé de la surveiller de très près pour l'empêcher de commettre des extravagances, telles par exemple que « de verser elandestinement le contenu d'un vase de nuit dans la soupe ».

Le docteur Dor a dit « qu'il regardait M... J... comme folâtre, malade et un peu hystérique » et plus loin, « qu'il la savait menteuse, perverse et méchante, mais qu'il ne la croit pas complètement responsable... On se trouve, ajoute ce médecin, en présence d'une femme qui pendant trois années consécutives a eu constamment de l’atropine dans l'œil, etnous pouvons admettre, comme symptôme d'intoxication, une rétention d'urine qui a duré pendant tout ce temps. Or ce fait est suffisant peutêtre pour avoir maintenu l’accusée dans un état de surexcitation semblable à celui des mangeurs d'opium et de haschich ; cet état d'empoisonnement permanent estune circonstance dont ilne faut point négliger de tenir très grand compte ».

Enfin, le docteur Dor dit encore « que, quoique la fille Jeanneret sût fort bien que sa maladie était fictive, elle n'en réclamait pas moins de lui un traitement qui constituait une opération fort douloureuse, la brülure à la nuque. »

Le docteur Goudet qui a soigné l’accusée lorsqu'elle demeurait chez les Juvet, dépose qu'elle a été une fois ou deux atteinte de crises nerveuses ; elle se plaignait en outre de douleurs dans la matrice ; mais il ne lui à pas trouvé le caractère complètement hystérique ; elle Lui à paru aimer les traitements plutôt que les remèdes eux-mêmes, et parmi ceuxci, ceux qui lui faisaient du mal. Il n'y a aucune raison de penser que ces crises nerveuses fussent simulées, »

Est-il nécessaire d'entrer dans plus de détails sur les antécédents physiques et intellectuels de M. F...?

Le tableau n'est-il pas complet ?

Elle est, de l’aveu de tous, hystérique, nerveuse, impressionnable, remplie d'une activité agitée et tracassière; elle ne peut se fixer nulle

(4) Un fils de cet oncle, auquel M. J... témoignait beaucoup d'affection, est mort subitement avec des symptômes incompréhensibles au médecin, pendant qu elle Le soignait dans une fièvre typhoïde légère.

part, mais change sans cesse de domicile ; son caractère est haineux, envieux, aigri depuis l'enfance ; son humeur passe subitement d'accès de tendresse et d'affection à des expressions de colère et à des flux d'invectives.

En outre, elle est malade plus ou moins imaginaire, pousse la manie des traitements jusqu'à se complaire à des cautérisations douloureuses ! Elle a des crises nerveuses, qui malheureusement n'ont été nettement déterminées par personne ; des pertes de connaissance, et, pour couronner le tout, s'entretient dans une perpétuelle ivresse narcotique.

Enfin, nous devons ajouter qu'une bisaïeule de l'accusée était complètement aliénée pendant ses grossesses, et, dans l'intervalle, son caractère avait la plus grande analogie avec celui de son arrière-petite-fille, d'une bonté sans égale, et parfois d'une mauvaise humeur allant jusqu'à la méchanceté. Sa mère était très nerveuse, une de ses grand'tantes était hypocondriaque et s'est suicidée ; la fille de celle-ci a été longtemps hypocondriaque et devait être gardée à vue. Son grand-père maternel est mort subitement dans des circonstances mystérieuses et il est probable qu'il s'est suicidé, car il était également hypocondriaque. Enfin un autre parent rapproché et qui vit encore a été hypocondriaque et mélancolique.

En somme, personne ne pourra contester que, si cet ensemble de symptômes psychiques n'est pas encore l'aliénation, il n'en constitue du moins une puissante prédisposition (4).

2° Circonstances particulières el nalure des actes incriminés. — La première chose qui frappe dans ces neuf (2) empoisonnements commis par M. J... est l'absence de tout motif: elle n'a qu'un but: tuer pour tuer, ces trois mots résument tout ; peu lui importe le sexe, l’âge, la position sociale, l'état de santé ou de maladie de sa victime; elle est irrésistiblement poussée à la faire périr ; les liens sacrés du sang et de l'affection ne l'arrêtent pas, elle empoisonne parents et amis aussi bien que le premier étranger venu ; elle ne choisit pas ses victimes, mais frappe partout où l’occasion s’en présente. C’est ainsi que fait le monomane.

(4) Voir SorrriG. Crime et folie. Contribution pour servir au diagnostic d’états intellectuels douteux. Munich, 1867.

@) I est plus que probable que sa fatale activité ne s’est pas bornée à ces neuf cas; à Genève seulement, on parle de huit à dix autres personnes mortes entre ses mains; mais, pour des raisons bien compréhensibles, les familles ont gardé le silence. Nous-même avons donné des soins à un malade domicilié à Vevey, admis à Préfargier avec des symptômes nerveux inexplicables alors; depuis nous avons appris que accusée avait été sa garde-malade avant son entrée dans l'asile et qu’à cette époque toute la famille avait été malade,

Mais, il y à plus : Marie Jeanneret ne retire aucun profit ni matériel, ni moral de ses meurtres (1); ces effroyables hécatombes ne paraissent même lui procurer aucune jouissance, ne font pas vibrer en elle la moindre émotion; elle reste froide et impassible comme la mort qu'elle distribue de tout côté. Nous avons vu, d'ailleurs, qu'il n'y a en elle aucune de ces passions qui sont le mobile ordinaire des crimes ; il n'ya ni vengeance assouvie, ni but atteint ; elle ne paraît pas plus ressentir d'émotion agréable à la vue de ses victimes que n'en ressent le canon qui a vomi la mitraille. C’est une machine à donner la mort et rien de plus.

Ce n'est pas tout: des renseignements particuliers puisés à bonne source nous montrent M. J... veillant près du cadavre de ses victimes ; elle tient à leur rendre les derniers soins d'ici-bas, les ensevelit de ses mains, coupe de leurs cheveux en souvenir, etc. Est-ce ainsi qu'agit le criminel ?

Allons plus loin et nous rencontrons un fait que nous sommes surpris de n'avoir pas vu relever avec plus d'attention et qui, pour nous, est d'une valeur extrème : Avant la mort de chacune de ses victimes, M. J... prédit ouvertement ce qui arrivera ; loin de se cacher, loin de déguiser des pensées qui auraient fort bien pu la trahir, elle se fait gloire d'annoncer des faits que personne ne prévoit; elle dit « que la fille Juvet à la même maladie que sa mère », que « celle-ci est perdue » que « ce ne sera pas le seul malheur, que le fils est aussi menacé » que «M1: Junod aura probablement une congestion cérébrale » ; puis : « cette fois-ci, la Junod a son affaire, ses pupilles se dilatent ». — Dans la maison Bourcart : « si madame a besoin de drogues, j'en ai là dans mon panier » ; puis encore: « vous verrez que M" Bourcart jeune mourra comme sa mère, d'une fièvre à la tête ». — Enfin, parlant du sieur Gros : « je suis sûre qu'il va avoir les mêmes attaques que Me Bouvier. »

A-t-on jamais vu un meurtrier agir et parler de cette facon? N'estce pas là plutôt l'expression d'une impulsion irrésistible et jusqu'à un certain point inconsciente ? Le criminel ordinaire dissimule et agit dans l'ombre ; il se garde bien surtout d'annoncer à l'avance qu'il y aura un crime commis. Ici, l'accusée ne se cache pas, elle agit ouvertement au risque de se trahir ; machinalement, instinctivement, elle dit tout haut ce qu’elle pense tout bas, puis, tout à coup, survient comme un revire-

(4) Le seul fait qui semble contredire ceci est cette bague de Mie Junod, qu’elle a mise à son doigt après la mort de celle-ci ; mais il n’est pas impossible qu’elle lui ait été donnée par la défunte, ainsi qu’elle le prétend ; elle ne la d'ailleurs pas cachée. Il ne faut pas oublier non plus que la mort des personnes qu’elle soigne va directement à l'encontre de ses intérêts, puisqu'elle lui fait matériellement perdre sa place de garde-malade.

ment de l'impulsion fatale, un cri suprême de la raison et de la conscience qui semblent vouloir surgir de nouveau au milieu de cet abime de délire. « Il faut absolument emmener votre mère, dit l'accusée à M": Légerot, nous avons assez d’une mort dans la maison. »

D'autres fois, c’est elle qui demande qu'on fasse venir le médecin, qui s'impatiente s'il n'arrive pas assez promptement ! Après avoir tué, elle veut sauver ! Est-ce ainsi qu'agit le meurtrier ?

Il faut noter ici l'exaltation du moi dont toutefois les paroles de M... J... sont empreintes. Elle aecuse à chaque instant les médecins d'être ignorants, elle en sait bien plus long qu'eux, ete. Ces idées de supériorité et ces louanges de soi-même sont un des caractères principaux de la folie criminelle récemment décrite par Solbrig.

3° Manière d’être de l’accusée après son emprisonnement el pendant les assises. — Nous avons fait remarquer le calme et l'impassibilité que M. J... témoigne après les actes horribles qu'elle commet; sa conscience est morte, ces victimes encore chaudes et le désespoir des parents ne parlent pas à sa raison éteinte. Est-ce peut-être parce qu'elle se voit impunie, et que personne ne la soupçonne ?

Évidemment non, car une fois découverte et emprisonnée sous le poids d'aussi écrasantes accusations, la malheureuse conserve le même sang-froid et la même impassibilité. Interrogée sur les motifs de ses actes, elle reconnait avoir administré les substances toxiques, mais dans une bonne intention, pour calmer et soulager ses malades, ‘ou encore pour faire des expériences médicales ! et elle dit tout cela avec autant de calme que si elle subissait un examen de médecine.

Ces excuses, qui seraient à peine valables s'il s'agissait d'un cas unique, ne sont d'aucune valeur lorsque les cas sont si nombreux. Une garde-malade, une personne qui depuis des années manie des poisons, et connait par conséquent leurs effets, ne peut invoquer de pareilles excuses ; l'accusée est trop lucide pour ne pas comprendre cela etilest plus que probable qu'elle se défend si négligemment, avec de mauvaises raisons, uniquement pour ne pas trahir une idée fixe; elle préfère risquer sa tête plutôt que d'avouer des conceptions délirantes qui ne sont pas telles à ses yeux, ilest vrai, mais dont le secret le plus absolu fait partie intégrante. C'est ainsi qu'agit le véritable monomane ; il aimera mieux avouer franchement les crimes les plus graves, plutôt que de trahir l'objet de son délire ; d’autres fois même il essayera de simuler un genre quelconque d’aliénation pour donner le change au médecin ou au juge, et cacher celui dont il est réellement atteint.

Devant ses juges, l'impassibilité de Marie Jeanneret ne se dément pas; elle parle avec autant de sang-froid, de calme et de précision que si toute cette affaire concernait quelqu'autre personne et ne paraît pas

se douter que l'échafaud étend déjà son ombre sur elle ; c'est un enfant à l’école répondant aux questions de son maitre. Une seule fois, sur uné question du président, elle répondit en pleurant: « J'ai eu tort, je me suis oubliée, j'ai voulu donner des remèdes en dehors des preseriptions du médecin, et c'est là ma faute. » Encore ici, quelle excuse dans la bouche d'une garde-malade !

« Toutes ces réponses, dit un compte rendu des débats, sont faites par l’accusée d'une voix ferme et avee une très grande précision. Elle n'hésite jamais, elle ne cherche jamais sa réponse; on sent qu'elle a l'esprit présent à tout: et cette lucidité intellectuelle, qui du reste n'exclut pas l'hypothèse de la monomanie homicide, contraste de la manière la plus bizarre ,avec l'attitude immobile et la physionomie presque hébétée de l'accusée pendant tout le cours des débats. C'est à peine si, de temps en temps, on surprend sur cette figure impassible les traces fugitives de quelque émotion. »

Donc, aucune défense sérieuse de la part de l’accusée, des excuses puériles, impossibles ou mensongères, des réponses qui n’en sont pas. Elle reconnait bien les faits dont on l’accuse (au moins la plupart), mais les explications qu'elle en donne sont en contradiction évidente avec les dépositions unanimes des témoins. Voici quelques exemples :

& M. LE PRÉSIDENT. — Pourquoi émettiez-vous des doutes quand les malades allaient mieux au dire des hommes de l’art?

L'accusée. — C'est que je savais bien ce qui se passait. On ne faisait pas les remèdes prescrits, puis une heure ou deux heures avant l’arrivée du médecin on se hâtait de prendre quelques drogues. Et le malade paraissait mieux ou plus mal selon la rencontre, mais je savais que cela n'était pas sérieux.

Ux quré. — D'après quels symptômes l'accusée prédisait-elle la maladie des gens qui se portaient bien ?

L'AGCUSÉE. — Par mon expérience des malades je pouvais deviner bien

des choses que les autres ne voyaient pas. Pour le fils Juvet, j'ai toujours reconnu en lui une nature maladive. Quant à M"° Juvet, de violents chagrins et mêmes des querelles avec son mari avaient produit chez elle certains troubles organiques.

UN auRé. — Pourquoi avez-vous donné de la morphine à M"° Bourcart? L'accusée. — Elle souffrait horriblement et j'ai voulu ia soulager en lui

donnant de la morphine. J'en avais toujours des paquets variant d’un demi grain à un grain et demi. »

Plus loin, Marie Jeanneret répond « qu'elle n'a jamais voulu donner des remèdes pour faire du mal; elle n’en a donné qu'à des personnes déjà malades ; les deux seules fois qu'il n’en était pas ainsi, elle s'est trompée, mais elle n'a jamais dit qu'elle donnerait la mort avec ces choses-là. »

Le président lui demande « pourquoi elle continuait cependant après avoir vu le résultat de ses médicaments sur M! G., sur M"J.,et sur d’autres personnes ?

L'accusée répond qu'elle avait toujours cru que ces remèdes qu'elle administrait devaient faire du bien, calmer les malades. Ce n'est que depuis qu'elle a été arrêtée qu'elle a commencé à juger autrement. »

Il n’est certes pas besoin de citer davantage pour démontrer que le système de défense adopté par l’accusée est insoutenable et n’est dans aucun rapport, d'une part avec le nombre et l’atrocité des faits ineriminés, de l’autre, avec l'intelligence de celle qui les a commis; si nous osions nous servir de cette expression, nous dirions qu'il est ridicule. Il aurait été plus raisonnable, plus logique si l'on veut, ou bien de tout nier, ou bien de tout avouer, et Marie Jeanneret n'a fait ni l'un ni l’autre. Elle cherche à peine à s’excuser, comme si la chose n’en valait pas la peine ; elle n'implore ni pardon, ni pitié, ni indulgence, ne paraissant pas se douter qu'elle en a grand besoin cependant ; elle n’a ni émotion, ni repentir, ni désespoir de se voir condamnée; la lecture du jugement la laisse froide, impassible et muette.

Nos conclusions, après tout ce qui vient d'être dit, seront courtes ; on les pressent d’ailleurs, car, mème en l'absence des symptômes positifs ordinaires de la folie (hallucinations, divagations, etc.) nous n'hésitons pas un seul instant à déclarer que Marie Jeanneret est aliénée et par conséquent non responsable de ses actes.

Tout aliéniste sait qu'on peut être complètement aliéné sans que cette aliénation se traduise par des paroles extravagantes ou hors de propos ; il y a un délire des actes, et le « fou » tel que le public se le représente généralement est en somme un type assez rare. Tout, dans le cas particulier, ne concourt-il pas à prouver que Marie Jeanneret est atteinte de monomanie (1) homicide au plus haut degré ? Hystérie avec aberrations de la sensibilité, troubles des facultés affectives, folie morale, impulsions irrésistibles, actes insensés, hérédité: voilà bien de quoi bannir absolument la responsabilité. Les experts, il est vrai, déclarent que la prévenue « n'est pas atteinte de manie » et « qu'ils n’ont pu découvrir chez elle aucune anomalie de l’état mental pendant un examen de près de deux heures », mais le fait que l’accusée ne trahit aueun symptôme d’aliénation dans sa conversation ne prouve rien. Nous venons de dire pourquoi.

(1) Nous n’ignorons pas que ce mot est en grande partie hors de cours, mais comment, sans lui, dénommer ce cas spécial ?

LES DÉGÉNÉRÉES HYSTÉRIQUES — OBSERVATIONS re

Nous ne pouvons d'ailleurs nous contenter d'un examen de deux heures dans un cas pareil; ce sont des semaines, des mois d'observation qu'il aurait fallu ici.

Un point très important comme symptôme positif d'aliénation aurait été la constatation d'hallucinations : or, rien dans les paroles ou dans la manière d'être de Marie Jeanneret ne les indique. Il n'est cependant pas impossible qu'elles existent, car on sait que c'est précisément là un côté de leur délire que les vrais monomanes cachent avec le plus de soin. Si tel est le cas, il est probable qu'elles finiront par se trahir, la condamnée étant naturellement, dans sa prison, soumise à uneobservation beaucoup plus exacte. Le fait d'ailleurs qu'il n'existe pas d'hallucinations, à supposer que tel soit réellement le cas, ne prouve nullement la non-existence de l’aliénation ; il y a des aliénés qui ne sont pas hallucinés.

Il n'est pas impossible que, parmi la ou les conceptions délirantes que nous admettons chez Marie Jeanneret, le délire des persécutions ne joue un certain rôle; les antécédents sembleraient l'indiquer, et l'on sait que l’aliéné renferme parfois ce genre de délire dans le mystère le plus impénétrable (4).

Quant aux rapports de l'affection mentale avec l’état manifestement hystérique de la fille Jeanneret, ils ne sont pas très faciles à préciser ; mais nous ne pensons pas que l'hystérie soit ici la cause de l’aliéna- : tion, car la folie hystérique revêt généralement de tout autres caractères. On peut bien admettre l'hystérie comme coefficient de l'affection cérébrale, ou comme un de ses symptômes, mais sans aller plus loin. L'accusée n’est pas aliénée parce qu'elle est hystérique, elle est aliénée et hystérique. On s'est, selon nous, trop attaché pendant les débats de ce lugubre procès, à ce côté de la question, et c’est peut-être parce qu'on a cherché le mot de l'énigme là où il ne se trouvait pas que l'on n'est pas arrivé à une solution plus satisfaisante de ce difficile problème.

Une dernière question est celle-ci : dans quelle mesure l'état chronique d'ivresse narcotique dans laquelle se plongeait Marie Jeanneret a-tl pu influer sur le trouble mental? En est-elle la cause, ou une

(4) Nous avons en mains deux lettres de l’accusée adressées en février 1866 à un médecin qui l’avait soignée en février 4859. Ges lettres, d’ailleurs lucides, sont d’un bout à l’autre remplies d’une vive préoccupation que l'absence de l’hymen, dont la section avait été nécessaire pour un examen au spéculum, ne soit mal interprétée par les médecins qui pourraient être appelés à la soigner plus tard. accusée demande une déclaration sur la cause de cette défloration. Elle craint d’être mal jugée, il y va de son honneur, etc. Gette appréhension est singulière chez une personne dont la conscience est pure, car, d’après tous les témoignages, Marie Jeanneret a toujours été d’une moralité irréprochable. Gela se rattacherait-l à des idées de persécution ?

simple circonstance adjuvante? ou n'est-ce enfin qu'un épiphénomeène.

Nous ne croyons pas que, dans l’état actuel de la science, cette question puisse se résoudre facilement. On ne-connait pas les effets chroniques de la belladone sur le cerveau, et, si l'intoxication aiguë par cette substance peut aller jusqu'à un véritable accès de manie, il est pour le moins fort douteux que, prise chroniquement, elle puisse produire un état permanent d'aliénation; d'un autre côté, il est évident que cette narcose permanente doit causer dans le système nerveux tout entier des perturbations graves, el le prédisposer singulièrement à l'invasion du trouble mental.

A ce dernier point de vue, il sera intéressant de voir ce que deviendra Marie Jeanneret une fois sevrée du narcotique ; il est vrai que, depuis six mois déjà que tel est le cas, elle ne parait avoir changé ni au physique ni au moral.

(Décembre 1868.)

PIÈCE JUSTIFICATIVE N° XXII Rachel Dupont, femme Gallié (4).

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