Î. — ANTÉCÉDENTS
1° Anlécédents héréditaires. — Nous croyons devoir nous borner à résumer ici, purement et simplement, les ântécédents héréditaires de l’accusée, indiqués avec tous les détails qu'ils comportaient dans le rapport médico-légal.
Nous rappellerons donc d'un mot, ainsi que cela à été établi par l'instruction et confirmé par les témoignages de l'audience, qu'il existe dans l’ascendance de Rachel Galtié, de la consanguinité (père et mère, cousins germains), de l'arthritisme et de l'épilepsie, sans aliénation mentale proprement dite.
C'est chez la grand'mère maternelle, morte à soixante-quinze ans, et l’une des victimes présumées de M"° Galtié, que l’épilepsie s’est manifestée.
I s’est agi là, d’après le D" Couyba, non pas d'épilepsie constitutionnelle et datant de la jeunesse, mais d’épilepsie survenue seulement à la ménopause, ce qui en atténue l'importance au point de vue héréditaire.
2° Anlécédents personnels. — Conformément à la méthode suivie au cours de cette expertise, chaque fois qu'il s'est agi d’un fait ne relevant pas d’un examen direct, nous avons recueilli auprès de linculpée tous les renseignements concernant ses antécédents personnels, physiques et psychiques, essayant ensuite de les contrôler, autant que possible, au moyen des témoignages existants où de témoignages nouveaux.
A). — Anlécédents physiques : Rachel Dupont nous déclare qu'elle a eu, entre cinq et dix ans, trois fluxions de poitrine, compliquées de délire diurne et nocturne. Cette déclaration est contredite par une déposition de sa mère (5 mai 1904); c'est pourquoi nous nous abstiendrons d’en faire état.
Vers l’âge de dix ans, se place un incident morbide dont l'authenti-
cité est certaine et dont les caractères sont précisés dans une déposition du D' Boutin (déposition du 17 avril). Nous la citons textuellement :
« Rachel Dupont, quoique d'un tempérament un peu délicat, n'était pas souvent malade. Une seule de ses maladies, à cause de sa rareté, est restée dans ma mémoire. Elle fut prise à un moment donné d'aceidents pulmonaires que je pris tout d’abord pour de la bronchite et qui, pendant huit jours, résisterent au traitement usité en pareil cas. Frappé par les symptômes d'oppression qui étaient très prononcés, je pensai que j'avais peut-être affaire à de l'asthme nerveux et j'instituai un traitement en conséquence. Le résultat fut immédiat et, du jour au lendemain, tous les symptômes avaient disparu. »
Bornons-nous à signaler ici cet incident; un peu plus loin nous en donnerons l'interprétation.
Vers cette même époque se place une extinction de voix qui dura un ou deux mois, dit l'inculpée; de sept à huit jours, dit sa mère (5 mai).
À quinze ou seize ans, survient une première poussée d'adénite ganglionnaire dans la région sous-maxillaire gauche. Elle aboutit à la suppuration. Sa place se trouve marquée par une cicatrice cutanée tres apparente située un peu au-dessus de deux autres qui correspondent à deux nouvelles poussées d'adénopathie suppurée survenues l’une à dixneuf ans, l’autre à vingt-trois ans. Ces trois cicatrices ont le même aspect: une dépression cutanée s'entoure d'un bourrelet peu saillant mais appréciable au toucher et formé par un épaississement du derme. Le revêtement cutané, à ce niveau, ne se mobilise pas aisément parce qu'il est retenu par des brides adhérentes aux parties profondes.
A peu près vers l’époque de la première poussée d'adénopathie sousmaxillaire, se placerait un incident que M®° Galtié nous raconte avec des détails qui paraissent sincères, mais dont nous ne pouvons garantir l'exactitude.
Elle déclare qu'elle fut atteinte, entre quinze et seize ans, à sa sortie de pension, d’une maladie nerveuse d'estomac. Cette maladie, toujours d'après son dire, se caractérisa par des vomissements incoercibles auxquels s’ajoutait une constipation opiniâtre. Pour ces symptômes, un médecin de Bordeaux fut consulté, le D' Bergonié, qui prescrivit un traitement hydrothérapique et ordonna de manger, le jour même, des aliments non tolérés habituellement et qui le furent aussitôt après.
La guérison dura trois mois. Une rechute motiva une deuxième consultation qui fut immédiatement suivie de la cessation des symptômes. Une troisième crise, caractérisée par les mêmes symptômes, serait survenue il y a trois ans.
Il manque, répétons-le, à cette narration d'incidents pathologiques d'un ordre spécial, une confirmation autorisée que nous ne trouvons pas dans les témoignages. Tandis, en effet, que M: Cisset constate que
Rachel Dupont fut retirée de pension parce qu'elle était atteinte de maladie nerveuse, M”° Dupont, sa mère, déclare qu'elle eut à sa sortie de pension une obstruction du gros intestin, puis de la faiblesse et qu'alors elle digérait difficilement.
Nous devons constater néanmoins que les faits relatés par Rachel Dupont ne sont pas invraisemblables ; nous verrons par la suite qu'ils s'encadrent aisément dans son histoire pathologique.
Cette intolérance de l'estomac, il importe de le témoigner, ne s'est pas renouvelée à l’occasion d'une grossesse qui fut heureuse et aboutit à un accouchement normal. La tendance à vomir reparut à l'occasion d'une tentative d'allaitement à laquelle il fallut, pour ce motif, renoncer.
En dehors de ces antécédents personnels morbides, l'inculpée nous en a signalé deux autres:
Elle aurait eu à deux ou trois reprises, au cours de sa maladie nerveuse d'estomac, des évanouissements. Une fois, en particulier, étant assise sur un banc de la promenade, à Casseneuil, elle serait tombée et un voisin, M. Laborie, aurait aidé à la transporter sur une chaise chez elle, où sa syncope aurait duré environ une heure et demie. Ces évanouissements se seraient reproduits trois fois à Saint-Clar ; son mari et sa domestique, Amélie Douillac, auraient été témoins de l’un deux.
Sur ces faits nous avons pu obtenir divers témoignages :
M°° Dupont mère (5 mai 1904) dépose : « À sa sortie de pension, ma fille eut une obstruction du gros intestin. À Ja suite de cette maladie, elle se trouva très faible et eut deux ou trois évanouissements. Se trouvant sur un banc à la promenade, elle eut presque une syncope, sans toutefois perdre connaissance. J'allai chercher un fauteuil à la maison, nous la mimes sur ce fauteuil, et aidée de M. Laborie, nous la portämes à la maison. Je ne sais pas si ma fille a eu des syncopes à Saint-Clar, elle s'y portait très bien.
« À la suite des syncopes qu'eut ma fille lorsqu'elle était jeune fille, je la menai à Bordeaux pour la faire examiner par le D' Bergonié. »
M. Laborie dit à son tour :
« Il y a environ sept où huit ans, une jeune fille se trouva mal sur la place de Casseneuil et j'aidai à la porter chez elle sur un fauteuil. Je ne me rappelle pas s'il s'agissait de M! Dupont ou d'une autre personne. »
Aurélie Douillac, enfin, qui a servi Mme Galtié à peu près durant tout son séjour à Saint-Clar, déclare :
« Je n'ai rien remarqué d’anormal dans l’état physique de M"° Gallié. Elle se plaignait de douleurs d'estomac assez souvent, mais il ne fut jamais nécessaire d'appeler un médecin. Il m'a paru que son tempérament n'était pas nerveux et je ne me suis jamais apercue qu'une contrariété amenàât dans son état un changement quelconque ; elle n’était
pas d’ailleurs contrariée dans son ménage. Une seule fois, j'ai été témoin d'un évanouissement, cela devait être deux ans avant que je ne l’aie quittée. M"° Galtié, un matin, après être descendue de sa chambre et avoir pris son chocolat, se sentit malade et tomba évanouie sur un divan, au rez-de-chaussée de la maison. M. Galtié arriva de suite; j'étais aussi près d’elle et, après une friction sur le front avec de l’eau fraiche et du vinaigre, elle se remit presque tout de suite ; cela ne dura pas un quart d'heure. »
La dernière particularité à nous signalée par M°®° Galtié est la suivante : deux fois, depuis son mariage, elle aurait eu de l'incontinence nocturne d'urine. Elle en fit part à sa mère, on mit cela sur le compte de la faiblesse et on lui donna comme remède du pepto-fer. Jamais auparavant elle n'avait eu d'accidents de ce genre.
Mx° Dupont mère, interrogée, dit: « Je ne me rappelle pas que, depuis son mariage, M®*° Galtié ait uriné deux fois aulit sans le sentir. Depuis son mariage je ne l'ai jamais vue malade ; elle se portait très bien ; je ne lui ai jamais vu prendre de médicament. »
Aurélie Douillac dit aussi: « Je ne me suis jamais apercue que Me Galtié ait uriné deux fois dans son lit et elle ne me l’a jamais dit. Je n'ai jamais vu qu'on lui ai fait prendre du pepto-fer; M" Galtié était plutôt bien portante, selon moi ; elle ne prenait jamais de remèdes; je ne l'ai du moins, jamais vu, ni compris. »
B. — Antécédents psychiques. Nous possédons des renseignements assez précis sur les antécédents de M"° Galtié au point de vue psychique. Ces renseignements, qui émanent pour la plupart de ses maitresses et de ses camarades de la pension Lafon à Casseneuil, où elle resta depuis l'âge de trente mois jusqu'à quinze ans environ, sont concordants.
Ils nous la représentent comme une enfant gàtée et capricieuse, mais intelligente et assez bonne élève, quoique d'une attention et d’une application médiocres ; soumise et respectueuse vis-à-vis de ses maitresses ; simple, douce et gentille, tout en étant un peu taquine, à l'égard de ses camarades ; de caractère gai et enjoué. Elle paraissait avoir plus spécialement du goût pour la lecture, le dessin et la peinture.
M': Cisset, directrice de la pension, insiste seulement (pièce n° 105) sur ce fait que Rachel Dupont était d'un caractère faible, sans volonté et susceptible de se laisser influencer et diriger par une personne qu'elle affectionnerait.
Devenue grande, bien tenue d’ailleurs par sa mère, elle ne donna prise à aucune critique sérieuse relativement à sa conduite.
Elle quitta la pension vers quinze ans, par suite de ses troubles gastriques qui l’obligèrent à ‘un régime et à des soins spéciaux, et vécut chez elle jusqu'à son mariage avec M. Galtié, qui eut lieu trois ans après, en 1898.
Telle elle avait été jeune fille, telle Rachel Dupont resta une fois mariée, . Personne dans sa nouvelle situation et dans sa nouvelle résidence « ne trouva jamais rien d'anormal ni dans ses idées, ni dans ses conversations », comme dit M®° Malaplate (pièce n° 68) qui la connaissait bien. Certains témoins déclarent qu'elle manquait de savoir-vivre par insuffisance d'éducation (M®° Malaplate, pièce n° 68), qu'elle n'avait pas de suite dans ses combinaisons matérielles et au contraire de la ténacité et de l'obstination dans les projets et idées qui germaient dans son esprit (M"° veuve Formis, pièce n° 64); qu'elle avait, comme avait dit parfois son mari en parlant d'elle, une « tête de fer » (M"° Albanie Laurent, pièce n° 104).
Mais elle ne fut jamais considérée comme mal équilibrée ou fantasque, ou irritable, ou menteuse, ou intrigante, ou mystique, ou romanesque, ou immorale, ou passionnée, même pour la lecture. Elle faisait quelquefois des vers, mais sans y attacher, semble-t-il, grande importance, de même qu'elle n'avait pas pour les romans-feuilletons, en particulier pour les histoires de crimes et d'empoisonnements, de goût particulier.
Son ménage était paisible, « heureux comme un ciel sans nuage » (Me Albanie Laurent, pièce n° 104); elle paraissait aimer beaucoup son mari et son enfant et elle s'était fait, à Saint-Clar, les meilleures relations dans la bonne société. Elle n'aurait écrit, dit-elle, qu'une lettre anonyme, celle au mari d'Aurélie Douillac.
Elle avait cependant changé sur un point : autant elle était simple avant son mariage, autant elle devint, après, affectée et prétentieuse. Elle étalait un luxe ridicule pour sa condition, même devant sa mère, et la pauvre femme s'en indignait. En ville, elle avait des costumes très élégants et on a dit que chez elle, elle descendait de sa chambre en peignoir blanc garni de dentelles (M'* Cisset, pièce n° 105). Ses anciennes camarades, M"° Belloc (pièce n° 106), et M"° Auradou (pièce n° 107) s'accordent également à dire que, depuis son mariage, elle ne les fréquentait plus et se montrait altière et poseuse.
De même son affection pour ses parents s'altéra et, si l'on s’en rapporte à certaines des dernières lettres écrites par elle à sa belle-sœur, on voit qu'elle avait pour eux, pour sa mère surtout, de véritables sentiments de « haine jalouse » (lettre 17, dossier n° 1).
Cependant, durant ses quatre ans de vie conjugale, elle ne fut atteinte d'aucune maladie physique ou mentale sérieuse.
Deux particularités ont été signalées dans les antécédents psychiques de M" Galtié, qui ont dû attirer tout spécialement notre attention. Il s'agit, d'une part, d'actes de cruauté ; d'autre part, de vols commis par elle antérieurement.
En ce qui concerne la cruauté, tout se borne au fait suivant men-
tionné par quelques-unes de ses camarades et reconnu par elle; vers quatre ou cinq ans, elle creva les yeux à un oiseau sans savoir pourquoi. Ce fait, relativement fréquent à cet âge où l'on est aussi inconscient que « sans pitié », ne saurait être considéré à lui seul comme l'indice de tendances impulsives pathologiques.
En ce qui concerne les vols, M®* Galtié nous dit qu'en effet elle dérobait souvent à la pension des articles de bureau, des dessins et des gravures, ce qui la faisait gronder et punir. Une fois même, la directrice en parla à ses parents. Elle ne sait à quel mobile elle obéissait en s’'emparant de ces objets, ni ce qu'elle en faisait.
Elle conserva, croit-elle, cette mauvaise habitude jusqu'à sa sortie de pension. Hors de là, elle n’a jamais commis de vols, sauf ceux qui lui sont reprochés aujourd'hui par l'instruction. Sur ce point, qui a son importance, M'* Cisset a été spécialement interrogée et voici sa déposition (12 mai 1904) :
« Rachel Dupont a été placée chez moi comme élève externe à l’âge de trente mois. Elle a commis quelques menus larcins, plumes, papier, crayons, choses de très peu de valeur, aussi je n'ai pas cru devoir avertir ses parents et je me suis contentée de la réprimander et de la punir. Elle ne faisait, du reste, que ce que font quelques enfants dans leur jeune âge. Cependant, les enfants qui commettent ces larcins ne sont pas nombreux ; sur une soixantaine d'élèves, j'en ai en général deux ou trois. Les camarades de Rachel Dupont ne se sont pas plaintes d'elle à ce sujet, c'est moi qui me suis apercue de ces petits vols. Les faits dont je viens de parler se reproduisaient dans le tout jeune âge de Rachel Dupont. Dès l’âge de neuf ou dix ans, elle s'était déjà corrigée, ou du moins, je n'ai rien eu à lui reprocher personnellement. Toutefois, l'année qui précéda sa sortie de pension, elle déroba dans la salle de peinture, où elle allait fréquemment seule pour son travail, des gravures qui servaient de modèles. Comme souvent elle allait seule dans cette pièce, mes soupeons se portèrent sur elle, je la pressai de questions ; elle nia tout d’abord être l'auteur de ce vol, mais elle finit par l'avouer et rapporter les gravures qu'elle avait chez elle. Je fais remarquer, en passant, que cette enfant aimait beaucoup les gravures et les fleurs, cela m'avait frappée lorsque nous allions en promenade, elle ramassait toutes celles qu’elle trouvait. Je n'ai pas fait connaître à la famille Dupont ce vol de gravures, je me contentai de vives remontrances à leur fille, qui n'en parut pas très humiliée. — Rachel Dupont n'était pas plus menteuse que ses autres camarades; elle n'était pas d'un caractère dissimulé ou fantasque ; en un mot, comme intelligence et comme caractère, elle était dans la moyenne. »
La tendance au vol signalée chez Rachel Dupont empruntait un intérêt spécial à ce fait qu’elle aurait existé chez d’autres personnes de
sa famille. Effectivement, l'inculpée nous a dit tenir de son mari, ainsi que de son beau-frère ct sa belle-sœur, M. et M"° Laurent, que son grand-père paternel aurait été pris, un jour, volant des cigares dans un bureau de tabac, et que son fils, l'oncle Dupont, avait dù désintéresser le buraliste. On ajoutait, dit-elle, qu'il devait s'être livré d’autres fois à des actes de ce genre.
M°° Laurent, interrogée à cet égard, le 5 mai 1904, dépose :
« J'ai entendu dire, par un certain nombre de personnes, que le grand-père paternel de M®° Galtié avait dérobé des cigares dans un bureau de tabac de Casseneuil, ce qui aurait obligé son fils, l'oncle Dupont, maire de cette ville, à désintéresser le buraliste. Je n'ai pas entendu dire autre chose. »
Quant à M. Dupont, interrogé à son tour, à la même date, il déclare : « Jamais mon père n'a soustrait de cigares dans un bureau de tabac. Il avait un frère qui était comme lui d'une honorabilité parfaite et auquel on n'a jamais rien eu à reprocher. »
En résumé, les vols signalés chez les ascendants de M"° Galtié et dans sa propre enfance sont ou trop douteux, ou trop peu significatifs, pour qu'on puisse y voir réellement une manifestation plus ou moins héréditaire de kleptomanie.