‹ Dégénérescence mentale et hystérieChapitre 27 sur 50 · IT. —— ÉTAT ACTUEL · texte numérisé non relu

IT. —— ÉTAT ACTUEL

1° État physique. — M Galtié est une femme de vingt-cinq ans, de taille moyenne, pourvue d'un embonpoint modéré, généralement bien constituée. Une inspection sommaire révèle chez elle la présence de quelques légères malformations physiques, telles que : ogivation excessive de la voûte palatine, lobulation insuffisante du pavillon de l'oreille, syndactylie peu marquée aux mains, plus évidente aux pieds. Mais ces stigmates physiques, constatons-le dès maintenant, sont peu significatifs.

Me Galtié se reconnait une bonne santé habituelle. Elle n'est sujette qu'à des malaises sans gravité : migraines, dysménorrhées, leucorrhée, bourdonnements d'oreille, troubles du sommeil caractérisés par des rêves zoopsiques et des cauchemars parmi lesquels revient surtout Ja sensation d'envolement dans les airs et de chute.

Examinons successivement les principaux organes :

Organes respiratoires. — Ils sont en bon état. La palpation, la percussion, l’auscultation de la poitrine n’y révèlent actuellement rien d'anormal. Il n'existe pas trace d'emphysème pulmonaire.

Organes de la circulation. — Le rythme du cœur est régulier. Les vaisseaux sont souples et la circulation périphérique s'opère sans entrave. Le pouls est à 84. Le système lymphatique a été le siège de lo-

alisations scrofuleuses représentées actuellement par les trois cicatrices que nous avons déjà notées.

Organes de la digestion: L'appétit est régulier : les digestions sont faciles ; la constipation est habituelle. — L'estomac n'est pas dilaté. — L'intestin ne fait hernie en aucun point ; en sorte que, si les troubles gastriques indiqués par M%* Galtié ont existé, ils n'ont laissé aucune trace.

Organes génito-urinaires : La menstruation à été régulière jusqu'à ces derniers temps. Elle aurait subi une interruption à la prison de Lectoure et une seconde ici qui a duré deux mois et s'est terminée ces jours derniers. Les mictions sont normales, rarement nocturnes. L'analyse des urines ne révèle la présence ni de sucre, ni d'albumine. Son examen microscopique y montre l'existence d'éléments cellulaires, tels que cellules épithéliales, leucocytes mono et polynucléaires.

Densité Re RER 1001,9 Albüminen est a (l Snétés. tete rte) et (

Frigidité génésique, d’après les dires de l’accusée.

L'exploration des autres organes abdominaux ou thoraciques ne donne lieu à aucune constatation qui mérite d'être mentionnée.

Arrivons au système nerveux. Il préside tout spécialement au jeu des fonctions psychiques, motrices, sensitives et sensorielles, des actes réflexes.

Nous plaçons ici les résultats de l'exploration de chacune de ces fonctions, hormis ceux qui ont trait à la fonction psychique, objet d'une étude spéciale dans ce rapport.

1. Motilité. — Les muscles sont partout normalement développés. On n'observe ni hyÿpertrophies, ni atrophies musculaires, ni paralysies, ni tremblements, ni contractures. À aucun moment, Me Galtié n'a présenté de crises convulsives bien caractérisées. Les courants induits, les seuls que nous ayons appliqués sur les muscles, ont provoqué des contractions normales.

2. Sensibilité. — 1 y à une sensibilité générale et une sensibilité spéciale qui demandent à être envisagées séparément.

A) Sensibilité générale. — Elle se décompose elle-même en sensibilité superficielle et en sensibilité profonde.

Dans la sensibilité superficielle rentrent la sensibililé tactile, douloureuse et thermique. L'exploration de ces trois modes de sensibilité prouve qu'ils font totalement défaut chez Me Galtié. Une épingle promenée sur les différentes parties de la surface cutanée ne donne lieu à aucune perception tactile. On peut enfoncer cette épingle profon-

dément dans les masses musculaires, on peut traverser la langue, la pulpe des doigts et des orteils, sans éveiller la moindre douleur.

Le contact d'un corps assez chaud pour occasionner une brûlure du premier degré, dans une région habituellement sensible, ne détourne pas M®° Galtié de la conversation, n'attire même pas son attention dans la demi-heure qui suit. Cette anesthésie au contact, à la douleur, à la température est totale et généralisée. Elle a été vérifiée dans des conditions telles que tout soupcon de simulation doit être écarté.

La sensibilité profonde est elle-même abolie. On peut imprimer aux articulations des mouvements anormaux, frapper violemment la région épigastrique sans éveiller de sensation douloureuse. La sensibilité électrique est à peu près nulle : un appareil de Gaiffe, à chariot, capable de fournir un courant induit d'intensité telle qu'il est intolérable pour un sujet normal, ne réussit pas à incommoder Mme (altié, même lorsque les électrodes sont appliquées directement sur les trones nerveux les plus sensibles. Les muqueuses orificielles n'ont pas été explorées toutes. La sensibilité de la muqueuse buccale pharyngée de la conjonctive est abolie, celle de la muqueuse nasale est diminuée. Nous n'avons pas cru devoir examiner la sensibilité du vagin et de l'anus.

Ainsi les troubles de la sensibilité générale sont profonds. Tels que nous les avons observés, ils ont une valeur diagnostique de premier ordre ; nous l'utiliserons le moment venu.

B) Sensibilité spéciale. — Les sensations gustatives existent et ne sont pas perverties.

L'acuité auditive est normale.

Il en est de mème pour l’acuité olfactive.

L'acuité visuelle n'est pas diminuée ; M®° Galtié lit à la distance normale, avec les deux yeux ensemble, avec chacun d'eux séparément. On n'observe ni ophtalmoplégie externe, ni strabisme, ni diplopie, ni polyopie monoculaire. Le sens chromatique estintact; les couleurs sont reconnues. Par contre, le champ visuel est rétréci concentriquement des deux tiers environ, ainsi que le montre le schéma annexé au rapport.

3. Béfleclivité. — Les réflexes cutanés et notamment le cutané plantaire sont abolis ou profondément modifiés. L'excitation de la plante du pied détermine des mouvements réflexes, non dans les muscles de la jambe, mais dans ceux de la cuisse. Les réflexes tendineux sont généralement vifs. Les réflexes patellaires et achilléens sont notablement exagérés des deux côtés. IL n'y a ni trépidation plantaire, ni trépidation rotulienne. Les réflexes tendineux des radiaux, le réflexe olécranien, le réflexe massétérin sont également vifs.

Le réflexe orificiel de la bouche et le réflexe de défense de la paupière sont abolis, de même que le réflexe pharyngien.

A la lumière, les pupilles réagissent bien. A l’accommodation, le réflexe se produit seulement dans la vision binoculaire. Le réflexe accommodateur cesse d'apparaitre lorsque chacun des yeux regarde séparément.

La piqüre de la face fait également réagir les pupilles. Le réflexe secréteur laerymal est conservé. Ajoutons que la pupille gauche est imparfaitement circulaire, qu'elle est un peu plus dilatée que la droite.

Il faut retenir de cette exploration de la réflectivité l'abolition des réflexes cutanés et orificiels, l'exagération des réflexes tendineux. La valeur de ces symptômes est restreinte.

2 État psychique. — L'examen de l'état psychique actuel de Me Galtié montre qu'il n'existe chez elle aucun symptôme de folie.

Elle n'a et n'a jamais eu ni idées délirantes, ni hallucinations, ni obsessions, ni impulsions irrésistibles.

C'est là un premier point acquis.

On ne constate pas non plus chez elle de ces grands stigmates psychiques de dégénérescence qui apparaissent dès l'enfance, s'accusent avec l'âge et font toute la vie de celui qui en est porteur un anormal: faiblesse d'esprit, déséquilibration, excentricité, originalité. Mme Gallté est d'une bonne intelligence moyenne; elle pense, raisonne, se souvient convenablement, et jamais, pas plus actuellement que dans toutes les phases de sa vie d'écolière, de jeune fille, de jeune femme, elle ne s'est révélée comme une incapable ou une extravagante. Toujours, au contraire, elle s'est adaptée facilement et naturellement aux divers milieux et aux diverses conditions où elle s'est trouvée placée.

Toutefois, il existe chez elle, dans le domaine intellectuel, mais surtout dans le domaine moral, des particularités à signaler.

Intellectuellement, elle offre un mélange contradictoire et paradoxal, entrevu par certains témoins (M'!° Cisset, Me Formis) d'inertie et d’activité, de défaut d'esprit de suite et de ténacité, de passivité aboulique et d'obstination, on pourrait ajouter, car nous le constaterons dans les actes qui lui sont reprochés, de sottise et d'imprévoyance, en même temps que de finesse et de calcul. *

Moralement, et malgré certaines apparences, elle est dénuée de toute sensibilité.

Cette insensibilité morale se traduit chez elle par l'absence de sentiments affectifs.

Me Galtié n'aime réellement personne; nous irions presque jusqu'à dire qu'elle n'a jamais aimé personne.

D'attachement sérieux, durable, pour des maïtresses, des camarades, des amis, des animaux, on ne lui en connaït pas. D'amour vrai, en dehors peut-être de quelques flirts sans importance, elle n'en a pas eu. Ses parents, sa mère surtout, elle les critique, les méprise et les

hait presque (lettres à Me Laurent); sa grand'mère, elle la fait mourir, si l'accusation est fondée, en l'empoisonnant: son frère, si dévoué pour elle, elle l'empoisonne également; son mari, contre lequel elle n'a aucun grief et qui la rend parfaitement heureuse, elle l'empoisonne de même ; il n'y a pas jusqu'à son enfant, si l'instruction considère cette hypothèse comme au moins possible, qu'elle n'ait tenté peut-être de tuer en le jetant dans un puits.

Il suit done de là que les sentiments d'affection, même les plus naturels, les plus instinctifs pourrait-on dire, n'existent pas chez M®° Galtié. Elle est atteinte d'inaffectivité.

Son insensibilité morale se révèle encore d’ailleurs par l'impossibilité d'être sérieusement affectée, émue.

Tout le monde à remarqué son indifférence, sa tranquillité, sa possession d'elle-même pendant et après la mort des victimes qu’on lui attribue; on est surpris de la voir si peu touchée, en toilette si peu en harmonie avec les circonstances ; on va même jusqu'à suspecter la réalité de ses manifestations nerveuses de douleur à ce moment (pièce n° 24).

De même lorsqu'elle est dénoncée, arrêtée, interrogée, ce qui frappe tout d'abord, au point de faire douter qu'elle ait vraiment conscience des graves accusations qui pèsent sur elle et de la situation qui lui est faite, c'est son peu de sensibilité, son peu de réaction émotive en un sens quelconque. Et depuis, cette manière d'être n’a pas varié. Au cours de l'instruction comme au cours de notre expertise, elle est restée la même, aimable, docile, souriante, soumise vis-à-vis des religieuses, liante vis-à-vis de ses compagnes, constamment gaie et s'accommodant de tout avec la même bonne humeur, ne s’animant jamais et parlant de son affaire, jusque dans les détails les plus pénibles et les plus émouvants, comme s'il s'agissait d’une autre.

Ce n’est point là, croyons-nous, une attitude factice et feinte; c'est de l’insensibilité poussée au plus haut degré. M®%° Galtié est, au point de vue moral, comme elle l'est au point de vue physique, une anesthésique complète ; elle ne sent rien.

Nous verrons, tout à l'heure, que cette insensibilité morale, cette inaffectivité peuvent aller, chez M"° Galtié, jusqu'au raffinement de la cruauté.

Nous n'avons pas constaté chez l’inculpée l'existence, présente ou antérieure, de phénomènes de délire hystérique, de subconscience, de dédoublement de la personnalité.

Nous ne pouvons dire si elle est hypnotisable ou suggestible, ayant cru devoir nous abstenir de toute expérience sur elle à cet égard.

Nous n'avons pas non plus relevé chez M"° Galtié, durant le cours de notre expertise, de tendance spéciale à la simulation ou au mensonge.

Notons cependant, sans que nous puissions certifier s'il y a là intention de tromper ou simple défaut de mémoire, que les renseignements qu'elle nous a fournis, s'ils ont été vérifiés sur certains points, se sont trouvés maintes fois contredits par les déclarations des témoins.

En résumé, ce qui, au point de vue moral comme au point de vue physique, domine l’état de M° Galtié, c'est l'insensibilté.

Cette anesthésie physique et morale est le symptôme le plus saillant de l'hystérie dont elle est atteinte.

Quant aux rapports qui peuvent exister entre l'hystérie et la dégénérescence et qui sont encore si discutés à l'heure actuelle, nous ne les analyserons pas ici, car il s’agit là surtout, à notre avis, d'une question théorique dont l'interprétation varie suivant qu'on considère l'hystérie et la dégénérescence comme forcément liées, ne faisant qu'un, ou au contraire comme deux états morbides nettement séparés.

Il nous suffit de dire que M®*° Galtié est manifestement une hystérique, tandis qu'elle n'est pas, au sens et au degré où ce mot doit être médicalement entendu, une dégénérée.

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