III: — LES ACTES ET LES ÉCRITS
1° Les ACTES. — À. — Zes vols. — Après avoir étudié M° Galtié dans ses antécédents et dans son état de santé physique et mentale, nous devons l’envisager maintenant dans les actes qni lui sont reprochés et dans ses écrits.
Nous ne ferons pas, ce qui serait inutile ici et nous entrainerait trop loin, le récit détaillé de ces actes et l'analyse complète de ces écrits.
Nous relèverons simplement en eux les éléments psychologiques susceptibles d'offrir quelque intérêt.
Les actes reprochés à M"*° (Galtié sont constitués par des vols et des empoisonnements.
M°° Galtié est accusée d’avoir volé :
1° Le 16 décembre 1900, un cachet-breloque appartenant à M"° Larrieu ;
2° Le 18 décembre 1900, tous les bijoux de M"° Larrieu ;
3° En juin ou en juillet 1903, le service de table en ruolz de M®° Héral:
4° En juillet 1903, la chaine d'or tour de cou, avec médaille, de l'enfant de M"° Larrieu.
Elle se serait emparée également de la chaîne d'or de l'enfant de M°%* Héral, d'une somme de quarante-deux francs appartenant à une de ses domestiques, Louise Jean-Jacques, enfin de l'argent que son frère, Gaston Dupont, avait sur lui au moment de sa mort. Mais ces derniers vols, à l'encontre des premiers, avoués, sont niés par M®*° Galtié.
Ces actes et les cironstances qui les ont accompagnés ou suivis offrent-ils quelques caractères pathologiques ? Telle est la question que nous devons examiner en prenant spécialement pour objet de notre examen le vol du 18 décembre 1900, non seulement parce que c’est le plus important, mais aussi et surtout parce que e’est le mieux connu.
Et d'abord, il semble y avoir eu préméditation, puisque M"° Larrieu (pièce n° 25) déclare que la veille, le 17 décembre, M° Galtié lui avait proposé de venir Jui aider à faire ses malles.
En second lieu, le vol a été accompli, non pas d'une façon soudaine, irréfléchie, maladroite, impulsive, mais au contraire avec une tactique, une adresse, une maitrise, une possession de soi-même des plus remarquables.
C'est à la faveur d’un commencement d'incendie, allumé par elle avec du pétrole et des allumettes spécialement apportées dans ce but, que M®° Galtié détourne l'attention de tous, monte dans la chambre de M": Larrieu, s'empare des bijoux, se débarrasse des écrins trop gênants qu'elle jette par la fenêtre, et redescend sans qu'on ait pris garde à elle ; puis, quand M*° Larrieu est remontée, s’est apercue du vol et que les gendarmes sont déjà là pour enquêter, elle sort, sous prétexte d’aller chercher son mari, juge de paix, et le ramène, après avoir profité de cette absence pour mettre les bijoux en lieu sùr.
Et tel est son calme, son sang-froid, son machiavélisme ironique pourrait-on dire, qu'elle fait porter les soupcons sur un inconnu qu'elle a vu, dit-elle, s'enfuir à toutes jambes, et que, pendant que son mari pratique, avec les gendarmes, des recherches dans le grenier, elle lui recommande de ne pas s'approcher trop de quelques grandes barriques qui s’y trouvent, de peur que le voleur n’y soit caché et ne lui fasse du mal (pièce n° 93).
Le vol commis, M°° Galtié garde les bijoux pendant un temps assez long, puis elle en vend une partie le 9 novembre 1901 et le 15 janvier 1902, à un bijoutier d'une autre localité, en évitant de comprendre dans ces ventes ceux d'entre eux qui portent des marques trop caractéristiques.
Elle en conserve quelques-uns, entre autres des bagues qu'elle finit par porter et qu'elle portait encore, parait-1l, au moment de son arrestation.
Ce fait, s’il peut passer pour un acte d'imprévoyance, ne saurait être considéré cependant comme un acte d'inconscience ; car M‘ Galtié, ainsi qu'elle nous l’a dit elle-même, avait le soin de laisser les bagues volées de côté durant les visites de M° Larrieu à Saint-Clar, et d'autre part, lorsqu'elle a été arrêtée en septembre 1903, elle ne pensait plus, au bout de près de trois ans, au vol de bijoux qu'elle pouvait considérer comme oublié.
En résumé, rien dans ce vol ni dans les autres ne nous apparait comme franchement pathologique. On ne retrouve pas là les signes habituels de l'impulsion consciente, irrésistible, de la kleptomanie, notamment de la kleptomanie hystérique. L'influence de la menstruation elle-même n'a rien à voir ici.
La seule particularité à relever, c'est que, en ce qui concerne ces actes, comme en toutes choses, M"° Galtié fait preuve d'une indifférence absolue. Elle n’a jamais eu le moindre remords d'avoir volé ou vendu le produit de ses vols ; elle sait bien que « ce n'était pas sérieux », dit-elle en éclatant de rire.
B. — Les empoisonnements. — Pour étudier et apprécier psychologiquement les empoisonnements reprochés à M®*° Galtié, nous devons nécessairement nous placer dans l'hypothèse où ils ont été réellement commis par elle ; car nous n'avons ni à établir sa culpabilité, ni a formuler à ce sujet notre opinion.
Dans cette supposition, les trois empoisonnements dont 1] s’agit: celui de M. Galtié, celui de Catherine Mariol la grand mère, celui du frère, Gaston Dupont, offrent exactement les mèmes caractères que les vols. On y retrouve le mème mobile d'intérêt, la même préméditation, la même habileté tenace et persistante, la mème malignité froide et raffinée dans l'exécution, comme aussi la même attitude indifférente et légère etla même insensibilité après, malgré l'énormitée des crimes.
L'empoisonnement de Gaston Dupont, celui sur lequel nous sommes le plus documentés, est particulièrement typique. Nous raisonnerons comme si tous les faits de l'instruction étaient établis à son endroit.
M°° Galtié, hantée pour ainsi dire par l’idée de s'enrichir au moyen d'une assurance sur la vie, prise à son profit et dont elle bénéficierait presque aussitôt, grâce à la mort rapide du titulaire, n’est pas encore arrivée à ses fins, malgré l’'empoisonnement de son mari et de sa grand'mere. Elle choisit alors son frère pour victime et le décide, en s’engageant formellement à payer elle-même les primes, à prendre, en sa faveur à elle, un contrat d'assurance de 50 000 francs.
Dès ce moment elle n'a qu'un but, le faire venir à Saint-Clar, et lui donner la mort. Une première fois, au cours d'une période de vingt-huit Jours qu'il accomplit à Toulouse, elle l'appelle et, durant sa permission de vingt-quatre heures, le 5 août 1903, elle lui administre une forte dose d'arsenie, ce qui détermine chez lui des accidents toxiques aigus, aecompagnés d'une violente éruption et l'oblige à entrer, le 7 août, à l'hôpital militaire. :
Pendant son séjour à l'hôpital, elle s'informe constamment de lui, demande au médecin en chef si elle peut aller le voir et, en vue de ce voyage, réclame une avance d'argent à ses parents qui la lui refusent.
Le 18 août, Gaston Dupont sort guéri de l'hôpital et, le 24, il est
libéré de son service en parfait état. Elle insiste tellement pour l'avoir, l'alléchant par la promesse d'une pêche aux écrevisses, qu'il accepte, et arrive le 27 août.
Dès son arrivée, les accidents d'intoxication reparaissent et le malheureux garcon meurt trois jours après, le 30 août.
Le 10 juillet, le 12 août et 26 août, elle s'était fait délivrer de l’arsenic. Tel est le fait brutal. Relevons, parmi les circonstances qui l'entourent, certaines particularités intéressantes psychologiquement.
Le 30 août au matin, M®° Galtié vient chez M. Rouède, pharmacien, chercher une potion commandée pour elle la veille.
Interrogée sur l'état de son frère, très malade à ce moment et qui doit mourir le soir même, elle répond: « Mon frère va à peu près bien, seulement il serait bien mieux s'il avait pu reposer la nuit dernière ; les rats ont fait tellement de bruit qu'il n’a pas pu dormir. »
Il m'a dit: « L’arsenic que t'a donné M. Rouëde ne t'a pas fait grand effet ou il n'y en avait pas assez; demande Jui-en encore de ma part pour que je puisse reposer la nuit prochaine. »
Et M. Rouede, pour être agréable à un confrère malade, délivre un nouveau paquet d'arsenic qui est retrouvé à peine entamé après le décès de Gaston Dupont.
Il y à de la part de M"° Galtié, dans ce fait de réclamer un supplément d'arsenic au nom mème de la victime à qui il est destiné et alors que celle-ci est déjà presque mourante, une manifestation de cette sorte de machiavélisme ironique que nous avons déjà signalé dans les vols et qui se retrouve plusieurs fois aussi dans les empoisonnements.
Comme exemple de sang-froid et de possession de soi-même de M"° Galtié à ce moment, nous citerons les télégrammes et la lettre - qu'elle adresse à Geneviève, maïîtresse de Gaston Dupont, à Libourne, d'abord pour l’aviser de sa maladie, puis pour l'empêcher de venir en la rassurant, alors qu'il est déja moribond, enfin pour lui annoncer sa mort ; l'habileté qu'elle déploie ensuite pour essayer de faire croire que le décès de son frère est dù soit à une rechute de rougeole provoquée par une longue course à bicyclette, soit à un suicide. Pour donner plus d'apparence à cette dernière version, elle s’empresse de trier les lettres de son frère et d'en faire un paquet, en placant dessus celles dans lesquelles il a pu exhaler des plaintes et exprimer du dégoût de la vie,en même temps qu'elle écrit à Geneviève pour la prier de lui confirmer par écrit que son frère a déjà voulu s'empoisonner un mois auparavant, à Libourne.
Comme contraste à cette habileté, M®° Galtié fait preuve dans cette circonstance si grave, où elle eüt dû s'étudier à fond et se composer une attitude de dignité et de douleur, d’une indifférence, d'une légèreté, d’une coquetterie incompréhensibles.
Pendant que le cadavre de son frère est encore chezelle, elle est surprise par son père flirtant et se laissant embrasser, ou presque, par un jeune homme de vingt ans, M. Desparbes.
Quand, le lendemain du décès de Gaston, M"° Larrieu vint lui faire visite avec sa belle-sœur, non seulement elle ne montre, comme déjà la veille, aucune émotion (pièce 10, N°5), mais encore elle s'occupe beaucoup dans la conversation des bagues que M°° Larrieu, sa volée d'il y a trois ans, porte aux doigts, et Jui dit en lui prenant la main : « Vous avez de jolies bagues » (Pièce N° 25).
Lorsqu'enfin Geneviève accourt de Libourne, trop tard pour assister aux obsèques de son amant Gaston Dupont, et parait en sa présence, elle la trouve «dans une tenue qui la frappe beaucoup, en décolleté, portant un corsage fantaisie tout garni de dentelles » (lettre de Geneviève à M. et M“ Pompée, du 5 septembre 1903).
IL y a là, à n'en pas douter, quelque chose de spécial qui témoigne au plus haut point de cette insensibilité émotive, de cette amoralité que nous avons relevée chez M®° Galtié par l'examen direct.
2° Les ÉcriTs. — La lecture des lettres de M®° Galtié donne une impression qui concorde avec les résultats des autres éléments de l'expertise. On y voit l'inculpée préparant de longue main son œuvre et la conduisant habilement, avec une ténacité ferme et inébranlable, jusqu'à l'exécution, tout en manifestant, à côté de ses qualités intellectuelles incontestables, une absence complète de sens moral, et mème de véritables singularités.
A ce point de vue, l'intérêt principal de la correspondance de M‘ Galtié réside dans ce fait qu'elle permet d'étudier d'assez près l'une des particularités les plus curieuses et les plus étranges de la psychologie de ses crimes, celle de ses rêves, pressentiments et apparitions.
On sait en eflet que M°° Galtié a annoncé par avance la mort de ses victimes, et cela dans les conditions et circonstances suivantes :
Déjà, au mois de septembre 1901, étant à Casseneuil avec son mari, elle dit à M"° Laurent, sa belle-sœur, qu'il ne lui tardait pas de revenir à Saint-Clar parce qu'il semblait qu'un malheur l'y attendait (pièce N° 33). Un mois après, juste le jour où M®* Galtié fait «une scène à tout casser » à son mari parce qu'il refusait de signer la police d'assurance, survient l'accident de l'enfant qui tombe dans le puits.
L'année suivante, en septembre 1902, comme on ne trouvait pas de voitures pour se rendre à la frairie de Sainte-Livrade, M. Galtié fit cette réflexion : « C'est un peu fort qu'ayant des chevaux dans la famille, on n'en trouve pas pour faire quelques kilomètres. » M®° Laurent, sa sœur, lui dit: « Ne crains rien, l'année prochaine je prendrai mes précautions et nous ne serons pas pris au dépourvu. » M": Galtié dit alors: « Peut-
être que l'année prochaine nous aurons la voiture et il nous manquera autre chose, » Après la mort de son mari, elle rappela ce propos à M°° Laurent, ajoutant que ses pressentiments ne la trompaient jamais,
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Autographe de Rachel Galtié. (Extrait des Archives d'Anthropologie criminelle, 1905, n° 134. Lyon, Storck et Cie, éditeurs.)
mais qu'elle ne croyait pas que la fin de son mari füt si proche (pièce N° 104).
Vers la même époque, M"° Galtié, étant encore en vacances à Casseneuil avec son mari, dit en pleurant à M"° Laurent qu'elle avait fait un
rêve affreux et qu'avant la fin de l'année un grand malheur arriverait dont son enfant, son mari ou un membre de sa famille serait victime : « Je ne serai contente que lorsque l'année sera passée » (pièce n° 33.)
Le 1°" novembre 1902, elle reparle de ce rêve en le précisant à M®* Ducasse, institutrice à Saint-Clar, qui se trouvait en compagnie de M Combet et Baylac. Elle leur raconte qu'a Casseneuil, la nuit, un ange lui était apparu et lui avait dit : « Sous peu tu perdras ton mari et ton enfant. »
Onze jours après, le 11 novembre, son mari mourait, et comme ces dames lui rappelaient leur entretien, elle répondit: « Vous voyez que j'avais bien raison et que je le savais. »
A peine son mari est-il mort que M®° Galtié prévoit le décès d'une seconde personne de sa famille, sa grand'mère. Le 15 et le [Tnovembre, en effet, elle écrit à M®° Laurent deux lettres dont l'importance est grande. Dans la première, destinée à préparer le récit complet contenu dans la seconde, elle raconte à sa belle-sœur que son mari, avant de mourir, la fit asseoir sur son lit, et là, pendant une heure, lui donna des conseils au sujet de son avenir qu'il voulait assurer, « de sorte qu'elle n’est pas embarrassée, qu'elle a son chemin tout tracé et qu'elle le suivra, ayant au moins la consolation de ne pas troubler le repos de son mari en transigeant avec ses volontés ».
Dans la seconde lettre, M" Galtié explique à M®° Laurent quels sont les conseils donnés à l'heure suprème par son mari et le moyen qu'il lui a ordonné d'employer pour vivre libre et indépendante : « Comme pour vivre il te faut des rentes et que les tiennes ne sont pas suffisantes pour te permettre de mener la même vie que tu mènes ici, écris à M. Delherm, prends une assurance de suite, de 50000 francs au nom de la grand'mère, à ton profit, et comme elle n'a pas très bonne santé, sûrement avant deux ans {u seras hors de la misère et tu pourras faire élever convenablement Pierre et ce sera pour moi aujourd'hui un soulagement et du fond de ma tombe une consolation que de savoir que vous pouvez avoir encore quelques douces jouissances que l'argent peut procurer. »
En même temps M"° Galtié écrit à M. Delherm, agent d'assurance de la Mutual Life, pour lui faire part du dernier vœu de son mari, et se mettre, pour les formalités à remplir, à sa disposition (lettre annexée à la pièce n° 47).
M. Delherm lui ayant fait comprendre que la grand'mère étant très àgée et malade, cette assurance n'était pas faisable (pièce n° 47), elle en resta là pour l'instant.
Le 11 janvier 1903, la grand'mère mourait, empoisonnée, dit l'instruction, par sa petite-fille. Sa mort hâtait l'exécution d'une clause du contrat de mariage de M"° Galtié, lui attribuant une somme de 10 000
francs payable dans les trois années qui devaient suivre le décès. El de fait, elle entra en possession au bout de peu de temps, en mai 1903, d'une partie de cette somme.
Le 28 février 1903, M"° Galtié écrit à M®° Laurent une lettre encore des plus importantes, dans laquelle, après avoir rappelé, en citant un détail, que ses pressentiments ne la trompent jamais, elle lui apprend que, par deux fois, elle vient d'avoir un rêve dans lequel son mari, apparaissant à ses yeux, lui a ordonné de prendre à son profit une assurance de 50 000 francs sur la tête de son frère, dont le décès était prochain :
« Je m'éveille après un songe terrible. Ah ! que les morts sont heureux, eux du moins ne rêvent pas !
« Au milieu d'une vapeur comme un nuage, j'apercois l'être toujours adoré ! « Tu vois, me dit-il, je viens t'avertir que dans huit mois ton « frere sera mort. Tu vas me promettre de prendre sur sa tête une assu- « France qui vous tirera de cette misère rose où vous vous trouvez, « Pierre et toi. Je sais que tu as plaisir à rester à Saint-Clar. Eh bien, « lorsque tu seras plus riche, tu le pourras ; dans huit mois tu le pour- « ras. Ah! que je suis heureux de vous voir ici vivre un peu de la « même vie heureuse que nous menions tous trois. Ton bonheur « à toi est un peu ma consolation. Je suis heureux de voir que « de Pierre tu vas en faire un homme et que tu l’élèves bien. Je t'en « aime davantage si c'est possible. Continue, tu t'en trouveras bien. Je « t'en prie, promets-moi de faire ce que je viens de te dire, c'est le seul « moyen de te sortir de là... Adieu, puisses-tu exécuter mes ordres, « car je maudirais celui qui t'en empêcherait. » Et puis lentement, plus lentement encore, son ombre se pencha vers mon lit, et je sentis un froid de marbre sur mon front brülant de fièvre. Je m'éveillai, tout avait disparu. »
A dater de ce moment, M®° Galtié fait le siège de son frère, qui résiste, lui demandant pourquoi elle veut lui faire contracter une assurance, à lui qui n'a rien (correspondances, lettres de G. Dupont du 12 avril et du # juin 1903).
Finalement il cède, sur la promesse qu'elle paiera les primes, et après s'être libéré de tout engagement personnel vis-à-vis de la compagnie.
M* Galtié avait confié pourquoi elle voulait cette assurance à M. Delherm qui « la trouvait absurde, car elle disait qu’elle avait le pressentiment que son frère mourrait avant le mois d'octobre, comme elle avait eu le même pressentiment pour son mari, sa grand'mère et son fils » (pièce n° 47); elle continuait également d'en entretenir par des allusions réitérées, dans ses lettres, M®° Laurent, mais elle n’en souffla mot à ses parents et, à plus forte raison, à son frère.
Le 9 juillet, M®° Galtié recevait de M. Delherm quittance de la première prime de 326 francs et s’assurait auprès de lui qu'elle « était à
couvert et que l'assurance marchait » (lettre à M"* Laurent, du 10 juillet 1903). Le 30 août, alors qu'elle avait maintes fois répété à sa bellesœur qu'elle était certaine de n'avoir pas à pa yer un second trimestre, son frère mourait chez elle dans les conditions que lon sait.
L'interprétation psychologique de cette annonce presque chronologique de la mort de ses victimes par M®° Galtié ne laisse pas que d'être difficile.
À n'en pas douter, il y a dans ce fait une habileté ou tout au moins une intention d'habileté tres nette, et il est évident, comme le dit l'instruction, que M"° Galtié voulait ainsi donner par avance aux assurances qu'elle contractait un motif plausible, en même temps que préparer sinon l'opinion, au moins certaines personnes, à la mort rapide des assurés.
Mais il suffisait de réfléchir un instant pour s'apercevoir que cette soi-disant habileté n'était au fond qu'une sottise, et que annoncer par écrit et pour une époque déterminée la fin des gens que l'on a l'intention d’empoisonner, en mème temps qu'on réclame directement et par l'intermédiaire de sa mère, de domestiques mème, de l’arsenic à des pharmaciens, à diverses reprises et sans se cacher, c'est incontestablement fournir contre soi une arme terrible pour l'avenir.
Le moyen était done pour le moins aussi maladroit et aussi dangereux qu'habile.
Mais en dehors de l'examen de ce moyen au point de vue de sa valeur pratique, il y a dans sa nature même et dans son choix quelque chose de singulier, et, nous semble-t-il, de caractéristique.
L'idée de simuler des pressentiments, des rêves prophétiques, l'idée surtout de faire apparaitre dans ces rêves, comme agent de révélation et comme guide tutélaire, une de ses propres victimes, cette idée ne peut venir à tout le monde et on peut dire qu'il y à dans une telle conception quelque chose de l'étrangeté mystérieuse, dramatique et mystique, de l'énormité des conceptions de certaines hystériques.
Nous entendons par là que si, pour préparer et masquer habilement les crimes qu'elle avait conçus, M" Galtié a eu recours à une invention de ce genre, c'est parce que, par auto-suggestion ou non, elle l’a puisée dans son hystérie.
À ce point de vue, du reste, le cas de M"° Galtié n’est pas unique dans l'histoire médico-légale de l'hystérie. Nous pouvons en citer un autre, celui de Marie Jeanneret, publié dans les Annales médico-psychologiques de l'année 1869 et reproduit par Legrand du Saulle dans son ouvrage sur les hystériques (p. #71), dans lequel il s’agit d'une femme qui, sans aueun intérêt personnel et sans aucun sentiment de vengeance, commit neuf empoisonnements après avoir annoncé, pour la plupart d’entre eux, ce qui devait arriver.
Telles sont les principales considérations que soulève pour nous l'étude des actes et des écrits de M"° Galtié, et desquelles il résulte que les crimes reprochés à l'inculpée ne sont pas par eux-mêmes des actes pathologiques relevant directement d'un trouble mental ; mais qu'ils s'accompagnent de certaines manifestations : prédiction systématique des événements, étrangeté d’attitude, insensibilité morale, qui relèvent, croyons-nous, de l'hystérie.